Cette hypothèse sourit aux anthropologistes respectueux du livre

sacré, car elle laisse plus de latitude pour expliquer les

changements profonds qui se sont produits dans certaines races, en

reculant la séparation de ces races d'avec le tronc principal de la

descendance d'Adam, et en la plaçant dans une période où les

influences de climat et de milieu étaient forcément bien plus

220 puissantes dans leur action qu'aujourd'hui, puisque les phénomènes

terrestres et atmosphériques avaient une plus grande intensité.

Elle n'est pas en contradiction formelle avec le sens que les

habitudes du langage poétique de la Bible permettent d'attribuer

aux expressions du récit du Déluge; car on a rassemblé bien des

passages où les Livres Saints emploient les mots «tous les hommes,

toute la terre,» sans qu'il soit possible de les prendre au pied de

la lettre. Un examen attentif des premiers chapitres de la Genèse,

dans lequel on pèse tous les mots avec soin, permet même de relever

des indices, à mes yeux tout à fait formels, d'après lesquels on

peut soutenir avec vraisemblance que l'auteur inspiré n'a pas voulu

peindre le cataclysme comme absolument universel, mais qu'il

admettait, au contraire, que certaines fractions de l'humanité

auraient été préservées.

J'ai déjà, dans ce qui précède, relevé quelques-uns de ces traits,

et je n'y reviendrai pas. Mais il importe aussi de signaler à ce

sujet un point de vue général, sur lequel M. Schoebel[115] a eu le

mérite d'appeler le premier l'attention. L'auteur de la Genèse, en

parlant des hommes qui furent engloutis par le Déluge, les désigne

toujours par l'expression _haadam_, «l'humanité adamique.» Ceci

semble indiquer qu'il parle d'une seule et même famille, non encore

divisée en peuples différents, _goîm_. Et cependant, d'après son

système même, cette division existait déjà dans la race humaine.

Avant de parler du Déluge, il montre la descendance de Qaïn vivant

et se propageant séparément de la race de Scheth, tant par l'espace

que par la religion et les moeurs. Elle n'était donc plus dans

l'unité adamique, de même qu'elle était, sortie du sol

primitivement habité et adamique, _adamah_[116]; elle était donc

vraiment un peuple différent du peuple de Scheth. Comment, s'il

considérait ce peuple distinct comme ayant été compris dans le

châtiment du Déluge, l'auteur ne l'aurait-il pas dit? Comment, du

moins, ne l'aurait-il pas fait entendre de quelque manière? Au

contraire, il nous montre, comme le crime qui attira le déluge sur

les hommes, la corruption irrémédiable dans laquelle étaient tombés

ceux qui connaissaient Yahveh, qui invoquaient son nom[117], plus

coupables que les autres puisqu'ils n'ignoraient pas la vérité

qu'ils méprisaient, qu'ils enfreignaient, puisqu'en se laissant

entraîner aux passions de la chair ils se soustrayaient

221 volontairement à l'action de l'esprit de Dieu[118]. Les Qaïnites,

eux, d'après le livre saint, ne connaissaient pas Yahveh, puisque

Qaïn _était sorti de la présence de Yahveh_[119], en même temps que

du territoire de la _adamah_.

[Note 115: _De l'universalité du Déluge_, Paris, 1868.]

[Note 116: _Genes._, IV, 14.]

[Note 117: _Genes._, IV, 26.]

[Note 118: _Genes._, VI, 3.]

[Note 119: _Genes._, IV, 16.]

Au reste, la question de savoir si, d'après la Bible même, quelques

personnages n'auraient pas échappé au Déluge, bien que ne se

trouvant pas dans l'arche avec Noa'h, a été déjà discutée

anciennement parmi les Juifs et parmi les Chrétiens, et l'Église ne

l'a jamais tranchée dogmatiquement d'une manière formelle. D'après

le texte des Septante, Methouschela'h aurait encore vécu quatorze

ans après le Déluge, tandis que le texte hébreu le fait mourir

l'année même de cet événement. La donnée du texte grec a été suivie

par beaucoup de docteurs israélites. Un certain nombre d'écrivains

chrétiens des premiers siècles l'ont adoptée, entre autres les

chronographes, tels qu'Eusèbe. Saint Jérôme, dans ses _Questions

hébraïques sur la Genèse_, nous apprend que de son temps cette

difficulté célèbre était l'objet de nombreuses controverses.

