race boréale, renferme une autre race dont le mode de distribution
ne correspond plus toutefois avec la loi que nous venons de
constater. Dans l'Amérique du Nord, l'homme se présente avec un
caractère d'énergie dans les traits tout particulier. Les lignes de
la figure sont arquées, le front est extraordinairement fuyant,
sans être pour cela déprimé à la façon de celui du nègre, la peau
est rouge, la barbe est nulle ou rare, l'oeil est très légèrement
relevé sur les bords, les pommettes sont proéminentes. Ce type
atteint son point culminant de beauté et d'intelligence dans les
régions équatoriales du Mexique et du Pérou. Au delà de ces
régions, à mesure qu'on descend vers le sud, la peau se fonce ou
plutôt se brunit, les traits s'enlaidissent, les lignes perdent de
leur courbure et de leur régularité, les membres de leur bonne
conformation. Tel est le caractère des Guaranis, des Rotocoudos,
des Aymaras. Lorsqu'on arrive à l'extrémité méridionale de
l'Amérique, on ne trouve plus que la plus difforme et la plus
misérable des populations, la plus abrutie et la plus stupide, les
Pécherais de la Terre de Feu.
«Cette distribution nouvelle et en apparence anomale des races du
Nouveau Monde, loin d'être une exception à la loi qui nous présente
le type humain d'autant plus parfait que les conditions
climatologiques sont plus favorables, ne fait, au contraire, que la
confirmer. L'Amérique a aussi sa contrée tempérée; cette contrée
est située plus au sud que celle de l'Europe, parce que ce
continent est plus froid; la chaîne de montagnes qui lui sert comme
d'arête, détermine une succession de plateaux élevés. C'est en
effet au Mexique et au Pérou c'est-à-dire dans des contrées
placées, à raison de leur altitude, dans des conditions plus
favorables à la vie, que la civilisation indigène américaine avait
atteint son plus haut degré de développement.
La diffusion de l'humanité dans toutes les parties du globe et sous
237 tous les climats, dont nous venons d'esquisser le tableau, est
encore un des faits où la science de l'anthropologie, guidée par
l'analogie des observations les plus modernes sur la distribution
géographique des animaux, découvre la justification de l'unité de
notre espèce, en constatant qu'elle a dû se répandre partout en
partant d'un point unique et restreint, où elle avait fait sa
première apparition à la vie.
[Illustration 260: Nègre de la côte de Mozambique[1].]
[Note 1: D'après Prichard. Type de la race noire dans sa division
africaine.]
Les animaux, comme les plantes, ne sont pas distribués au hasard
sur le globe. L'observation nous apprend que chaque région a ses
espèces, ses genres, ses types particuliers. L'expérience démontre
que certaines espèces peuvent être transportées d'une région dans
une autre, y vivre et y prospérer. Mais il n'existe pas une seule
espèce qui soit naturellement cosmopolite. Aussi faut-il, pour les
animaux et les plantes, abandonner l'idée d'un centre de création
unique et accepter celle des centres de création multiples.
Ces centres de création multiples, les partisans des doctrines
polygénistes sont obligés de les admettre pour les hommes, du
moment qu'ils en distinguent plusieurs espèces. Mais là encore ils
viennent se heurter contre les lois que la science proclame comme
ayant présidé à la répartition des êtres organisés. En effet, pour
238 étendue que les espèces, les genres n'en présentent pas moins des
faits de cantonnement analogues, car, comme l'a si bien dit M. de
Candolle, «les mêmes causes ont pesé sur les espèces et sur les
genres.» Plus l'organisation d'un végétal ou d'un animal devient
complète, plus son aire devient restreinte. Dans la série des
mammifères particulièrement, on peut suivre pas à pas le
rétrécissement de l'aire occupée à mesure qu'on s'élève dans
l'organisation. Quand nous en arrivons aux grands singes
anthropomorphes, qui sont les animaux les plus rapprochés de nous
au point de vue physique, nous constatons que presque chaque genre
est représenté par une unique espèce, que pas un de ces genres
n'est commun à l'Asie et à l'Afrique, pas un ne s'étend sur
l'ensemble de la partie du monde qu'il habite, enfin que tous sont
remarquablement cantonnés. Supposer donc que le genre humain se
subdivise en plusieurs espèces, issues d'origines distinctes,
admettre que ce type, le plus perfectionné de tous, même au point
de vue purement organique, a pris naissance dans tous les centres
de création, qu'il n'en a caractérisé aucun, ce serait faire de
l'homme une exception unique aux lois de la nature.
