Voilà donc deux grandes classes de peuples que l'auteur biblique

n'a pas pu ne pas connaître et qu'il a exclu systématiquement de la

progéniture de Noa'h. Mais il faut encore pousser plus loin ces

observations. Il est impossible de ne pas remarquer, en y attachant

une véritable importance, qu'au milieu de tant de détails minutieux

sur les populations de la Palestine et de l'Arabie, pas un nom du

tableau ethnographique ne s'applique aux peuples primitifs qui

habitaient ces contrées avant l'invasion kenânéenne, et dont tant

de tronçons isolés subsistaient encore au milieu des nations de

Kena'an à l'époque où les Benê-Yisraël firent la conquête de la

Terre-Promise, 'Enaqim, Emim, Rephaïm, 'Horim, Zouzim, Zomzommim,

peuples dont la stature était beaucoup plus grande que celle des

Hébreux et des Kenânéens (on les représente comme des géants) et

dont le langage, absolument différent de celui de ces derniers

venus, leur paraissait une sorte de balbutiement barbare et

inintelligible.

311

[Illustration 335: _J. Hansen_ Système de l'ethnographie des

livres sacrés iraniens.]

Il est très souvent fait mention de ces peuples dans le Pentateuque

et dans le livre de Yehoschou'a (Josué), mais sans que jamais on

les y relie à la généalogie d'un des fils de Noa'h; au contraire,

ils y apparaissent toujours comme isolés de la souche de Schem et

de celle de 'Ham. Il en est de même du grand peuple de 'Amaleq, que

le livre des Nombres[147] appelle «l'origine des nations,»

c'est-à-dire le peuple le plus anciennement constitué, auquel les

Hébreux se heurtèrent mainte fois dans le désert entre l'Égypte et

la Palestine, jusqu'au moment de son anéantissement par Schaoul

(Saül); qui tient enfin, sous le nom de 'Amliq, une place si

considérable dans les traditions les plus antiques des Arabes,

lesquelles lui prêtent une très grande extension dans leur

péninsule. L'omission de son nom dans les généalogies du chapitre X

de la Genèse est encore plus extraordinaire. Elle ne peut manquer

d'être significative, et cela d'autant plus que dans les noms,

également fort nombreux, donnés pour l'Arabie méridionale par le

tableau ethnographique et répartis entre les familles de Kousch et

de Yaqtan, il n'en est pas un qui corresponde à celui du peuple

prodigieusement antique, gigantesque et impie de 'Ad, frappé

312 par un châtiment terrible de la colère céleste, dont les vieilles

traditions arabes racontent tant de légendes, en le représentant

comme la nation des aborigènes du Yémen et en même temps comme un

fils de 'Amliq. Nous avons encore là tout un vaste groupe de

peuples, qui précéda ceux de 'Ham et de Schem dans la Palestine et

l'Arabie, et auquel il est difficile de ne pas admettre que le

rédacteur de la Genèse a refusé, avec une intention voulue et

réfléchie, d'assigner un rang dans son tableau e l'humanité

Noa'hide.

[Note 147: XXIV, 20.]

Le fait me paraît incontestable, et on peut le poser hardiment.

Mais autre chose est d'en pénétrer la cause et l'intention. À ce

sujet on ne peut émettre que des conjectures, et encore en les

environnant de grandes réserves.

