étroitement dans le tableau ethnographique, _Thoubal_ et
_Meschech_, comme aussi dans presque tous les autres passages
bibliques, assez nombreux, où ils sont nommés et où ils se
présentent habituellement comme inséparables. Ce sont deux peuples
de l'Asie-Mineure, guerriers et célèbres par leur métallurgie, qui
habitaient côte à côte, vivant dans une intime alliance. Pas de
doute qu'il ne faille, comme l'ont fait tous les commentateurs
depuis Josèphe, reconnaître en eux les Tibaréniens et les Moschiens
de la géographie classique. Seulement, au temps où les Grecs et les
Romains nous en parlent, ces peuples avaient été refoulés dans
d'étroits cantons des montagnes qui bordent le Pont-Euxin, tandis
qu'il est évident que dans la Genèse leur territoire a une
extension bien plus grande et surtout est placé bien plus au sud.
Ici encore, les documents cunéiformes assyriens sont venus apporter
les plus heureux éclaircissements à l'ethnographie biblique. Ils
nous montrent, en effet, dans les peuples de _Tabal_ et de
_Mouschki_ deux nations puissantes, presque toujours associées, qui
du XIIe au VIIe siècle avant notre ère habitaient la Cappadoce,
venant toucher au pays de _Khilakki_, c'est-à-dire à la Cilicie, et
au _Koummoukh_ ou Commagène, presque jusqu'au haut Euphrate. Au
reste, l'ancienne extension des Moschiens dans la Cappadoce a été
connue de Josèphe, qui affirme que la ville de Mazaca leur devait
300 son nom, et du temps de Cicéron il y avait encore des clans de
Tibaréniens dans le voisinage de la Cilicie, de même que bien plus
au nord, dans les pays Pontiques.
Enfin, pour ce qui est du dernier des peuples de Yapheth, _Thiras_,
la presque unanimité des commentateurs, à commencer par Josèphe, y
a vu les Thraces. La chose est pourtant philologiquement
impossible; les deux noms ne se correspondent aucunement. _Thiras_,
avec un _i_ long entre le _th_ et le _r_ et une sifflante à la fin,
au lieu d'une gutturale, ne saurait être la transcription hébraïque
d'un nom dont le radical était _thrak_. En outre, la race
thraco-phrygienne est déjà représentée dans la famille japhétique
par _Gomer_. Enfin _Thiras_, géographiquement, n'est pas reculé
dans le nord-ouest comme les Thraces; c'est un voisin de _Thoubal_
et de _Meschech_, qui doit être plus oriental qu'eux ou un peu plus
méridional. Ceci donné, c'est au nom de la grande chaîne du
_Taurus_ que j'identifie le sien. Et de cette façon je vois en lui
le représentant de la population de la Cilicie, vaste contrée qui
ne pouvait manquer d'avoir sa place dans la géographie du chapitre
X de la Genèse, et à laquelle pourtant ne correspond aucune des
appellations que nous avons jusqu'ici passées en revue. Quelques
érudits, frappés de cette lacune inexplicable, ont cru pouvoir
chercher la Cilicie dans _Tharschisch_, dont ils rapprochaient le
nom de celui de Tarse. Mais cette conjecture a été définitivement
écartée une fois qu'on est parvenu à lire la véritable forme
sémitique du nom de la ville de Tarse, _Tarz_ dans les légendes
araméennes des monnaies qui y ont été frappées sous les
Achéménides, _Tarzi_ dans les textes assyriens. La Cilicie n'est
pourtant pas absente du tableau ethnographique de la Bible, mais on
y a jusqu'ici méconnu le vrai nom qui la désigne et qui est Thiras.
