Les deux fils de Yapheth qui succèdent à _Yavan_, sont accouplés

étroitement dans le tableau ethnographique, _Thoubal_ et

_Meschech_, comme aussi dans presque tous les autres passages

bibliques, assez nombreux, où ils sont nommés et où ils se

présentent habituellement comme inséparables. Ce sont deux peuples

de l'Asie-Mineure, guerriers et célèbres par leur métallurgie, qui

habitaient côte à côte, vivant dans une intime alliance. Pas de

doute qu'il ne faille, comme l'ont fait tous les commentateurs

depuis Josèphe, reconnaître en eux les Tibaréniens et les Moschiens

de la géographie classique. Seulement, au temps où les Grecs et les

Romains nous en parlent, ces peuples avaient été refoulés dans

d'étroits cantons des montagnes qui bordent le Pont-Euxin, tandis

qu'il est évident que dans la Genèse leur territoire a une

extension bien plus grande et surtout est placé bien plus au sud.

Ici encore, les documents cunéiformes assyriens sont venus apporter

les plus heureux éclaircissements à l'ethnographie biblique. Ils

nous montrent, en effet, dans les peuples de _Tabal_ et de

_Mouschki_ deux nations puissantes, presque toujours associées, qui

du XIIe au VIIe siècle avant notre ère habitaient la Cappadoce,

venant toucher au pays de _Khilakki_, c'est-à-dire à la Cilicie, et

au _Koummoukh_ ou Commagène, presque jusqu'au haut Euphrate. Au

reste, l'ancienne extension des Moschiens dans la Cappadoce a été

connue de Josèphe, qui affirme que la ville de Mazaca leur devait

300 son nom, et du temps de Cicéron il y avait encore des clans de

Tibaréniens dans le voisinage de la Cilicie, de même que bien plus

au nord, dans les pays Pontiques.

Enfin, pour ce qui est du dernier des peuples de Yapheth, _Thiras_,

la presque unanimité des commentateurs, à commencer par Josèphe, y

a vu les Thraces. La chose est pourtant philologiquement

impossible; les deux noms ne se correspondent aucunement. _Thiras_,

avec un _i_ long entre le _th_ et le _r_ et une sifflante à la fin,

au lieu d'une gutturale, ne saurait être la transcription hébraïque

d'un nom dont le radical était _thrak_. En outre, la race

thraco-phrygienne est déjà représentée dans la famille japhétique

par _Gomer_. Enfin _Thiras_, géographiquement, n'est pas reculé

dans le nord-ouest comme les Thraces; c'est un voisin de _Thoubal_

et de _Meschech_, qui doit être plus oriental qu'eux ou un peu plus

méridional. Ceci donné, c'est au nom de la grande chaîne du

_Taurus_ que j'identifie le sien. Et de cette façon je vois en lui

le représentant de la population de la Cilicie, vaste contrée qui

ne pouvait manquer d'avoir sa place dans la géographie du chapitre

X de la Genèse, et à laquelle pourtant ne correspond aucune des

appellations que nous avons jusqu'ici passées en revue. Quelques

érudits, frappés de cette lacune inexplicable, ont cru pouvoir

chercher la Cilicie dans _Tharschisch_, dont ils rapprochaient le

nom de celui de Tarse. Mais cette conjecture a été définitivement

écartée une fois qu'on est parvenu à lire la véritable forme

sémitique du nom de la ville de Tarse, _Tarz_ dans les légendes

araméennes des monnaies qui y ont été frappées sous les

Achéménides, _Tarzi_ dans les textes assyriens. La Cilicie n'est

pourtant pas absente du tableau ethnographique de la Bible, mais on

y a jusqu'ici méconnu le vrai nom qui la désigne et qui est Thiras.

