Ce qui paraît bien probable, et même presque certain, c'est que ce

type a dû, dans le cours des âges, s'effacer et disparaître, et

qu'il n'était précisément celui d'aucune des races actuelles. Les

conditions de milieu dans lesquelles l'homme est apparu sur la

terre ont profondément changé, puisque c'étaient celles d'une autre

époque géologique. Comment admettre que de tels changements aient

permis la conservation du type exact des premiers humains? Quand

tout se transformait autour de lui, l'homme ne pouvait rester

immuable. Et d'ailleurs, comme nous venons de le faire voir, le

métissage a eu aussi sa part dans cette modification.

Cependant, d'autre part, nous avons constaté que la tête osseuse de

260 la plus ancienne race quaternaire se retrouve non-seulement en

Australie dans quelques tribus, mais en Europe et chez des hommes

qui ont joué un rôle considérable parmi leurs compatriotes. Les

autres races de la même époque, à en juger de même par la tête

osseuse, ont parmi nous de nombreux représentants. Elles ont

pourtant traversé une révolution géologique qui nous sépare de

notre souche originelle. Il n'y a donc rien d'impossible à ce que

celle-ci ait transmis à un certain nombre d'hommes, peut-être

dispersés dans le temps et dans l'espace, au moins une partie de

ses caractères.

Malheureusement on ne sait où chercher ces reproductions, plus ou

moins ressemblantes, du type primitif; et, faute de renseignements,

il serait impossible de les reconnaître pour telles si on venait à

les rencontrer. Ici l'observation seule ne peut donc fournir aucune

donnée. Mais, éclairée par la physiologie, elle permet quelques

conjectures.

Il y a des anthropologistes qui ont voulu chercher l'homme primitif

dans les tribus placées aux derniers rangs de l'espèce humaine,

comme les Hottentots ou les Australiens. Mais pareille opinion

n'est pas scientifiquement admissible, car ces tribus attestent par

leurs caractères physiques un état de dégradation qui indique un

état antérieur plus élevé, et qui est le résultat des conditions

d'existence au milieu desquelles les a conduits le passé de leur

race. Par contre, il est bien difficile, surtout quand on voit

combien elle s'altère quand elle retombe dans une vie presque

sauvage, de ne pas admettre dans la race blanche un

perfectionnement du type, dû aux conditions exceptionnellement

favorables de climat dans lesquelles elle a vécu, et surtout à la

longue pratique de la civilisation.

On observe chez toutes les espèces animales qui présentent des

variétés nombreuses, un genre de phénomènes que les naturalistes

ont qualifié du nom à'_atavisme_. C'est l'apparition sporadique,

dans toutes les variétés, d'individus qui reproduisent, au lieu du

type de leurs auteurs directs, le type originaire de l'espèce,

antérieur à la formation des variétés. Certains faits, qui se

reproduisent de temps à autre dans les différentes races de

l'humanité, paraissent devoir être regardés comme des faits

d'atavisme. Les anthropologistes les plus habiles, tels que M. de

Quatrefages et M. le docteur Pruner-Bey, les considèrent comme

pouvant jeter quelque lumière sur ce qu'étaient les ancêtres

primitifs de notre espèce. Deux points surtout paraissent en

261 ressortir: c'est que le visage des premiers hommes devait présenter

un certain prognathisme et que leur teint n'était pas noir.

Le trait anatomique du prognathisme, surtout de la saillie de la

mâchoire supérieure, existe chez toutes les familles de la race

noire; il n'est pas moins accusé chez une partie de la race jaune.

On y remarque une tendance sensible dans le type de la plupart des

variétés groupées dans la sous-race boréale. Considérablement

atténué chez les blancs, il y reparaît pourtant assez fréquemment

chez des individus isolés, parfois à peu près aussi marqué que dans

les deux autres groupes. Il existait chez toutes les races d'hommes

de l'âge quaternaire qui nous sont jusqu'à présent connues. Tout

semble donc indiquer que ce caractère devait être assez fortement

prononcé chez nos premiers ancêtres.