On le voit par ce qui précède, la grande majorité des peuples
classés dans la descendance de Yapheth appartiennent à cette grande
race, la plus pure du type blanc et la plus noble de toute
l'humanité, que l'on connaît sous le nom d'_aryenne_ ou
_indo-européenne_, et dont la science contemporaine, en se guidant
sur les affinités physiologiques et linguistiques, est parvenue à
reconstituer l'unité originaire. En Europe, les Grecs et les
Romains, les Germains, les Celtes, les Scandinaves et les Slaves;
en Asie, les Perses, l'aristocratie des Mèdes, les Bactriens et les
castes supérieures de l'Inde; telles sont les principales nations
de cette race, divisée depuis une très haute antiquité en deux
grandes branches, l'une occidentale et l'autre orientale, les
Européens, ainsi désignés d'après la partie du monde où ils
301 terminèrent leur migration et trouvèrent leur demeure définitive,
et les Aryas, comme ils s'intitulaient eux-mêmes. Ces derniers,
réunis d'abord sous ce nom commun, restèrent longtemps concentrés
dans les contrées arrosées par l'Oxus et l'Iaxarte, c'est-à-dire
dans la Bactriane et la Sogdiane, région qui avait été le berceau
premier de la race. De là un de leurs rameaux se dirigea vers le
midi, franchit l'Hindou-Kousch et pénétra dans l'Inde en
détruisant, ou subjuguant les populations antérieures, de souche
thibétaine, kouschite et dravidienne. L'autre s'établit dans le
pays qui s'étend entre la mer Caspienne et le Tigre, et dans les
montagnes de la Médie et de la Perse.
[Illustration 325: Perse en costume national[1].]
[Note 1: D'après les sculptures de Persépolis.]
L'auteur inspiré du chapitre X de la Genèse n'a donc compris dans
son énumération ethnographique qu'une faible partie du vaste
développement de cette race et, sauf Madaï, tous les représentants
qu'il en nomme appartiennent à la branche occidentale.
Naturellement son tableau embrasse seulement ceux des peuples
aryens qui pouvaient être connus des Hébreux de son temps, ceux
qu'il connaissait lui-même; et il n'y a pas à hésiter pour
reconnaître que ceux de ses commentateurs qui ont prétendu trop
élargir son horizon géographique, l'étendre au même degré que celui
des Grecs et des Romains, se sont absolument trompés. Mais pour ce
qu'il a connu de peuples aryens, l'auteur sacré a discerné de
l'oeil le plus sûr leur étroite parenté, et il leur a assigné une
origine commune, ce qui est déjà merveilleux, car chez aucun ancien
l'on ne rencontre une vue ethnographique de cette profondeur et de
cette justesse. C'est bien la race aryenne ou indo-européenne dans
son ensemble qu'il a voulu représenter comme issue de Yapheth, et
si la science actuelle trouve ici à élargir son cadre, elle n'a pas
à le modifier. Cette race est celle à laquelle nous appartenons.
C'est la race noble par excellence, celle à qui a été confiée la
mission providentielle de porter à un degré de perfection inconnu
de toutes les autres les arts, les sciences et la philosophie.
«Béni soit Yapheth, dit Noa'h suivant la Bible, que Dieu étende au
loin sa postérité, qu'il habite dans les tentes de Schem et que
302 'Ham soit son serviteur!» Cette bénédiction et cette prophétie se
sont accomplies, car la descendance de Yapheth n'est pas devenue
seulement la plus nombreuse et la plus étendue; elle est aussi la
race dominatrice du monde, celle qui chaque jour encore s'avance
vers la souveraineté universelle.
Avec les peuples aryens, l'auteur du tableau ethnographique de la
Genèse a placé les populations caucasiennes et les peuples de
Meschech et de Thoubal, qui certainement s'y rattachaient. Ce sont
là ceux qui pouvaient être connus de lui parmi les peuples que l'on
appelle «les blancs allophyles,» autrement dit ceux qui, sans
différence notable et facilement appréciable dans le type physique
avec les nations européennes, parlent des idiomes radicalement
différents, qui semblent éloigner leur origine de la souche
aryenne. Il est clair qu'ici c'est sur le type qu'il a basé son
classement et non sur les idiomes, ce que le simple bon sens
indique, du reste; car certainement, si la parenté des différentes
langues de la famille sémitique ou syro-arabe était de nature à
être appréciable pour la philologie si imparfaite des anciens, il
n'en était pas de même de l'affinité des dialectes iraniens et du
grec, de l'idiome de Madaï et de celui de Yavan; et personne ne
prétendra, je pense, que les écrivains bibliques aient eu une