222

LIVRE II

LES RACES ET LES LANGUES

225

[Illustration 248:]

CHAPITRE PREMIER

LES RACES HUMAINES[120].

[Note 120: SOURCES PRINCIPALES DE CE CHAPITRE.--Les mémoires des

Sociétés Ethnologiques de Paris et de New-York.--Les Bulletins

des Sociétés Anthropologiques de Paris et de Berlin.--Camper,

_Dissertation sur les variétés naturelles qui caractérisent la

physionomie des hommes_, traduction française, Paris, 1791.--Ch.

V. de Bonstetten, _L'homme du Midi et l'homme du Nord_, Genève,

1824.--Edwards, _Des caractères physiologiques des races

humaines_, Paris, 1829.--Foissac, _De l'influence des climats sur

l'homme_, Paris, 1837.--J.-C. Prichard, _Histoire naturelle de

l'homme_, traduction française, Paris, 1843.--D'Omalius d'Halloy,

_Des races humaines_, Paris, 1845.--Rob. Knox, _The races of

men_, Londres, 1850.--R.-G. Latham, _The natural history of the

varieties of man_, Londres, 1850.--Ch. Pickering, _The races of

man and their geographical distribution_, Londres,

1851.--Hollard, _De l'homme et des races humaines_, Paris,

1853.--Nott et Gliddon, _Types of mankind_, Boston, 1854.--A. de

Gobineau, _Essai sur l'inégalité des races humaines_, Paris,

1855.--Hotz, _The moral and intellectual diversity of races_,

Philadelphie, 1856.--A. Maury, _La terre et l'homme_, 3e édition,

Paris, 1869.--A. de Quatrefages et E. Hamy, _Crania ethnica_, en

cours de publication.--A. de Quatrefages, _Rapport sur les

progrès de l'anthropologie_, Paris, 1868, _L'espèce humaine_, 2e

édition, Paris, 1877.]

§ 1.--L'UNITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE ET SES VARIATIONS.

La tradition sacrée nous enseigne que l'humanité tout entière, dans

ses races les plus diverses, descend d'un seul couple primordial. A

la parole divine seule il appartenait de prononcer d'une manière

affirmative et précise sur cette question capitale au point de vue

religieux, comme au point de vue philosophique, car elle intéresse

le dogme fondamental du christianisme, celui de la rédemption. La

science humaine ne saurait en pareille matière avoir des

affirmations aussi absolues, qui échappent à ses recherches. Elle

ne peut remonter que par induction au couple primordial; le

226 résultat qu'il est donné à ses investigations d'atteindre est la

démonstration de ce fait que toutes les variétés de races d'hommes

appartiennent à une espèce unique, ce qui suppose presque

nécessairement le couple unique des premiers auteurs.

Il existe aujourd'hui deux écoles de naturalistes adonnés à l'étude

de l'homme, envisagé au point de vue de son organisation physique;

l'une admet, conformément à la tradition sacrée, l'unité de

l'espèce humaine; l'autre suppose plusieurs espèces d'hommes

apparues dans les lieux divers, mais ses adeptes n'ont jamais pu

s'accorder sur le nombre de ces espèces, qu'ils font varier de deux

à seize. C'est ce qu'on appelle les _monogénistes_ et les

_polygénistes_. Entre les deux doctrines, les faits de l'ordre

purement scientifique, ceux qui relèvent d'une manière exclusive de

la méthode de l'histoire naturelle, les observations de l'anatomie

et de la physiologie, ne permettent pas encore et ne permettront

peut être jamais de trancher d'une manière définitive. Il s'agit,

en effet, d'un problème que la nature particulière de l'homme rend

nécessairement complexe comme elle-même. Les considérations

philosophiques et même religieuses ne sauraient en être tenues à

l'écart. Elles doivent forcément y intervenir, et l'on n'a pas le

droit de les tenir en dehors. Elles exercent une influence décisive

sur la manière d'envisager les faits et sur les conclusions qu'on

en tire. Il n'est pas un monogéniste ou un polygéniste sur les

théories duquel elles n'aient eu une action, qu'elles n'aient

contribué puissamment à déterminer en faveur de l'un et de l'autre

système.

