Pour le quatrième fils d'Aram, _Masch_, les interprètes ont hésité

entre la Mésène, que nous avons déjà vu désigner tout à l'heure

sous la forme _Mescha_, et le Masius auprès de Nisibe; la question

est tranchée en faveur de la Mésène par ce fait que les

inscriptions cunéiformes assyriennes y placent un peuple d'_Arami_

ou Araméens; cette fraction de la famille sémitique y avait établi

de très bonne heure une de ses tribus; peut-être même avait-ce été

là le berceau premier d'où sa majeure part avait émigré pour la

Syrie.

290

Ce dernier nom nous éloigne donc de la Syrie méridionale, mais non

pour nous amener dans la Syrie du nord, qui reste absolument en

dehors de la descendance d'_Aram_, dans le tableau du chapitre X de

la Genèse. Pour cette dernière région, c'est _Loud_ qui l'y

représente. C'est, en effet, de ce côté que la situation dans

laquelle _Loud_ est mentionné entre les fils de Schem, nous oblige

à le chercher; et les généalogies traditionnelles des Arabes nous

confirment dans cette voie, en faisant, dans quelques-unes de leurs

versions, de _Loud_ un fils d'_Aram_. Ces généalogies n'ont pas,

sans doute, une bien grande autorité; cependant ici elles ne

sauraient être absolument méprisées, car elles nomment _Pharis_

comme un fils de _Loud_ ou _Laoud_, et dans le seul passage

biblique où il soit encore question du peuple asiatique de

_Loud_[139], il est associé à _Paras_ comme fournissant tous deux des

mercenaires aux armées de Tyr. Mais ce qui est bien plus sérieux et

qui doit entrer au premier rang en ligne de compte pour la solution

du problème des deux derniers fils de Schem, c'est que les

monuments égyptiens donnent le nom de _Routen_ à l'ensemble des

peuples connus plus tard sous l'appellation générique d'Araméens.

Ils distinguent, du reste, ces peuples en deux groupes sous leur

nom commun: le _Routen_ inférieur ou _Khar_[140] qui correspond à

l'_Aram_ du tableau ethnographique de la Genèse, en y joignant le

pays de Kena'an ou la Palestine; le _Routen_ supérieur, auquel

appartient, du reste, plus spécialement et plus en propre le nom de

_Routen_, et que désigne ce nom quand il est employé absolument.

C'est la Syrie du Nord, entre la vallée de l'Oronte et l'Euphrate,

avec la partie ouest de la Mésopotamie septentrionale, jusqu'à la

frontière des Assyriens. Voilà le _Loud_ de la Genèse, et il faut

hésiter d'autant moins à l'y reconnaître que, dans la famille de

Miçraïm, nous avons vu la forme biblique correspondre déjà à

l'égyptien _Rot=Loud_; or, le _Loud_, fils de Schem, est exactement

dans le même rapport philologique et phonétique avec le _Rout-en_,

_Lout-en_ des documents hiéroglyphiques, sauf l'addition à ce

dernier d'une désinence en _n_, qui n'appartient pas à la

constitution philologique du nom. Dans les sculptures des monuments

égyptiens dont l'exécution est la plus soignée, il y a une

différence sensible de figure et de costume sous le type commun de

race entre les gens du _Routen_ inférieur et du _Routen_ supérieur

ou du _Khar_ et du _Routen_, différence qui justifie la distinction

biblique entre _Aram_ et _Loud_.

[Note 139: _Ezech._, XXVII, 10.]

[Illustration 314: Guerriers du peuple de Khar ou des Araméens

méridionaux[2].]

[Note 2: Représentation égyptienne du temps de la XVIIIe

dynastie, empruntée à l'ouvrage de Wilkinson.]

[Note 140: Ce nom égyptien de _Khar_ est bien évidemment une

corruption du sémitique _A'har_, «l'Ouest, le pays de l'Ouest,»

qui s'appliquait à l'ensemble de la Syrie et de la Palestine

comme à la plus occidentale des possessions sémitiques.]

