chapitre X de la Genèse, _Kousch_ est une grande famille de peuples
couvrant une zone méridionale de territoires depuis le Haut-Nil à
l'ouest jusqu'au Bas-Indus à l'est, famille dont l'unité physique
était encore plus accusée dans la haute antiquité que de nos jours,
mais n'a cependant pas tout à fait disparu, malgré les migrations
qui depuis ont superposé sur différents points d'autres races à ce
substratum ethnique. En revanche, elle ne nous offre pas dans
l'histoire la même unité linguistique, unité sans doute rompue de
bonne heure par des circonstances historiques. Nous constaterons,
d'ailleurs, par d'autres exemples que dans le système de
269 classification des races qui a servi de base au tableau
généalogique des descendants de Noa'h, ce ne sont pas d'après les
affinités du langage que l'on s'est guidé, mais d'après le type et
aussi d'après certaines données traditionnelles sur la filiation
des peuples.
Dans les Livres Saints, _Miçraïm_ est l'appellation constante de
l'Égypte, qualifiée de _Mouçour_ ou _Miçir_ par les Assyriens, de
_Moudrâya_ par les Perses. De nos jours encore les Arabes
appliquent le nom de _Miçr_ soit à la capitale de l'Égype, soit à
l'Égypte entière. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, _Miçraïm_ a
la forme du duel, à cause de la fameuse division de l'Égypte en
deux parties, haute et basse. De même qu'à Kousch, le texte sacré
donne une série d'enfants, représentant autant de divisions
ethniques secondaires, à Miçraïm.
Les _Loudim_ sont sûrement les Égyptiens proprement dits, de la
race dominante, qui s'intitulaient eux-mêmes, nous l'avons vu plus
haut, _Rot_ ou _Lot_[126], «la race» par excellence[127].
[Note 126: En égyptien les deux articulations _r_ et _l_
permutaient avec une singulière facilité.]
[Note 127: La gravure de la page 111 a déjà montré plus haut
comment les Égyptiens représentaient eux-mêmes le type de ce
peuple de Rot ou de leur propre race. Il suffit d'y renvoyer le
lecteur, sans donner ici d'autre figure monumentale des Égyptiens
antiques. D'ailleurs l'illustration de notre livre III en offrira
un peu plus loin de très nombreux exemples.]
Les _'Anamim_, sont les _'Anou_ des monuments égyptiens, population
qui apparaît aux âges historiques brisée en débris répandus un peu
partout dans la vallée du Nil; elle a laissé son nom aux villes
d'Héliopolis (en égyptien _'An_), Tentyris ou Dendérah (appellée
aussi quelquefois _'An_) et Hermonthis (_'An-res_, la 'An du sud);
deux de ses rameaux gardèrent pendant un certain temps après les
autres une vie propre, l'un dans une portion de la péninsule du
Sinaï, l'autre dans la Nubie; ce sont probablement les gens de ce
dernier rameau, les _'Anou-Kens_ des inscriptions égyptiennes, que
l'auteur du document ethnographique de la Genèse a eu en vue;
Les _Naphtou'him_ sont les habitants du pays de Memphis, dont le
nom sacerdotal indigène était _Nu-Phta'h_, «le domaine du dieu
Phta'h.»
Les _Pathrousim_ sont ceux de la Thébaïde, appelée en égyptien
_p-to-res_ «le pays méridional.»
Les _Kastou'him_ sont plus embarrassants; ils ont donné lieu à
beaucoup de conjectures, dénuées de fondement suffisant. Ce qui
complique ici la question, c'est que ni les documents égyptiens, ni
270 les documents assyro-babyloniens ne nous fournissent d'appellation
analogue. Il faut cependant remarquer que les Septante ont eu ici
sous les yeux un texte différent de notre texte hébraïque, et que
ce texte substituait au nom de _Kaslou'him_ celui de _'Hasmoniim_,
«les gens du pays du natron,» en égyptien _'hesmen_. Ceci fournit
une désignation certaine de la partie occidentale du Delta et du
nome libyque des Grecs, synonyme de celle de _Milou'h'hi_ ou
_Melou'h'hi_, par laquelle les textes cunéiformes désignent la même
contrée, comme «le pays du sel,» en copte _mel'h_[128]; et
l'appellation de Maréa, placée dans la même contrée par les
géographes classiques, doit dériver du même prototype égyptien.
