En effet, si c'est à une autre race que celles de 'Ham, de Schem et

de Yapheth qu'il faut attribuer les premières découvertes du

travail des métaux, si ces découvertes ont été l'oeuvre d'un rameau

de l'espèce humaine qui avait quitté plus tôt le berceau commun,

elles ont dû avoir pour théâtre un pays encore très voisin des

lieux où les pères des trois autres familles demeuraient réunis. Ni

'Ham, ni Schem, ni Yapheth n'ont inventé la métallurgie; ils n'y

prétendent même pas; mais ils ont reçu la communication de ses

secrets avant de s'être encore dispersés dans le monde. Car, dès

que les tribus de ces trois races entrent dans la période de leurs

migrations, elles sont en possession du bronze et du fer, elles

savent les extraire du minerai et les travailler, et partout où

elles vont elles portent cette industrie avec elles. Le groupe de

peuplades 'hamitiques qui, dans une antiquité impossible à évaluer,

franchit l'isthme de Suez pour venir s'établir dans la vallée du

Nil, et fut le noyau de la nation égyptienne, était certainement

maître des procédés d'une métallurgie complète, car il ne l'aurait

certainement pas inventée dans ce pays qui ne produit pas de

métaux, et où le besoin de s'assurer du moins l'exploitation des

mines de cuivre du Sinaï l'obligea dès les premières dynasties à

entrer dans la voie des conquêtes étrangères. S'il y a eu

réellement un âge de la pierre en Égypte,--ce que je persiste à

penser malgré l'autorité des savants qui le contestent,--il a été

antérieur à l'établissement des fils de Miçraïm; il appartient à la

population mélanienne qui paraît les y avoir précédés et dont le

sang se mêla au leur, fournissant l'élément africain dont la

présence est incontestable dans la nation égyptienne telle que les

monuments nous la font connaître. La plus ancienne tradition des

Sémites, celle que la Bible nous a conservée, place la découverte

des métaux presque aux origines de l'espèce humaine, mille ans

avant le déluge et la formation des trois familles des Noa'hides.

Et rien, ni dans les souvenirs, ni dans les usages, ni dans les

langues de la race sémitique, ne nous fait remonter à un temps où

elle n'aurait pas employé les métaux. Chez les Aryas, la philologie

appliquée à cet ordre de recherches que Pictet a si ingénieusement

appelé «la paléontologie linguistique,» nous fait voir la

métallurgie déjà constituée avant la dispersion de la race ou du

moins de ses principaux rameaux, avant la séparation des nations

orientales et occidentales, chez les tribus encore cantonnées sur

les bords de l'Oxus.

202

Il n'est guère moins frappant de trouver chez les trois familles de

'Ham, de Schem et de Yapheth la même notion symbolique, qui conduit

à représenter le dieu démiurge, l'ouvrier des mondes, en sa qualité

de dieu forgeron, sous les traits d'un nain grotesque et difforme.

Qu'il s'agisse du Pta'h de Memphis quand il est envisagé sous le

point de vue spécial de démiurge, des Patèques de la Phénicie ou de

son Adonis Pygmaion (le dieu qui manie le marteau), de l'Hêphaistos

homérique qui cache sa difformité dans l'île de Lemnos et dont la

démarche et la tournure excitent le rire des immortels, ou bien

encore du Mimir des Scandinaves, nous voyons toujours reparaître le

même type consacré, qui est aussi celui des kobolds, des gnomes et

d'autres êtres analogues dans les mythologies populaires, et qui

semble une caricature des races qui les premières ont travaillé les

métaux. Il y a là une conception commune aux peuples de 'Ham, de

Schem et de Yapheth, et qui doit être rangée parmi les souvenirs

que ces peuples ont gardés d'avant leur séparation.

C'est maintenant, après cette suite de remarques qui nous ont

ramené au pied du plateau de Pamir, que nous pouvons apprécier à sa

juste valeur la tradition biblique sur l'invention des métaux, et

en comprendre la signification. Thoubal-qaïn n'est pas un individu

au sens où nous l'entendrions aujourd'hui; les traditions des

premiers âges n'ont pas ce caractère précis, et c'est rapetisser la

Bible, donner à ses récits un caractère puéril et en diminuer

l'autorité, que d'envisager de cette façon les patriarches qu'elle

place au début de la famille humaine. Ce n'est pas non plus un être

mythique, une vieille divinité mal déguisée, une sorte de Vulcain,

comme on aimerait à se le figurer dans certaine école. Thoubal-qaïn

est une personnification ethnique; mais elle détermine avec une

merveilleuse exactitude l'âge, la race et le lieu de l'invention

placée sous son nom. Ce nom de Thoubal-qaïn établit un rapport

saisissant entre lui et le rameau métallurgique par excellence

parmi la race métallurgiste des Touraniens; en même temps, il est

impossible de méconnaître la parenté qui le lie à celui des

Telchines des plus anciennes traditions mythologiques de la Grèce.