«Les phénomènes d'atavisme portant sur la coloration, dit M. de

Quatrefages, sont fréquents chez les animaux. On les constate

également dans l'espèce humaine. Cette considération me fait

attacher une importance réelle à l'opinion d'Eusèbe de Salles, qui

attribue une chevelure rousse aux premiers hommes. On a signalé, en

effet, dans toutes les races humaines, des individus dont les

cheveux se rapprochent plus ou moins de cette teinte.

L'es expériences de Darwin sur les effets du croisement entre races

très différentes de pigeons conduisent à la même conclusion. Il a

vu, à la suite de ces croisements, reparaître dans les métis des

particularités de coloration propres à l'_espèce_ souche et qui

avaient disparu dans les deux _races_ parentes. Or, dans nos

colonies, le tierceron, fils de mulâtre et de blanc, a souvent les

cheveux rouges. En Europe même, selon la remarque de M. Hamy, il

naît souvent des enfants à cheveux rouges, lorsque le père et la

mère sont franchement, l'un brun et l'autre blond. Dans tous les

cas de cette nature, on dirait que le caractère primitif se dégage

par la neutralisation réciproque des caractères ethniques opposés

accidentellement acquis.»

Il est permis d'être plus affirmatif sur ce point que les auteurs

de notre espèce n'étaient pas noirs. Le ton plus foncé de la peau,

le développement exagéré de la matière noire ou pigmentum, qui se

forme sous le derme, est très positivement un effet des climats

brûlants et de l'ardeur du soleil, qui ne se produit que dans la

région intertropicale, où certainement le berceau primitif de

l'humanité ne s'est pas trouvé. De plus, on voit assez fréquemment

262 apparaître, par un effet d'atavisme, des individus blancs ou jaunes

dans les populations nègres; on ne voit jamais naître de nègres au

sein des populations blanches ou jaunes.

M. de Quatrefages est même d'avis qu'on pourrait aller encore plus

loin, que d'après d'autres faits de même classe on serait dans une

certaine mesure en droit de conjecturer que le type originaire de

l'humanité devait plutôt se rapprocher de celui de la race jaune,

dont les langues sont aussi celles qui se sont conservées à l'état

le plus primitif. Mais nous n'osons pas le suivre sur ce terrain

encore bien peu assuré, et nous préférons nous borner aux données

suivantes, qui paraissent contenir tout ce que la science peut dire

actuellement sur cet obscur sujet avec une certaine assurance.

Suivant toutes les apparences, l'homme du type originaire devait

présenter un prognathisme accusé, et n'avait ni le teint noir ni

les cheveux laineux. Il est encore assez probable, quoiqu'à un

degré qui approche moins de la certitude, que son teint, s'il

n'était pas noir, n'était pas non plus absolument blanc, et qu'il

accompagnait une chevelure tirant sur le roux.

«L'homme, dit encore l'illustre anthropologiste auquel nous avons

fait tant d'emprunts dans ce chapitre, l'homme a d'abord sans doute

peuplé son centre d'apparition et les contrées immédiatement

voisines. Puis il a commencé l'immense et multiple voyage qui date

des temps tertiaires et dure encore aujourd'hui. Il a traversé deux

époques géologiques; il en est à sa troisième. Il a vu le mammouth

et le rhinocéros prospérant en Sibérie, au milieu d'une riche

faune; tout au moins, il les a vus chassés par le froid jusque dans

le midi de l'Europe; il a assisté à leur extinction. Plus tard,

lui-même a repris possession des _barenlands_; il a poussé ses

colonies jusque dans le voisinage du pôle, peut-être jusqu'au pôle

lui-même, en même temps qu'il envahissait les sables et les forêts

des tropiques, atteignait l'extrémité des deux grands continents et

peuplait tous les archipels.

Depuis bien des milliers d'années, l'homme a donc subi l'action de

tous les milieux extérieurs que nous connaissons, celle de milieux

dont nous pouvons tout au plus nous faire une idée. Les divers

genres de vie auxquels il s'est livré, les différents degrés de

civilisation auxquels il s'est arrêté ou élevé, ont encore

diversifié pour lui les conditions d'existence. Était-il possible

qu'il conservât partout et toujours ses caractères primitifs?

263

L'expérience, l'observation, conduisent à une conclusion tout

opposée.