291

Mais elle s'efface de bonne heure; en Égypte, _Routen_ devient une

appellation traditionnelle des peuples syriens, qui perd tout sens

plus précis; dans les livres hébreux le nom de Loud disparaît, et

celui d'Aram s'étend sur son territoire. Les deux nations

primitivement distinctes, se sont fondues et assimilées. Au VIIIe

siècle avant notre ère, après la ruine de l'empire des _Hittim_,

leur pays se fond aussi dans l'Aram. C'est qu'en effet, à ce

moment, l'aramaïsme devient singulièrement envahissant. Grâce à des

circonstances politiques et historiques que nous aurons à exposer

plus tard, grâce à la faveur que lui témoignent les monarques

assyriens, puis les Achéménides, il absorbe graduellement toutes

les populations de la Palestine, de l'Arabie-Pétrée, de la Syrie et

de la Mésopotamie. Il est pendant plusieurs siècles l'élément

prédominant, qui tend à tout s'assimiler dans la race sémitique,

jusqu'au moment où, avec la prédication de l'islamisme, c'est

l'Arabe qui le supplante dans ce rôle et l'absorbe à son tour.

[Illustration 315: Ambassadeur des Rotennon ou Araméens

septentrionaux[1].]

[Note 1: D'après les peintures d'un tombeau de Thèbes datant du

règne de Toutankh-Amon (XVIIIe dynastie).]

Le groupe des populations que l'ethnographie biblique rassemble

sous le nom de Schem, groupe dont les représentants principaux sont

de nos jours les Arabes et les Juifs, est remarquablement un au

double point de vue physique et linguistique. Il présente un type

de la race blanche plus pur et plus beau que celui des populations

'hamitiques. La barbe est mieux fournie, le teint beaucoup plus

clair, quoique déjà bistré, la taille plus élevée, la complexion

particulièrement sèche. Le visage est généralement long et mince,

le front peu élevé, le nez aquilin, la bouche et le menton fuyants,

ce qui donne au profil un contour arrondi plutôt que droit; les

yeux enfoncés, noirs et brillants.

292

FAMILLE DE YAPHETH.--Nous avons déjà dit que le nom de ce troisième

des fils de Noa'h, connu aussi de la tradition arménienne et de la

tradition grecque, paraît emprunté aux idiomes aryens, que

parlaient la plupart des peuples rattachés à sa descendance. Mais

il a pris en hébreu une forme qui lui donne une signification dans

cet idiome; _Yapheth_ veut dire «extension,» et cette forme a été

adoptée pour exprimer la notion de l'immense étendue des pays

couverts par cette division de l'humanité noa'hide.

La Genèse donne sept fils à Yapheth: _Gomer_, _Magog_, _Madaï_,

_Yavan_, _Thoubal_, _Meschech_ et _Thiras_.

Pas de doute que _Gomer_ ne corresponde aux Cimmériens de

l'antiquité classique, dont Hérodote parle comme ayant constitué la

population de la Chersonèse taurique avant l'invasion des Scythes

et comme s'étant ensuite établis en Paphlagonie. Les Cimmériens,

aux VIIIe et VIIe siècles avant J.-C., jouèrent un assez grand rôle

dans l'histoire de l'Asie-Mineure, qu'ils désolèrent par leurs

incursions. Les documents assyriens les appellent _Gimirraï_. Ils

appartenaient à la souche des peuples thraco-phrygiens, les

témoignages grecs nous le disent formellement. _Gomer_, dans le

chapitre X de la Genèse, a un sens ethnique très étendu, comme tous

les noms placés à la génération immédiatement après Yapheth, qui

représentent une première grande division de sa race. On doit donc

le prendre comme la personnification de l'ensemble des

Thraco-Phrygiens établis des deux côtés du Pont-Euxin, en Europe et

en Asie. Le document biblique lui prête ensuite trois fils,

_Aschkenaz_, _Riphath_ et _Thogarmah_, représentant une subdivision

de la souche première entre les différents rameaux qu'elle

présentait en avant du côté des Hébreux, c'est-à-dire en

Asie-Mineure.

_Aschkenaz_ est associé dans un autre endroit aux peuples de

l'_Ararat_ et de _Minni_ en Arménie[141]. Il est impossible de

méconnaître dans leur nom celui des Ascaniens du nord de la

Phrygie, dont l'antique extension est attestée par les

dénominations du canton bithynien de l'Ascanie, des deux lacs

Ascaniens situés au sud et au nord de Nicée, du golfe Ascanien et

des îles Ascaniennes du littoral de la Troade, enfin du port

Ascanien en Éolie. C'est ce nom d'Ascanie et d'Ascaniens qui

suggéra la création du personnage mythique d'Ascanios ou Ascagne,

donné pour fils à Énée et à Créuse. _Aschkenaz_ représente donc la

293 nation des Bryges ou Phryges, nation étroitement apparentée aux

Thraces, émigrée de leur contrée en Asie-Mineure, où sa première

station fut, dit-on, dans l'Ascanie, mais ayant laissé en arrière

quelques tribus de même nom dans les cantons entre la Macédoine et

la Thrace.

