Où, d'ailleurs, la part de la raison consciente, de la réflexion et

de la volonté dans la formation du langage apparaît éclatante, où

la science linguistique nous permet de la saisir sur le fait, c'est

dans le développement de toutes les langues les plus anciennes,

développement dont les phases sont aujourd'hui bien connues. Il y a

là une évolution de progrès, due à l'activité réfléchie de l'esprit

de l'homme, qui est exactement parallèle à celle de toutes les

connaissances et de toutes les industries humaines, et dont

l'existence est aujourd'hui incontestable.

M. Renan n'admettait, et c'était une condition nécessaire de sa

théorie, que deux états dans l'évolution des langues: l'état

synthétique, qui, selon lui, était le primitif, état riche et

exubérant où les relations des idées sont exprimées par des

flexions qui ne font qu'un avec le mot et sont d'autant plus

nombreuses que la langue est plus ancienne, et l'état analytique,

qui vient après, où le peuple, incapable d'observer une grammaire

aussi savante, brise l'unité du mot fléchi, et, indiquant les

rapports des idées par des particules ou des auxiliaires, préfère

la juxtaposition des diverses parties de l'expression. Il comparait

ces deux phases de développement à celles du langage des enfants,

qui veulent d'abord tout exprimer à la fois et qui n'arrivent que

par la suite à une réflexion de plus en plus claire. C'était

supprimer l'état réellement primitif, isolé et monosyllabique du

langage, et renouveler un système qu'Abel Rémusat avait déjà

antérieurement exprimé avec un grand éclat de forme et de style.

Mais je doute que, linguiste supérieur comme il l'est, le savant

auteur de l'_Origine du langage_ voulût soutenir encore aujourd'hui

cette manière de voir. Il est, en effet, trop démontré

scientifiquement désormais, trop universellement reconnu par tous

ceux qui s'occupent de ces études, que trois époques distinctes et

successives marquent l'histoire primitive du langage: le

monosyllabisme isolant, l'agglutination et la flexion. Non pas que

toutes les langues aient passé nécessairement par ces trois phases,

322 mais parce que les idiomes qui appartiennent à la dernière époque,

celle de la flexion, portent l'empreinte d'une organisation plus

développée que celle de l'époque intermédiaire correspondant à

l'agglutination, ces dernières langues étant elles-mêmes d'une

organisation supérieure à celle des langues monosyllabiques. Entre

les langues parlées jadis et celles qu'on parle aujourd'hui sur le

globe, les unes ont passé par ces trois phases, les autres se sont

arrêtées dans leur développement. Ainsi l'agglutination renferme le

monosyllabisme; la flexion renferme à la fois le monosyllabisme et

l'agglutination. Absolument de même que, parmi les espèces

animales, les unes se sont arrêtées à un organisme élémentaire,

tandis que d'autres se sont élevées, dans la période de gestation,

de cet organisme primitif à une organisation plus riche et plus

élevée.

Voilà le grand fait que Jacob Grimm a mis le premier en pleine

lumière, dans son _Mémoire sur l'origine du langage_[150], et qui l'a

conduit, en vertu de l'observation linguistique, à une conclusion

presque exactement pareille à celle que le raisonnement

philosophique avait inspirée à Maine de Biran.

[Note 150: Publié en 1852, dans les _Mémoires de l'Académie de

Berlin_.]

C'est cette dernière doctrine que nous adoptons, nous aussi, parce

qu'elle nous paraît la plus conforme aux données de la science.

Nous voyons dans le langage ou plutôt dans les formes concrètes

qu'il revêt, dans les langues, des oeuvres humaines produites par

l'exercice libre et réfléchi d'une faculté innée, que l'homme a

reçue de son Créateur en faisant son apparition sur la terre. Mais

nous admettons en même temps, dans les phénomènes initiaux qui ont

marqué la première création du langage, une large part de

spontanéité qui ne se rendait pas compte de ses propres procédés,

d'intuition presque instinctive. L'homme primitif a formé son

langage sans effort, sans conscience définie des opérations de

réflexion qui l'y conduisaient, spontanément et instinctivement, et

surtout sans chercher à y développer un type logique, préconçu dans

son esprit. C'est sous ce rapport que Turgot avait raison de dire,

dès 1750, que les langues, dans leur origine, ne sont pas l'ouvrage

d'une raison présente à elle-même. De même que tous les instincts,

qui décroissent à mesure que la raison grandit, la faculté du

langage s'est épuisée peu à peu dans sa force créatrice; et la

raison consciente a substitué par degré ses règles et ses

323 opérations réfléchies aux résultats immédiats de la spontanéité

humaine. Elle a régné en souveraine maîtresse dans le développement

grammatical des langues.