révélation spéciale ou même simplement une inspiration divine en
matière de linguistique. «Sans leur langue si spéciale, dit M. de
Quatrefages, personne n'eût hésité avoir dans les Basques les
frères des autres Européens méridionaux. Leur dolichocéphalie
spéciale eût-elle été découverte, comme elle l'a été par M. Broca,
on n'aurait pas eu l'idée d'en faire des blancs allophyles. Il en
est de même des peuples du Caucase, si longtemps regardés,
précisément à cause de leurs caractères physiques, comme la souche
pure des populations blanches européennes.» Remarquons, du reste,
que précisément ces peuples présentent pour l'anthropologiste et
l'ethnographe un problème des plus obscurs et des plus complexes,
par suite du contraste même qui existe entre les affinités
d'origine que semblent indiquer leur type et l'isolement où les
placent leurs idiomes. Mais le langage coïncidant mal avec les
caractères physiques peut être chez eux le résultat de faits
historiques qui resteront pour nous à jamais inconnus, par exemple
un héritage de populations antérieures d'une toute autre race, dont
le type aura fini par s'effacer sous l'afflux toujours prédominant
du sang blanc qui devait s'y mêler. C'est ainsi que les Ottomans
ont fini, à force de métissages, opérés surtout par le choix de
303 femmes européennes et caucasiennes, par devenir un peuple de race
formellement blanche, tout en gardant la langue turque de leurs
ancêtres d'un autre type. Bien téméraire serait donc celui qui
oserait affirmer, sur la foi exclusive de la différence
linguistique, qu'en classant les blancs allophyles du Caucase dans
la famille de Yapheth, l'écrivain biblique n'a pas suivi des
traditions formelles et autorisées, et que ce n'est pas lui qui est
ici dans le vrai, aussi bien que Blumenbach et Cuvier en les
classant avec les Aryens dans la même division de la race blanche,
toutes réserves faites, d'ailleurs, sur le nom impropre qu'ils ont
donné à cette grande division ethnique.
[Illustration 327: Captif nègre, représentation égyptienne[1].]
[Note 1: D'après les sculptures de Médinet-Abou.]
* * * * *
La descendance de Schem, de 'Ham et de Yapheth, telle qu'elle est
si bien exposée et définie dans la Genèse, ne comprend, on vient de
le voir, qu'une seule des races humaines, la race blanche, dont
elle nous présente les deux divisions principales, sémitique ou
syro-arabe et aryenne ou indo-européenne, avec la sous-race
égypto-berbère, qui est certainement sortie de son métissage avec
la race noire, et chez qui les caractères anatomiques, ainsi que
tout ce qui, sauf la couleur, constitue le type physique extérieur,
montre que c'est le sang blanc qui prédomine, qu'il s'agit en
réalité de blancs modifiés par des alliances étrangères et des
influences de milieu. Les trois autres races, jaune, noire et
rouge, n'ont pas de place dans le tableau que donne la Bible des
peuples issus de Noa'h. On ne saurait s'en étonner pour ce qui est
de la première et de la troisième. Le rédacteur inspiré du livre de
la Genèse ne pouvait parler aux hommes de son temps que des nations
dont ils avaient connaissance.
304
[Illustration 328: Captif nègre, représentation égyptienne[2].]
[Note 2: D'après les sculptures de Médinet-Abou.]
Or, de son temps on n'avait ni en Égypte, ni en Palestine, ni à
Babylone aucune notion de l'existence des Chinois ou de la race
rouge américaine. Les nègres, au contraire, étaient parfaitement
connus. On en rencontrait sur tous les marchés d'esclaves de
l'Asie; l'Égypte, sur laquelle l'écrivain sacré avait tant et de si
sûres notions[146], les voyait surtout ramener par milliers à l'état
de captifs dans ses cités et dans ses campagnes, à la suite des
grandes razzias décorées du nom d'expéditions militaires, que les
Pharaons poussaient périodiquement dans le Soudan; des
représentations de vaincus de race noire étaient sculptées sur les
murailles de tous ses temples; de nombreuses tribus de cette race,
dans les régions du Haut-Nil, reconnaissaient sa suprématie
politique et obéissaient aux gouverneurs qu'elle envoyait en
Éthiopie. Sur plusieurs des points où s'étendaient leurs
navigations, les Phéniciens abordaient dans des pays habités par
des nègres et commerçaient avec eux. L'auteur du tableau
ethnographique, si parfaitement renseigné sur les populations
kouschites du Haut-Nil et de la côte orientale de l'Afrique, ne
pouvait ignorer qu'elles étaient en contact direct avec les noirs.