On le voit par ce qui précède, la grande majorité des peuples

classés dans la descendance de Yapheth appartiennent à cette grande

race, la plus pure du type blanc et la plus noble de toute

l'humanité, que l'on connaît sous le nom d'_aryenne_ ou

_indo-européenne_, et dont la science contemporaine, en se guidant

sur les affinités physiologiques et linguistiques, est parvenue à

reconstituer l'unité originaire. En Europe, les Grecs et les

Romains, les Germains, les Celtes, les Scandinaves et les Slaves;

en Asie, les Perses, l'aristocratie des Mèdes, les Bactriens et les

castes supérieures de l'Inde; telles sont les principales nations

de cette race, divisée depuis une très haute antiquité en deux

grandes branches, l'une occidentale et l'autre orientale, les

Européens, ainsi désignés d'après la partie du monde où ils

301 terminèrent leur migration et trouvèrent leur demeure définitive,

et les Aryas, comme ils s'intitulaient eux-mêmes. Ces derniers,

réunis d'abord sous ce nom commun, restèrent longtemps concentrés

dans les contrées arrosées par l'Oxus et l'Iaxarte, c'est-à-dire

dans la Bactriane et la Sogdiane, région qui avait été le berceau

premier de la race. De là un de leurs rameaux se dirigea vers le

midi, franchit l'Hindou-Kousch et pénétra dans l'Inde en

détruisant, ou subjuguant les populations antérieures, de souche

thibétaine, kouschite et dravidienne. L'autre s'établit dans le

pays qui s'étend entre la mer Caspienne et le Tigre, et dans les

montagnes de la Médie et de la Perse.

[Illustration 325: Perse en costume national[1].]

[Note 1: D'après les sculptures de Persépolis.]

L'auteur inspiré du chapitre X de la Genèse n'a donc compris dans

son énumération ethnographique qu'une faible partie du vaste

développement de cette race et, sauf Madaï, tous les représentants

qu'il en nomme appartiennent à la branche occidentale.

Naturellement son tableau embrasse seulement ceux des peuples

aryens qui pouvaient être connus des Hébreux de son temps, ceux

qu'il connaissait lui-même; et il n'y a pas à hésiter pour

reconnaître que ceux de ses commentateurs qui ont prétendu trop

élargir son horizon géographique, l'étendre au même degré que celui

des Grecs et des Romains, se sont absolument trompés. Mais pour ce

qu'il a connu de peuples aryens, l'auteur sacré a discerné de

l'oeil le plus sûr leur étroite parenté, et il leur a assigné une

origine commune, ce qui est déjà merveilleux, car chez aucun ancien

l'on ne rencontre une vue ethnographique de cette profondeur et de

cette justesse. C'est bien la race aryenne ou indo-européenne dans

son ensemble qu'il a voulu représenter comme issue de Yapheth, et

si la science actuelle trouve ici à élargir son cadre, elle n'a pas

à le modifier. Cette race est celle à laquelle nous appartenons.

C'est la race noble par excellence, celle à qui a été confiée la

mission providentielle de porter à un degré de perfection inconnu

de toutes les autres les arts, les sciences et la philosophie.

«Béni soit Yapheth, dit Noa'h suivant la Bible, que Dieu étende au

loin sa postérité, qu'il habite dans les tentes de Schem et que

302 'Ham soit son serviteur!» Cette bénédiction et cette prophétie se

sont accomplies, car la descendance de Yapheth n'est pas devenue

seulement la plus nombreuse et la plus étendue; elle est aussi la

race dominatrice du monde, celle qui chaque jour encore s'avance

vers la souveraineté universelle.