[Note 141: _Jerem._, LI, 27.]

_Riphath_, d'après l'ancienne tradition juive recueillie par

Josèphe, est la Paphlagonie. Il n'y a rien de sérieux à objecter à

cette donnée, qui s'accorde parfaitement avec la position de

_Riphath_ entre _Aschkenaz_, c'est-à-dire la Phrygie

septentrionale, et _Thagarmah_, l'Arménie occidentale. «On a

rapproché avec raison, dit M. Maury, le nom de _Riphath_ de celui

des monts Riphées, attribué par les Grecs à une chaîne qu'ils

représentaient comme s'élevant aux extrémités boréales de

l'univers, et que, pour ce motif, ils ont successivement transporté

à des montagnes de plus en plus éloignées vers le nord-est, à

mesure que leurs connaissances géographiques s'étendaient. Lorsque

le Caucase apparaissait aux Hellènes comme le point le plus reculé

de la terre, ils durent lui appliquer le nom de Riphée. Encore au

temps de Pline, cette chaîne était supposée se rattacher aux

montagnes de ce dernier nom. La Paphlagonie, qui s'avançait presque

jusqu'au pied du Caucase, et d'où l'on apercevait ses cimes les

plus hautes, a donc pu être jadis connue des Grecs, qui y

envoyèrent de bonne heure des colonies, sous le nom de pays des

Riphées, lequel aura ensuite passé chez les Phéniciens.»

_Thogarmah_ est plusieurs fois encore mentionné dans la Bible. Le

prophète Ye'hezqel (Ëzéchiel) le qualifie de contrée voisine de

l'aquilon et en parle comme étant voisin de _Gomer_[142]. D'où il

suit que le pays de _Thogarmah_ devait être situé au nord de

l'Assyrie. Ailleurs[143], le même prophète nous dit que _Thogarmah_

envoyait à Tyr des mules, des chevaux et des cavaliers. La contrée

de ce nom ne pouvait, par conséquent, être prodigieusement éloignée

de la cité phénicienne, d'où l'on devait s'y rendre par terre. La

tradition des Arméniens et des Géorgiens leur attribue pour ancêtre

_Thargamoss_ ou _Thorgom_, père de Haigh, qui est visiblement

_Thogarmah_. Josèphe, en avançant que, de ce même _Thogarmah_,

était issue la nation des Phrygiens, s'éloigne peu de

l'identification que cette tradition entraîne, puisque Hérodote, et

avec lui l'unanimité des écrivains grecs, nous apprend que les

Arméniens étaient une colonie des Phrygiens. _Thogarmah_ représente

294 donc l'Arménie, mais au sens le plus ancien de ce mot, restreint à

l'Arménie occidentale, et laissant de côté les pays de l'_Ararat_

et de _Minni_ ou _Manni_ (la Minyade des auteurs classiques, du

côté de l'actuel Van), que jusqu'au VIIe siècle avant J.-C.

habitait un peuple tout à fait différent de race et de langage, les

_Ourarti_ des documents cunéiformes, Alarodiens d'Hérodote. C'est

seulement à la fin du VIIe siècle et dans le VIe que les Arméniens

proprement dits, apparentés étroitement aux Phrygiens, firent la

conquête de ces dernières contrées, où plus tard une infiltration

lente de nouveaux éléments ethniques, sous la domination perse, en

fit un peuple entièrement iranien de langue et même de type

physique, comme le sont les Arméniens modernes.

[Note 142: _Ezech._, XXXVIII, 6.]

[Note 143: XXVII, 14.]