Il est encore plus impossible de croire qu'il n'ait pas connu le
système de l'ethnographie égyptienne, où les trois grandes races
305 des Rotou, des Âmou et des Ta'hennou ou Tama'hou correspondent si
exactement, ainsi que nous l'avons déjà montré (p. 110), à ses
trois races de 'Ham, Schem et Yapheth, et que, par conséquent, il
n'ait pas su que les nègres y formaient une quatrième race, sous le
nom de Na'hasiou. Tout ceci rend inadmissible que ce soit par
ignorance ou par omission qu'il ne les ait pas fait figurer dans
son énumération des descendants des trois fils de Noa'h. On ne
saurait douter que, s'il l'a fait, ç'a été volontairement et avec
une intention formelle, bien que nous ne puissions pas l'expliquer
avec certitude.
[Note 146: J'évite ici de tirer un argument de la rédaction
mosaïque des livres du Pentateuque; il n'est pas nécessaire dans
la question, et si la tradition religieuse affirme que Moscheh
(Moïse) est l'auteur des cinq premiers livres de la Bible, on
sait que cette tradition est aujourd'hui contestée d'une façon
très sérieuse sur le terrain scientifique. Ce débat est d'une
nature trop grave pour être tranché en passant et pour ne pas
imposer une grande réserve, tant que l'on n'a pas exposé les
raisons qui y font prendre parti dans tel ou tel sens. Nous
l'examinerons dans le livre de cette histoire qui traitera des
Israélites. Disons seulement dès à présent que, quelle qu'en soit
la solution, cette question de date et d'auteur ne porte en
réalité aucune atteinte à la valeur historique et religieuse, non
plus qu'à l'inspiration des livres au sujet desquels elle est
soulevée.]
[Illustration 329: _J. Hansen_ Distribution géographique des
races admises par les Égyptiens[1].]
[Note 1: Cette carte nous a paru utile à mettre en regard de
celle où nous résumons l'ethnographie du chapitre X de la Genèse.
Les noms en lettres capitales sont ceux des quatre grandes races
humaines admises par l'ethnographie des monuments pharaoniques.
Les noms en minuscules sont ceux des peuples que les Égyptiens
représentent avec des traits étroitement analogues à ceux de leur
propre race.]
306
Mais ce n'est pas la seule omission que le tableau ethnographique
de la Genèse nous présente, de peuples importants qui n'ont pas pu
être inconnus de son auteur. Tandis qu'en énumérant les grandes
divisions de la race de Yapheth reculées sur le plus extrême plan
septentrional, il a mentionné les Mèdes qui habitaient si loin au
nord-est, dû côté de Rhagæ; en se rapprochant du centre autour
duquel son regard rayonne, la barrière du mont Zagros semble
opposer un obstacle infranchissable à sa vue et lui cacher
absolument les peuples qui sont au delà. Et cependant Babylone, que
tout indique comme ayant été sa principale source d'informations,
entretenait avec ces peuples un commerce actif et constant; on les
y connaissait depuis la plus haute antiquité. Il n'a même pas un
nom pour ceux qui habitaient les montagnes à l'est du Tigre,
touchant aux nations d'Asschour ou de Nimrod. Ou du moins, s'il
mentionne le pays de 'Elam, ce foyer de civilisation
prodigieusement ancien qui en occupait la partie méridionale, c'est
uniquement pour y placer un fils de Schem. Il ne l'envisage donc
qu'au point de vue de l'aristocratie peu nombreuse qui s'y était
absolument dénationalisée, en adoptant l'idiome et la civilisation
de l'élément prédominant dans la population à laquelle elle s'était
superposée, et il ne tient aucun compte de la masse principale des
habitants de 'Elam. De même, en Babylonie et en Chaldée, il ne
parle que des Kouschites et il passe sous silence l'antique peuple
de Schoumer et d'Akkad, qui a eu pourtant un rôle si prépondérant
dans la création première de la civilisation de ces contrées.
Tout cela ne peut être qu'intentionnel. Il y a eu évidemment, chez
l'écrivain biblique, volonté formelle et arrêtée, d'exclure de son
tableau des Noa'hides, aussi bien que les nègres, les peuples
situés à l'est de la Mésopotamie et appartenant à une même race,
dans la formation de laquelle le sang jaune avait eu une part
considérable, sinon la principale. Les différentes nations de cette
race particulière parlaient toutes des langues, plus ou moins
étroitement apparentées entre elles, et qui ont avant tout ceci de
commun qu'elles appartiennent à la grande classe des idiomes
agglutinatifs, que leur structure et leur mécanisme grammatical
offrent une analogie fort rapprochée, d'une part avec ceux des
langues altaïques, de l'autre avec ceux des langues dravidiennes.