Cependant les peuples que la Genèse fait sortir des Kaslou'him
rendent difficile de croire que ce nom désigne seulement la partie
occidentale du Delta; il est plus probable que dans la pensée de
l'auteur sacré il s'étendait à toute la partie maritime de
l'Égypte, habitée par une population particulière et plus asiatique
que celle du reste du pays, depuis la frontière de la Libye jusqu'à
celle du pays des Philistins. On peut même conjecturer que ce nom
doit être regardé comme embrassant en outre la couche la plus
ancienne de la population du pays philistin, caractérisée comme
Céphénienne dans les traditions que les Grecs recueillirent. En
effet, le document biblique dit que des _Kaslou'him_ sortirent les
_Pelischthim_, c'est-à-dire les Philistins. Ceux-ci nous
apparaissent dans l'histoire comme une population de la souche
pélasgique, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, établie dans le
XIVe siècle avant notre ère sur la côte palestinienne. Il est clair
qu'en les faisant fils des _Kaslou'him_, l'auteur de la Genèse a
voulu marquer la fusion qui s'était opérée sur ce terrain entre les
envahisseurs venus du Nord et l'ancienne population, sortie de la
souche de 'Ham, fusion qui avait donné naissance à un peuple mixte
et nouveau. Et par un des éléments qui avaient contribué à sa
formation, ce peuple pouvait être à bon droit qualifié de
petit-fils de Miçraïm; car il est facile de remarquer que, dans sa
construction sous forme généalogique, le tableau donné par la Bible
multiplie les degrés de génération séparant de la souche
fondamentale, à proportion des mélanges de sang étranger qui
rendent un peuple de race moins pure. Quant aux _Kaphthorim_, que
le texte biblique associe aux _Pelischthim_, comme sortis de la
271 même source, ce sont les habitants de l'île de _Kaphthor_, qui dans
nombre d'autres passages de la Bible est certainement la Crète. La
parenté ethnique des Crétois et des Philistins est attestée par le
témoignage unanime de toute l'antiquité.
[Note 128: On n'a pas encore trouvé la forme correspondante en
égyptien antique.]
Enfin, le dernier des fils de Miçraïm n'offre pas de doute pour ce
qui est de sa signification ethnographique. Les _Lehabim_ sont
sûrement les Libyens, les _Lebou_ des monuments égyptiens; mais
l'appellation doit être ici entendue dans un sens restreint, comme
s'appliquant seulement aux Libyens voisins de l'Égypte, chez qui
pouvait s'être infusée une part de sang égyptien. Ces _Lehabim_
pénétraient certainement jusque dans une partie du Delta
occidental.
[Illustration 295: Captif de la nation des Lebou[1].]
[Note 1: D'après les sculptures du palais de Médinet-Abou, à
Thèbes, exécutées sous Ramessou III, de la XXe dynastie.]
_Pout_, troisième fils de 'Ham, est un peuple africain dans un
grand nombre de passages de la Bible. La tradition juive en fait
les habitants des côtes septentrionales de l'Afrique jusqu'à
l'extrémité de la Mauritanie. Ceci est confirmé par l'appellation
de _Phaiat_ donnée en copte à la Libye, ainsi que par l'existence
d'un fleuve _Phthuth_ ou _Fut_, mentionné dans la Mauritanie par
les géographes grecs et romains. Les inscriptions cunéiformes
perses mentionnent un pays de _Poutiya_ parmi ceux qui étaient
soumis à l'empire des Achéménides, et il ne peut être que la
portion de la Libye qui reconnaissait leurs lois. D'un autre côté,
il est bien difficile de ne pas comparer, à la suite de M. Ebers,
le nom de _Pout_ avec celui de _Pount_, qui désigne dans la
géographie des anciens Égyptiens les pays au sud-est de la vallée
du Nil, c'est-à-dire la côte africaine des Somâlis d'aujourd'hui et
la côte opposée de l'Arabie-Heureuse. Dans les bas-reliefs
historiques de l'Égypte, les gens de Pount, qui forment ainsi en
Arabie le substratum 'hamitique auquel se sont superposés les
Sabéens yaqtanides, sont représentés avec la même coloration que
les Égyptiens, et des traits qui participent à la fois de ceux de
ce peuple et de ceux des Sémites purs.