Avec les peuples aryens, l'auteur du tableau ethnographique de la

Genèse a placé les populations caucasiennes et les peuples de

Meschech et de Thoubal, qui certainement s'y rattachaient. Ce sont

là ceux qui pouvaient être connus de lui parmi les peuples que l'on

appelle «les blancs allophyles,» autrement dit ceux qui, sans

différence notable et facilement appréciable dans le type physique

avec les nations européennes, parlent des idiomes radicalement

différents, qui semblent éloigner leur origine de la souche

aryenne. Il est clair qu'ici c'est sur le type qu'il a basé son

classement et non sur les idiomes, ce que le simple bon sens

indique, du reste; car certainement, si la parenté des différentes

langues de la famille sémitique ou syro-arabe était de nature à

être appréciable pour la philologie si imparfaite des anciens, il

n'en était pas de même de l'affinité des dialectes iraniens et du

grec, de l'idiome de Madaï et de celui de Yavan; et personne ne

prétendra, je pense, que les écrivains bibliques aient eu une

révélation spéciale ou même simplement une inspiration divine en

matière de linguistique. «Sans leur langue si spéciale, dit M. de

Quatrefages, personne n'eût hésité avoir dans les Basques les

frères des autres Européens méridionaux. Leur dolichocéphalie

spéciale eût-elle été découverte, comme elle l'a été par M. Broca,

on n'aurait pas eu l'idée d'en faire des blancs allophyles. Il en

est de même des peuples du Caucase, si longtemps regardés,

précisément à cause de leurs caractères physiques, comme la souche

pure des populations blanches européennes.» Remarquons, du reste,

que précisément ces peuples présentent pour l'anthropologiste et

l'ethnographe un problème des plus obscurs et des plus complexes,

par suite du contraste même qui existe entre les affinités

d'origine que semblent indiquer leur type et l'isolement où les

placent leurs idiomes. Mais le langage coïncidant mal avec les

caractères physiques peut être chez eux le résultat de faits

historiques qui resteront pour nous à jamais inconnus, par exemple

un héritage de populations antérieures d'une toute autre race, dont

le type aura fini par s'effacer sous l'afflux toujours prédominant

du sang blanc qui devait s'y mêler. C'est ainsi que les Ottomans

ont fini, à force de métissages, opérés surtout par le choix de

303 femmes européennes et caucasiennes, par devenir un peuple de race

formellement blanche, tout en gardant la langue turque de leurs

ancêtres d'un autre type. Bien téméraire serait donc celui qui

oserait affirmer, sur la foi exclusive de la différence

linguistique, qu'en classant les blancs allophyles du Caucase dans

la famille de Yapheth, l'écrivain biblique n'a pas suivi des

traditions formelles et autorisées, et que ce n'est pas lui qui est

ici dans le vrai, aussi bien que Blumenbach et Cuvier en les

classant avec les Aryens dans la même division de la race blanche,

toutes réserves faites, d'ailleurs, sur le nom impropre qu'ils ont

donné à cette grande division ethnique.

[Illustration 327: Captif nègre, représentation égyptienne[1].]

[Note 1: D'après les sculptures de Médinet-Abou.]

* * * * *

La descendance de Schem, de 'Ham et de Yapheth, telle qu'elle est

si bien exposée et définie dans la Genèse, ne comprend, on vient de

le voir, qu'une seule des races humaines, la race blanche, dont

elle nous présente les deux divisions principales, sémitique ou

syro-arabe et aryenne ou indo-européenne, avec la sous-race

égypto-berbère, qui est certainement sortie de son métissage avec

la race noire, et chez qui les caractères anatomiques, ainsi que

tout ce qui, sauf la couleur, constitue le type physique extérieur,

montre que c'est le sang blanc qui prédomine, qu'il s'agit en

réalité de blancs modifiés par des alliances étrangères et des

influences de milieu. Les trois autres races, jaune, noire et

rouge, n'ont pas de place dans le tableau que donne la Bible des

peuples issus de Noa'h. On ne saurait s'en étonner pour ce qui est

de la première et de la troisième. Le rédacteur inspiré du livre de

la Genèse ne pouvait parler aux hommes de son temps que des nations

dont ils avaient connaissance.

304

[Illustration 328: Captif nègre, représentation égyptienne[2].]

[Note 2: D'après les sculptures de Médinet-Abou.]

Or, de son temps on n'avait ni en Égypte, ni en Palestine, ni à

Babylone aucune notion de l'existence des Chinois ou de la race

rouge américaine. Les nègres, au contraire, étaient parfaitement

connus. On en rencontrait sur tous les marchés d'esclaves de

l'Asie; l'Égypte, sur laquelle l'écrivain sacré avait tant et de si

sûres notions[146], les voyait surtout ramener par milliers à l'état

de captifs dans ses cités et dans ses campagnes, à la suite des

grandes razzias décorées du nom d'expéditions militaires, que les

Pharaons poussaient périodiquement dans le Soudan; des

représentations de vaincus de race noire étaient sculptées sur les

murailles de tous ses temples; de nombreuses tribus de cette race,

dans les régions du Haut-Nil, reconnaissaient sa suprématie

politique et obéissaient aux gouverneurs qu'elle envoyait en

Éthiopie. Sur plusieurs des points où s'étendaient leurs

navigations, les Phéniciens abordaient dans des pays habités par

des nègres et commerçaient avec eux. L'auteur du tableau

ethnographique, si parfaitement renseigné sur les populations

kouschites du Haut-Nil et de la côte orientale de l'Afrique, ne

pouvait ignorer qu'elles étaient en contact direct avec les noirs.