Remarquons cependant qu'ici se pose de nouveau, presque

nécessairement, un problème d'une gravité singulière, que nous

avons déjà rencontré sur notre route, au cours du livre précédent,

et sur lequel nous avons été amené à nous expliquer avec entière

franchise et liberté, mais en même temps avec les ménagements

qu'impose un sujet aussi délicat. C'est celui de savoir si, dans la

pensée de l'auteur inspiré de la Genèse, le fait du Déluge avait eu

toute l'extension que l'on a jusqu'ici conclu de certaine de ses

expressions, prises au pied de la lettre; si le chrétien était

obligé de le tenir pour réellement universel, soit au point de vue

de la surface terrestre, soit au point de vue des contrées habitées

par les hommes et de l'anéantissement complet de la primitive

humanité adamique. Nous avons déjà dit que l'interprétation

affirmative, tout en ayant pour elle le poids bien considérable de

l'unanimité de la tradition, n'était pas obligatoire _de foi_, et

que des autorités religieuses considérables reconnaissaient

aujourd'hui que la thèse contraire pouvait être soutenue sans se

mettre en dehors de l'orthodoxie. Nous avons ajouté que, dans notre

conviction personnelle, le fait du Déluge, en s'attachant même aux

données de la Bible, devait être restreint, qu'à le bien peser et à

le scruter jusqu'au fond, l'ensemble du texte de la Genèse, si l'on

n'y prend pas isolément le récit diluvien, mais si l'on y met en

parallèle quelques expressions très significatives de la généalogie

des Qaïnites, donne l'impression que pour son auteur une partie des

descendants du fils maudit de Adam avait échappé au cataclysme, et

était encore représentée par des populations existantes au temps où

il écrivait.

Ce serait là, il faut bien le reconnaître, l'explication la plus

313 naturelle et la plus simple des lacunes volontaires du tableau

ethnographique du chapitre X. L'écrivain sacré y aurait tenu

certains groupes de peuples bien déterminés en dehors de la

généalogie des fils de Noa'h, parce qu'il les aurait regardés comme

n'en dérivant pas, mais bien se rattachant à la souche antérieure

des Qaïnites. Parmi les nations connues des Hébreux et de leurs

voisins, ce sont trois groupes ethniques aussi nettement définis et

aussi distincts que ceux de Schem, 'Ham et Yapheth, qui sont ainsi

omis, et la division des fils de Lemech dans la lignée qaïnite,

parallèle à celle des fils de Noa'h dans la lignée de Scheth, est

précisément tripartite. Peut-on attribuer cette coïncidence au

simple hasard? Je ne le crois pas, et d'autres indices, d'une

incontestable valeur, viennent corroborer une telle hypothèse. J'ai

déjà signalé plus haut (p. 203 et suiv.) le rapprochement si

naturel que l'on est induit à faire entre Thoubal-qaïn ou «Thoubal

le forgeron» et les Touraniens métallurgistes, d'autant plus que

c'est aux domaines de la race jaune que paraît bien appartenir la

ville de 'Hanoch, fondée par Qaïn lui-même. D'un autre côté, les

deux fils de Lemech, que les expressions formelles du texte

biblique désignent comme chefs de races pastorales, naissent d'une

mère dont le nom, _'Adah_, n'est autre que la forme féminine de

celui du peuple aborigène arabe de _'Ad_. Nous retrouvons encore

une autre _'Adah_ dans la Genèse[148] comme une des femmes indigènes

que 'Esav, le frère de Ya'aqob, épouse en s'établissant au milieu

des 'Horim; et le petit-fils de cette _'Adah_ est appelé _'Amaleq_,

autrement dit est le chef et la personnification d'une tribu qui

participe du sang d'Edom et de 'Amaleq, et se confond dans le

peuple plus ancien de ce nom. Enfin, l'histoire de Moscheh (Moïse)

nous offre une tribu, dont 'Hobab, le beau-père du législateur des

Israélites, était le phylarque, tribu dite formellement du sang de

'Amaleq[149], bien qu'habitant au milieu de Midian; et son nom est

_Qaini_ ou _Qeni_, c'est-à-dire «le Qaïnite.»

[Note 148: XXXVI, 2 et 4.]

[Note 149: _I Sam._, XV, 6.]