272
[Illustration 296: Indigène du pays de Pount[1].]
[Note 1: D'après les bas-reliefs égyptiens du temple de
Deïr-el-Bahari, à Thèbes, élevé sous la minorité du roi Tahoutmès
III.]
Ceci correspond fort bien avec le type physique des Somâlis
actuels, qui, dans leurs propres traditions, se disent apparentés à
la population la plus antique du Yémen et du 'Hdhramaout. Il semble
donc que, dans le tableau ethnographique de la Genèse, _Pout_ ait
un sens géographiquement aussi étendu que _Kousch_. Il désigne tout
le vaste ensemble des populations de race éthiopico-berbère
répandues au sud de l'Éthiopie kouschite et à l'ouest du bassin du
Nil. Ces populations forment deux groupes principaux, séparés par
l'interposition d'éléments nègres: d'abord les peuples du _Pount_
des Égyptiens, c'est-à-dire les Somâlis et leurs congénères et
voisins de la côte orientale d'Afrique, à cheval, comme les
Kouschites leurs proches parents, sur les deux rives du golfe
d'Aden; puis la grande famille des peuples libyens et berbères,
occupant tout le nord du continent africain, depuis le voisinage de
l'Égypte jusqu'à l'Océan Atlantique et même ayant occupé les îles
Canaries dans cet océan. Les peuples de cette dernière famille se
donnent à eux-mêmes le nom générique d'Amazigs (les nobles), que
l'antiquité nous offre déjà dans les appellations des Mazices et
des Maxitains, que les Phéniciens, qui fondèrent Carthage,
trouvèrent à leur arrivée et qui paraissent identiques aux Maxyes
ou Libyens laboureurs, appelés Maschouasch dans les documents
égyptiens. Entre ces deux groupes de populations, auxquelles
s'applique en commun le nom biblique de _Pout_, la parenté
ethnographique et linguistique est très grande. Mais le type
primitif et 'hamitique de la famille paraît s'être mieux conservé
qu'ailleurs chez les Somâlis et les autres peuples du même groupe.
Les Berbères ou Amazigs ont reçu à une époque ancienne une forte
infusion de sang de la race blanche pure, qui les a sensiblement
modifiés. C'est le résultat de la grande invasion maritime des
273 _Ta'hennou_ ou _Tama'hou_ aux cheveux blonds et aux yeux bleus[129],
que les monuments égyptiens du temps de la XVIIIe et de la XIXe
dynastie nous montrent répandus dans la Libye, et rapportent à la
même race que les _Ha-nebou_ ou habitants du continent et des îles
de la Grèce, ainsi que du midi de l'Italie.
[Note 129: Voy. plus haut, p. 111, le type que les monuments
égyptiens donnent à ces Ta'hennou ou Tama'hou.]
[Illustration 297: Un prince des Khétas[2].]
[Note 2: D'après un bas-relief égyptien d'Ibsamboul en Nubie. Le
prince ainsi représenté était devenu le beau-frère du Pharaon
Ramessou II, de la XIXe dynastie.]
Sous le nom de _Kena'an_ sont compris les Phéniciens et toutes les
tribus étroitement apparentées à eux, qui, avant l'établissement
des Hébreux, habitaient le pays compris entre la Méditerranée et le
bassin de la mer Morte et du Jourdain, qui fut plus tard la
Terre-Sainte. Le document biblique énumère de nombreux fils de
Kena'an; il pousse ici la subdivision jusqu'à un degré très
minutieux, à cause des rapports étroits entre l'histoire des
Kenânéens et celle du peuple choisi de Dieu. Il compte donc comme
issus de Kena'an:
_Çidon_, «son premier-né,» c'est-à-dire, comme nous l'avons déjà
remarqué, la ville de Sidon (en phénicien _Çidon_), première
métropole des Phéniciens; ce nom représente ici tout le peuple des
Kenânéens maritimes ou Phéniciens, qui se donnaient à eux-mêmes le
nom de _Çidonim_ ou Sidoniens.