Ainsi l'observation directe et la science de la physiologie mettent
en état d'affirmer, suivant l'ingénieuse expression de M. de
Quatrefages, que «tout est _comme si_ l'ensemble des hommes avait
commencé par une paire primitive et unique.» Elles ne nous
apprennent rien sur l'existence de ce couple originaire. La parole
divine pouvait seule nous instruire à ce sujet.
§ 2.--LE CANTONNEMENT PRIMITIF DE L'ESPÈCE HUMAINE ET SES
MIGRATIONS.
«Est-il possible, dit M. de Quatrefages, d'aller plus loin que nous
venons de le faire et de chercher à déterminer la position
géographique du centre d'apparition humain? Je ne saurais aborder
ce problème dans ses détails; je me bornerai à en préciser le sens
et à indiquer les solutions probables d'après les données de la
science actuelle.
«Remarquons d'abord que, lorsqu'il s'agit d'une espèce animale ou
végétale, de celles même dont l'aire est la plus circonscrite,
personne ne demande le point précis où elle a pu se montrer pour la
première fois. La détermination dont il s'agit a toujours quelque
chose de très vague et est forcément approximative. L'on ne saurait
239 en demander davantage, quand il s'agit de l'espèce répandue
aujourd'hui partout. Dans ces limites, il est permis de former au
moins des conjectures ayant pour elles une certaine probabilité.
«La question se présente avec des caractères assez différents,
selon que l'on s'arrête aux temps présents ou que l'on tient compte
de l'ancienneté géologique de l'homme. Toutefois les faits ramènent
dans les mêmes régions et semblent indiquer deux extrêmes. La
vérité est peut-être entre eux deux.
[Illustration 262: Papou de la Nouvelle-Guinée[1].]
[Note 1: D'après Prichard. Type de la race noire dans sa division
pélagienne.]
«On sait qu'il existe en Asie une vaste région entourée au sud et
au sud-ouest par l'Himalaya, à l'ouest par le Bolor ou Belourtagh,
au nord-ouest par l'Ala-Tau, au nord par l'Altaï et ses dérivés, à
l'est par le Kingkhan, au sud et au sud-est par le Felina et le
Kouenlun. A en juger par ce qui existe aujourd'hui, ce grand massif
central pourrait être regardé comme ayant renfermé le berceau de
l'espèce humaine.
«En effet, les trois types fondamentaux de toutes les races
humaines sont représentés dans les populations groupées autour de
ce massif. Les races nègres en sont les plus éloignées, mais ont
pourtant des stations maritimes où on les trouve pures ou métisses
depuis les îles Kioussiou jusqu'aux Andaman. Sur le continent elles
ont mêlé leur sang à presque toutes les castes et classes
inférieures des deux presqu'îles gangétiques; elles se retrouvent
encore pures dans toutes deux, remontent jusqu'au Népal et
s'étendent à l'ouest jusqu'au golfe Persique et au lac Zareh,
d'après Elphinstone.
«La race jaune, pure ou mélangée par places d'éléments blancs,
paraît occuper seule l'aire dont il s'agit; elle en peuple le
pourtour au nord, à l'est, au sud-est et à l'ouest. Au sud elle se
240 mélange davantage, mais elle n'en forme pas moins un élément
important de la population.