Nous n'éprouvons aucun embarras à l'avouer, c'est principalement

cet ordre de considérations qui fait de nous un partisan résolu, de

la doctrine de l'unité de l'espèce humaine. Il est dans le monde

toute une série de problèmes que nul ne pourrait prétendre

supprimer et qui pourtant sont insolubles pour la science pure. La

nécessité d'une croyance philosophique et religieuse s'impose à

227 chaque homme, et c'est toujours une croyance de ce genre qui le

dirige et l'inspire dans ses travaux, fût-elle le scepticisme ou

même le nihilisme le plus absolu. C'est en vain qu'une école

s'intitule aujourd'hui positiviste, elle n'est pas plus positive

que les autres, en ceci que, malgré sa prétention, elle ne se borne

pas plus qu'une autre à recueillir des faits formellement

constatés. Il lui faut les grouper, les interpréter, et elle ne

peut le faire, elle non plus, qu'en prenant pour point de départ

une pétition de principe, un axiome doctrinal, une théorie

philosophique. Elle affirme supprimer la métaphysique, et en

réalité elle ne fait pas autre chose qu'avoir sa métaphysique à

elle propre.

Pour nous restreindre ici, sans nous laisser entraîner dans des

considérations plus générales, à ce qui est de l'unité ou de la

pluralité de l'espèce humaine, du monogénisme ou du polygénisme, ce

seront toujours les raisons et les arguments de l'ordre

philosophique qui primeront ce débat et qui décideront les esprits

à opter pour l'un et l'autre système, également soutenables au

point de vue de la science positive. L'histoire naturelle,

l'anatomie et la physiologie ne le tranchent pas, non plus que la

linguistique ou l'ethnographie. Ce n'est pas réduire le rôle de ces

sciences, c'est le définir exactement, que de dire qu'elles ont

pour objet et pour mission de bien établir, sur des bases solides,

les éléments du problème, mais non sa solution. Tout ce que la

critique la plus rigoureuse a le droit d'exiger de celui qui

affirme sa croyance à l'unité de l'espèce humaine, est qu'il la

justifie comme n'étant en rien démentie par les faits que la

science constate à l'aide de l'observation et de l'expérience; que

même sa doctrine, ou si l'on veut son hypothèse fondamentale, est

celle qui explique le mieux l'ensemble de ces faits, en fournit la

coordination la plus satisfaisante.

Les preuves qui permettent de défendre au nom de la science pure la

thèse de l'unité de notre espèce ont été récemment groupées une

fois de plus en faisceau par M. de Quatrefages, le plus éminent des

anthropologistes français, et présentées à certains points de vue

d'une manière plus saisissante qu'on n'avait fait jusqu'alors, en

profitant des derniers progrès des connaissances. C'est là que nous

puiserons les éléments d'un rapide résumé d'une telle

démonstration, qui sans doute appartient au domaine de la

physiologie, mais qui ne saurait être laissée de côté par

l'histoire, sur les jugements et la méthode d'appréciation de

laquelle la question de savoir si tous les hommes sont frères, ou

si des différences d'espèces créent entre eux des barrières

228 infranchissables, ne saurait manquer d'avoir une grande influence.

L'origine de l'homme, d'ailleurs, est nécessairement le premier

chapitre de son histoire. Et c'est là notre justification pour

avoir placé, en tête d'une esquisse des annales des plus anciennes

civilisations de l'humanité historique, ce livre et le précédent.

[Illustration 251: Crânes des quatre races fondamentales de

l'humanité, vus de profil[1].]

[Note 1: D'après l'_Histoire naturelle de l'homme_, de Prichard.

Le n° 1 est le crâne d'un Européen; le n° 2 celui d'un Mongol; le

n° 3 celui d'un nègre du Congo; et le n° 4 enfin, le crâne d'un

ancien Péruvien, tiré des sépultures de l'époque des Incas.]

L'homme, considéré au point de vue du naturaliste, est le siège de

phénomènes communs à tous les êtres doués de vie et d'organisation.

Lors donc qu'il présente un problème dont il ne peut par lui-même

donner la solution, la marche à suivre est d'interroger sur ce

point les animaux, les végétaux eux-mêmes, et de conclure d'eux à

lui. C'est par cette voie qu'on arrive à justifier scientifiquement

l'unité de l'espèce humaine.

