sacré, car elle laisse plus de latitude pour expliquer les
changements profonds qui se sont produits dans certaines races, en
reculant la séparation de ces races d'avec le tronc principal de la
descendance d'Adam, et en la plaçant dans une période où les
influences de climat et de milieu étaient forcément bien plus
220 puissantes dans leur action qu'aujourd'hui, puisque les phénomènes
terrestres et atmosphériques avaient une plus grande intensité.
Elle n'est pas en contradiction formelle avec le sens que les
habitudes du langage poétique de la Bible permettent d'attribuer
aux expressions du récit du Déluge; car on a rassemblé bien des
passages où les Livres Saints emploient les mots «tous les hommes,
toute la terre,» sans qu'il soit possible de les prendre au pied de
la lettre. Un examen attentif des premiers chapitres de la Genèse,
dans lequel on pèse tous les mots avec soin, permet même de relever
des indices, à mes yeux tout à fait formels, d'après lesquels on
peut soutenir avec vraisemblance que l'auteur inspiré n'a pas voulu
peindre le cataclysme comme absolument universel, mais qu'il
admettait, au contraire, que certaines fractions de l'humanité
auraient été préservées.
J'ai déjà, dans ce qui précède, relevé quelques-uns de ces traits,
et je n'y reviendrai pas. Mais il importe aussi de signaler à ce
sujet un point de vue général, sur lequel M. Schoebel[115] a eu le
mérite d'appeler le premier l'attention. L'auteur de la Genèse, en
parlant des hommes qui furent engloutis par le Déluge, les désigne
toujours par l'expression _haadam_, «l'humanité adamique.» Ceci
semble indiquer qu'il parle d'une seule et même famille, non encore
divisée en peuples différents, _goîm_. Et cependant, d'après son
système même, cette division existait déjà dans la race humaine.
Avant de parler du Déluge, il montre la descendance de Qaïn vivant
et se propageant séparément de la race de Scheth, tant par l'espace
que par la religion et les moeurs. Elle n'était donc plus dans
l'unité adamique, de même qu'elle était, sortie du sol
primitivement habité et adamique, _adamah_[116]; elle était donc
vraiment un peuple différent du peuple de Scheth. Comment, s'il
considérait ce peuple distinct comme ayant été compris dans le
châtiment du Déluge, l'auteur ne l'aurait-il pas dit? Comment, du
moins, ne l'aurait-il pas fait entendre de quelque manière? Au
contraire, il nous montre, comme le crime qui attira le déluge sur
les hommes, la corruption irrémédiable dans laquelle étaient tombés
ceux qui connaissaient Yahveh, qui invoquaient son nom[117], plus
coupables que les autres puisqu'ils n'ignoraient pas la vérité
qu'ils méprisaient, qu'ils enfreignaient, puisqu'en se laissant
entraîner aux passions de la chair ils se soustrayaient
221 volontairement à l'action de l'esprit de Dieu[118]. Les Qaïnites,
eux, d'après le livre saint, ne connaissaient pas Yahveh, puisque
Qaïn _était sorti de la présence de Yahveh_[119], en même temps que
du territoire de la _adamah_.
[Note 115: _De l'universalité du Déluge_, Paris, 1868.]
[Note 116: _Genes._, IV, 14.]
[Note 117: _Genes._, IV, 26.]
[Note 118: _Genes._, VI, 3.]
[Note 119: _Genes._, IV, 16.]
Au reste, la question de savoir si, d'après la Bible même, quelques
personnages n'auraient pas échappé au Déluge, bien que ne se
trouvant pas dans l'arche avec Noa'h, a été déjà discutée
anciennement parmi les Juifs et parmi les Chrétiens, et l'Église ne
l'a jamais tranchée dogmatiquement d'une manière formelle. D'après
le texte des Septante, Methouschela'h aurait encore vécu quatorze
ans après le Déluge, tandis que le texte hébreu le fait mourir
l'année même de cet événement. La donnée du texte grec a été suivie
par beaucoup de docteurs israélites. Un certain nombre d'écrivains
chrétiens des premiers siècles l'ont adoptée, entre autres les
chronographes, tels qu'Eusèbe. Saint Jérôme, dans ses _Questions
hébraïques sur la Genèse_, nous apprend que de son temps cette
difficulté célèbre était l'objet de nombreuses controverses.