En voyant l'Anglo-Saxon de nos jours, bien que protégé par toutes

les ressources d'une civilisation avancée, subir l'action du milieu

américain et se transformer en Yankee, il nous faut admettre qu'à

chacune de ses grandes étapes, l'homme, soumis à des conditions

d'existence nouvelles, a dû s'harmoniser avec elles, et pour cela

se modifier. Chacune de ces stations principales a nécessairement

vu se former une race correspondante. Les caractères primitifs,

ainsi atteints successivement, se sont inévitablement altérés de

plus en plus, en raison de la longueur du voyage et de la

différence des milieux. Parvenus au bout de leur course, les

petits-fils des premiers émigrants n'avaient certainement conservé

que bien peu des traits de leurs ancêtres.

Le type humain primitif a probablement présenté, pendant un temps

indéfini, ses caractères originels chez les tribus qui restèrent

attachées au centre d'apparition de notre espèce. Quand vint

l'époque glaciaire, qui, selon toute apparence, rendit inhabitable

la première patrie de l'homme, ces tribus durent émigrer à leur

tour. Dès lors, la terre n'eut plus d'_autochthones_; elle ne fut

peuplée que de _colons_. En même temps, l'action modificatrice des

milieux pesa sur les derniers venus, qui, eux aussi, se

transformèrent.

A partir de ce moment, le type primitif de l'homme a été perdu;

l'_espèce humaine_ n'a plus été composée que de races, toutes plus

ou moins différentes du premier modèle.»

§ 5.--LA DESCENDANCE DES FILS DE NOA'H DANS LA GENÈSE[123].

[Note 123: Sur ce sujet, voyez principalement: Bochart, _Geographia

sacra seu Phaleg et Chanaan_, Caen 1646 (et dans le tome Ier de

ses OEuvres complètes, Leyde, 1792).--J.-D. Michaëlis,

_Spicilegium geographiae Hebraeorum exterae_, Goettingue,

1769-1780.--Forster, _Epistolae ad J.-D. Michaelem_, Goettingue,

1772.--Volney, _Recherches nouvelles sur l'Histoire ancienne_,

tome I, Paris, 1814.--Schulthess, _Das Paradies_, Zurich,

1816.--Rosenmüller, _Handbuch der biblischen Alterthumskunde_,

tome I, 1re et 2e partie, Leipzig, 1823.--Feldhoff, _Die

Voelkertafel der Genesis_, Elberfurt,1837.--Krücke, _Erklærung

der Voelkertafel im Buch Mose_, Bonn, 1837.--Ch. Lenormant,

_Introduction à l'Histoire de l'Asie occidentale_, Paris,

1838.--Tuch, _Commentar ueber die Genesis_, Halle, 1833.--Knobel,

_Die Voelkertafel der Genesis_, Giessen, 1850.--Dillmann, _Die

Genesis_, Leipzig, 1875.--Fr. Lenormant, _Les origines de

l'histoire_, tome II, Paris, 1881.--Ewald, _Jahrbücher_, tomes IX

et X.--Le _Realwoerterbuch_ de Winer et le _Bibellexikon_ de

Schevkel.

Pour la généalogie spéciale des enfants de Yapheth: J. von

Goerres, _Die Jafetiten und ihre Heimath Armenien_, Munich,

1844.--Bergmann, _Les peuples et la race de Jafête_, Strasbourg,

1853.--Kiepert, _Ueber die geographische Stellung der noerdlichen

Lænder in der phoenizischen-hebræischen Urkunde_, dans les

_Monatsberitchte_ de l'Académie de Berlin, année 1859.--De

Lagarde, _Gesammelte Abhandlungen_, Leipzig, 1866, p. 254 et

suiv.--A. Maury, dans le _Journal des savants_, avril, mai et

juin 1869.

Pour la comparaison du tableau ethnographique de la Genèse avec

les documents égyptiens: Ebers, _Ægypten und die Bücher Mose's_,

Leipzig, 1868.

Pour sa comparaison avec les documents assyriens: E. Schrader,

_Die Keilinschriften und das Alte Testament_, Giessen, 1872.]