Mais d'abord il faut bien définir ce que c'est qu'une _espèce_:

229 «L'espèce est l'ensemble des individus, plus ou moins semblables

entre eux, qui sont descendus, ou qui peuvent être regardés comme

descendus d'une paire primitive unique par une succession

ininterrompue de familles.» Les individus qui s'écartent du type

général d'une manière prononcée sont des _variétés_. La race est

une variété qui se transmet par génération.

[Illustration 252: Crânes des quatre races fondamentales de

l'humanité, vus par en haut[1].]

[Note 1: Ces crânes sont les mêmes que ceux représentés de profil

à la p. 228.]

Les caractères propres à chacune des races humaines ne doivent pas

être considérés comme des caractères d'espèces, car les variations

qu'on observe dans une même espèce chez les animaux, surtout les

animaux domestiques, et qui vont jusqu'à affecter les parties les

plus essentielles du squelette, sont bien autrement considérables

que celles qui séparent le blanc du nègre, les deux types humains

les plus éloignés. D'ailleurs on ne peut pas établir de séparation

bien tranchée entre les races d'hommes, qui passent de l'une à

230 l'autre par une infinité d'intermédiaires. Or, quand il s'agit

d'espèces animales, quelque rapprochées qu'elles soient, on arrive

à déterminer un ou plusieurs caractères, absents chez les unes,

présents chez les autres, et qui les différencient nettement. Il

n'en est pas ainsi des races. Les caractères s'entrecroisent pour

ainsi dire, si bien que, lorsqu'elles sont un peu nombreuses, on a

de la peine à dire quel est le trait qui les distingue réellement.

Si nous consultons les croisements, ils révèlent à leur tour des

différences fondamentales entre l'_espèce_ et la _race_. Le

croisement entre espèces est très rare dans la nature. Lorsqu'il

s'opère sous l'influence de l'homme, il est infécond dans l'immense

majorité des cas. Le croisement entre races est toujours fécond. Or

les unions entre les types les plus opposés de l'humanité

présentent constamment ce dernier caractère; il arrive même

quelquefois que la fécondité des races ainsi unies s'y augmente.

La race, avons-nous dit, est une variété que l'hérédité parvient à

propager. Les influences du milieu, c'est-à-dire l'action des

conditions d'existence au milieu desquelles se développe un animal,

est la principale des causes qui produisent dans une même espèce

les variétés, origines des races. Cette influence des milieux, due

au climat, à la nature du sol, au mode de vie, fut bien évidemment

celle qui détermina la naissance des différentes races de

l'humanité. Sans doute nous ne la voyons plus produire des effets

aussi puissants dans les émigrations européennes des siècles

modernes. Mais cela tient à la manière intelligente dont l'homme

civilisé se défend contre le milieu où il réside. Cette lutte, il

la soutient sans cesse, dans le lieu même qui fut le berceau de la

race à laquelle il appartient; émigrant, il agit de même avec plus

de soin encore. L'habitant des zones tempérées qui arrive en

Sibérie perfectionne ses moyens de chauffage; dans l'Inde ou au

Sénégal il s'efforce d'échapper à la chaleur, et il y réussit en

partie; partout il transporte avec lui des moeurs, des habitudes,

des pratiques qui font aussi partie du milieu et tendent à diminuer

l'influence du changement.

Toutefois l'homme a beau se défendre, il n'en subit pas moins dans

une certaine mesure l'action du climat et du sol nouveau, où il

fixe sa demeure. L'individu européen peut, quand il renonce à la

lutte, être rapidement transformé au point de devenir

méconnaissable pour ses compatriotes. La race anglaise qui, plus

qu'aucune autre, emporte avec elle tout ce qui peut la protéger

231 contre les actions dont il s'agit, est attaquée dès la première

génération en Australie, où pourtant elle prospère

merveilleusement. Aux États-Unis, elle s'est assez transformée pour

pouvoir être considérée comme ayant donné naissance à une race

nouvelle.

[Illustration 254: Indien de la caste brâhmanique[1].]

[Note 1: D'après Prichard. Type de la race blanche dans sa

division aryo-asiatique. La tête de l'Apollon du Belvédère,

placée en tête de ce chapitre (p. 225), est un exemple du type

idéal des peuples aryo-européens.]