Maintenant, pour ceux qu'effraierait la hardiesse de cette manière

de voir et ce qu'elle a de contraire aux opinions jusqu'ici

généralement reçues, ils n'auront qu'à constater que le texte de la

Bible ne contient rien qui s'oppose à une autre hypothèse, celle-là

d'accord avec la thèse de l'universalité du Déluge. C'est celle que

314 Noa'h aurait eu, postérieurement au cataclysme, d'autres enfants

que Schem, 'Ham et Yapheth, d'où seraient sorties les races qui ne

figurent pas dans la généalogie de ces trois personnages. Il ne

contredit pas non plus une troisième hypothèse, encore soutenable,

que certaines familles issues des trois patriarches Noa'hides aient

pu s'éloigner du centre commun avant la confusion des langues et la

dispersion générale des peuples mentionnés au chapitre X de la

Genèse, et aient pu donner naissance à de grandes races,

lesquelles, se développant dans un isolement absolu, auraient pris

une physionomie tout à fait à part et seraient demeurées en dehors

de l'histoire du reste des hommes. En un mot, il y a bien des

manières possibles de concilier, suivant les tendances personnelles

des esprits, la foi à l'unité de l'espèce humaine, descendue d'un

seul couple premier, le respect religieux du texte biblique, poussé

même jusqu'à en prendre toutes les expressions dans le sens

littéral le plus étroit, et la croyance à l'universalité la plus

absolue du Déluge, avec ce fait scientifique et positif que le

rédacteur de la Genèse n'a compris et voulu comprendre, dans son

tableau généalogique de la postérité des fils de Noa'h, que les

trois divisions fondamentales de la race blanche, la race

supérieure et dominatrice, à laquelle on ne saurait refuser la

primauté sur toutes les autres. C'est à ce fait seul, longtemps

méconnu, que nous nous attachons ici; c'est celui que nous retenons

pour l'histoire de l'antique Orient.

315

CHAPITRE II

LES LANGUES ET LEURS FAMILLES.

§ 1.--ORIGINE ET DÉVELOPPEMENT DU LANGAGE.

La linguistique est une science qui, pour ses développements et sa

méthode, ne date pour ainsi dire que d'hier. Mais l'étude de

l'essence philosophique du langage et de son origine a toujours été

considérée comme un des plus difficiles et des plus importants

problèmes de la philologie. L'antiquité cependant, sauf un dialogue

de Platon et quelques mots d'Aristote, ne paraît pas s'en être

beaucoup préoccupée. L'opinion la plus généralement admise était

celle des Épicuriens, qui appliquaient à l'origine et à la

formation du langage leur hypothèse grossièrement matérialiste

d'une humanité primitive vivant à l'état absolument bestial.

D'après cette opinion, l'homme aurait d'abord été muet comme les

animaux, _mutum et turpe pecus_, mais plus tard le besoin l'aurait

amené à proférer des sons, d'abord inarticulés, vagissements de

l'enfance de l'humanité, qui, peu a peu, par le temps, se seraient

réglés, perfectionnés et auraient traversé toutes les phases d'un

progrès lent et continu.

C'est surtout la philosophie moderne qui a tenté de rechercher

l'origine du langage. A la fin du XVIIe siècle, Locke plaçait dans

son _Essai_ l'étude des mots à côté de l'étude des idées, et y

consacrait un livre entier sur les quatre livres dont se compose

cet ouvrage. Mais la doctrine sensualiste du philosophe anglais

l'enfermait dans des limites trop étroites pour qu'il pût arriver à

une solution satisfaisante. Leibnitz, répondant à Locke et relevant

avec toute la puissance et l'éclat de son génie la bannière du

spiritualisme, suivit son adversaire sur le terrain de l'étude

analytique du langage et de son origine. Là encore il l'écrasa par

l'étendue prodigieuse de ses connaissances aussi bien que par la

hauteur de son admirable intelligence. Leibnitz devina les traits

principaux de la linguistique et en entrevit les applications.

316 Il repoussa la théorie qui ne voyait dans le langage qu'une

convention arbitraire formée sous l'influence des causes

extérieures et indiqua, dans les facultés naturelles de l'esprit et

dans les idées innées, le fondement nécessaire de l'institution des

signes de la parole. Comparant les divers éléments que son époque

avait à sa disposition, Leibnitz rechercha avec une ingénieuse

sagacité les rapports qui peuvent exister entre la forme des mots

et les idées qu'ils expriment, et atteignit dans cette voie à des

résultats souvent réels, souvent aussi contestables.

Les philosophes du XVIIIe siècle voulurent à leur tour résoudre le

problème du langage et revinrent aux idées des Épicuriens de

l'antiquité.