222
LIVRE II
LES RACES ET LES LANGUES
225
[Illustration 248:]
CHAPITRE PREMIER
LES RACES HUMAINES[120].
[Note 120: SOURCES PRINCIPALES DE CE CHAPITRE.--Les mémoires des
Sociétés Ethnologiques de Paris et de New-York.--Les Bulletins
des Sociétés Anthropologiques de Paris et de Berlin.--Camper,
_Dissertation sur les variétés naturelles qui caractérisent la
physionomie des hommes_, traduction française, Paris, 1791.--Ch.
V. de Bonstetten, _L'homme du Midi et l'homme du Nord_, Genève,
1824.--Edwards, _Des caractères physiologiques des races
humaines_, Paris, 1829.--Foissac, _De l'influence des climats sur
l'homme_, Paris, 1837.--J.-C. Prichard, _Histoire naturelle de
l'homme_, traduction française, Paris, 1843.--D'Omalius d'Halloy,
_Des races humaines_, Paris, 1845.--Rob. Knox, _The races of
men_, Londres, 1850.--R.-G. Latham, _The natural history of the
varieties of man_, Londres, 1850.--Ch. Pickering, _The races of
man and their geographical distribution_, Londres,
1851.--Hollard, _De l'homme et des races humaines_, Paris,
1853.--Nott et Gliddon, _Types of mankind_, Boston, 1854.--A. de
Gobineau, _Essai sur l'inégalité des races humaines_, Paris,
1855.--Hotz, _The moral and intellectual diversity of races_,
Philadelphie, 1856.--A. Maury, _La terre et l'homme_, 3e édition,
Paris, 1869.--A. de Quatrefages et E. Hamy, _Crania ethnica_, en
cours de publication.--A. de Quatrefages, _Rapport sur les
progrès de l'anthropologie_, Paris, 1868, _L'espèce humaine_, 2e
édition, Paris, 1877.]
§ 1.--L'UNITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE ET SES VARIATIONS.
La tradition sacrée nous enseigne que l'humanité tout entière, dans
ses races les plus diverses, descend d'un seul couple primordial. A
la parole divine seule il appartenait de prononcer d'une manière
affirmative et précise sur cette question capitale au point de vue
religieux, comme au point de vue philosophique, car elle intéresse
le dogme fondamental du christianisme, celui de la rédemption. La
science humaine ne saurait en pareille matière avoir des
affirmations aussi absolues, qui échappent à ses recherches. Elle
ne peut remonter que par induction au couple primordial; le
226 résultat qu'il est donné à ses investigations d'atteindre est la
démonstration de ce fait que toutes les variétés de races d'hommes
appartiennent à une espèce unique, ce qui suppose presque
nécessairement le couple unique des premiers auteurs.
Il existe aujourd'hui deux écoles de naturalistes adonnés à l'étude
de l'homme, envisagé au point de vue de son organisation physique;
l'une admet, conformément à la tradition sacrée, l'unité de
l'espèce humaine; l'autre suppose plusieurs espèces d'hommes
apparues dans les lieux divers, mais ses adeptes n'ont jamais pu
s'accorder sur le nombre de ces espèces, qu'ils font varier de deux
à seize. C'est ce qu'on appelle les _monogénistes_ et les
_polygénistes_. Entre les deux doctrines, les faits de l'ordre
purement scientifique, ceux qui relèvent d'une manière exclusive de
la méthode de l'histoire naturelle, les observations de l'anatomie
et de la physiologie, ne permettent pas encore et ne permettront
peut être jamais de trancher d'une manière définitive. Il s'agit,
en effet, d'un problème que la nature particulière de l'homme rend
nécessairement complexe comme elle-même. Les considérations
philosophiques et même religieuses ne sauraient en être tenues à
l'écart. Elles doivent forcément y intervenir, et l'on n'a pas le
droit de les tenir en dehors. Elles exercent une influence décisive
sur la manière d'envisager les faits et sur les conclusions qu'on
en tire. Il n'est pas un monogéniste ou un polygéniste sur les
théories duquel elles n'aient eu une action, qu'elles n'aient
contribué puissamment à déterminer en faveur de l'un et de l'autre
système.