Il est encore plus impossible de croire qu'il n'ait pas connu le

système de l'ethnographie égyptienne, où les trois grandes races

305 des Rotou, des Âmou et des Ta'hennou ou Tama'hou correspondent si

exactement, ainsi que nous l'avons déjà montré (p. 110), à ses

trois races de 'Ham, Schem et Yapheth, et que, par conséquent, il

n'ait pas su que les nègres y formaient une quatrième race, sous le

nom de Na'hasiou. Tout ceci rend inadmissible que ce soit par

ignorance ou par omission qu'il ne les ait pas fait figurer dans

son énumération des descendants des trois fils de Noa'h. On ne

saurait douter que, s'il l'a fait, ç'a été volontairement et avec

une intention formelle, bien que nous ne puissions pas l'expliquer

avec certitude.

[Note 146: J'évite ici de tirer un argument de la rédaction

mosaïque des livres du Pentateuque; il n'est pas nécessaire dans

la question, et si la tradition religieuse affirme que Moscheh

(Moïse) est l'auteur des cinq premiers livres de la Bible, on

sait que cette tradition est aujourd'hui contestée d'une façon

très sérieuse sur le terrain scientifique. Ce débat est d'une

nature trop grave pour être tranché en passant et pour ne pas

imposer une grande réserve, tant que l'on n'a pas exposé les

raisons qui y font prendre parti dans tel ou tel sens. Nous

l'examinerons dans le livre de cette histoire qui traitera des

Israélites. Disons seulement dès à présent que, quelle qu'en soit

la solution, cette question de date et d'auteur ne porte en

réalité aucune atteinte à la valeur historique et religieuse, non

plus qu'à l'inspiration des livres au sujet desquels elle est

soulevée.]

[Illustration 329: _J. Hansen_ Distribution géographique des

races admises par les Égyptiens[1].]

[Note 1: Cette carte nous a paru utile à mettre en regard de

celle où nous résumons l'ethnographie du chapitre X de la Genèse.

Les noms en lettres capitales sont ceux des quatre grandes races

humaines admises par l'ethnographie des monuments pharaoniques.

Les noms en minuscules sont ceux des peuples que les Égyptiens

représentent avec des traits étroitement analogues à ceux de leur

propre race.]

306

Mais ce n'est pas la seule omission que le tableau ethnographique

de la Genèse nous présente, de peuples importants qui n'ont pas pu

être inconnus de son auteur. Tandis qu'en énumérant les grandes

divisions de la race de Yapheth reculées sur le plus extrême plan

septentrional, il a mentionné les Mèdes qui habitaient si loin au

nord-est, dû côté de Rhagæ; en se rapprochant du centre autour

duquel son regard rayonne, la barrière du mont Zagros semble

opposer un obstacle infranchissable à sa vue et lui cacher

absolument les peuples qui sont au delà. Et cependant Babylone, que

tout indique comme ayant été sa principale source d'informations,

entretenait avec ces peuples un commerce actif et constant; on les

y connaissait depuis la plus haute antiquité. Il n'a même pas un

nom pour ceux qui habitaient les montagnes à l'est du Tigre,

touchant aux nations d'Asschour ou de Nimrod. Ou du moins, s'il

mentionne le pays de 'Elam, ce foyer de civilisation

prodigieusement ancien qui en occupait la partie méridionale, c'est

uniquement pour y placer un fils de Schem. Il ne l'envisage donc

qu'au point de vue de l'aristocratie peu nombreuse qui s'y était

absolument dénationalisée, en adoptant l'idiome et la civilisation

de l'élément prédominant dans la population à laquelle elle s'était

superposée, et il ne tient aucun compte de la masse principale des

habitants de 'Elam. De même, en Babylonie et en Chaldée, il ne

parle que des Kouschites et il passe sous silence l'antique peuple

de Schoumer et d'Akkad, qui a eu pourtant un rôle si prépondérant

dans la création première de la civilisation de ces contrées.

Tout cela ne peut être qu'intentionnel. Il y a eu évidemment, chez

l'écrivain biblique, volonté formelle et arrêtée, d'exclure de son

tableau des Noa'hides, aussi bien que les nègres, les peuples

situés à l'est de la Mésopotamie et appartenant à une même race,

dans la formation de laquelle le sang jaune avait eu une part

considérable, sinon la principale. Les différentes nations de cette

race particulière parlaient toutes des langues, plus ou moins

étroitement apparentées entre elles, et qui ont avant tout ceci de

commun qu'elles appartiennent à la grande classe des idiomes

agglutinatifs, que leur structure et leur mécanisme grammatical

offrent une analogie fort rapprochée, d'une part avec ceux des

langues altaïques, de l'autre avec ceux des langues dravidiennes.