Noa'h, comme nous l'avons déjà dit, avait, suivant la Bible, trois

fils, Schem, 'Ham et Yapheth. Dans le dixième chapitre de la

Genèse, l'auteur inspiré donne le tableau des peuples connus de son

temps, rattachés à la filiation de ces trois grands chefs de races

264 de l'humanité nouvelle, postérieure au déluge. C'est le document le

plus ancien, le plus précieux et le plus complet sur la

distribution des peuples dans le monde de la haute antiquité. On

est même en droit de le considérer comme antérieur à l'époque de

Moscheh (Moïse), car il présente un état des nations que les

monuments égyptiens nous montrent déjà changé sur plusieurs points

importants à l'époque de l'Exode. De plus, l'énumération y est

faite dans un ordre géographique régulier autour d'un centre qui

est Babylone et la Chaldée, non l'Égypte ou la Palestine. Il est

donc probable que ce tableau des peuples et de leurs origines fait

partie des souvenirs que la famille d'Abraham avait apportés avec

elle de la Chaldée, et qu'il représente la distribution des peuples

connus dans le monde civilisé au moment où le patriarche abandonna

les rives de l'Euphrate, c'est-à-dire 2,000 ans avant l'ère

chrétienne.

Depuis longtemps il a été reconnu que, malgré la forme généalogique

donnée à ce tableau du chapitre X de la Genèse, tous les noms qui

le composent sont des noms de peuples. On a soutenu, il est vrai,

que c'étaient primitivement des noms d'hommes, et qu'il y avait là,

non pas une liste de peuples, mais une généalogie proprement dite

des premiers ancêtres dont ces peuples sortirent. La forme même des

noms constituant la liste ne permet pas une semblable

interprétation. Le plus grand nombre d'entre eux ne sont pas au

singulier, comme c'est l'habitude constante pour les noms propres

d'hommes; ils ont la forme du pluriel hébraïque en _im_. Ce sont

donc des appellations plurielles qui désignent une collectivité

ethnique, et non le patriarche d'où on la regardait comme

descendue. D'autres sont des noms de pays: Kena'an, par exemple, un

des fils de 'Ham, signifie «le bas pays;» Miçraïm est un duel qui

désigne la Haute et la Basse-Égypte. On trouve même dans la liste

des noms de villes; par exemple, quand nous y lisons que Kena'an

engendra Çidon, son premier-né, ceci veut dire que Sidon fut la

première métropole des Phéniciens.

[Illustration 288: ETHNOGRAPHIE DU CHAPITRE DIX DE LA GENÈSE]

265

On a aussi beaucoup discuté sur la question de savoir si le

principe de construction de la liste a été purement géographique ou

bien ethnographique; en d'autres termes, comme le dit fort bien M.

Philippe Berger, «si l'auteur a seulement décrit ce qu'il avait

sous les yeux, ou bien s'il s'est inspiré de la tradition, et si

cette table représente avec plus ou moins d'exactitude non pas

seulement les relations géographiques, mais la filiation des

peuples qui y figurent.» Les partisans de l'interprétation

géographique prétendent que la classification des peuples est

artificielle dans le document biblique, et que sous cette triple

division l'on a compris tout le monde connu: Yapheth désignant tous

les peuples situés à l'ouest ou au nord; 'Ham les habitants de la

côte méridionale de l'Asie et de l'Afrique; enfin Schem, ceux qui

habitaient la Syrie et les pays voisins, jusqu'à l'Arabie d'un côté

et au golfe Persique de l'autre. On a prétendu aussi que, dans

cette table, des peuples de races différentes ont été groupés

ensemble; qu'ainsi les Kenânéens sont donnés comme frères des

Égyptiens, qui appartiendraient à une autre race. Mais cette

objection a été soulevée sous l'empire d'un préjugé, très répandu

il y a quelques années encore, lequel consistait à voir dans le

langage le critérium infaillible de la race. Ce préjugé est

aujourd'hui déraciné dans la science, et nous ferons voir un peu

plus loin à quel degré les faits le démentent. Bien souvent les

divisions des langues ne correspondent pas à celles des races.

