D'ailleurs, entre les différentes versions de la Bible, entre le

texte hébreu et celui des Septante, dont l'autorité est égale, il y

a dans les générations entre Adam et Noa'h et aussi entre Noa'h et

Abraham, et dans les chiffres d'années de vie, de telles

différences que les interprètes ont pu arriver à des calculs qui

s'éloignent les uns des autres de deux mille ans, suivant la

version qu'ils ont préféré prendre pour guide. Dans le texte tel

qu'il est parvenu jusqu'à nous les chiffres n'ont donc aucun

caractère certain; ils ont subi des altérations qui les ont rendus

discordants et dont on ne peut pas apprécier l'étendue, altérations

qui, du reste, ne doivent en rien troubler la conscience du

chrétien, car on ne saurait confondre la copie plus ou moins exacte

d'un chiffre avec l'inspiration divine qui a dicté la Sainte

Écriture pour éclairer l'homme sur son origine, sa voie, ses

devoirs et sa fin. Et même en dehors du manque de certitude sur la

leçon première des chiffres donnés par la Bible pour l'existence de

chacun des Patriarches antédiluviens et postdiluviens, la

généalogie de ces Patriarches ne peut guère être considérée par une

bonne critique comme présentant un autre caractère que les

généalogies habituellement conservées dans les souvenirs des

211 peuples sémitiques, les généalogies arabes par exemple, qui

s'attachent à établir la filiation directe au moyen de ses

personnages les plus saillants, en omettant bien des degrés

intermédiaires.

C'est pour ces raisons décisives qu'il n'y a pas en réalité de

chronologie biblique, partant point de contradiction entre cette

chronologie et les découvertes de la science. Quelque haute que

soit la date à laquelle les recherches sur l'homme fossile devront

un jour faire remonter l'existence de l'espèce humaine,--aussi bien

que les monuments égyptiens, impossibles à resserrer dès à présent

dans le chiffre de quatre mille ans, autrefois généralement

accepté--le récit des Livres Saints n'en sera ni ébranlé ni

contredit, puisqu'il n'assigne pas d'époque positive à la création

de l'homme. La seule chose que la Bible dise d'une manière

formelle, c'est que l'homme est comparativement récent sur la

terre, et ceci, les découvertes de la science, au lieu de le

démentir, le confirment de la manière la plus éclatantes. Quelle

que soit la durée du temps qui s'est écoulé depuis la formation des

couches pliocènes jusqu'à nos jours, cette durée est bien courte à

côté des immenses périodes qui la précèdent dans la formation de

l'écorce terrestre. L'échelle des dépôts géologiques ne compte en

effet, depuis lors, que _trois_ groupes de terrains, tandis qu'elle

nous montre antérieurement _trente_ grands groupes de terrains

fossilifères, dont chacun a demandé des milliers de siècles pour se

former, et cela sans compter les roches primitives ignées, qui se

sont constituées auparavant et ont servi de base aux terrains de

sédiment.

Mais, si nous reconnaissons que la foi n'apporte aucune entrave à

la plus grande liberté des spéculations scientifiques sur

l'antiquité de l'homme, ajoutons que la science, tout en

grandissant de beaucoup cette antiquité, n'est pas encore en

mesure, dans l'état actuel, de l'évaluer par des chiffres. Nous ne

possédons aucun chronomètre pour déterminer, même

approximativement, la durée des siècles et des milliers d'années

qui se sont écoulés depuis les premiers hommes dont on retrouve les

vestiges dans les couches tertiaires. Nous sommes, en effet, en

présence de phénomènes d'affaissement et de soulèvement dont rien

ne peut nous laisser même soupçonner le plus ou moins de lenteur;