À l'origine de l'humanité, comme l'a montré M. Steinthal, l'âme et

le corps étaient dans une telle dépendance l'un de l'autre, que

tous les mouvements de l'âme avaient leur écho dans le corps,

principalement dans les organes de la respiration et de la voix.

Cette sympathie du corps et de l'âme, qui se remarque encore dans

l'enfant et le sauvage, était intime et féconde; chaque intuition,

chaque idée éveillait en lui un accent ou un son. Chaque émotion,

chaque effort, chaque acte de la volonté ou de la sensibilité se

reflétèrent ainsi, dès l'origine, en une sorte d'interjection.

Cette interjection, souvent imitée du son rendu par l'objet qui la

provoquait, du bruit de la pierre, de l'agitation de l'arbre, du

cri de l'animal (c'est ce qu'on appelle l'_onomatopée_), devint le

signe du mouvement de l'âme auquel il était dû et de l'idée qui est

la trace que ce mouvement laisse dans l'esprit. C'est ici qu'il

faut faire intervenir la loi d'association des idées, si bien mise

en lumière par M. Steinthal. En vertu de cette loi, le son qui

accompagnait une intuition ou une idée s'associait dans l'âme avec

l'intuition ou l'idée elle-même, si bien que tous deux se

présentaient à la conscience comme inséparables, et furent

également inséparables dans le souvenir. Le son devint ainsi un

lien entre l'image obtenue par la vision et l'image conservée dans

la mémoire; en d'autres termes, il acquit une signification et

devint élément du langage. En effet, l'image du souvenir et l'image

de la vision ne sont point tout à fait identiques: j'aperçois un

cheval; aucun des chevaux que j'ai vus autrefois ne lui ressemble

absolument en couleur, en grandeur, etc.; l'idée générale

représentée par le mot _cheval_ renferme uniquement les traits

communs à tous les animaux de la même espèce. Ce quelque chose de

commun est ce qui constitue la signification du son.

De même que l'esprit humain revêt ses premières aperceptions, non

de la forme abstraite et générale qui ne s'obtient que par

élimination et analyse, mais de la forme particulière, laquelle est

en un sens plus synthétique, en tant que renfermant et confondant

une donnée accessoire avec la vérité absolue; de même le langage

primitif dut ignorer presque entièrement l'abstraction

métaphysique. Sans doute la raison pure s'y réfléchissait, comme

dans tous les produits des facultés humaines. L'exercice le plus

324 humble de l'intelligence implique les notions les plus élevées; la

parole aussi, à son état le plus simple, supposait des moules

absolus et éminemment purs; mais tout était engagé dans une forme

concrète et sensible.

Dans l'expression des choses physiques, l'imitation ou l'onomatopée

paraît avoir été le procédé ordinaire employé par l'homme pour

former les appellations. La voix humaine étant à la fois signe et

son, il était naturel que l'on prît le son de la voix pour signe

des sons de la nature. D'ailleurs, comme le choix d'appellation

n'est pas arbitraire et que jamais l'homme ne se décide à assembler

des sons au hasard pour en faire les signes de sa pensée, on peut

assurer que, de tous les mots actuellement usités, il n'en est pas

un seul qui n'ait sa raison suffisante, ou comme fait primitif ou

comme débris de langue plus ancienne. Or, le fait primitif qui a dû

déterminer l'élection des mots est sans doute l'effort pour imiter

l'objet qu'on voulait exprimer, surtout si l'on considère les

instincts sensibles qui durent présider aux débuts de l'esprit

humain.