Condillac modifia néanmoins ces idées, pour les faire concorder

avec sa doctrine de la sensation, mais sans arriver à une meilleure

conclusion. La parole est pour lui plus que l'auxiliaire de la

pensée, elle en est la condition primitive et nécessaire. S'il est

certain qu'il n'y a pas de parole sans pensée, il l'est également à

ses yeux qu'il n'y a pas de pensée sans parole. Ces deux éléments

forment un ensemble, une dualité irréductible: car la pensée, se

composant entièrement de termes abstraits, suppose nécessairement

l'existence de ces termes, c'est-à-dire du langage. Parler étant

penser, et la parole étant indissolublement liée à la pensée, les

origines de l'une sont les mêmes que celles de l'autre. L'homme

commence donc par être muet, puis, la sensation créant en lui la

pensée, crée nécessairement en même temps la parole, composée

d'abord de _signes naturels_, puis de _signes arbitraires_ convenus

entre les hommes.

Lorsqu'éclata la renaissance catholique qui ouvrit le XIXe siècle,

un des penseurs les plus originaux et les plus éminents qui

guidèrent ce mouvement, Bonald, dans ses _Recherches

philosophiques_, aborda à son tour la question de l'origine du

langage. Bonald, toujours porté à rabaisser l'homme, ne croyait

pas, comme Leibnitz, que les forces de l'intelligence humaine

eussent été capables d'inventer par elles-mêmes le langage; il lui

attribuait une origine plus haute; il y voyait l'oeuvre de Dieu.

Pour réfuter Condillac et parvenir à une conclusion diamétralement

opposée, l'éloquent philosophe semble d'abord être d'accord avec

lui. Il n'admet pas seulement que l'homme ne pense actuellement

qu'avec le secours des signes, mais il suppose que la pensée n'a

jamais pu se produire sans l'existence d'un langage articulé.

Condillac concluait de cette indivisibilité du langage et de la

317 pensée que l'un comme l'autre était le résultat nécessaire de la

sensation. Bonald répond: Si le langage est nécessaire à la pensée,

il est également évident que sans pensée le langage n'est qu'un

vain bruit. De cette nécessité réciproque résulte l'impossibilité

de l'invention du langage par l'homme, car pour inventer il faut

penser. Il n'y a donc qu'une solution possible et admissible, c'est

de supposer le don simultané de la pensée et de la parole comme

fait directement à l'homme par Dieu.

Bonald poussait cette doctrine plus loin qu'une simple expression

de la dépendance de l'homme vis-à-vis de son Créateur, dont il a

reçu toutes ses facultés, limite dans laquelle nous n'hésitons pas

à l'admettre, et à propos de laquelle M. Barthélemy Saint-Hilaire

proclamait hautement que la solution du problème de l'origine du

langage, donnée par la tradition religieuse, est encore

philosophiquement la meilleure, la plus élevée et la plus

vraisemblable. Suivant Bonald, l'homme, au moment où Dieu l'a placé

dans le monde, était muet et privé de pensée; ses facultés

intellectuelles existaient en lui à l'état de germe, mais elles

étaient frappées d'impuissance, incapables de se manifester, et,

par suite, de se produire. Tout à coup la lumière a éclairé ces

ténèbres, et le miracle a été produit par la parole de Dieu, qui a

frappé l'oreille de l'homme et lui a révélé le langage. C'est ce

langage, enseigné au premier homme d'une façon surnaturelle par le

Créateur, qui l'a révélé à lui-même et a été pour son intelligence

une source de création et de vie.

À l'époque où Bonald défendait si éloquemment les principes du

christianisme, mais en y mêlant des conceptions personnelles qui

n'en sont aucunement la conséquence nécessaire, des conceptions

inacceptables pour tout esprit libéral et scientifique, et dont

l'influence pèse encore lourdement, avec celle des idées de Joseph

de Maistre, sur l'école catholique contemporaine; à la même époque,

un penseur profond, que la philosophie devait plus tard ramener à

la foi, Maine de Biran, essayait d'établir sur les ruines du

sensualisme les fondements d'une psychologie spiritualiste et d'une

nouvelle métaphysique. Maine de Biran n'acceptait pas plus les

idées de Bonald que celles de Condillac sur l'origine du langage;

il ne croyait pas plus à la langue révélée surnaturellement qu'à la

parole produite avec la pensée par la sensation extérieure. Son

opinion se rapproche plutôt de celle de Leibnitz. Comme lui, c'est

dans l'exercice libre et réfléchi des facultés de l'âme humaine

318 qu'il va chercher la naissance du langage. Il y voit l'oeuvre d'une

raison présente à elle-même, qui, par une suite d'opérations

successives, crée un signe extérieur de ses pensées, lequel lui

sert à les exprimer en lui-même et à les communiquer aux autres

hommes.