_'Heth_, qui représente le grand peuple des _Kheta_ des monuments
égyptiens, des _'Hatti_ des Assyriens, établi entre l'Oronte,
l'Euphrate et l'Amanus, peuple que nous verrons tenir une place de
premier ordre dans l'histoire des contrées syriennes pendant six
siècles au moins, depuis le temps où la XIXe dynastie monta sur le
trône d'Égypte jusqu'à celui où les Sargonides régnèrent en
Assyrie; une petite peuplade de _'Hittim_, colonie détachée de
cette grande nation, est signalée auprès de 'Hébron.
Le _Yebousi_ ou peuple de Yebous, localité qui devint ensuite
Yerouschalaïm (Jérusalem).
274
Le _Amori_, nation qu'à l'époque de la conquête de la Palestine par
les Hébreux nous voyons habiter les montagnes d'Éphraïm et de
Yehoudah (Juda) et se prolonger encore plus dans le sud; les
monuments égyptiens nous montrent aussi une peuplade isolée
d'_Amorim_ habitant plus au nord, auprès de Qadesch sur le haut
Oronte.
Le _Girgaschi_, peuple qui est encore nommé parmi ceux que
dépossédèrent les Hébreux, mais dont on ne précise pas la situation
dans le pays de Kena'an.
[Illustration 298: Captif des Amorim de Qadesch[1].]
[Note 1: Sculpture égyptienne de Medinet-Abou.]
Le _'Hivi_, dont les récits bibliques de la conquête de la
Terre-Promise mentionnent des tribus à Schechem (Sichem), à Gib'eon
et dans le voisinage du mont 'Hermon.
Le _'Arqi_, de Arca dans le Liban, un peu au nord de Tripolis.
Le _Sini_ ou peuple de la ville de Sin, située un peu plus haut
dans la même région, en remontant du sud au nord, direction que la
liste suit désormais très exactement.
Le _Arvadi_, de la ville insulaire d'_Arvad_, l'Aradus de la
géographie classique.
Le _Çemari_, dont la cité est appelée Simyra des Grecs et des
Latins.
Le _'Hamathi_, de la grande ville de 'Hamath dans la vallée de
l'Oronte.
L'inscription de Kena'an parmi les fils de 'Ham a été le principal
argument dont on s'est servi pour attaquer l'exactitude et le
caractère ethnographique du tableau des peuples dans le chapitre X
de la Genèse. On y objectait qu'ils devaient appartenir à la
famille syro-arabe ou au sang de Schem, puisqu'ils parlaient un
idiome purement sémitique, le même que celui des Hébreux.
275 Aujourd'hui, dans le point de vue actuel de la science, cet
argument linguistique a perdu beaucoup de sa force. Les érudits qui
ont étudié le plus à fond les Phéniciens et les autres Kenânéens,
comme M. Renan, reconnaissent qu'en dépit de leur langage sémitique
et de la forte infiltration de sang syro-arabe qui dut
nécessairement se produire parmi eux, une fois qu'ils furent
établis dans la Palestine et dans la région du Liban, le fond
premier de ces peuples était plus apparenté aux Égyptiens, avec
lesquels ils ont tant de légendes religieuses communes, qu'aux
nations de Schem. Ceci s'accorde avec la tradition, constante dans
l'antiquité et chez les Phéniciens eux-mêmes, qui les faisait venir
des bords du golfe Persique, c'est-à-dire d'un domaine qui
appartient exclusivement aux peuples de 'Ham. Les Égyptiens, sur
leurs monuments, donnent aux gens de _Kefta_, les Phéniciens, des
traits et un costume qui se rapprochent beaucoup des leurs propres;
ils les peignent en rouge comme eux-mêmes. Et c'est à cette couleur
de teint rouge qu'a trait le nom de [Grec: phones], qui leur a été
donné par les Grecs. En même temps, quand on voit ce nom de
Phéniciens prendre en latin la forme _Poeni_, qui s'applique
spécialement aux Kenânéens auxquels les Romains et les autres
Italiotes ont eu le plus anciennement affaire, c'est-à-dire aux
Carthaginois, on en arrive à soupçonner que les Grecs ont dû
helléniser en [phoïnes], pour y donner un sens dans leur propre
idiome, une appellation asiatique, dont _Poeni_ aura mieux conservé
la forme indigène et dont la ressemblance avec le _Pount_ égyptien
est à tout le moins digne d'attention.