«La race blanche, par ses représentants allophyles, semble avoir
disputé l'aire centrale elle-même à la race jaune. Dans le passé
nous trouvons les Yu-Tchi, les Ou-soun au nord du Hoang-Ho; de nos
jours dans le Petit Thibet, dans le Thibet oriental, on a signalé
des îlots de populations blanches. Les Miao-tseu occupent les
régions montagneuses de la Chine; les Siaposch résistent à toutes
les attaques dans les gorges du Bolor. Sur les confins de l'aire,
nous rencontrons à l'est les Aïnos et les Japonais des hautes
castes, les Tinguianes des Philippines; au sud les Hindous. Au
sud-ouest et à l'ouest l'élément blanc, pur ou mélangé, domine
entièrement.
«Aucune autre région sur le globe ne présente une semblable réunion
des types humains extrêmes distribués autour d'un centre commun. A
lui seul, ce fait pourrait inspirer au naturaliste la conjecture
que j'ai exprimée plus haut; mais on peut invoquer d'autres
considérations.
«Une des plus sérieuses se tire de la linguistique. Les trois
formes fondamentales du langage humain se retrouvent dans les mêmes
contrées et dans des rapports analogues. Au centre et au sud-est de
notre aire, les langues monosyllabiques sont représentées par le
chinois, le cochinchinois, le siamois et le thibétain. Comme
langues agglutinatives, nous trouvons du nord-est au nord-ouest le
groupe des ougro-japonaises ou altaïques, au sud celui des langues
dravidiennes et des malaies, à l'ouest les langues turques. Enfin
le sanscrit avec ses dérivés, et les langues iraniennes
représentent au sud et au sud-ouest les langues à flexion.
«C'est aux types linguistiques accumulés autour du massif central
de l'Asie que se rattachent tous les langages humains; soit par le
vocabulaire soit par la grammaire, quelques-unes de ces langues
asiatiques touchent de très près à des langages parlés dans des
régions fort éloignées, ou séparées de l'aire dont il s'agit par
des langues fort différentes.
«Enfin c'est encore d'Asie que nous sont venus nos animaux
domestiques les plus anciennement soumis. Isidore-Geoffroy
Saint-Hilaire s'accorde entièrement sur ce point avec Dureau de la
Malle.
«Ainsi, à ne tenir compte que de l'époque actuelle, tout nous
ramène à ce plateau central ou mieux à cette grande enceinte. Là,
241 est-on tenté de se dire, ont apparu et se sont multipliés les
premiers hommes, jusqu'au moment où les populations ont débordé
comme d'une coupe trop pleine et se sont épanchées en flots humains
dans toutes les directions.»
[Illustration 264: Indien Sauk, de l'Amérique du Nord[1].]
[Note 1: D'après Prichard. Type de la race rouge.]
Avons-nous besoin d'insister sur ce qu'a de remarquable et de
frappant pour l'esprit l'accord de ces conclusions, fondées
uniquement sur des considérations anthropologiques, avec celles où
nous a conduit, dans le livre précédent, l'étude des traditions
antiques des plus grandes races humaines sur le berceau de
l'humanité primitive? Le lecteur aura certainement relevé cet
accord et en aura apprécié toute l'importance, sans qu'il nous soit
nécessaire de le lui signaler.
«Mais, continue l'éminent anthropologiste que nous citons ici, les
études paléontologiques ont conduit assez récemment à des résultats
qui peuvent modifier ces premières conclusions. MM. Heer et de
Saporta nous ont appris qu'à l'époque tertiaire la Sibérie et le
Spitzberg étaient couverts de plantes attestant un climat tempéré.
A la même époque, nous disent MM. Murchison, Keyserlink, de
242 Verneuil, d'Archiac, les _barenlands_ de nos jours nourrissaient de
grands herbivores, le renne, le mammouth, le rhinocéros à narines
cloisonnées. Tous ces animaux se montrent chez nous au début de
l'époque quaternaire. Ils me semblent ne pas être arrivés seuls.