C'est pour l'ensemble de ces nations que nous adoptons
307 l'appellation de Touraniens, sans prétendre trancher d'une manière
formelle la question, encore profondément obscure et dans l'état
actuel impossible à résoudre d'une façon affirmative, de savoir si
leurs affinités décisives sont plutôt avec les Altaïques ou avec
les Dravidiens, ou s'ils ne forment peut-être pas une sorte de
transition et comme des chaînons entre eux, de même que leur
position géographique est intermédiaire entre les uns et les
autres. Nous en avons déjà parlé plus haut, à l'occasion des
origines de la métallurgie, en les envisageant surtout au point de
vue de ce qui établit leurs rapports avec les peuples altaïques. Il
importe d'y revenir ici, après avoir bien précisé le sens dans
lequel nous entendons et employons ce terme de Touraniens dont on a
tant fait abus, pour esquisser rapidement le tableau des
principales nations de ce groupe, qui n'ont pu être ignorées du
rédacteur de la Genèse, ou du moins des auteurs du document qu'il a
mis en oeuvre dans son chapitre X, car elles étaient trop bien
connues à Babylone. Ce sont les nations qui, avec les Kouschites,
et peut-être même avant eux, ont précédé de beaucoup les peuples de
Schem et de Yapheth dans la voie de la civilisation matérielle et y
ont été leurs institutrices.
[Illustration 331: Types touraniens de la Médie[1].]
[Note 1: Têtes de captifs des guerres de Médie, représentés dans
les bas-reliefs du palais de Sinakhe irib, à Koyoundjik, comme
employés aux travaux pénibles des grandes constructions du roi.]
La Médie reste tout entière touranienne, habitée par une population
dont la langue offre un des types les mieux étudiés jusqu'ici des
idiomes du groupe, jusqu'au VIIIe siècle avant notre ère, date de
l'établissement des Mèdes proprement dits, de race iranienne, dans
la contrée dont Hangmatana (Ecbatane) est la capitale. Et même
308 après cette invasion, les Iraniens ne constituent qu'une caste
dominante et peu nombreuse; du temps des Achéménides, la masse du
peuple parle encore sa vieille langue, qui est admise à l'honneur
de compter parmi les idiomes officiels de la chancellerie des rois
de Perses. La Médie touranienne ne garde pas seulement sa langue,
mais son génie propre, et elle ne cesse que très tard de lutter,
avec des chances diverses, contre le dualisme de la religion de
Zarathoustra; ses croyances particulières s'infiltrent jusque chez
les conquérants de race iranienne et produisent, par leur amalgame
avec les idées religieuses de ces conquérants, le système du
magisme, qui balance pendant longtemps, jusque dans la Perse
elle-même, la fortune du mazdéisme pur.
[Illustration 332: Mède aryen en costume national[1].]
[Note 1: D'après les sculptures de Persépolis.]
Plus au sud, les Touraniens se montrent à nous comme formant une
portion notable de la population de la Susiane ou pays de 'Elam,
foyer d'une culture antérieure à celle de la Babylonie même, et
assez puissant pour entreprendre de lointaines conquêtes
vingt-trois siècles avant notre ère. Ce curieux pays, placé à la
limite commune de toutes les races diverses de l'Asie occidentale,
les voyait, comme nous l'avons déjà dit (p. 280 et suiv.),
confondues et enchevêtrées sur son sol à l'époque historique. Mais
depuis les temps les plus reculés, c'est à l'élément touranien qu'y
appartenait la suprématie ethnique et morale; c'est lui qui avait
imposé sa langue aux autres, du moins dans l'usage officiel et
comme idiome commun.