C'est encore dans le voisinage du 'Eden, c'est tout auprès des

lieux où habite la famille de Scheth, celle qui deviendra la souche

de 'Ham, de Schem et de Yapheth, que Thoubal-qaïn, descendant de

Qaïn, se livre aux premiers travaux de son industrie, dans les

lieux mêmes où le premier meurtrier est venu habiter après son

crime.

203

Or, il n'est pas dans tout le début de la Genèse un passage d'une

précision géographique plus remarquable que celui qui raconte la

fuite de Qaïn sous la malédiction divine. Il se retire «à l'orient

de Eden,» c'est-à-dire des hauteurs de Pamir, dans la terre de Nod

ou de l'exil, de la nécessité, en dehors du sol jusque là cultivé

et habité, _adamah_. La situation du 'Eden une fois déterminée,

telle que l'impose la concordance des traditions indiennes et

iraniennes avec celle de la Bible, on ne saurait douter qu'il ne

s'agisse ici de la lisière du désert central de l'Asie, du désert

de Gobi. Et l'on demeure stupéfait de la façon dont un souvenir

aussi primitif a conservé avec exactitude le caractère distinctif,

et la position réciproque de localités aussi éloignées de celles où

vivaient les Israélites, de localités avec lesquelles depuis tant

de siècles ils n'avaient plus aucune communication. C'est là que

Qaïn bâtit la première ville, la ville de 'Hanoch. C'est là aussi

que se trouve cette ville de Khotan (en sanscrit Koustana) dont les

traditions, enregistrées dans des chroniques indigènes qui ont été

connues des historiens chinois, remontaient beaucoup plus haut que

celles d'aucune autre cité de l'Asie intérieure. Elle liait

elle-même sa fondation aux mythes d'un antique dieu chthonien, à la

sombre physionomie, maître des feux souterrains et des trésors

métalliques, que les Musulmans n'ont pas manqué d'identifier à

Qaïn. Nous en avons, d'ailleurs parlé plus haut[111], en

l'envisageant déjà sous ce point de vue.

[Note 111: P. 103.]

Ainsi, d'un côté Thoubal-qaïn se rattache étroitement à l'un des

rameaux de la race touranienne, de l'autre le lieu de la retraite

de Qaïn, tel qu'il est indiqué par la Genèse, nous conduit dans la

région même où cette race s'établit d'abord et commença à se

développer, dans la région où tant d'autres indices ont concordé

pour nous faire chercher à la fois son berceau et celui de sa

métallurgie, la première en date dans le monde. Ne devons-nous pas

en conclure que ce sont les Touraniens qu'avait en vue l'auteur du

récit qui forme le chapitre IV de la Genèse, quand il faisait le

tableau de la descendance de Qaïn? Il n'est pas, en effet, un des

traits de ce morceau qui ne s'applique d'une manière curieuse aux

tribus de cette race et à leur passé primitif, tel que nous

commençons à l'entrevoir. Séparés avant tous les autres du tronc

commun de la descendance d'Adam, constructeurs des premières

villes, inventeurs de la métallurgie et des premiers rudiments des

204 principaux arts de la civilisation, adonnés à des rites que Yahveh

réprouve, considérés avec autant de haine que de superstitieuse

terreur par les populations encore à l'état pastoral qu'ils ont

devancées dans la voie du progrès matériel et des inventions, mais

qui restent moralement plus pures et plus élevées, tels sont les

Qaïnites; tels aussi nous apparaissent à leur origine les

Touraniens.

Je n'ose pas pousser plus loin ce parallèle et en tirer une

conclusion formelle et affirmative, car je viens me heurter ici à

des questions d'une nature particulièrement délicate, et il serait

téméraire de contredire d'une manière absolue toute

l'interprétation traditionnelle de quelques-unes des parties les

plus importantes de la Genèse, sans apporter des preuves décisives.