«Les trouvailles de M. l'abbé Bourgeois démontrent à mes yeux
l'existence en France de l'homme des âges tertiaires[121]. Mais tout
semble annoncer qu'il ne comptait encore chez nous que de rares
représentants. Les populations de l'âge quaternaire, au contraire,
étaient, au moins par places, aussi nombreuses que le permet la vie
de chasseur. N'est-il pas permis de penser que, pendant l'époque
tertiaire, l'homme vivait dans l'Asie boréale à côté des espèces
que je viens de nommer et qu'il les chassait pour s'en nourrir,
comme il les a plus tard chassées en France? Le refroidissement
força les animaux à émigrer vers le sud; l'homme dut les suivre
pour chercher un climat plus doux et pour ne pas perdre de vue son
gibier habituel. Leur arrivée simultanée dans nos climats,
l'apparente multiplication subite de l'homme s'expliqueraient ainsi
aisément.
[Note 121: Nous avons fait plus haut par avance certaines réserves
sur cette affirmation (p. 121 et suiv.). La question de
l'existence de l'homme _dans nos contrées_ aux temps de la
période tertiaire est encore douteuse.]
«On pourrait donc reporter bien au nord de l'enceinte dont je
parlais tout à l'heure, et au moins jusqu'en Sibérie, le centre
d'apparition humain. Peut-être l'archéologie préhistorique et la
paléontologie confirmeront-elles ou infirmeront-elles un jour cette
conjecture.
«Quoiqu'il en soit; aucun des faits recueillis jusqu'à ce jour
n'autorise à placer ailleurs qu'en Asie le berceau de l'espèce
humaine. Aucun non plus ne conduit à chercher notre patrie
originelle dans les régions chaudes, soit des continents actuels,
soit d'un continent disparu. Cette pensée, bien souvent exprimée,
repose uniquement sur la croyance que le climat du globe, au moment
de l'apparition de l'homme, était ce qu'il est aujourd'hui. La
science moderne nous a appris que c'est là une erreur. Dès lors
rien ne s'oppose à ce que nos premiers ancêtres aient trouvé des
conditions d'existence favorables jusque dans le nord de l'Asie, où
nous ramènent tant de faits empruntés à l'histoire de l'homme, à
celle des animaux et des plantes.»
La tradition religieuse et la philosophie spiritualiste affirment
l'unité spécifique du genre humain. La physiologie fournit des
243 éléments de démonstration de cette thèse qu'il n'existe qu'une
seule _espèce_ d'homme dont les différents groupes humains sont les
_variétés_ et les _races_. La géographie zoologique conduit à
admettre presque forcément que cette espèce a dû être primitivement
cantonnée dans un espace relativement très restreint. Si donc nous
la voyons aujourd'hui partout, c'est qu'elle s'est répandue en
irradiant en tous sens à partir de ce centre primitif. Le
_peuplement du globe par voie de migrations_ est la conséquence
nécessaire de ces prémisses.
[Illustration 266: Galla de l'Abyssinie[1].]
[Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race
éthiopico-berbère.]
Les polygénistes, les partisans de l'autochthonie des races
humaines ont déclaré ces migrations impossibles pour un certain
nombre de cas, et ont présenté cette impossibilité prétendue comme
une objection insurmontable à la doctrine monogéniste. Les faits
historiquement connus, d'où l'on est en droit d'induire de quelle
manière ont dû s'opérer les faits analogues dont le _comment_ reste
et restera toujours inconnu, répondent surabondamment à une telle
objection. Car ils établissent au-dessus de toute contestation deux
faits essentiels, qui suffisent à expliquer le peuplement du globe
entier par voie de migrations ayant un point de départ unique: la
faculté spéciale qu'a l'homme de toutes les races de s'acclimater
dans toutes les contrées et sous tous les climats; non-seulement la
possibilité, mais la réalisation, dans des circonstances connues,
de migrations ethniques qui se sont produites précisément dans les
conditions où on les représentait, d'après des théories préconçues;
comme absolument impossibles.