Cette idée fausse écartée, toute base manque aux arguments qu'on en

tirait contre le caractère réellement ethnographique du tableau de

la descendance de Noa'h dans la Genèse. Mais la meilleure

démonstration de l'exactitude de ce caractère ethnographique ou

ethnogénique sera l'analyse même du tableau. Elle ne laissera pas,

je crois, de doute dans l'esprit du lecteur sur ce que nous y avons

une classification des peuples, non d'après leur position

géographique, mais d'après leur parenté d'origine, telle qu'elle se

déduisait de la tradition, et de la ressemblance de leur type

physique.

Ce document fournit donc une base d'un prix inestimable pour les

recherches historiques de l'ethnographie, c'est-à-dire de la

science qui s'occupe de rechercher les affinités des nations entre

elles et leurs origines. L'étude attentive des traditions de

l'histoire, la comparaison des langues et l'examen des caractères

266 physiologiques des diverses nations, fournissent des résultats

pleinement d'accord sur cette matière avec le témoignage du livre

inspiré. Nous allons exposer, aussi brièvement que possible, les

faits qui ressortent des renseignements ethnographiques de la

Genèse et les constatations de la science moderne, qui sont venues

les compléter ou les éclaircir[124].

[Note 124: Une carte, gravée hors texte, éclaircira pour le lecteur

toute cette étude de l'ethnographie de la Genèse.]

FAMILLE DE 'HAM.--'Ham, dont le nom veut dire «le noir, le brun,»

est le père de la grande famille dont les peuples de la Phénicie,

de l'Égypte et de l'Éthiopie étaient primitivement descendus. Ce

groupe de populations, que représentent encore de nos jours les

fellahs de l'Égypte, les Nubiens, les Abyssins et les Touaregs, et

avec un mélange de sang blanc, probablement yaphétite ou

indo-européen, dont on peut déterminer historiquement la date d'une

manière approximative, les Berbères ou Amazigs, présente tous les

traits anatomiques essentiels de la race blanche. Mais il se

distingue par le teint toujours foncé, qui passe du brun clair à la

couleur du bronze et presque au noir, par la taille peu élevée, le

menton fuyant, les lèvres grosses sans être très proéminentes, la

barbe clair-semée, les cheveux très frisés sans être jamais crépus.

Les classifications de l'anthropologie, fondées uniquement sur les

caractères physiques, le délimitent exactement de même que le texte

sacré. C'est la sous-race que nous avons qualifiée plus haut

d'_égypto-berbère_, et qui tient une place intermédiaire entre les

deux races primordiales blanche et noire.

Suivant la Genèse, 'Ham eut quatre fils: _Kousch, Miçraïm, Pout_ et

_Kena'an_. Ce sont quatre divisions principales, ethniques et

géographiques, de la famille.

L'identité de la race de _Kousch_ et des Éthiopiens est certaine;

les inscriptions hiéroglyphiques de l'Égypte désignent toujours les

peuples du Haut-Nil[125], au sud de la Nubie, sous le nom de

_Kousch_. Mais ce nom, dans la Genèse, comme celui d'Éthiopiens

dans la géographie classique, possède un sens bien plus étendu.

Avec les habitants non-nègres du Haut-Nil, il embrasse tout un

vaste ensemble de populations, étroitement apparentées entre elles

par le type physique, sinon par le langage, qui s'étendent le long

267 des rivages de la mer d'Oman, de la côte orientale de l'Afrique aux

embouchures de l'Indus. Nous en avons la preuve par la liste que le

texte biblique donne ensuite des fils de _Kousch_, c'est-à-dire des

sous-familles que son auteur rattachait à la famille principale.

Cette liste suit un ordre géographique parfaitement régulier

d'ouest en est, de la manière suivante:

[Note 125: Ces habitants non-nègres du pays de Kousch ou de

l'Éthiopie nilotique, sont représentés sur les monuments

exactement avec les mêmes traits que les Égyptiens, dont on ne

les distingue pas. Aussi n'avons-nous pas cru nécessaire d'en

donner ici une figure.]

_Seba_, que d'autres textes bibliques représentent comme relégué au

plus loin dans le sud et mettent en rapport avec l'Égypte et

l'Éthiopie; il faut en rapprocher la grande ville de Sabæ et le

port de Saba (Sabat chez Ptolémée), que Strabon place sur la rive

occidentale de la Mer Rouge, au nord du détroit de Bab-el-Mandeb.