Nous n'éprouvons aucun embarras à l'avouer, c'est principalement
cet ordre de considérations qui fait de nous un partisan résolu, de
la doctrine de l'unité de l'espèce humaine. Il est dans le monde
toute une série de problèmes que nul ne pourrait prétendre
supprimer et qui pourtant sont insolubles pour la science pure. La
nécessité d'une croyance philosophique et religieuse s'impose à
227 chaque homme, et c'est toujours une croyance de ce genre qui le
dirige et l'inspire dans ses travaux, fût-elle le scepticisme ou
même le nihilisme le plus absolu. C'est en vain qu'une école
s'intitule aujourd'hui positiviste, elle n'est pas plus positive
que les autres, en ceci que, malgré sa prétention, elle ne se borne
pas plus qu'une autre à recueillir des faits formellement
constatés. Il lui faut les grouper, les interpréter, et elle ne
peut le faire, elle non plus, qu'en prenant pour point de départ
une pétition de principe, un axiome doctrinal, une théorie
philosophique. Elle affirme supprimer la métaphysique, et en
réalité elle ne fait pas autre chose qu'avoir sa métaphysique à
elle propre.
Pour nous restreindre ici, sans nous laisser entraîner dans des
considérations plus générales, à ce qui est de l'unité ou de la
pluralité de l'espèce humaine, du monogénisme ou du polygénisme, ce
seront toujours les raisons et les arguments de l'ordre
philosophique qui primeront ce débat et qui décideront les esprits
à opter pour l'un et l'autre système, également soutenables au
point de vue de la science positive. L'histoire naturelle,
l'anatomie et la physiologie ne le tranchent pas, non plus que la
linguistique ou l'ethnographie. Ce n'est pas réduire le rôle de ces
sciences, c'est le définir exactement, que de dire qu'elles ont
pour objet et pour mission de bien établir, sur des bases solides,
les éléments du problème, mais non sa solution. Tout ce que la
critique la plus rigoureuse a le droit d'exiger de celui qui
affirme sa croyance à l'unité de l'espèce humaine, est qu'il la
justifie comme n'étant en rien démentie par les faits que la
science constate à l'aide de l'observation et de l'expérience; que
même sa doctrine, ou si l'on veut son hypothèse fondamentale, est
celle qui explique le mieux l'ensemble de ces faits, en fournit la
coordination la plus satisfaisante.
Les preuves qui permettent de défendre au nom de la science pure la
thèse de l'unité de notre espèce ont été récemment groupées une
fois de plus en faisceau par M. de Quatrefages, le plus éminent des
anthropologistes français, et présentées à certains points de vue
d'une manière plus saisissante qu'on n'avait fait jusqu'alors, en
profitant des derniers progrès des connaissances. C'est là que nous
puiserons les éléments d'un rapide résumé d'une telle
démonstration, qui sans doute appartient au domaine de la
physiologie, mais qui ne saurait être laissée de côté par
l'histoire, sur les jugements et la méthode d'appréciation de
laquelle la question de savoir si tous les hommes sont frères, ou
si des différences d'espèces créent entre eux des barrières
228 infranchissables, ne saurait manquer d'avoir une grande influence.
L'origine de l'homme, d'ailleurs, est nécessairement le premier
chapitre de son histoire. Et c'est là notre justification pour
avoir placé, en tête d'une esquisse des annales des plus anciennes
civilisations de l'humanité historique, ce livre et le précédent.
[Illustration 251: Crânes des quatre races fondamentales de
l'humanité, vus de profil[1].]
[Note 1: D'après l'_Histoire naturelle de l'homme_, de Prichard.
Le n° 1 est le crâne d'un Européen; le n° 2 celui d'un Mongol; le
n° 3 celui d'un nègre du Congo; et le n° 4 enfin, le crâne d'un
ancien Péruvien, tiré des sépultures de l'époque des Incas.]
L'homme, considéré au point de vue du naturaliste, est le siège de
phénomènes communs à tous les êtres doués de vie et d'organisation.
Lors donc qu'il présente un problème dont il ne peut par lui-même
donner la solution, la marche à suivre est d'interroger sur ce
point les animaux, les végétaux eux-mêmes, et de conclure d'eux à
lui. C'est par cette voie qu'on arrive à justifier scientifiquement
l'unité de l'espèce humaine.