On donne généralement au nom de _Magog_ une étymologie aryenne qui

le décomposerait en _Ma-gog_ et lui attribuerait le sens de «grande

montagne,» que l'on rapporte au Caucase. Il y a de sérieuses

objections à faire à cette étymologie, et le plus sage est de

chercher la situation de _Magog_ sans s'occuper de l'origine,

encore inconnue, de son appellation. Pour la plupart des

interprètes depuis Josèphe, ce nom désigne les Scythes proprement

dits ou Scythes européens, peuple qui appartenait certainement à la

race aryenne, iranien suivant les uns, germanoslave suivant

d'autres. Il n'est pas, en effet, douteux que ce ne soit aux

Scythes passés au sud du Caucase dans la seconde moitié du VIIe

siècle avant J.-C., ayant leur quartier-général dans le canton de

la vallée du fleuve Kour, au nord de l'Arménie, canton auquel leur

séjour valut le nom de Sacasène, et promenant pendant un certain

nombre d'années la dévastation sur toute l'Asie antérieure, comme

nous le raconterons en traitant de l'histoire d'Assyrie, que font

allusion deux des prophéties de Ye'hezqel[144]. Elles s'adressent à

_Gog_, du pays de _Magog_, prince et chef de _Meschech_ et de

_Thoubal_. Ce sont ces oracles qui ont donné lieu à tant de

bizarres et fantastiques légendes sur les peuples fabuleux de _Gog_

et _Magog_. En réalité, il y est question d'un personnage

parfaitement historique, dont la réalité a été révélée par les

documents assyriens; car les inscriptions du roi

Asschour-bani-abal, à très peu d'années de distance de la prophétie

de Ye'hezqel, parlent de _Gagi_, roi des _Sakha_ ou Scythes

habitant au nord de l'Ararat. Voilà bien le _Gog_ du prophète, qui

reprend sa place légitime dans l'histoire, et s'il est dit «prince

de Meschech et de Thoubal,» c'est qu'à ce moment les hordes

295 scythiques tenaient sous leur domination les deux peuples désignés

par ces derniers noms. Mais _Magog_ est-il bien le nom de son

peuple, des Scythes? Ceci n'est pas possible, car l'apparition des

Scythes au sud du Caucase n'a été qu'un fait passager et récent.

C'est au nord de cette grande chaîne de montagnes qu'est leur

habitation normale, et certainement son interposition les met en

dehors de l'horizon du tableau ethnographique de la Genèse.

_Magog_, les termes employés par Ye'hezqel sont formels à cet

égard, est le pays où le roi _Gog_ et son peuple résidaient au

temps du prophète, c'est-à-dire celui qui comprenait la Sacasène.

Ceci s'accorde parfaitement avec la place de _Magog_ dans le

tableau ethnographique, où il occupe l'intervalle entre _Thogarmah_

et _Madaï_, entre l'Arménie orientale et la Médie. Son territoire

est donc, comme l'a très bien vu le grand géographe allemand, M.

Kiepert, celui de la 18° des satrapies établies dans l'empire perse

par le roi Darayavous, fils de Vistaçpa (Darius, fils d'Hystaspe),

laquelle comprenait les Saspires, les Alarodiens et les Matiens, en

y ajoutant en plus le bassin du Kour jusqu'au pied du Caucase.

Ethniquement, _Magog_ représente les habitants de cette contrée

jusqu'au VIe siècle, c'est-à-dire non pas les Scythes, qui y firent

seulement une apparition temporaire, mais les blancs allophyles du

Caucase, dont le domaine se prolongeait alors de façon à comprendre

l'Ararat et le pays de _Manni_ ou _Minni_.

[Note 144: XXXVIII et XXXIX.]

[Illustration 319: Guerrier Iranien ou Médo-Perse, portant la

robe médique[1].]

[Note 1: D'après les sculptures de Persépolis.]

La synonymie de _Madai_ avec les Mèdes est si évidente qu'elle n'a

pas besoin de justification. Pour l'auteur du chapitre X de la

Genèse, les Mèdes sont encore cantonnés là où nous les font voir

aussi les documents assyriens du IXe siècle avant notre ère, dans

le pays de Rhagæ ou Médie Rhagienne, au nord de la Grande Médie ou

Médie propre, où ils ne pénétrèrent qu'au VIIIe siècle. _Madai_ est

dans le texte biblique le seul représentant des peuples iraniens et

de toute la grande division orientale des Aryas.

296

Les trois fils aînés de Yapheth forment une première série,

énumérée d'ouest en est et reculée à l'extrême plan septentrional.

Les quatre autres en composent une seconde, plus au sud, énumérée

dans le même ordre géographique régulier; il est important de tenir

grand compte de cette circonstance dans la recherche de leurs

assimilations.