«L'homme émit donc, dit M. Maury, des sons d'abord monosyllabiques,

dont il associa la production à l'idée de certains objets

déterminés. Ces sons constituèrent les racines primitives de la

langue. Ils fournirent un premier vocabulaire qui fut le fond,

d'abord très pauvre, de chaque idiome respectif. Ces monosyllabes

n'exprimaient, dans le principe, que des idées concrètes; mais de

très bonne heure, en vertu de sa faculté de généralisation,

l'esprit humain les appliqua à certains ensembles d'objets, dont

ils servirent alors à représenter la qualité commune la plus

frappante. L'on observe, en effet, que les plus anciennes racines

des langues indo-européennes, parlées par des peuples arrivés de

bonne heure à un certain développement intellectuel, offrent toutes

une signification générale et ne désignent jamais un objet

particulier ou individuel; mais cette idée générale se rapporte

constamment à quelque chose de physique, et le mot qui la rend ne

prend un sens abstrait que par l'effet de la dérivation, par une

métaphore, un détournement du sens primitif. Les monosyllabes qui

ont constitué la matière primordiale du langage, ses premiers

rudiments, et dont un grand nombre furent éliminés par la

prédominance d'autres, n'ont pas tardé à être soumis, dans leur

association et leur emploi, à des lois qui s'offrent en grande

partie les mêmes dans tous les idiomes, vu qu'elles découlent de la

constitution de l'intelligence humaine, partout la même. La phrase

est devenue plus complexe, à mesure que la pensée, dont elle est

325 le miroir, se compliquait. Quand les premières racines furent

arrivées à cette période de sens général et indéterminé, d'autres

racines y furent adjointes pour leur donner un sens plus spécial.»

C'est en vertu de remarques de cette nature, puisées principalement

dans l'observation et l'analyse des idiomes aryens, que Jacob Grimm

s'est cru autorisé à tracer l'esquisse suivante de ce que dut être

l'état primitif du langage: «À son apparition, la langue était

simple, sans procédés artificiels, pleine de la vie et du mouvement

de la jeunesse. Tous les mots étaient courts, monosyllabiques,

formés la plupart de voyelles brèves et de consonnes simples. Les

mots se pressaient et s'aggloméraient dans le discours comme les

brins d'herbe dans le gazon. Tous les concepts découlaient d'une

sensation, d'une intuition claire, constituant déjà une pensée et

devenant le point de départ d'une foule d'autres pensées également

simples. Les rapports qui liaient les mots à la pensée étaient

naïfs; mais ils furent bientôt déparés par l'addition de mots

disposés sans ordre. À chaque pas qu'elle fit, la langue parlée

revêtit plus de plénitude et de flexibilité, mais elle se

manifestait encore sans mesure et sans harmonie. La pensée n'avait

rien de fixe et d'arrêté; et voilà pourquoi la langue primitive n'a

pu laisser aucun monument de son existence.»

Un premier progrès, qui contenait tous les autres en germe, fut la

création de racines démonstratives ou pronominales, distinctes des

racines prédicatives. Aussi haut que l'on remonte par l'observation

dans les langues, même monosyllabiques et isolantes, on trouve la

distinction de ces deux classes de racines, qui s'agrègent plus ou

moins intimement entre elles et subissent plus ou moins

d'altération par le fait de cette agrégation. La formation première

des racines démonstratives, qui date ainsi d'une période

préhistorique du langage, impossible à atteindre dans sa réalité,

et qu'on ne reconstitue que par induction, est encore tout à fait

obscure. Ici elles paraissent avoir dès le début une existence

indépendante et une origine propre; là, au contraire, il semble

qu'on doive y reconnaître des racines originairement prédicatives,

auxquelles on a pris ensuite l'habitude d'attacher ce sens nouveau.

Quoi qu'il en soit, le monosyllabisme isolant a été sûrement la

phase primordiale du langage; et l'emploi des démonstratifs prépara

la création des catégories grammaticales. «De très bonne heure chez

la plupart des langues, dit encore M. Maury, l'habitude se prit

326 d'agglutiner les racines accessoires avec les racines primitives.

Le résultat se produisit d'autant plus vite, comme l'observe M. F.

Baudry, que la pensée étant fort pauvre, les mêmes formules se

représentaient sans cesse. C'est à cette même époque que s'effectua

ce qu'on peut appeler, la corruption des sons. La racine principale

subsiste encore sans altération, mais sous l'influence de l'accent

tonique qui donne l'unité aux éléments multiples du mot, la

prononciation des accessoires s'obscurcit, s'abrégea et s'altéra,

en même temps que leur signification indépendante s'oubliait. Dès

lors le polysyllabisme se constitua et le langage entra dans sa

période synthétique. Celle-ci présenta plusieurs degrés. D'abord,

comme l'observe M. Max Müller, les accessoires étaient seuls

altérés et la racine principale gardait son intégrité. Puis la

racine principale et les accessoires se confondirent par une égale

altération dans l'unité du mot. Ces deux phases constituent, la

première, _l'état agglutinant_, la seconde, _l'état flexionnel_ ou

_amalgamant_; celui-ci laissant voir les sutures ou les fissures

par où les petites pierres ont été jointes ensemble, celui-là

présentant les mots composés comme faits tout d'une pièce. Les deux

divisions ne sont pas, au reste, nettement tranchées, et l'on passe

de l'une à l'autre par une foule d'intermédiaires... Une nouvelle

évolution amena les idiomes synthétiques à une forme analytique,

dans laquelle les éléments composants se désagrégèrent, se

séparèrent et se coordonnèrent suivant un ordre logique, né du

besoin croissant de clarté. C'est le moment de l'emploi des

prépositions pour indiquer avec plus de précision les rapports; les

cas n'ayant plus d'utilité, on les brouilla, et l'on finit par les

laisser tomber tout à fait; dans la conjugaison, l'emploi des

verbes auxiliaires se substitua aux terminaisons et aux préfixes

qui indiquaient les temps et les personnes.»