«L'expérience, dit M. Maury, montre que l'acclimatation est
possible dans un climat donné pour des hommes de toute race, mais
244 qu'elle s'opère d'autant plus facilement que la race à laquelle ils
appartiennent trouve des conditions plus analogues à celles de son
berceau, et adopte un genre de vie plus conforme à celui que
nécessite sa nouvelle patrie. Ce qui se produit pour certains
animaux, tels que les boeufs et les chevaux, revenus à l'état
sauvage en Amérique, y prospérant, s'y propageant aussi bien que
sur la terre natale, a également lieu pour l'Européen établi aux
États-Unis et dans l'Amérique du Sud, pour le Chinois transporté en
Californie et le Nègre dans le Nouveau-Monde. Seulement cette
acclimatation exige une véritable _lutte pour l'existence_, dans
laquelle un grand nombre succombent. Les individus émigrés sous un
ciel très différent du leur, comme cela s'observe pour les animaux
et les plantes exotiques, languissent d'abord, et ne retrouvent
qu'au bout d'un certain nombre de générations leur fécondité
native. Il y a d'ailleurs des races qui sont plus propres à
s'acclimater que d'autres. Il y a des contrées malsaines où toutes
les races dépérissent, comme la côte du Gabon; il en est, comme
l'Australie, qui conviennent à toutes, parce qu'elles offrent des
conditions moyennes auxquelles les races les plus distinctes
peuvent s'adapter. Mais l'acclimatation est loin d'avoir toujours
réussi. L'influence délétère des agglomérations trop nombreuses,
des vices qu'apporte aux sauvages le contact de la civilisation
européenne, des guerres d'extermination et de bien autres causes de
destruction ont amené l'anéantissement de certaines races qui
avaient émigré. Malgré ces faits, n'en subsiste pas moins la loi
générale qu'à quelque race qu'il appartienne l'homme peut se faire
à tous les milieux auxquels s'est déjà accommodé son semblable,
qu'il peut se reproduire sous tous les climats. Cette loi permet
donc d'admettre que des migrations se sont opérées dans les sens
les plus divers, que les races ont dû non-seulement se mêler, mais
se substituer les unes aux autres, qu'aucune, en un mot, n'est
irrévocablement attachée à une contrée déterminée.»
Voilà pour ce qui est de la faculté spéciale d'acclimatation que
possède l'homme, soit qu'on l'envisage au point de vue de
l'ensemble de son unité d'espèce, soit qu'on le considère
séparément dans chacune de ses variétés et de ses races. Écoutons
maintenant M. de Quatrefages au sujet des objections élevées contre
la possibilité matérielle du peuplement de la surface terrestre par
des migrations ayant pour point de départ un centre d'origine
commun et restreint.
«Les migrations se montrent à peu près partout dans l'histoire,
245 dans les traditions et les légendes du nouveau comme de l'ancien
monde. Nous les constatons chez les peuples les plus civilisés de
nos jours et chez les tribus encore arrêtées aux plus bas échelons
de la vie sauvage. A mesure que nos connaissances grandissent et
dans quelque sens qu'elles s'étendent, elles nous font de plus en
plus connaître les instincts voyageurs de l'homme. La paléontologie
humaine, l'archéologie préhistorique ajoutent chaque jour leurs
témoignages à ceux des sciences historiques.
[Illustration 268: Kalmouk sibérien[1].]
[Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race altaïque dans ses
variétés les plus rapprochées de la race jaune pure.]
«A ne juger que par cette sorte de renseignements, le peuplement du
globe entier par voie de migrations, de colonisations, apparaît
comme plus que probable. L'immobilité primordiale et ininterrompue
d'une race humaine quelconque serait un fait en désaccord avec
toutes les analogies. Sans doute, une fois constituée, elle
laissera en place, à moins d'événements exceptionnels, un nombre
plus ou moins considérable, et d'ordinaire la très grande majorité
de ses représentants; mais, à coup sûr, dans le cours des âges,
elle aura essaimé.
«Les partisans de l'autochthonie insistent d'une manière spéciale
sur deux ordres de considérations tirées les unes de l'état social
des peuples dans l'enfance et dépourvus des moyens d'action que
nous possédons, les autres des obstacles qu'une nature jusque-là
indomptée devait opposer à leur marche.