Je sais que cette interprétation peut être modifiée sans

inconvénient pour la foi dans tout ce qui n'est pas du domaine de

celle-ci, et, par exemple, personne aujourd'hui ne voudrait plus

entendre les jours de la création comme le faisaient les anciens

interprètes. J'ai l'intime conviction que les exégètes les plus

orthodoxes et les docteurs autorisés de l'Église en viendront

également un jour à considérer, d'un tout autre point de vue qu'ils

ne le font encore actuellement, la question du déluge et de son

universalité, qui n'est point un dogme, que le texte biblique

n'impose pas d'une manière absolue, et sur laquelle plusieurs Pères

ont admis la discussion.

Il est certain que les récits de la Bible débutent par des faits

généraux à toute l'espèce humaine, pour se réduire ensuite aux

annales d'une race particulièrement choisie par les desseins de la

Providence. Ne peut-on pas faire commencer ce caractère restreint

du récit plus tôt qu'on ne le fait généralement, et le reconnaître

dans ce qui a trait au déluge? C'est ce qu'ont déjà soutenu des

savants du plus sérieux mérite, qui sont des fils respectueux et

soumis de l'Église. Je reconnais, il est vrai, que les preuves, ou,

pour parler plus exactement, les inductions sur lesquelles elle

s'appuie, tout en étant considérables et en tendant chaque jour à

le devenir davantage, n'ont pas jusqu'à présent le caractère de la

certitude qui s'impose à tous. Mais j'ai la confiance que cette

manière d'entendre le texte biblique sera un jour démontrée par une

masse de faits suffisante à la faire universellement accepter.

Jusque-là je ne la donne que pour une hypothèse individuelle, prêt

à l'abandonner si l'on me prouve que je me suis trompé. Surtout, ce

que je ne voudrais à aucun prix, serait de scandaliser ceux dont je

partage les croyances, et de donner le change sur mes convictions

205 en laissant croire que je me range avec les adversaires de

l'autorité des Livres Saints. Cette autorité, je la respecte, et je

tiens au contraire à la défendre; mais je n'admets pas qu'elle

puisse souffrir des doutes élevés, avec la réserve nécessaire en

pareil cas, sur l'interprétation d'un fait historique.

[Illustration 230: Bracelets de bronze[1].]

[Note 1: Des habitations lacustres de la Suisse.]

La question de l'universalité du déluge n'est pas encore

suffisamment mûre, et d'ailleurs elle est trop grave pour pouvoir

être traitée incidemment et à la légère. Je me bornerai donc à

faire remarquer qu'il est extrêmement difficile de concilier avec

la notion de l'universalité absolue les expressions de la

généalogie de la famille de Qaïn contenue dans le chapitre IV de la

Genèse. C'est un morceau tout à fait à part et dont la rédaction

même porte l'empreinte d'une extrême antiquité. On ne saurait y

méconnaître un des plus vieux documents mis en oeuvre et insérés

dans sa composition par le rédacteur du premier livre du

Pentateuque, un document anté-mosaïque. Il n'a aucun lien avec

l'histoire du déluge et il semble ne tenir aucun compte de cette

tradition. L'idée d'une destruction générale de l'humanité, à

l'exception de la famille de Noa'h, est étrangère à sa rédaction,

puisque, lorsqu'il est dit de Yabal, fils de Lemech et frère de

Thoubal-qaïn, qu'il fut «le père des pasteurs et de ceux qui vivent

sous les tentes,» la construction de la phrase est telle qu'elle

implique le présent, «ceux qui vivent» au moment où l'auteur écrit.

Et il n'est pas jusqu'à la dualité de Thoubal-qaïn le forgeron et

de Yabal le pasteur, qui ne paraissent se rapporter à la division

qui se produisit de très bonne heure entre les tribus touraniennes,

les unes adoptant avant toutes les autres races la vie sédentaire

et industrielle, les autres restant fidèles aux habitudes de la vie

206 nomade, que leurs descendants ont gardées jusqu'à nos jours dans

l'Asie septentrionale.

* * * * *

Après cette recherche du foyer d'invention de la métallurgie et de

la race qui la cultiva la première, il serait intéressant d'étudier

comment les autres familles de l'humanité, particulièrement celles

de Schem et de Yapheth, y furent initiées. Mais là encore il s'agit

d'un sujet dont le développement et l'étude complète demanderait

des volumes, sur lequel les documents et les recherches déjà faites

sont trop insuffisants pour permettre autre chose qu'un demi-jour

incertain et souvent trompeur. Je veux parler de l'histoire,

enveloppée de fables, de ces corporations à la fois industrielles

et sacrées, qui apparaissent dans les plus lointains souvenirs des

populations aryennes et sémitiques comme les instituteurs, de

nature à demi divine, qui leur ont communiqué les arts de la

civilisation. Ne pouvant qu'indiquer ici cet ordre d'études à

poursuivre, sans avoir la prétention de l'approfondir en quelques

pages--qui n'ont pas même le caractère d'une dissertation purement

scientifique--je laisserai une dernière fois la parole au baron

d'Eckstein, qui a esquissé sous une forme rapide et ingénieuse les

principaux traits de la physionomie et du rôle des antiques

corporations civilisatrices, envisagées au point de vue spécial des

traditions de la race aryenne.