Après Maine de Biran, la philosophie sembla pendant quelque temps

avoir laissé de côté la recherche du problème dont nous venons

d'esquisser rapidement l'histoire. Mais une branche des sciences

d'observation se fondait et allait ouvrir une voie nouvelle. La

_linguistique_, ou, comme on dit quelquefois, par une expression

plus impropre, la _philologie comparée_, était créée par les

travaux de Schlegel, de Bopp, de Guillaume de Humboldt, de Burnouf

et de Grimm, et embrassait graduellement dans ses recherches toutes

les formes du langage humain. Ce n'était plus désormais seulement

dans l'analyse des facultés de l'entendement qu'il fallait

rechercher les origines du langage, comme l'avaient fait jusque là

tous les philosophes qui s'étaient occupés de cette question; il

fallait demander aux langues elles-mêmes comment elles avaient été

produites, et y rechercher la trace des opérations de l'esprit qui

avaient présidé à leur naissance et à leur formation.

M. Renan a été le premier à entrer dans cette voie nouvelle, par un

ouvrage sur l'_Origine du langage_, publié en 1848 et réimprimé en

1864. Depuis, nombre des maîtres de la science linguistique, Jacob

Grimm, Pott, Schleicher, MM. Steinthal, Max Müller, Whitney, ont

abordé le même problème et l'ont traité avec l'autorité qui leur

appartenait légitimement. Leurs théories ne sont pas toujours

d'accord, il s'est même produit parmi eux deux doctrines

principales et opposées; mais la question, sortie du vague des

spéculations purement abstraites et sans base suffisante, n'en a

pas moins fait au milieu de ces divergences des progrès

incontestables et très grands. Elle a pris un caractère

scientifique et positif. Nombre de points fondamentaux y sont

acquis d'une manière définitive, et l'on approche du moment où l'on

pourra considérer le problème de l'origine et de la formation du

langage comme résolu par l'observation et la méthode historique.

Et d'abord il n'est plus possible aujourd'hui de soutenir la thèse,

désormais absolument ruinée, de Bonald sur le langage révélé d'une

manière surnaturelle. C'est là de la pure mythologie, qui n'a rien

à voir avec la science, et dont la religion n'a que faire, qui n'y

est aucunement liée. Dieu, en créant l'homme, lui a donné le

langage comme il lui a donné la pensée, mais de la même façon,

319 virtuellement et non formellement, comme une faculté dont

l'exercice et le développement devait être l'oeuvre de son action

propre.

«Les animaux ont la voix; l'homme seul a la parole.» Cette vérité,

proclamée par Aristote, est universellement acceptée de nos jours.

Tout le monde reconnaît que le langage articulé n'est pas seulement

un des plus hauts attributs de l'homme, mais qu'il est un de ses

caractères essentiels. L'homme ne peut se concevoir sans parole,

non plus que sans pensée; il n'a été lui-même qu'à condition de

posséder et d'exercer ces deux facultés. Dès qu'il a été sur la

terre, il a parlé comme il a pensé. Il y a eu seulement succession

des deux actes; l'éveil de la conscience et de la pensée a

nécessairement précédé la parole, qui a fourni la formule et la

limite de la pensée, et dans laquelle, dès son premier début, la

réflexion a eu part. Mais l'homme, usant des facultés qui lui

avaient été données et qui étaient inhérentes à sa nature, a fait

son langage par lui-même et par une opération libre; il ne l'a pas

reçu de l'extérieur.

Mais comment l'a-t-il fait? C'est ici que deux doctrines sont en

présence.

La première a été formulée avec une grande habileté par M. Renan,

que l'on peut en considérer comme le fondateur. L'homme n'est pas

en état, suivant lui, de se créer un langage par l'usage réfléchi

de sa raison. Cependant la parole ne lui est pas un don du dehors.