C'est pour l'ensemble de ces nations que nous adoptons

307 l'appellation de Touraniens, sans prétendre trancher d'une manière

formelle la question, encore profondément obscure et dans l'état

actuel impossible à résoudre d'une façon affirmative, de savoir si

leurs affinités décisives sont plutôt avec les Altaïques ou avec

les Dravidiens, ou s'ils ne forment peut-être pas une sorte de

transition et comme des chaînons entre eux, de même que leur

position géographique est intermédiaire entre les uns et les

autres. Nous en avons déjà parlé plus haut, à l'occasion des

origines de la métallurgie, en les envisageant surtout au point de

vue de ce qui établit leurs rapports avec les peuples altaïques. Il

importe d'y revenir ici, après avoir bien précisé le sens dans

lequel nous entendons et employons ce terme de Touraniens dont on a

tant fait abus, pour esquisser rapidement le tableau des

principales nations de ce groupe, qui n'ont pu être ignorées du

rédacteur de la Genèse, ou du moins des auteurs du document qu'il a

mis en oeuvre dans son chapitre X, car elles étaient trop bien

connues à Babylone. Ce sont les nations qui, avec les Kouschites,

et peut-être même avant eux, ont précédé de beaucoup les peuples de

Schem et de Yapheth dans la voie de la civilisation matérielle et y

ont été leurs institutrices.

[Illustration 331: Types touraniens de la Médie[1].]

[Note 1: Têtes de captifs des guerres de Médie, représentés dans

les bas-reliefs du palais de Sinakhe irib, à Koyoundjik, comme

employés aux travaux pénibles des grandes constructions du roi.]

La Médie reste tout entière touranienne, habitée par une population

dont la langue offre un des types les mieux étudiés jusqu'ici des

idiomes du groupe, jusqu'au VIIIe siècle avant notre ère, date de

l'établissement des Mèdes proprement dits, de race iranienne, dans

la contrée dont Hangmatana (Ecbatane) est la capitale. Et même

308 après cette invasion, les Iraniens ne constituent qu'une caste

dominante et peu nombreuse; du temps des Achéménides, la masse du

peuple parle encore sa vieille langue, qui est admise à l'honneur

de compter parmi les idiomes officiels de la chancellerie des rois

de Perses. La Médie touranienne ne garde pas seulement sa langue,

mais son génie propre, et elle ne cesse que très tard de lutter,

avec des chances diverses, contre le dualisme de la religion de

Zarathoustra; ses croyances particulières s'infiltrent jusque chez

les conquérants de race iranienne et produisent, par leur amalgame

avec les idées religieuses de ces conquérants, le système du

magisme, qui balance pendant longtemps, jusque dans la Perse

elle-même, la fortune du mazdéisme pur.

[Illustration 332: Mède aryen en costume national[1].]

[Note 1: D'après les sculptures de Persépolis.]

Plus au sud, les Touraniens se montrent à nous comme formant une

portion notable de la population de la Susiane ou pays de 'Elam,

foyer d'une culture antérieure à celle de la Babylonie même, et

assez puissant pour entreprendre de lointaines conquêtes

vingt-trois siècles avant notre ère. Ce curieux pays, placé à la

limite commune de toutes les races diverses de l'Asie occidentale,

les voyait, comme nous l'avons déjà dit (p. 280 et suiv.),

confondues et enchevêtrées sur son sol à l'époque historique. Mais

depuis les temps les plus reculés, c'est à l'élément touranien qu'y

appartenait la suprématie ethnique et morale; c'est lui qui avait

imposé sa langue aux autres, du moins dans l'usage officiel et

comme idiome commun.