car on connaît des phénomènes du même genre qui se sont accomplis

tout à fait brusquement, et d'autres qui se produisent d'une

manière si graduelle et si insensible, que le changement n'est pas

d'un mètre en plusieurs siècles. Quant aux dépôts de sédiment, leur

212 formation a pu être également précipitée ou ralentie par les causes

les plus diverses, sans que nous puissions les apprécier. Rien,

même dans l'état actuel du monde, n'est plus variable de sa nature,

par une multitude d'influences extérieures, que la rapidité plus ou

moins grande des alluvions fluviales, telles que sont les dépôts de

l'époque quaternaire. Et, de plus, les faits de cette époque ou des

temps antérieurs ne sauraient être mesurés à la même échelle que

ceux de la période actuelle, car leurs causes avaient alors des

proportions qu'elles n'ont plus. Aussi, les calculs chiffrés

d'après un progrès d'alluvion supposé toujours égal et régulier, ou

d'après d'autres données aussi incertaines, que des savants à

l'imagination trop vive ont tenté de faire pour établir le temps

écoulé entre l'enfouissement des plus anciens vestiges de l'homme

fossile et notre époque ne sont-ils en réalité que des hypothèses

sans base, des fantaisies capricieuses. La date de l'apparition de

l'espèce humaine, d'après la géologie, est encore dans l'inconnu,

et y demeurera probablement toujours.

_État misérable de l'humanité primitive._ Ici encore la

contradiction entre le récit mosaïque et les découvertes de

l'archéologie préhistorique nous est impossible à trouver. Les

écrivains qui ont prétendu l'établir étaient peu au courant des

croyances chrétiennes et n'ont oublié qu'une chose, le dogme de la

déchéance. Ils ont cru que l'état misérable de la vie des sauvages

de l'époque quaternaire démentait la vie heureuse et sans nuages du

'Eden, l'état de perfection absolue, dans lequel le premier homme

était sorti des mains du Créateur. C'était ne pas tenir compte de

l'abîme que creuse, entre la vie édénique de nos premiers pères et

ces générations humaines, quelque antiques qu'elles soient, la

première désobéissance, la faute originelle, qui changea la

condition de l'homme, en le condamnant au travail pénible et à la

douleur.

Rien de plus instructif, au contraire, pour le chrétien qui le

regarde à la lueur de la tradition sacrée, que le spectacle fourni

par les découvertes de la géologie et de la paléontologie dans les

terrains tertiaires et quaternaires. La condamnation prononcée par

la colère divine est empreinte d'une manière saisissante dans la

vie si dure et si difficile que menaient alors les premières tribus

humaines éparses sur la surface de la terre, au milieu des

dernières convulsions de la nature et à côté des formidables

animaux contre lesquels il leur fallait à chaque instant défendre

leur existence. Il semble que le poids de cette condamnation

213 pesât alors sur notre race plus lourdement qu'il n'a fait depuis.

Et lorsque la science nous montre, bientôt après les premiers

hommes qui vinrent dans nos contrées, des phénomènes sans exemple

depuis, tels que ceux de la première période glaciaire, on est

naturellement amené à se souvenir que la tradition antique de la

Perse, pleinement conforme aux données bibliques au sujet de la

déchéance de l'humanité par la faute de son premier auteur, range

au premier rang, parmi les châtiments qui suivirent cette faute, en

même temps que la mort et les maladies, l'apparition d'un froid

intense et permanent que l'homme pouvait à peine supporter, et qui

rendait une grande partie de la terre inhabitable[112]. Une tradition

semblable existe aussi dans un des chants de l'_Edda_ des

Scandinaves, la _Voluspa_.

[Note 112: _Vendidâd-Sadé_, chap. Ier.]

N'exagérons pas, du reste, les couleurs du tableau, comme on est

trop souvent porté à le faire. Si les données paléontologiques

révèlent de dures et misérables conditions d'existence, elles ne

montrent pas l'espèce humaine dans un état d'abjection. Bien au

contraire, l'homme des temps géologiques, et surtout celui de l'âge

quaternaire, parce que c'est celui que nous connaissons le mieux,

se montre en possession des facultés qui sont le privilège des fils

d'Adam. Il a de hautes aspirations, des instincts de beau qui

contrastent avec sa vie sauvage. Il croit à l'existence future.