[Illustration 299: Phénicien du temps de la XVIIIe dynastie
égyptienne[1].]
[Note 1: Cette figure d'un homme du pays de Kefta, apportant en
tribut des oeuvres de son industrie, est empruntée aux peintures
du tombeau de Hekh-ma-Ra, à Thèbes, datant du règne de Tahoutmès
III.]
Au reste, la contradiction apparente que l'on a cru remarquer entre
la place donnée à Kena'an dans le tableau ethnographique de la
Genèse, et la nature de la langue que parlait ce peuple, tient
surtout à l'habitude que l'on a prise, par suite de la confusion
qui a longtemps régné entre les faits philologiques et les faits
ethnographiques, d'appeler _langues sémitiques_ le rameau
276 syro-arabe des idiomes à flexion. Des savants de premier ordre, et
dont l'opinion possède une autorité supérieure, ont déjà fait
remarquer ce que cette expression a d'impropre. Une notable partie,
sinon la majorité des peuples que la Bible rapporte à la
descendance de 'Ham, en particulier ceux du rameau de Kousch,
parlaient des langues de cette classe. Le fait de Kena'an n'est pas
isolé; il appartient, au contraire, à tout un ensemble. Le ghez est
parlé par une population dont le fond--les caractères physiques des
Abyssins l'attestent--est resté en très grande majorité kouschite,
et où les quelques éléments sémitiques qui se sont infiltrés de
manière à devenir dominateurs, venant du Yémen, auraient apporté
l'himyarite comme ils ont apporté l'écriture de l'Arabie
méridionale, si le langage venait d'eux. La langue himyarite ou
sabéenne elle-même, est l'idiome d'un pays où les peuples de Kousch
et de Pount précédèrent les tribus de la descendance de Yaqtan, et
formèrent toujours un élément considérable de la population. Si les
Yaqtanides de l'Arabie méridionale eurent, au temps de leur
civilisation, un langage différent de celui des tribus de même
souche qui s'étaient établies dans le reste de la péninsule,
n'est-il pas très vraisemblable de penser qu'ils le durent à
l'influence de la race antérieure, qui se fondit avec eux? De même,
quand nous exposerons l'histoire des civilisations du bassin de
l'Euphrate et du Tigre, la langue de la famille syro-arabe, dite
_assyrienne_, nous apparaîtra comme ayant été à l'origine la langue
de l'élément kouschite de la population de la Babylonie, transmise
ensuite, avec la civilisation chaldéo-babylonienne, au peuple
d'Asschour, de la pure race de Schem.
[Illustration 300: Guerrier kenânéen de la Palestine[1].]
[Note 1: Ce personnage est donné comme ayant pour patrie la ville
de Kanàana, que les documents hiéroglyphiques représentent comme
située dans la Palestine méridionale, probablement sur le
territoire qu'occupèrent plus tard les Pelischtim ou Philistins.
Représentation égyptienne du temps de la XIXe dynastie, empruntée
à l'ouvrage de Wilkinson, _Manners and customs of ancient
Egyptians_.]
Tout ceci vient favoriser, au point de vue de la linguistique, et
même, dans une certaine mesure, de l'histoire, la théorie de ceux
qui voient dans les nations de 'Ham «la branche la plus ancienne de
277 cette famille de peuples répandus dans toute l'Asie antérieure, des
sources de l'Euphrate et du Tigre au fond de l'Arabie, des bords du
golfe Persique à ceux de la Méditerranée, et sur les deux rivages
du golfe Arabique, en Afrique et en Asie. Cette branche ancienne de
la famille sémitique, partie la première du berceau commun, disent
les partisans d'une telle opinion, la première aussi parmi cette
foule de hordes longtemps nomades, se fixa, puis s'éleva à la
civilisation en Chaldée, en Éthiopie, en Égypte, en Palestine, pour
devenir à ses frères demeurés pasteurs un objet d'envie et
d'exécration tout à la fois. De là cette scission entre les enfants
de Schem et ceux de 'Ham, ces derniers au sud et à l'ouest, les
autres à l'est et au nord, quoique tous fussent les membres d'une
même famille originaire, parlant une même langue, divisée entre de
nombreux dialectes, et qu'on est autorisé à nommer
ethnographiquement dans son ensemble famille syro-arabique ou
syro-éthiopienne, par opposition à la famille indo-persique ou
indo-germanique (aryenne), autre grande section de la race
blanche[130].» Cette manière de voir se concilierait d'une manière
très heureuse avec la singulière facilité que les 'Hamites montrent
dans l'histoire à se confondre avec les Sémites purs, de manière à
ne plus pouvoir s'en distinguer, toutes les fois qu'il y a eu
superposition des deux éléments, comme dans l'Arabie méridionale.