Dans le bassin de l'Euphrate et du Tigre, en Babylonie et en

Chaldée, aussi haut que nous fassent remonter les monuments et les

traditions, nous nous trouvons en présence de deux populations

juxtaposées et dans bien des endroits enchevêtrées, appartenant à

deux races distinctes et parlant des idiomes divers, d'une part les

Sémito-Kouschites, de l'autre le peuple de Schoumer et d'Akkad,

apparenté aux Touraniens de la Médie et du 'Elam. Laquelle des deux

précéda l'autre sur ce sol, c'est ce qu'il est impossible de dire,

car aux périodes les plus reculées où puisse atteindre notre

regard, nous constatons leur coexistence. Mais ce que l'on peut

dire d'une manière positive, c'est que Schoumer et Akkad

309 constituaient un rameau particulier dans le groupe des Touraniens,

rameau dont la langue s'était fixée et cristallisée à un état

encore plus primitif de développement que celle des autres peuples

de la même famille. Comme nous le ferons voir en traitant

spécialement de l'histoire des Chaldéens et des Assyriens, c'est la

fusion des génies et des institutions propres aux deux races

opposées de Kousch et de Schoumer et Akkad, réunies sur le même

territoire, qui donna naissance à la grande civilisation de

Babylone et de la Chaldée, appelée à jouer un rôle si considérable

sur toute l'Asie antérieure, qu'elle pénétra de son influence.

[Illustration 333: Type touranien de la Chaldée[1].]

[Note 1: Plaquette de terre-cuite découverte dans la Chaldée

méridionale et conservée au Musée Britannique. «Le nez creux, et

comme on dit vulgairement _en pied de marmite_, la bouche large

et épaisse, la pommette saillante et représentée relativement

haut et en dehors, dit M. le docteur Hamy, distinguent aussi

profondément le personnage ici représenté de l'Assyrien de race

sémitique que nos paysans du plateau central des Juifs et des

Arabes. La tête est raccourcie dans ses diamètres postérieurs, et

l'on sait que le crâne syro-arabe est, au contraire, très

allongé.» Nous avons déjà donné plus haut côte à côte (p. 283)

les deux types différents, l'un sémitique et l'autre touranien,

que les monuments prêtent à la population de la Babylonie.]

Que si nous tournons maintenant nos regards vers le massif montueux

d'où descendent les deux grands fleuves de la Mésopotamie, nous y

trouvons encore les Touraniens, établis en maîtres exclusifs

jusqu'au IXe et au VIIIe siècle avant notre ère. La parenté des

noms géographiques et des noms propres d'hommes, cités en très

grand nombre dans les inscriptions assyriennes, nous permet de

rétablir une chaîne de populations de même race que les premiers

habitants de la Médie, qui, à partir de ce dernier pays, s'étend

dans la direction de l'ouest jusqu'au coeur de l'Asie-Mineure. Ce

sont d'abord les vieilles tribus touraniennes de l'Atropatène,

rejetées plus tard par les Mèdes iraniens dans les montagnes qui

bordent la mer Caspienne, et désignées dans cette retraite

jusqu'aux temps classiques par l'appellation de non-aryens

(_Anariacæ_). Viennent ensuite les nombreuses populations qui

310 habitent, au sud des Alarodiens et des gens de Minni ou Manni, le

pays désigné par les Assyriens sous le nom de _Nahiri_,

c'est-à-dire les montagnes où le Tigre prend sa source, et où leurs

descendants, complètement aryanisés dans le cours des siècles,

gardent du moins encore aujourd'hui le nom de Kurdes, qui témoigne

de leur parenté primitive avec les Chaldéens de race touranienne,

de même que le nom d'Akkad, appliqué quelquefois par les Assyriens

à cette région aussi bien qu'à une partie de la Chaldée. De là,

toujours en marchant vers l'occident, nous atteignons les peuples

de Meschech et de Thoubal, chez lesquels on discerne un vieux fond

touranien, auquel s'est superposé et mêlé une couche de blancs

allophyles caucasiens, qui justifie l'inscription de ces deux noms

dans la descendance de Yapheth, tandis que nous avons déjà

soupçonné que le _substratum_ touranien des peuples en question

était indiqué par le Thoubal-Qaïn de la lignée qaïnite.

Dans le système de l'ethnographie des livres sacrés de l'Iran,

exprimé par la division des trois fils de Thraetaona (voy. p. 110),

ces Touraniens ont leur place; ils y sont associés au rameau turc

des Altaïques proprement dits et personnifiés avec eux par Toura,

tandis que Çairima correspond au Schem biblique et Arya à Yapheth.

En même temps la population méridionale et brune des Pairikas, qui

figure dans les mêmes récits mythologiques, mais n'est plus

rattachée à la descendance des fils de Thraetaona, s'identifie avec

certitude aux Kouschites orientaux de la Genèse, c'est-à-dire à la

division ethnique de 'Ham.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 30 / 46 段