C'est déjà l'être pensant et créateur; et l'abîme infranchissable

que l'essence immatérielle de son âme établit entre lui et les

animaux qui s'en rapprochent le plus par leur organisation, est

déjà aussi large qu'il sera jamais. Vainement on a cherché dans les

couches de la terre l'homme pithécoïde, cette chimère caressée par

certains esprits qu'un orgueil bizarre et étrangement placé égare

au point de leur faire préférer admettre d'avoir eu un gorille ou

un maki pour ancêtre, plutôt que d'accepter le dogme de la faute

originelle. On ne l'a jamais trouvé et on ne le trouvera jamais.

Aussi bien, n'oublions pas que l'on n'a encore retrouvé les traces

que de tribus clair-semées, qui s'étaient lancées au milieu des

déserts, vivant du produit de leur chasse et de leur pêche, à une

énorme distance du berceau premier autour duquel devait se

concentrer encore le noyau principal des descendants du couple

originaire. Aussi, de ce que ces premiers coureurs aventureux des

solitudes du vaste monde--_wide, wide world_, comme disent nos

214 voisins d'outre-Manche--ne pratiquaient pas l'agriculture et

n'avaient pas avec eux d'animaux domestiques, on ne peut pas en

conclure d'une manière absolue qu'un certain degré rudimentaire de

vie agricole et pastorale n'existait pas déjà dans le groupe plus

compacte et naturellement plus avancé qui n'avait pas quitté ses

primitives demeures. Donc, pas de démenti formel du récit de la

Bible, qui montre Qaïn et Habel, l'un agriculteur et l'autre

pasteur, dans le voisinage du 'Eden, dès la seconde génération de

l'humanité. Prétendre que ce démenti résulte des faits constatés

dans l'Europe occidentale et en Amérique, serait commettre la même

erreur que l'individu qui voudrait confondre la vie des coureurs

des bois du Canada avec celle des agriculteurs qui entourent Québec

et Montréal.

Hors ce point, la vie des hommes dont les terrains quaternaires ont

conservé les vestiges n'est-elle pas, même dans ses détails, celle

que le récit de la Bible attribue aux premières générations

humaines après la sortie du paradis terrestre? Ils n'avaient pour

couvrir leur nudité contre les intempéries des saisons que les

peaux des animaux qu'ils parvenaient à tuer; c'est ce que la

_Genèse_ dit formellement d'Adam et de 'Havah. Ils n'avaient pour

armes et pour instruments que des pierres grossièrement taillées;

la Bible place celui qui, le premier, forgea les métaux, six

générations après Adam, et l'on sait combien de siècles

représentent dans le récit biblique ces générations

antédiluviennes. Les faits colligés par l'archéologie préhistorique

prouvent que le progrès de la civilisation matérielle est l'oeuvre

propre de l'homme et le résultat d'inventions successives; notre

tradition sacrée ne fait pas des arts de la civilisation, comme les

cosmogonies du paganisme, un enseignement du ciel révélé à

l'humanité par une voie surnaturelle; elle les présente comme des

inventions purement humaines dont elle nomme les auteurs, et elle

montre à nos regards le progrès graduel de notre espèce comme

l'oeuvre des mains libres de l'homme, qui accomplissent, le plus

souvent sans en avoir eux-mêmes conscience, le plan de la

Providence divine.

Mais quand la Bible décrit en termes si formels la vie des

premières générations humaines comme celle de purs sauvages, d'où

vient donc la répugnance qu'ont aujourd'hui tant de catholiques à

admettre cette notion? D'où vient le préjugé si généralement

répandu qu'elle est contraire à la religion et à l'Écriture? C'est

qu'il a plu, dans les premières années de ce siècle, à un homme

d'un immense talent, dont les doctrines exercent une influence

215 profonde, et à mon avis déplorable, sur une grande partie des

générations catholiques depuis cinquante ans, à Joseph de Maistre,

de déclarer la chose impossible et l'idée impie. Pour la trop

nombreuse école qu'il a enfantée, s'écarter des théories de cet

hiérophante, c'est nier la religion elle-même. Je n'appartiens

point à cette école, et je m'en fais gloire; aussi, pour moi, les

dires de l'auteur des _Soirées de Saint-Pétersbourg_ ne sont rien

moins que parole d'Évangile. Appuyé sur les faits constatés par la

science, je tiens ses rêveries sur la civilisation des premières

générations humaines, au lendemain du jour où l'homme fut chassé du

'Eden, pour radicalement fausses au point de vue historique, et,

recourant à la Bible, je les trouve en contradiction formelle avec

son témoignage.