[Note 130: Guigniaut, _Religions de l'antiquité_, t. II, p. 822.]
Mais, d'un autre côté, anthropologiquement il semble, dans
l'antiquité comme de nos jours, y avoir entre les peuples de Schem
et de 'Ham une distinction qui n'existe pas dans le langage, et qui
correspond à celle qu'établit la tradition biblique; les peuples de
'Ham ont aussi, dans une certaine mesure, un génie à part, plus
matérialiste et plus industriel que celui des purs Sémites, à côté
de bien des instincts communs; enfin même, si une partie notable
des 'Hamites parle des langues décidément sémitiques, d'autres,
comme les Égyptiens, ont des idiomes qui sont sans doute apparentés
à la famille sémitique, mais possèdent cependant une originalité
propre assez considérable pour qu'on doive en faire une famille à
part. Peut-être est-il possible d'expliquer et de concilier ces
données contradictoires, en modifiant la formule dans le sens des
faits que l'anthropologie permet déjà d'entrevoir. Il faudrait
supposer dans ce cas que le premier rameau détaché du tronc commun,
celui des peuples de 'Ham, subit un métissage avec une race noire
278 ou mélanienne, qu'elle trouva antérieurement établie dans les pays
où elle se répandit d'abord, tandis que les Sémites, demeurés en
arrière, conservaient dans sa pureté le sang de la race blanche. Le
métissage aurait été suffisant pour faire des peuples de 'Ham, au
bout d'un certain temps de séparation, une race réellement
différente de celle de Schem, sans cependant effacer les affinités
originaires, surtout dans le langage. Mais en même temps, le
mélange avec un autre sang, qui serait ainsi le caractère
distinctif des 'Hamites, ne se serait pas opéré partout dans les
mêmes proportions; ici, le sang mélanien aurait prédominé
davantage, et là moins. Ainsi les nations groupées par la Bible
dans la race de 'Ham offriraient en réalité comme une gamme de
métissages plus ou moins prononcés, depuis des peuples aussi
rapprochés des Sémites purs et aussi difficiles à en distinguer par
certains côtés, que les Kouschites de Babylone ou les Kenânéens de
la Phénicie, jusqu'à des peuples à la physionomie déjà nettement
tranchée, comme les Égyptiens. Et il est à remarquer qu'en
envisageant ainsi la race de 'Ham, le plus ou moins d'affinité des
idiomes de ses différents peuples avec les langues sémitiques
coïncide avec le plus ou moins de ressemblance des mêmes peuples
avec le type anthropologique des Sémites purs, marque incontestable
d'une proportion plus ou moins forte de mélange d'un sang étranger,
autre que celui de la race blanche.
Les observations que nous venons de faire au sujet du langage
laissent en dehors les Kouschites orientaux du tableau
ethnographique de la Genèse, c'est-à-dire les peuples habitant à
l'est du golfe Persique et rattachés encore par l'écrivain sacré à
la descendance de Kousch. Ceux-là, en effet, aussi haut qu'on les
rencontre dans l'histoire, s'y montrent parlant des idiomes
radicalement différents de ceux des peuples de Schem et des autres
peuples de 'Ham. Mais ceci ne saurait être une raison suffisante
pour contester formellement la tradition de leur parenté ethnique
avec le reste des 'Hamites. D'ailleurs il faut tenir compte de la
façon dont ces peuples, les plus reculés dans l'est de l'horizon
géographique de la Bible, se confondent par une série de
transitions graduelles avec les Dravidiens de l'Inde, que
l'antiquité n'a jamais distingués des Éthiopiens ou Kouschites. La
côte entre le golfe Persique et l'Indus paraît avoir été, dès une
époque extrêmement reculée, le point de rencontre et de fusion de
deux races distinctes d'hommes à peau brune, inclinant plus ou
moins vers le noir pur.