S'il en est ainsi de nos jours, pour l'homme pourvu de tous les

moyens de défense que fournit la civilisation la plus raffinée,

combien ces influences auxquelles il ne parvient jamais à se

soustraire entièrement, n'ont-elles pas dû avoir d'action sur les

familles primitives qui se sont répandues dans le monde encore à

l'état sauvage. Dans les conditions de cet âge de l'humanité,

l'influence du milieu a été forcément la même sur l'homme que sur

les animaux, et les changements qu'éprouvent toutes les espèces

animales transportées dans de nouveaux climats, ne sont pas

232 moindres que les différences qui séparent entre elles les races

humaines. Un changement complet dans le mode de vie d'une

population, sous le même climat, suffit d'ailleurs à produire des

faits analogues à ceux qui se sont produits ainsi dans l'époque

primordiale de l'humanité et qui ont donné naissance à ses races.

On en a vu un exemple saisissant dans l'Irlande, à la suite des

guerres du XVIIe siècle. Des populations entières, refoulées dans

les contrées les plus sauvages de l'île et vouées pendant plusieurs

générations à la misère, à la faim, à l'ignorance, sont pour ainsi

dire revenues à l'état sauvage; et leurs caractères physiques,

profondément altérés, modifiés, en ont fait une race parfaitement

distincte de celle d'où elles sont sorties et que l'on retrouve

avec ses caractères primitifs dans les comtés voisins.

Rien, du reste, ne prouve d'une manière plus manifeste l'unité de

l'espèce humaine, sa descendance d'une même souche et la production

de la variété de ses races par des influences de milieu, que le

spectacle de la distribution géographique des différents rameaux de

l'humanité sur la surface du globe, et du rapport de leurs types

avec les conditions physiques et sociales dans lesquelles ils sont

placés.

«Toutes les traditions, a dit M. Maury, auquel nous nous plaisons à

emprunter ces pages si remarquables, toutes les traditions

concourent à placer la formation de la race blanche, c'est-à-dire

de la race la plus élevée dans l'échelle intellectuelle, celle qui

possède au plus haut degré la convenance, la proportion, le parfait

équilibre des forces et de l'organisation physique, dans la partie

septentrionale de l'ancien monde, située pour ainsi dire à égale

distance de ses deux extrémités. L'étude des migrations des

peuples, la comparaison des langues, les témoignages historiques,

s'accordent à faire rayonner la race blanche de la contrée située

au pied du Caucase, comprise entre la Méditerranée, la mer Rouge et

la mer des Indes, les steppes de l'Asie centrale et les montagnes

de l'Himalaya. Plus nous nous éloignons de ce berceau de notre

race, plus les caractères de ce beau type s'altèrent ou s'effacent.

C'est en Europe qu'il se conserve davantage. Toutefois on ne

retrouve déjà plus dans les traits des populations européennes

cette régularité parfaite, cette noble symétrie qui nous frappent

tant dans les figures des Orientaux, chez les habitants de

l'Arménie, de la Perse, ou chez les femmes de la Géorgie et de la

Circassie. Chez les Européens il y a, par contre, plus d'animation,

233 plus de mobilité, plus d'expression; la beauté est, en un mot,

moins physique, mais plus morale.

[Illustration 256: Arabe Bédouin[1].]

[Note 1: D'après le _Tour du Monde_. Type de la race blanche dans

sa division sémitique ou syro-arabe.]

«Pénétrons en Afrique, et nous allons rencontrer un autre ordre

d'altérations. Déjà l'Arabe qui habite le voisinage de l'isthme de

Suez, et qui peuple à la fois l'un et l'autre littoral de la mer

Rouge et s'avance sur les bords de la Méditerranée, a les traits

moins intelligents et moins réguliers. Son front est plus fuyant,

et sa tête plus allongée; son visage n'a ni la beauté du coloris,

ni la fermeté des chairs du Persan ou de l'Arménien, ni la

fraîcheur de l'Européen; sa peau est jaunâtre et parfois bistrée.

Avance-t-on au midi, au delà du tropique du Cancer, la couleur

234 prend une teinte encore plus sombre, en même temps que les cheveux

deviennent crépus, les lèvres épaisses. Telle est la physionomie

des Gallas de l'Abyssinie. Plus avant vers le sud, sur la côte

orientale de l'Afrique, ce type s'enlaidit encore. Alors apparaît

le Cafre à la chevelure laineuse, aux lèvres épaisses, et dont les

mâchoires sont déjà légèrement proéminentes. Enfin, à l'extrémité

même de l'Afrique, au point le plus éloigné de ce côté du monde où

l'espèce humaine puisse atteindre, ses caractères physiques et

moraux sont arrivés à leur point extrême de dégradation. Le

Hottentot nous présente le type le plus enlaidi et le moins

intelligent de l'humanité.