Mais d'abord il faut bien définir ce que c'est qu'une _espèce_:
229 «L'espèce est l'ensemble des individus, plus ou moins semblables
entre eux, qui sont descendus, ou qui peuvent être regardés comme
descendus d'une paire primitive unique par une succession
ininterrompue de familles.» Les individus qui s'écartent du type
général d'une manière prononcée sont des _variétés_. La race est
une variété qui se transmet par génération.
[Illustration 252: Crânes des quatre races fondamentales de
l'humanité, vus par en haut[1].]
[Note 1: Ces crânes sont les mêmes que ceux représentés de profil
à la p. 228.]
Les caractères propres à chacune des races humaines ne doivent pas
être considérés comme des caractères d'espèces, car les variations
qu'on observe dans une même espèce chez les animaux, surtout les
animaux domestiques, et qui vont jusqu'à affecter les parties les
plus essentielles du squelette, sont bien autrement considérables
que celles qui séparent le blanc du nègre, les deux types humains
les plus éloignés. D'ailleurs on ne peut pas établir de séparation
bien tranchée entre les races d'hommes, qui passent de l'une à
230 l'autre par une infinité d'intermédiaires. Or, quand il s'agit
d'espèces animales, quelque rapprochées qu'elles soient, on arrive
à déterminer un ou plusieurs caractères, absents chez les unes,
présents chez les autres, et qui les différencient nettement. Il
n'en est pas ainsi des races. Les caractères s'entrecroisent pour
ainsi dire, si bien que, lorsqu'elles sont un peu nombreuses, on a
de la peine à dire quel est le trait qui les distingue réellement.
Si nous consultons les croisements, ils révèlent à leur tour des
différences fondamentales entre l'_espèce_ et la _race_. Le
croisement entre espèces est très rare dans la nature. Lorsqu'il
s'opère sous l'influence de l'homme, il est infécond dans l'immense
majorité des cas. Le croisement entre races est toujours fécond. Or
les unions entre les types les plus opposés de l'humanité
présentent constamment ce dernier caractère; il arrive même
quelquefois que la fécondité des races ainsi unies s'y augmente.
La race, avons-nous dit, est une variété que l'hérédité parvient à
propager. Les influences du milieu, c'est-à-dire l'action des
conditions d'existence au milieu desquelles se développe un animal,
est la principale des causes qui produisent dans une même espèce
les variétés, origines des races. Cette influence des milieux, due
au climat, à la nature du sol, au mode de vie, fut bien évidemment
celle qui détermina la naissance des différentes races de
l'humanité. Sans doute nous ne la voyons plus produire des effets
aussi puissants dans les émigrations européennes des siècles
modernes. Mais cela tient à la manière intelligente dont l'homme
civilisé se défend contre le milieu où il réside. Cette lutte, il
la soutient sans cesse, dans le lieu même qui fut le berceau de la
race à laquelle il appartient; émigrant, il agit de même avec plus
de soin encore. L'habitant des zones tempérées qui arrive en
Sibérie perfectionne ses moyens de chauffage; dans l'Inde ou au
Sénégal il s'efforce d'échapper à la chaleur, et il y réussit en
partie; partout il transporte avec lui des moeurs, des habitudes,
des pratiques qui font aussi partie du milieu et tendent à diminuer
l'influence du changement.
Toutefois l'homme a beau se défendre, il n'en subit pas moins dans
une certaine mesure l'action du climat et du sol nouveau, où il
fixe sa demeure. L'individu européen peut, quand il renonce à la
lutte, être rapidement transformé au point de devenir
méconnaissable pour ses compatriotes. La race anglaise qui, plus
qu'aucune autre, emporte avec elle tout ce qui peut la protéger
231 contre les actions dont il s'agit, est attaquée dès la première
génération en Australie, où pourtant elle prospère
merveilleusement. Aux États-Unis, elle s'est assez transformée pour
pouvoir être considérée comme ayant donné naissance à une race
nouvelle.
[Illustration 254: Indien de la caste brâhmanique[1].]
[Note 1: D'après Prichard. Type de la race blanche dans sa
division aryo-asiatique. La tête de l'Apollon du Belvédère,
placée en tête de ce chapitre (p. 225), est un exemple du type
idéal des peuples aryo-européens.]