«La première objection repose évidemment sur une appréciation
inexacte des aptitudes et des tendances développées chez l'homme
par ses divers genres de vie. L'imperfection même de l'état social,
loin d'arrêter la dissémination de l'espèce humaine, ne pouvait que
246 la favoriser. Les peuples cultivateurs sont forcément sédentaires;
les pasteurs, moins attachés au sol, ont besoin de rencontrer des
conditions spéciales. Les chasseurs au contraire, entraînés par
leur genre de vie, par les nécessités qu'il impose et les instincts
qu'il développe, ne peuvent que se disséminer en tout sens. Il leur
faut pour vivre de vastes espaces; dès que les populations
s'accroissent, même dans d'assez faibles proportions, elles sont
forcées de se séparer ou de s'entre-détruire, comme le montre si
bien l'histoire des Peaux-Rouges. Les peuples chasseurs ou pasteurs
sont donc seuls propres aux grandes et lointaines migrations. Les
peuples cultivateurs seront plutôt colonisateurs.
«L'histoire classique elle-même confirme de tout point ces
inductions théoriques. On sait ce qu'étaient les envahisseurs du
monde romain, les destructeurs du Bas-Empire, les conquérants
arabes. Le même fait s'est produit au Mexique. Les Chichimèques
représentent ici les Goths et les Vandales de l'ancien monde. Si
l'Asie a tant de fois débordé sur l'Europe, si le nord américain a
envoyé tant de hordes dévastatrices dans les régions plus
méridionales, c'est que dans ces deux contrées l'homme était resté
barbare ou sauvage.
«Les obstacles naturels étaient-ils vraiment infranchissables pour
les populations dénuées de nos moyens perfectionnés de locomotion?
Cette question doit être examinée à deux points de vue, selon qu'il
s'agit de migrations par terre ou par mer.
«Le premier cas nous embarrassera peu. On a vraiment trop exagéré
la faiblesse de l'homme et la puissance des barrières que pouvaient
lui opposer les accidents du terrain, la végétation ou les faunes.
L'homme a toujours su vaincre les bêtes féroces; dès les temps
quaternaires il mangeait le rhinocéros. Il n'a jamais été arrêté
par les montagnes lors même qu'il traînait à sa suite ce qui
pouvait rendre le passage le plus difficile; 'Hanniba'al a franchi
les Alpes avec ses éléphants et Bonaparte avec ses canons. Les
hordes asiatiques n'ont pas été arrêtées par les Palus Méotides,
pas plus que Fernand de Soto par les marais de la Floride. Les
déserts sont chaque jour sillonnés par des caravanes; et quant aux
fleuves, il n'est pas de sauvage qui ne sache les traverser sur un
radeau ou une outre.
«En réalité,--l'histoire des voyages ne le prouve que trop--l'homme
seul arrête l'homme. Quand celui-ci n'existait pas, rien ne
s'opposait à l'expansion de tribus ou de nations avançant
lentement, à leur heure, se poussant ou se dépassant tour à tour,
247 constituant des centres secondaires d'où partaient plus tard de
nouvelles migrations. Même sur une terre peuplée, une race
supérieure envahissante ne procède pas autrement. C'est ainsi que
les Aryas ont conquis l'Inde, c'est ainsi qu'avancent les Paouins,
qui, partis d'un centre encore inconnu, arrivent au Gabon sur un
front de bandière d'environ 400 kilomètres.»
[Illustration 270: Kanitchudale[1].]
[Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race hyperboréenne.]
Les migrations terrestres suffisent à expliquer le peuplement des
trois parties, du continent de l'ancien monde et des îles qui y
sont adjacentes, car l'occupation de celles-ci sortait à peine des
conditions de ces migrations. Les bras de mer qu'il fallait
franchir pour y pénétrer n'offraient pas, en général, pour leur
passage de difficultés beaucoup plus grandes que celles que
présente le passage des grands fleuves, qui n'ont arrêté aucune
migration terrestre de peuples sauvages ou barbares. On conçoit
facilement comment des tribus qui ne possédaient encore que des
248 moyens de transport par eau tout à fait rudimentaires, ont pu
cependant traverser de semblables bras de mer et passer du
continent dans les îles voisines. Ce ne sont pas là, à proprement
parler, des migrations maritimes.