§ 2.--UNITÉ DU LANGAGE ET DIVERSITÉ DES LANGUES.

On vient de le voir, depuis que l'homme a commencé de parler,

c'est-à-dire depuis qu'il a commencé d'exister, les langues des

diverses races ont passé par des modifications innombrables dues à

la marche de l'esprit chez ceux qui les parlaient, dues à des

mélanges, à des influences réciproques d'idiomes les uns sur les

autres. Il est donc impossible de remonter à la langue primitive,

327 encore plus qu'il n'est impossible de remonter à la race primitive.

Trop de révolutions se sont opérées depuis que l'humanité est

sortie de son berceau.

Les langues connues et sur lesquelles peuvent porter les études de

la linguistique, mortes ou vivantes, se présentent formant un

certain nombre de groupes ou de familles, composés chacun d'idiomes

ayant entre eux une parenté dont le degré varie et pouvant se

ramener à une souche originaire commune. Mais par de là la

formation de ces groupes, la science demeure impuissante. Elle est

obligé de les accepter comme foncièrement différents et absolument

irréductibles entre eux, impossibles à ramener à une unité

primordiale reconstituable. C'est ce qu'a très bien défini M.

Chavée. «Quand deux langues peuvent-elles être scientifiquement

tenues, dit-il, pour deux créations radicalement séparées?

Premièrement: quand leurs mots simples ou irréductibles à des

formes antérieures n'offrent absolument rien de commun, soit dans

leurs étoffes sonores, soit dans leur constitution syllabique.

Secondement: quand les lois qui président aux premières

combinaisons de ces mots simples diffèrent absolument dans les deux

systèmes comparés.»

Ce fait de l'existence d'un certain nombre de familles primordiales

de langues absolument irréductibles s'impose d'une manière forcée à

tout linguiste sérieux. Proclamons-le, résolument, il n'y a pas

moyen de s'y soustraire, et il faut savoir l'accepter comme le

dernier terme où s'arrête la science.