_'Havilah_, que l'on ne doit pas confondre avec le peuple sémitique

de même nom, classé dans la descendance de Yaqtan; dans celle de

Kousch, 'Havilah représente la nation des Avalites, habitant les

bords du golfe que forme la côte d'Afrique au sud du détroit

donnant accès dans la Mer Rouge, du golfe de Zeïlah.

_Sabtah_, dont le nom correspond manifestement à celui de la ville

de Sabbatha ou Sabota, devenue plus tard la capitale des

Chatramotites de la géographie classique, c'est-à-dire des

habitants du 'Hadhramaut, et l'un des plus grands marchés de

l'Arabie méridionale.

_Ra'emah_, que les Septante et saint Jérôme transcrivent _Regma_,

d'après la transformation fréquente du _'aïn_ sémitique en un gamma

grec; on rapproche généralement _Ra'emah_ du port de Regma, situé

sur la rive arabe du golfe Persique, bien qu'il y ait à cette

assimilation une difficulté philologique, dans le fait que le nom

arabe indigène correspondant à Regma est _Redjam_, et non _Re'am_

ou _Regham_. Cependant les fils que la Genèse attribue à Ra'emah

semblent la confirmer: car le premier, _Dedan_, correspond sûrement

à l'appellation de _Daden_, donnée à l'une des îles Bahreïn. Le

second, _Scheba_, est plus obscur; tout d'abord on serait tenté, et

ç'a été l'avis de la majorité des commentateurs, d'y voir les

fameux Sabéens de l'Arabie-Heureuse, qui reparaissent sous le même

nom de _Scheba_ dans la descendance de Yaqtan, double emploi par

lequel l'auteur inspiré aurait exprimé le fait d'une double couche

ethnique, d'abord kouschite, puis yaqtanide, qui aurait contribué à

la formation de ce peuple. Mais, sans s'éloigner autant du site de

Ra'emah et de Dedan, le nom de _Scheba_ peut s'expliquer par le

peuple des Asabes, que les géographes classiques placent sur la

côte de l'Oman actuel, où l'on cite aussi la ville de

_Batra-sabbes_, et un peuple de Sabéens mentionnés par Pline.

268

_Sabteka_, dont l'appellation doit être mise en parallèle avec

celles de la ville de Samydacê et du fleuve Samydacês, sur le

littoral de la Carmanie, où la géographie classique place aussi un

fleuve Sabis et un peuple de _Sabæ_.

Cette liste nous conduit ainsi, pour l'extension des peuples de la

souche de Kousch, jusqu'à la frontière de la Gédrosie, où les

écrivains grecs placent leurs Éthiopiens orientaux ou asiatiques,

semblables d'aspect aux Éthiopiens africains; et de là nous gagnons

l'Inde, dont les anciennes traditions nous parleront d'un peuple

brun de _Kauçikas_, habitant le pays antérieurement à l'arrivée des

Aryas et absorbé par eux, peuple dont le nom offre une bien

remarquable coïncidence avec celui de _Kousch_.

La Bible place encore des Kouschites dans la partie méridionale du

bassin de l'Euphrate et du Tigre, quand elle fait sortir de Kousch

Nemrod, le fondateur légendaire de la puissance politique et de la

civilisation des Chaldéo-Babyloniens. La tradition recueillie par

les Grecs parle aussi de la dualité ethnique des Chaldéens et des

Céphènes comme ayant formé originairement la population de cette

contrée; et le nom de Céphènes est sûrement un synonyme de celui de

Kousch; des bords de la Méditerranée jusqu'à ceux de l'Indus, il

s'applique toujours aux mêmes populations. Les textes cunéiformes

nous font connaître un peuple de _Kasschi_, répandu dans une partie

de la Babylonie et dans le nord-ouest du pays de 'Élam; nous lui

verrons jouer un grand rôle dans l'histoire de ces pays à une date

reculée. Ce sont les Cissiens de la géographie classique, qui met

aussi dans le nord de la Susiane des Cosséens, dont le nom paraît

également un reste de celui de _Kousch_.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 26 / 46 段