Non, la _loi du progrès continu_, qui ressort si lumineuse des

recherches de la paléontologie humaine et de l'archéologie

préhistorique, n'a rien de contraire aux croyances chrétiennes. Il

me semble même, comme je l'ai déjà dit plus haut, qu'il n'est pas

de doctrine historique qui s'harmonise mieux avec ces croyances, et

que la contester est méconnaître la beauté du plan providentiel

d'après lequel se sont déroulées les annales de l'humanité.

Dieu, qui créa l'homme libre et responsable, a voulu qu'il fit

lui-même ses destinées, réglées à l'avance par cette prescience

divine qui sait se concilier avec notre libre arbitre. Dans l'état

de déchéance où l'avait placé la faute de ses premiers auteurs,

c'est par ces propres efforts qu'il a dû se relever graduellement

jusqu'à arriver à être digne, aux temps prédestinés, de recevoir

son Rédempteur. Ce progrès de l'humanité préparant le terrain pour

la prédication de la bonne nouvelle, tout le monde est obligé de le

reconnaître quand la brillante culture de la Grèce et de Rome

succède aux civilisations immobiles et inférieures de l'Asie. Mais

dès lors comment se refuser à l'admettre aussi pour les temps qui

ont précédé la naissance de ces civilisations? Et dès que l'échelle

ascendante est constatée, il faut bien convenir que le point de

départ, le terme inférieur en a été la condition du sauvage,

conséquence de la faute originelle et de la condamnation.

Combien Ozanam est plus dans le vrai que Joseph de Maistre

lorsqu'il revendique la doctrine du progrès continu comme une

doctrine essentiellement chrétienne et la proclame hautement! «La

pensée du progrès, dit-il, n'est pas une pensée païenne. Au

contraire, l'antiquité païenne se croyait sous une loi de décadence

irréparable. Le livre sacré des Indiens déclare qu'au premier âge

216 «la justice se maintient ferme sur ses quatre pieds; la vérité

règne, et les mortels ne doivent à l'iniquité aucun des biens dont

ils jouissent. Mais dans les âges suivants la justice perd

successivement un pied, et les biens légitimes diminuent en même

temps d'un quart.» Hésiode berçait les Grecs au récit des quatre

âges, dont le dernier avait vu fuir la pudeur et la justice, «ne

laissant aux mortels que les chagrins dévorants et les maux

«irrémédiables.» Les Romains, les plus sensés des hommes, mettaient

l'idéal de toute sagesse dans les ancêtres; et les sénateurs du

siècle de Tibère, assis aux pieds des images de leurs aïeuls, se

résignaient à leur déchéance, en répétant avec Horace:

Aetas parentum, pejor avis, tulit

Nos nequiores, mox daturos

Progeniem vitiosiorem.

«C'est avec l'Évangile qu'on voit commencer la doctrine du progrès.

L'Évangile n'enseigne pas seulement la perfectibilité humaine; il

en fait une loi: «Soyez parfaits, _estote perfecti_;» et cette

parole condamne l'homme à un progrès sans fin, puisqu'elle en met

le terme dans l'infini.»

_Le déluge_. C'est ici le seul point où la difficulté soit grave,

nous devons l'avouer. Il n'y a pas contradiction radicale et à tout

jamais insoluble entre le récit de la Bible et les faits résultant

des recherches de la géologie; mais il y a un problème dont la clef

n'est pas encore trouvée et sur lequel on ne peut proposer que des

hypothèses, celui de la place qu'on doit assigner au déluge

mosaïque parmi les phénomènes dont notre globe fut témoin pendant

la période quaternaire.