«Sur la côte d'Afrique opposée, à des distances encore plus

éloignées du berceau de la race blanche, la dégénérescence s'opère

par une progression plus rapide. Les races berbères du Sahara se

rattachent sans contredit à la souche blanche, mais déjà on

découvre dans leur type comme les avant-coureurs de l'altération

profonde qui s'opère dans le Soudan. La tête est allongée, la

bouche forme une saillie prononcée, les membres sont maigres et mal

proportionnés, la couleur de la peau se fonce. Le Fellatah du

Soudan est déjà un nègre, mais un nègre dont la figure respire

l'intelligence. Ce reste de noblesse dans les traits disparaît chez

le noir de la Sénégambie, et est remplacé par un peu plus de

laideur. Le nègre du Congo nous fournit enfin le type pur de sa

race: front déprimé et rejeté en arrière, mâchoire inférieure

proéminente, lèvres épaisses, nez camus, chevelure laineuse,

occiput développé, intelligence bornée et confinée presque tout

entière dans l'adresse manuelle. Enfin, aux extrémités de cette

côte occidentale d'Afrique, le Buschman ou Boschiman nous offre les

traits enlaidis, s'il est possible, du Hottentot.

«Cette dégénérescence graduelle du type humain qui vient d'être

constatée, pour ainsi dire en latitude, des bords de la mer

Caspienne au cap de Bonne-Espérance, on la retrouve non moins

prononcée lorsqu'on s'éloigne du même berceau, dans la direction de

l'est et du sud-est. Si nous pénétrons dans les steppes de l'Asie

Centrale, nous rencontrons le Mongol aux pommettes proéminentes,

aux yeux petits et bridés, relevés à leur angle externe, à la face

triangulaire, aux formes carrées et épaisses. Toute harmonie dans

les lignes a disparu. La race dravidienne, repoussée par les hommes

de race blanche de la majeure partie de l'Hindoustan, réfugiée dans

les montagnes de son ancienne patrie, la race malaie, qui en forme

comme l'avant-garde et qui de la presqu'île transgangétique s'est

235 répandue dans les îles, depuis les Moluques jusqu'à Madagascar,

offrent des traits plus sauvages que les Mongols et une coloration

plus prononcée. Chez les plus barbares, la peau est presque noire,

et les membres laissent déjà percer cette maigreur et ces formes

grêles qui, en Afrique, annoncent le voisinage de la race noire.

L'Alfourou présente différentes teintes variant du brun clair au

brun foncé. Sa chevelure affecte une disposition par touffes

énormes, qui commence chez les populations malayennes les plus

abruties. Enfin, au delà de la race alfourou qui les repousse

devant elle, çà et là répandus, des îles Andaman aux Philippines, à

l'intérieur desquelles ils habitent, les Australiens et les

_Negritos_, dont la patrie s'avance jusque dans la terre de

Van-Diémen, nous offrent le dernier degré de la grossièreté et de

la laideur, de la stupidité et de l'abjection.

[Illustration 258: Chinois[1].]

[Note 1: D'après Prichard. Type de la race jaune.]

«Si, au lieu de descendre au sud-est, on s'avance au delà des

Mongols, dans la direction du nord et du nord-est, on observe une

altération d'un autre genre, mais moins profonde. Comme l'espace ne

s'offre pas aussi étendu à la migration des peuples, que notre

236 espèce ne peut pas s'éloigner autant du point où elle atteint son

plus haut degré de développement, la dégénérescence n'a point eu un

champ si ouvert à ses progrès. Les races ougro-finnoises, qui

s'étendent sur tout le nord du globe, depuis la Laponie jusqu'au

pays des Esquimaux, rappellent encore la race mongole; mais leurs

yeux sont généralement moins obliques, leur peau ne prend plus une

teinte jaune aussi prononcée, leur chevelure est plus abondante,

leur front plus déprimé, leur figure respire moins d'intelligence.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 23 / 46 段