_Yavan_ est le nom des Grecs[145] dans toutes les langues de

l'Orient; il correspond à _Iones_, dont la forme primitive était

_Iavones_. Dans le tableau ethnographique de la Genèse, ce nom

constitue la désignation générique la plus étendue de l'ensemble

des peuples helléno-pélasgiques avec leurs deux divisions

primitives, européenne et asiatique, si bien définies par M. Ernest

Curtius. «La migration aryenne qui s'était déversée dans

l'Asie-Mineure, dit le savant berlinois, peupla le plateau de cette

presqu'île de tribus de race phrygienne. Le peuple grec, en s'en

séparant, constitua, par le développement de ses institutions et de

sa langue, un rameau distinct, qui se subdivisa à son tour en deux

branches. L'une traversa l'Hellespont et la Propontide,... l'autre

demeura en Asie et s'avança graduellement du plateau de

l'intérieur, en suivant les vallées fertiles que forment les

rivières, jusque sur la côte, où elle s'établit à leur embouchure,

rayonnant de là au nord et au sud. On n'observe nulle part plus

qu'en Asie-Mineure le contraste de la région de l'intérieur et de

celle du littoral. Sur la côte, c'est comme une terre d'une autre

constitution et soumise à un autre régime. La côte de

l'Asie-Mineure avait donc sa nature propre; elle eut aussi sa

population et son histoire particulière. C'est sur le littoral que

s'établit l'une des deux branches de la nation grecque, tandis que

l'autre, s'avançant plus à l'ouest, traversait l'Hellespont et

mettait définitivement le pied dans les vallées fermées et les

plaines de l'intérieur de la Thrace et de la Macédoine, défendues

par des montagnes. Ainsi déjà, sur la terre d'Asie, s'étaient

séparées les deux races grecques, les Grecs orientaux et les Grecs

occidentaux, autrement dit les Ioniens et les Hellènes, dans le

sens strict du mot. Dès une époque fort reculée, ce peuple occupa

la région environnant la mer Égée, qui devait devenir le théâtre de

son histoire. Les Ioniens s'avancèrent dès le principe jusqu'au

bord le plus extrême du continent asiatique, d'où ils se

répandirent dans les îles; les Hellènes, au contraire, se

cantonnèrent dans la vaste contrée montagneuse située plus avant en

297 Europe, et dans les vallées fermées où ils se fixèrent; ils

adoptèrent, par suite du développement de leurs moeurs, un système

de constitution cantonale. Plus tard, inquiétés dans leurs défilés

par de nouvelles migrations, repoussés au sud, ils vinrent

s'abattre par masses successives dans la presqu'île européenne,

sous les noms d'Éoliens, d'Achéens et de Doriens.»

[Note 145: Voy. plus haut, à la page 225, le type idéal de la race

grecque.]

_Yavan_, dans le chapitre X de la Genèse, a quatre fils,

_Elischah_, _Tharschisch_, _Kittim_ et _Dodanim_ ou _Rodanim_. Ici

encore nous avons un ordre géographique d'ouest en est.

_Etischah_, d'après l'emploi de ce nom dans d'autres passages

bibliques, est sûrement la Grèce européenne. Quelques commentateurs

ont cherché à rapprocher cette appellation de celle des _Hellènes_

ou de l'_Elis_; mais la philologie repousse l'un et l'autre

rapprochement, car la forme la plus antique d'_Hellènes_ est

_Selloi_ et celle d'_Éleioi_ est _Valeivoi_. Le nom grec qui a été

ainsi transcrit dans le document sacré est celui des Éoliens, qui

constituèrent, en effet, la plus ancienne couche des Grecs

européens ou Hellènes, et à qui se rattachaient les Achéens, entre

les mains desquels fut l'hégémonie des populations helléniques du

Péloponnèse jusqu'à l'invasion dorienne. On doit noter que la

transcription de _Aiolievs_ en _Elischah_ est tout à fait parallèle

à celle du nom des Achéens dans les documents égyptiens de la

XVIIIe dynastie, _Akaiouscha_, de _Achaivos_, forme primitive de ce

nom grec.