Il est aujourd'hui prouvé, d'une manière qui rend la discussion

même impossible, qu'aucun des trois ordres de dépôts principaux

constituant le terrain quaternaire n'est dû, comme une observation

superficielle l'avait fait penser d'abord, à un cataclysme

universel, tel qu'aurait été le déluge si l'on prenait au pied de

la lettre les expressions de la Bible. Ces différents dépôts sont

le résultat de phénomènes diluviens partiels et locaux, que les

mêmes conditions de climat ont fait se reproduire successivement

dans toutes les parties de la terre, mais qui n'en ont pas affecté

toute la surface, et dont l'action ne s'est nulle part fait sentir

à plus de trois cents mètres au-dessus du niveau actuel de la mer.

Il est vrai qu'avec l'interprétation généralement acceptée

aujourd'hui et formellement reconnue comme admissible par l'Église,

217 qui entend l'universalité du déluge par rapport aux hommes et aux

régions qu'ils habitaient, non par rapport à la surface totale du

globe, une constatation pareille de la science ne soulèverait pas

d'insurmontables difficultés pour l'exégèse, puisqu'un des déluges

partiels qui furent si multipliés pendant la période quaternaire,

suffirait à remplir les conditions du cataclysme qui châtia les

iniquités de l'espèce humaine.

Mais voici où s'élève le difficile problème.

D'un côté nous avons le récit de la Bible, appuyé sur une tradition

universelle dans les plus nobles races de l'humanité, qui proclame

le grand fait du déluge. De l'autre, les découvertes de la géologie

montrent l'homme déjà répandu sur presque toute la surface de la

terre, dès l'âge des grands carnassiers et des grands pachydermes

d'espèces éteintes, depuis lequel on ne trouve pas de traces d'un

cataclysme universel, comme il l'eût fallu pour détruire partout

ces hommes. Aucune interruption violente ne se marque, d'ailleurs,

depuis cette époque dans le cours du progrès de l'humanité, dont on

voit l'industrie se perfectionner graduellement, par une marche

continue, de même que les espèces animales d'alors, qui ne vivent

plus aujourd'hui, disparaissent graduellement, sans brusque

secousse. Et l'anthropologie vient encore confirmer ce point de

vue, en montrant, comme nous l'avons déjà dit, dans la population

actuelle de l'Europe des descendants des races quaternaires,

qu'aucun cataclysme ne sépare donc de nous.

Il n'y a pas moyen de nier ni l'un ni l'autre des termes du

problème. Force est donc d'en chercher la conciliation. Mais ici,

nous le répétons, la solution définitive n'est pas encore trouvée;

on ne peut que proposer des hypothèses. Trois paraissent possibles.

Nous allons les exposer fidèlement sans prononcer entre elles, et

en nous gardant bien de leur donner un caractère de certitude

qu'elles ne sauraient avoir.

La première consisterait à reculer la date probable du déluge et à

le regarder comme antérieur à l'époque quaternaire. L'absence de

chronologie précise dans la Bible pour les temps de la création du

monde à Abraham la rendrait possible. Cette hypothèse s'appuierait

sur les vestiges d'existence de l'homme que plusieurs savants

pensent avoir constatés dans la couche supérieure et même dans les

couches moyennes des terrains tertiaires, mais qui, déjà probables,

demandent cependant encore une plus ample confirmation. Si l'homme

s'est déjà montré dans nos contrées vers le milieu de la période

218 géologique tertiaire, une interruption brusque, absolue et

prolongée, sépare cette première humanité de celle de la période

quaternaire, au moins dans nos pays. On pourrait alors assimiler au

déluge mosaïque l'immense invasion des eaux sur une grande partie

de l'Europe et de l'Asie, qui mit fin à la période tertiaire en

produisant ce que les géologues ont appelé le _phénomène erratique

du nord_, alors que les glaces flottantes de la mer apportèrent sur

toutes les parties de l'Angleterre, sur les plaines de l'Allemagne

et de la Russie, des blocs énormes de rochers arrachés aux régions

du pôle.

La seconde hypothèse est celle qu'a soutenue M. l'abbé Lambert[113].

Elle consisterait à regarder l'universalité du déluge, par rapport

à l'humanité répandue sur la surface de la terre, comme composée

d'actes successifs, et à y englober tous les phénomènes diluviens

partiels de la période quaternaire.