S'il en est ainsi de nos jours, pour l'homme pourvu de tous les
moyens de défense que fournit la civilisation la plus raffinée,
combien ces influences auxquelles il ne parvient jamais à se
soustraire entièrement, n'ont-elles pas dû avoir d'action sur les
familles primitives qui se sont répandues dans le monde encore à
l'état sauvage. Dans les conditions de cet âge de l'humanité,
l'influence du milieu a été forcément la même sur l'homme que sur
les animaux, et les changements qu'éprouvent toutes les espèces
animales transportées dans de nouveaux climats, ne sont pas
232 moindres que les différences qui séparent entre elles les races
humaines. Un changement complet dans le mode de vie d'une
population, sous le même climat, suffit d'ailleurs à produire des
faits analogues à ceux qui se sont produits ainsi dans l'époque
primordiale de l'humanité et qui ont donné naissance à ses races.
On en a vu un exemple saisissant dans l'Irlande, à la suite des
guerres du XVIIe siècle. Des populations entières, refoulées dans
les contrées les plus sauvages de l'île et vouées pendant plusieurs
générations à la misère, à la faim, à l'ignorance, sont pour ainsi
dire revenues à l'état sauvage; et leurs caractères physiques,
profondément altérés, modifiés, en ont fait une race parfaitement
distincte de celle d'où elles sont sorties et que l'on retrouve
avec ses caractères primitifs dans les comtés voisins.
Rien, du reste, ne prouve d'une manière plus manifeste l'unité de
l'espèce humaine, sa descendance d'une même souche et la production
de la variété de ses races par des influences de milieu, que le
spectacle de la distribution géographique des différents rameaux de
l'humanité sur la surface du globe, et du rapport de leurs types
avec les conditions physiques et sociales dans lesquelles ils sont
placés.
«Toutes les traditions, a dit M. Maury, auquel nous nous plaisons à
emprunter ces pages si remarquables, toutes les traditions
concourent à placer la formation de la race blanche, c'est-à-dire
de la race la plus élevée dans l'échelle intellectuelle, celle qui
possède au plus haut degré la convenance, la proportion, le parfait
équilibre des forces et de l'organisation physique, dans la partie
septentrionale de l'ancien monde, située pour ainsi dire à égale
distance de ses deux extrémités. L'étude des migrations des
peuples, la comparaison des langues, les témoignages historiques,
s'accordent à faire rayonner la race blanche de la contrée située
au pied du Caucase, comprise entre la Méditerranée, la mer Rouge et
la mer des Indes, les steppes de l'Asie centrale et les montagnes
de l'Himalaya. Plus nous nous éloignons de ce berceau de notre
race, plus les caractères de ce beau type s'altèrent ou s'effacent.
C'est en Europe qu'il se conserve davantage. Toutefois on ne
retrouve déjà plus dans les traits des populations européennes
cette régularité parfaite, cette noble symétrie qui nous frappent
tant dans les figures des Orientaux, chez les habitants de
l'Arménie, de la Perse, ou chez les femmes de la Géorgie et de la
Circassie. Chez les Européens il y a, par contre, plus d'animation,
233 plus de mobilité, plus d'expression; la beauté est, en un mot,
moins physique, mais plus morale.
[Illustration 256: Arabe Bédouin[1].]
[Note 1: D'après le _Tour du Monde_. Type de la race blanche dans
sa division sémitique ou syro-arabe.]
«Pénétrons en Afrique, et nous allons rencontrer un autre ordre
d'altérations. Déjà l'Arabe qui habite le voisinage de l'isthme de
Suez, et qui peuple à la fois l'un et l'autre littoral de la mer
Rouge et s'avance sur les bords de la Méditerranée, a les traits
moins intelligents et moins réguliers. Son front est plus fuyant,
et sa tête plus allongée; son visage n'a ni la beauté du coloris,
ni la fermeté des chairs du Persan ou de l'Arménien, ni la
fraîcheur de l'Européen; sa peau est jaunâtre et parfois bistrée.
Avance-t-on au midi, au delà du tropique du Cancer, la couleur
234 prend une teinte encore plus sombre, en même temps que les cheveux
deviennent crépus, les lèvres épaisses. Telle est la physionomie
des Gallas de l'Abyssinie. Plus avant vers le sud, sur la côte
orientale de l'Afrique, ce type s'enlaidit encore. Alors apparaît
le Cafre à la chevelure laineuse, aux lèvres épaisses, et dont les
mâchoires sont déjà légèrement proéminentes. Enfin, à l'extrémité
même de l'Afrique, au point le plus éloigné de ce côté du monde où
l'espèce humaine puisse atteindre, ses caractères physiques et
moraux sont arrivés à leur point extrême de dégradation. Le
Hottentot nous présente le type le plus enlaidi et le moins
intelligent de l'humanité.