_Tharschisch_ est à partir d'une certaine époque le nom de

l'Espagne, où les Tyriens allaient commercer à _Tartesse_, dans le

pays des _Tardétans_. Mais il est impossible que ce nom ait un tel

sens dans le tableau ethnographique de la Genèse. En effet,

_Tharschisch_ y est un fils de _Yavan_, c'est-à-dire un pays

colonisé par la race helléno-pélasgique, et de plus, sa position

est entre _Elischah_ et les _Kittim_, entre la Grèce et Cypre, ce

qui nous reporte vers l'Archipel. C'est là, d'ailleurs, un de ces

noms de pays lointains qui ont successivement reculé à mesure que

les connaissances géographiques s'étendaient. _Tharschisch_ est

l'extrême ouest des navigations phéniciennes, comme _Ophir_ est

leur extrême est. D'abord beaucoup plus voisin de la côte de

Kena'an, il a été reporté toujours davantage dans l'occident,

jusqu'en Espagne, en se localisant là où des assonances de noms le

permettaient. Dans l'ethnographie de la Genèse, il n'y a pas moyen

de ne pas assimiler _Tharschisch_ aux _Touirscha_ des inscriptions

hiéroglyphiques, d'hésiter à y voir, avec Knobel, les _Tursanes_ ou

Pélasges Tyrrhéniens. Et d'après la place que le document biblique

298 leur assigne, ils y occupent encore leurs premières demeures sur

les côtes occidentales de l'Asie-Mineure et dans les îles de la mer

Égée, où quelques-unes de leurs tribus, restées en arrière dans la

migration générale du peuple vers l'Italie, subsistaient encore

isolément à l'aurore des temps classiques. Ici donc les documents

mis en oeuvre par le rédacteur de la Genèse remontaient

certainement à une époque antérieure à la migration des Tyrrhéniens

dans l'Occident, dont les monuments égyptiens nous permettront de

déterminer la date.

[Illustration 322: Guerriers des nations pélasgiques au temps de

la XXe dynastie égyptienne[1].]

[Note 1: Figures empruntées aux sculptures historiques de

Médinet-Abou, à Thèbes, datant du règne de Ramessou III (XXe

dynastie). Les premiers guerriers sur la droite, appartiennent à

la nation des _T'akkaro_ ou Teucriens; ceux qui viennent ensuite,

à la nation des _Touirscha_ ou Tyrrhéniens.]

L'assimilation des _Kittim_ est tellement certaine qu'elle ne

demande pas de commentaire. Ce sont les habitants de l'île de

Cypre, désignés d'après la grande ville de _Kit_ ou _Cition_, qui

était le principal port de communication des Phéniciens avec cette

île. Les découvertes récentes de la science ont établi que la

population de Cypre, où l'on a fait dans les quinze dernières

années des fouilles si fructueuses pour l'histoire et

l'archéologie, était dès la plus haute antiquité de la souche

helléno-pélasgique, parlant un dialecte grec, qu'elle écrivait avec

un système graphique particulier.

Pour le quatrième fils de _Yavan_, au contraire, la question qu'il

soulève reste fort douteuse, d'autant plus que l'on n'est même pas

sûr de la forme exacte de son nom. Notre texte hébreu de la Genèse

porte _Dodanim_; mais dans celui que les Septante et les auteurs de

299 la version samaritaine avaient sous les yeux, on trouvait

_Rodanim_, et c'est la leçon que fournit le texte hébreu du livre

des Chroniques (ou Paralipomènes, dans la Vulgate latine), à

l'endroit où le tableau ethnographique de la Genèse y est

reproduit. C'est donc _Rodanim_ qui a pour soi le plus d'autorités,

et en même temps il se prête à une assimilation beaucoup plus

vraisemblable que _Dodanim_. Les commentateurs qui ont adopté cette

dernière leçon y ont vu Dodone d'Épire, ce qui est impossible

historiquement et géographiquement reporte beaucoup trop loin dans

le nord-ouest, ou bien les Dardaniens de la Troade, qui sont aussi

trop au nord, d'autant plus que pour les retrouver ici il faudrait

corriger arbitrairement _Dodanim_ en _Dardanim_. _Rodanim_, au

contraire, nous fournit le nom de l'île de Rhodes, dont

l'importance historique est si ancienne et dont la mention à côté

de Cypre est toute naturelle. Il est probable, du reste, que sous

ce nom sont aussi englobés les Cariens, au territoire desquels

touchait Rhodes; car la population de l'île et celle du district

continental voisin paraissent avoir été identiques.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 29 / 46 段