[Note 113: _Le Déluge mosaïque, l'histoire et la géologie_. Paris,

1868.]

Enfin la dernière, limitant l'universalité du déluge en ce qui

concerne l'humanité comme en ce qui concerne l'étendue de la

surface terrestre, regarderait ce grand fait, qui a laissé de si

vivants souvenirs dans la mémoire des hommes, comme ayant frappé

seulement le noyau principal de l'humanité, demeuré près de son

berceau premier, sans atteindre les peuplades qui s'étaient déjà

répandues bien loin dans les espaces presque déserts, comme ayant

frappé les races que la Bible groupe dans la descendance de Scheth,

sans atteindre celles qu'elle rattache à la famille de Qaïn. Elle

expliquerait ainsi l'absence absolue de toute tradition du déluge

chez la race noire, ce fait que la tradition en commun n'est même

sûrement un vieux souvenir ethnique que chez les différents rameaux

de la race blanche, et que chez la race jaune et la rouge on peut

voir en elle le fruit d'une importation relativement récente. Dans

le livre suivant, en étudiant le tableau généalogique que donne la

Genèse des peuples descendus des trois fils de Noa'h, nous

constaterons qu'il ne comprend absolument que des nations de cette

race blanche ou caucasique, qui constitue la véritable humanité

supérieure. Aucun peuple d'un autre type n'y a sa place, et en

particulier les nègres, qui pourtant ne pouvaient être inconnus aux

écrivains sacrés, sont exclus de cet arbre généalogique de la

famille noachide. Sans doute le rédacteur inspiré du livre de la

Genèse ne pouvait parler aux hommes de leur temps que des nations

219 dont ils avaient connaissance, et cette raison expliquerait

parfaitement le silence du livre sacré sur les Chinois et la race

jaune en général ou sur la race rouge américaine. Mais il est

impossible d'admettre que ce soit par ignorance ou par omission que

l'écrivain n'a pas fait figurer les noirs dans son tableau de la

descendance de Noa'h. C'est volontairement, systématiquement, avec

une intention formelle qu'il a agi ainsi; et il n'est possible de

deviner de sa part une autre raison d'un tel silence que celle

qu'il les regardait comme étrangers à la souche du patriarche sauvé

du déluge. Au moins en ce qui concerne les nègres, le rédacteur de

la Genèse admettait donc l'existence, soit de Préadamites, soit de

Qaïnites préservés jusqu'à son temps, c'est-à-dire de fractions de

l'humanité sur lesquelles n'avait pas porté le cataclysme.

Il me paraît bien difficile de se soustraire à ce fait, d'échapper

aux conséquences de ce raisonnement. Aussi, sans prétendre encore

l'imposer au lecteur, la présenter comme une vérité scientifique

dès à présent démontrée, j'ai déjà fait voir plus haut, à plusieurs

reprises, ma tendance personnelle pour la théorie qui limiterait

les effets du déluge à une partie déterminée de l'humanité, tout en

reconnaissant l'incontestable caractère historique de ce fait. Il

est certain, nous l'avons déjà dit, que les récits de la Bible

débutent par des faits généraux à toute l'espèce humaine, pour se

réduire ensuite aux annales d'une race plus particulièrement

choisie par les desseins de la Providence. L'opinion à laquelle

nous inclinons, tendrait à faire commencer ce caractère restreint

du récit plus tôt qu'on ne le fait généralement. Quelque hardie

qu'elle puisse paraître encore, par suite de son désaccord avec les

interprétations jusqu'ici les plus généralement reçues, des

autorités théologiques considérables, sans aller jusqu'à l'adopter,

ont reconnu qu'elle n'avait rien de contraire à l'orthodoxie et

qu'on pouvait la soutenir sans s'écarter des renseignements de

l'Église dans ce qu'ils ont d'essentiel et de nécessaire[114].

[Note 114: Voy. ce qu'en a dit le R. P. Bellynek, dans les _Études

religieuses_ de la Compagnie de Jésus, avril 1868.]

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 22 / 46 段