«Sur la côte d'Afrique opposée, à des distances encore plus
éloignées du berceau de la race blanche, la dégénérescence s'opère
par une progression plus rapide. Les races berbères du Sahara se
rattachent sans contredit à la souche blanche, mais déjà on
découvre dans leur type comme les avant-coureurs de l'altération
profonde qui s'opère dans le Soudan. La tête est allongée, la
bouche forme une saillie prononcée, les membres sont maigres et mal
proportionnés, la couleur de la peau se fonce. Le Fellatah du
Soudan est déjà un nègre, mais un nègre dont la figure respire
l'intelligence. Ce reste de noblesse dans les traits disparaît chez
le noir de la Sénégambie, et est remplacé par un peu plus de
laideur. Le nègre du Congo nous fournit enfin le type pur de sa
race: front déprimé et rejeté en arrière, mâchoire inférieure
proéminente, lèvres épaisses, nez camus, chevelure laineuse,
occiput développé, intelligence bornée et confinée presque tout
entière dans l'adresse manuelle. Enfin, aux extrémités de cette
côte occidentale d'Afrique, le Buschman ou Boschiman nous offre les
traits enlaidis, s'il est possible, du Hottentot.
«Cette dégénérescence graduelle du type humain qui vient d'être
constatée, pour ainsi dire en latitude, des bords de la mer
Caspienne au cap de Bonne-Espérance, on la retrouve non moins
prononcée lorsqu'on s'éloigne du même berceau, dans la direction de
l'est et du sud-est. Si nous pénétrons dans les steppes de l'Asie
Centrale, nous rencontrons le Mongol aux pommettes proéminentes,
aux yeux petits et bridés, relevés à leur angle externe, à la face
triangulaire, aux formes carrées et épaisses. Toute harmonie dans
les lignes a disparu. La race dravidienne, repoussée par les hommes
de race blanche de la majeure partie de l'Hindoustan, réfugiée dans
les montagnes de son ancienne patrie, la race malaie, qui en forme
comme l'avant-garde et qui de la presqu'île transgangétique s'est
235 répandue dans les îles, depuis les Moluques jusqu'à Madagascar,
offrent des traits plus sauvages que les Mongols et une coloration
plus prononcée. Chez les plus barbares, la peau est presque noire,
et les membres laissent déjà percer cette maigreur et ces formes
grêles qui, en Afrique, annoncent le voisinage de la race noire.
L'Alfourou présente différentes teintes variant du brun clair au
brun foncé. Sa chevelure affecte une disposition par touffes
énormes, qui commence chez les populations malayennes les plus
abruties. Enfin, au delà de la race alfourou qui les repousse
devant elle, çà et là répandus, des îles Andaman aux Philippines, à
l'intérieur desquelles ils habitent, les Australiens et les
_Negritos_, dont la patrie s'avance jusque dans la terre de
Van-Diémen, nous offrent le dernier degré de la grossièreté et de
la laideur, de la stupidité et de l'abjection.
[Illustration 258: Chinois[1].]
[Note 1: D'après Prichard. Type de la race jaune.]
«Si, au lieu de descendre au sud-est, on s'avance au delà des
Mongols, dans la direction du nord et du nord-est, on observe une
altération d'un autre genre, mais moins profonde. Comme l'espace ne
s'offre pas aussi étendu à la migration des peuples, que notre
236 espèce ne peut pas s'éloigner autant du point où elle atteint son
plus haut degré de développement, la dégénérescence n'a point eu un
champ si ouvert à ses progrès. Les races ougro-finnoises, qui
s'étendent sur tout le nord du globe, depuis la Laponie jusqu'au
pays des Esquimaux, rappellent encore la race mongole; mais leurs
yeux sont généralement moins obliques, leur peau ne prend plus une
teinte jaune aussi prononcée, leur chevelure est plus abondante,
leur front plus déprimé, leur figure respire moins d'intelligence.