Dans le bassin de l'Euphrate et du Tigre, en Babylonie et en
Chaldée, aussi haut que nous fassent remonter les monuments et les
traditions, nous nous trouvons en présence de deux populations
juxtaposées et dans bien des endroits enchevêtrées, appartenant à
deux races distinctes et parlant des idiomes divers, d'une part les
Sémito-Kouschites, de l'autre le peuple de Schoumer et d'Akkad,
apparenté aux Touraniens de la Médie et du 'Elam. Laquelle des deux
précéda l'autre sur ce sol, c'est ce qu'il est impossible de dire,
car aux périodes les plus reculées où puisse atteindre notre
regard, nous constatons leur coexistence. Mais ce que l'on peut
dire d'une manière positive, c'est que Schoumer et Akkad
309 constituaient un rameau particulier dans le groupe des Touraniens,
rameau dont la langue s'était fixée et cristallisée à un état
encore plus primitif de développement que celle des autres peuples
de la même famille. Comme nous le ferons voir en traitant
spécialement de l'histoire des Chaldéens et des Assyriens, c'est la
fusion des génies et des institutions propres aux deux races
opposées de Kousch et de Schoumer et Akkad, réunies sur le même
territoire, qui donna naissance à la grande civilisation de
Babylone et de la Chaldée, appelée à jouer un rôle si considérable
sur toute l'Asie antérieure, qu'elle pénétra de son influence.
[Illustration 333: Type touranien de la Chaldée[1].]
[Note 1: Plaquette de terre-cuite découverte dans la Chaldée
méridionale et conservée au Musée Britannique. «Le nez creux, et
comme on dit vulgairement _en pied de marmite_, la bouche large
et épaisse, la pommette saillante et représentée relativement
haut et en dehors, dit M. le docteur Hamy, distinguent aussi
profondément le personnage ici représenté de l'Assyrien de race
sémitique que nos paysans du plateau central des Juifs et des
Arabes. La tête est raccourcie dans ses diamètres postérieurs, et
l'on sait que le crâne syro-arabe est, au contraire, très
allongé.» Nous avons déjà donné plus haut côte à côte (p. 283)
les deux types différents, l'un sémitique et l'autre touranien,
que les monuments prêtent à la population de la Babylonie.]
Que si nous tournons maintenant nos regards vers le massif montueux
d'où descendent les deux grands fleuves de la Mésopotamie, nous y
trouvons encore les Touraniens, établis en maîtres exclusifs
jusqu'au IXe et au VIIIe siècle avant notre ère. La parenté des
noms géographiques et des noms propres d'hommes, cités en très
grand nombre dans les inscriptions assyriennes, nous permet de
rétablir une chaîne de populations de même race que les premiers
habitants de la Médie, qui, à partir de ce dernier pays, s'étend
dans la direction de l'ouest jusqu'au coeur de l'Asie-Mineure. Ce
sont d'abord les vieilles tribus touraniennes de l'Atropatène,
rejetées plus tard par les Mèdes iraniens dans les montagnes qui
bordent la mer Caspienne, et désignées dans cette retraite
jusqu'aux temps classiques par l'appellation de non-aryens
(_Anariacæ_). Viennent ensuite les nombreuses populations qui
310 habitent, au sud des Alarodiens et des gens de Minni ou Manni, le
pays désigné par les Assyriens sous le nom de _Nahiri_,
c'est-à-dire les montagnes où le Tigre prend sa source, et où leurs
descendants, complètement aryanisés dans le cours des siècles,
gardent du moins encore aujourd'hui le nom de Kurdes, qui témoigne
de leur parenté primitive avec les Chaldéens de race touranienne,
de même que le nom d'Akkad, appliqué quelquefois par les Assyriens
à cette région aussi bien qu'à une partie de la Chaldée. De là,
toujours en marchant vers l'occident, nous atteignons les peuples
de Meschech et de Thoubal, chez lesquels on discerne un vieux fond
touranien, auquel s'est superposé et mêlé une couche de blancs
allophyles caucasiens, qui justifie l'inscription de ces deux noms
dans la descendance de Yapheth, tandis que nous avons déjà
soupçonné que le _substratum_ touranien des peuples en question
était indiqué par le Thoubal-Qaïn de la lignée qaïnite.
Dans le système de l'ethnographie des livres sacrés de l'Iran,
exprimé par la division des trois fils de Thraetaona (voy. p. 110),
ces Touraniens ont leur place; ils y sont associés au rameau turc
des Altaïques proprement dits et personnifiés avec eux par Toura,
tandis que Çairima correspond au Schem biblique et Arya à Yapheth.
En même temps la population méridionale et brune des Pairikas, qui
figure dans les mêmes récits mythologiques, mais n'est plus
rattachée à la descendance des fils de Thraetaona, s'identifie avec
certitude aux Kouschites orientaux de la Genèse, c'est-à-dire à la
division ethnique de 'Ham.