«Il ne reste donc qu'un parti à prendre, c'est d'en attribuer la

création aux facultés humaines agissant spontanément et dans leur

ensemble. Le besoin de signifier au dehors ses pensées et ses

sentiments est naturel à l'homme. Tout ce qu'il pense, il l'exprime

intérieurement et extérieurement. Rien non plus d'arbitraire dans

l'emploi de l'articulation comme signe des idées. Ce n'est ni par

une vue de convenance ou de commodité, ni par imitation des

animaux, que l'homme a choisi la parole pour formuler et

communiquer sa pensée, mais bien parce que la parole est chez lui

naturelle, et quant à sa production organique et quant à sa valeur

expressive... Il serait absurde de regarder comme une découverte

l'application que l'homme a faite de l'oeil à la vision, de

l'oreille à l'audition; il ne l'est guère moins d'appeler invention

l'emploi de la parole comme signe expressif... L'usage de

l'articulation n'est donc pas plus le fruit de la réflexion que

l'usage des différents organes du corps n'est le résultat de

l'expérience... L'homme est naturellement parlant comme il est

naturellement pensant.»

320

Philosophiquement nous ne saurions souscrire à une semblable

théorie.

L'éminent écrivain, dont nous venons de citer les termes mêmes,

traite le langage de produit «spontané et aveugle» de toutes les

facultés humaines en exercice. Il suppose donc que les facultés ont

enfanté le langage comme un produit nécessaire de leur vertu

intime, sans aucun exercice de la raison, de la réflexion ni de la

volonté. Il assimile l'esprit humain, se créant son langage, à

l'oeil qui perçoit naturellement et immédiatement les objets

colorés. Une telle assimilation renverse les lois fondamentales de

toute psychologie. La matérialisation de la parole, et par suite de

la pensée, en est la conséquence inévitable. Le langage n'est plus

qu'un acte matériel analogue à la vision, acte qui ne peut être que

le produit des impressions extérieures, et nous en revenons ainsi à

la théorie de Condillac, qui faisait créer le langage avec la

pensée par la sensation.

M. Renan s'arrête sur la voie des conséquences logiques de sa

théorie; il ruine à l'avance une partie de ces déductions par de

sages réserves.. Mais d'autres ont été plus loin, en suivant la

même route; ils sont arrivés jusqu'à ce qu'on a appelé la doctrine

de l'_organisme_, c'est-à-dire la production nécessaire et

matérielle du langage humain. Un linguiste philosophe de

l'Allemagne, M. Heyse, a parfaitement réfuté cette grossière

doctrine, en montrant que le langage a été créé par l'homme

librement, puisque l'homme, en le créant, n'a obéi à aucune raison

déterminante, et qu'il y a mis son individualité personnelle, ce

qui n'a pas lieu dans les fonctions purement organiques.

La théorie, qui n'admet pas l'intervention de la réflexion et de la

volonté dans la création du langage, n'explique pas en réalité le

problème, elle le supprime. Elle admet l'union constante et

l'indivisibilité de la pensée et de son expression; mais elle ne

recherche ni le comment ni le pourquoi de cette union. C'est

pourtant là un point essentiel à étudier. Quelle relation

existe-t-il entre la pensée et son signe extérieur ou intérieur?

Par quelles opérations de l'esprit le rapport se trouve-t-il établi

entre ces deux termes en apparence irréductibles, mais dont la

diversité est incontestable? Cette recherche n'est pas facile, car

l'habitude oblitère presque entièrement la trace des opérations qui

produisent ce rapport, mais elle n'en est pas moins importante et

indispensable. Le plus savant homme n'a point en parlant conscience

des mécanismes intellectuels qui produisent sa parole; ces

321 mécanismes agissent en lui sans sa coopération réfléchie, comme ils

agissent chez l'enfant et comme ils ont dû agir chez les hommes

primitifs. Mais ils n'en doivent pas moins être soigneusement

analysés par le psychologue, et lorsqu'on procède à cette analyse,

force est bien de reconnaître que la réflexion et la volonté en

sont deux des principaux ressorts. Et il n'a pas pu en être

autrement dans la première création du langage.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 31 / 46 段