Sous ce rapport, il est nécessaire de se tenir en garde contre

certaines illusions qui restent encore dans beaucoup d'esprits et

qui proviennent d'une sorte de malentendus, d'une intelligence

imparfaite de la véritable nature de quelques débats encore ouverts

entre les linguistes. Oui, la science n'a pas encore dit son

dernier mot au sujet de la parenté primitive ou de la différence

radicale de toutes les familles de langues. Il est à ce sujet des

questions qui ne sont pas encore résolues. Il y aurait

outrecuidance et témérité peu scientifique à prétendre condamner _a

priori_ les travaux, sagement limités à des questions précises et

spéciales, qui peuvent avoir pour résultat de diminuer le nombre

des entités irréductibles dans la classification des langues,

d'établir une parenté et une origine commune entre certaines

familles qui, aujourd'hui encore, paraissent foncièrement

différentes. Les efforts tentés par de fort bons linguistes, et

même de grands esprits, pour établir un lien de descendance d'une

328 même souche entre les trois grandes familles des idiomes à flexions

ou plutôt entre les langues sémitiques et 'hamitiques, d'une part,

les langues aryennes, de l'autre, n'ont jusqu'à présent conduit à

aucun résultat démonstratif et certain. Mais la continuation de

tentatives mieux conduites dans cette voie n'a rien

d'anti-scientifique; en réalité on ne peut tenir actuellement le

problème comme résolu, ni dans le sens de la parenté, ni dans celui

de l'irréductibilité. Il en est de même du problème du _touranisme_

de Bunsen et de M. Max Müller, entendu dans le sens de la

possibilité d'une parenté d'origine entre les idiomes altaïques et

les idiomes dravidiens, de la parenté même qui leur relierait un

certain nombre de dialectes parlés autour du Thibet, et qui par un

autre côté touchent au thibétain monosyllabique, enfin de la

possibilité, après avoir formé de tous ces groupes, actuellement

irréductibles, une seule famille, d'y retrouver un rameau sorti

très anciennement de la souche qui aurait aussi donné naissance aux

langues sémitiques et aryennes. Sur tous ces points, le grand

philologue d'Oxford, et ceux qui ont adopté ses idées, ne sont

point parvenus jusqu'à présent à une démonstration scientifique

suffisante et satisfaisante. Leur théorie reste une hypothèse

ingénieuse et brillante, mais en faveur de laquelle il n'y a que

certaines inductions, pas même de commencement de preuve positive

et directe, et contre laquelle, en revanche, s'élèvent de très

sérieuses objections. Elle ne peut cependant pas être absolument

condamnée, et j'admets pour un instant qu'elle pourra un jour

arriver à une démonstration formelle, ou tout au moins à une

probabilité considérable. En sera-t-on venu pour cela à établir

l'unité fondamentale des langues? Non certes; on aura retrouvé

quelques parentés d'abord méconnues, diminué le nombre des

individualités absolument distinctes de la linguistique. Mais à

côté de l'unité que l'on aura ainsi substitué à quelques-unes de

ces individualités, que jusqu'à nouvel ordre on n'est pas encore

parvenu à rapprocher d'une façon acceptable, il restera toujours un

bon nombre de groupes irréductibles, de types essentiellement

distincts, qui défieront à jamais les efforts tentés pour les

unifier.

En dehors donc des questions nettement délimitées que nous venons

d'indiquer, et où la carrière reste ouverte aux efforts de la

spéculation scientifique, sans que l'on puisse encore prévoir avec

une probabilité sérieuse s'ils seront ou non couronnés de succès,

toute recherche de l'unité primordiale de l'universalité des

329 idiomes connus dans leur infinie variété, tout essai de

reconstitution de la langue primitive unique de nos premiers pères,

doit être banni de la science. Ce n'est et ne peut être qu'une

fantaisie puérile et oiseuse. Quiconque prétend, en linguistique et

en histoire, au titre de savant sérieux doit s'en abstenir, comme

en mathématiques de chercher la solution de la quadrature du

cercle. On peut philosopher sur le problème du langage primitif,

l'aborder par les méthodes de l'analyse psychologique, se rendre

même compte, par des inductions tirées de l'état le plus ancien des

langues connues, de ce que devaient être quelques-uns des

caractères généraux de ce langage primitif. Mais aller au delà,

essayer de le reconstituer, d'en retrouver les racines dans celles

des familles de langues qui nous sont connues, en ramenant ces

racines à une unité, ce n'est plus affaire de la science

linguistique. Elle n'a et n'aura jamais aucun moyen sérieux d'y

parvenir, et elle doit s'arrêter où elle rencontre la limite de ses

possibilités, où sa méthode et ses procédés deviennent impuissants

en cessant de rencontrer des éléments solides sur lesquels opérer.

La pluralité d'un certain nombre de familles irréductibles de

langues est dans l'état actuel sa conclusion dernière, le terme où

elle s'arrête sans avoir le moyen de pousser plus loin, et suivant

toutes les apparences il en sera toujours ainsi. Acceptons donc ce

fait, qui ne marque, du reste, qu'une limite dans ce que la science

peut atteindre et démontrer, mais qui ne porte pas atteinte à la

nécessité philosophique d'un langage primitif unique, conséquence

de l'unité de l'espèce humaine et de sa descendance d'un seul

couple.

Il est, en effet, impossible à tout homme de bon sens et à tout

observateur impartial de trouver nécessairement impliquée dans ce

fait la conclusion que prétendent en tirer les linguistes

polygénistes. L'existence de plusieurs familles irréductibles de

langues n'emporte nullement, comme on l'a dit, la pluralité

originelle des espèces humaines qui ont formé ces familles de

langues.

Et d'abord l'irréductibilité qui existe pour la science peut

parfaitement n'être ici qu'un résultat de l'insuffisance des

éléments qu'elle possède, de la perte irréparable de quelques-uns

de ceux dont la conservation aurait pu la conduire à un tout autre

résultat. Il est, en effet, une chose incontestable pour toutes les

écoles de linguistique, c'est que les langues sont essentiellement

variables et périssables. Il en est une autre non moins possible à

330 contester, c'est que nous ne connaissons pas et que nous ne

connaîtrons jamais toutes les langues mortes, surtout celles de la

période primitive et préhistorique. Or, s'il manque un certain

nombre d'anneaux à la chaîne de la filiation des langues--et il est

certain qu'il en manque beaucoup--il n'y a pas moyen de douter que

des rapports qui ont jadis existé sont à tout jamais perdus pour

nous. La science est dans son rôle quand elle constate qu'elle ne

trouve aucune trace de ces rapports; elle en sortirait si on

voulait lui faire dire qu'ils n'ont pas pu exister.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 32 / 46 段