«D'une part sont les races au culte magique qui ont adoré les dieux

de la métallurgie; d'autre part se trouvent certaines corporations

au cachet mythique qui ont dirigé leurs travaux, qui ont fonctionné

comme leurs pontifes, confréries sacerdotales traditionnellement

illustres. Les Vêdas, le Zend-Avesta, la mythologie des Thraces,

celle des Pélasges, celle des Celtes, celle des Germains, regorgent

du souvenir de ces affiliations de dieux ouvriers, au caractère

douteux, pareil au génie des [Grec: saimones] de l'antiquité

classique. Inventeurs, instructeurs, magiciens, bienfaiteurs et

malfaiteurs tout ensemble, quand l'image de ces corporations

s'efface, elles demeurent gravées comme puissances néfastes dans la

mémoire des hommes.

Telles sont les confréries de dieux subalternes, de Telchines,

d'Idéens, de Dactyles, etc., qui ressortent évidemment de peuples

d'une culture avancée, quelquefois étrangers à la race des mineurs

qu'elles disciplinent; elles ont dû puissamment influer sur les

commencements de la civilisation des races aryennes. Étrangères aux

Aryens et intermédiaires entre eux et les peuples de mineurs, elles

207 ont initié les premiers à la vie agricole; elles leur ont fait

franchir le passage de la vie nomade ou pastorale; elles ont ainsi

influé sur les croyances originelles des tribus aryennes. Il en est

résulté que des conceptions tout à fait en dehors de l'esprit des

races aryennes, que des conceptions qui ne furent pas le produit

spontané de leur génie se trouvent néanmoins amalgamées avec le

fond de leurs croyances. Par là le Tvaschtar des Aryens, le dieu

«ouvrier» des mondes, se vit identifié à un dieu phallique, à un

dieu «générateur» du monde, à un Savitar, qui lui était en principe

radicalement étranger. Quoique dirigeant les travaux de l'industrie

humaine, les confréries religieuses dont nous parlons n'adoraient

pas un dieu personnel et libre, ne saluaient pas le dieu des pères

de la race aryenne, ne reconnaissaient pas un ouvrier des mondes;

leur divinité suprême était tout à fait impersonnelle,

s'identifiant à la nature plastique et primordiale, nature en

laquelle elle s'engendrait, en y opérant ses métamorphoses comme

âme du monde.

[Illustration 232: Épingles à cheveux en bronze[1].]

[Note 1: Des palafittes des lacs de la Suisse.]

«Il y eut une fin à cette primitive influence des confréries

civilisatrices; il y eut une éclipse de ces races d'hommes plus

avancés en culture que les pasteurs de la race aryenne et de la

race sémitique: la haine succéda aux souvenirs de la

reconnaissance. Ce sont surtout les Aryas de la Bactriane, ce sont

tout autant les Aryas de souche brâhmanique, les envahisseurs de

l'Inde, qui se reconnaissent à leur aversion pour les corporations

néfastes, pour les soutiens des dieux serpents, pour les pontifes

des rois qui ont le dragon enflammé pour emblème, cet Azdehak de

l'Afghanistan et de la Médie anté-iranienne, ce type de la royauté

des dragons, des mythiques Aztahaks, comme disent les Arméniens,

208 des Astyages, comme disent les Grecs. Partout où se présentent les

dieux aryens, leurs héros, leurs pontifes, leurs guerriers, leurs

pasteurs, leurs laboureurs, ils portent un défi aux dieux serpents

et aux hommes serpents; ils combattent ces voleurs, ces marchands,

ces fils de l'Hermès Chthonios, du dieu des routes, ils les

poursuivent dans les trois mondes, ils les expulsent des cieux et

de l'atmosphère; pour les exterminer, ils descendent jusqu'aux

abîmes. La race noble des Aryens vient au secours de ses dieux, les

nourrissant à l'autel pendant qu'ils luttent pour son bonheur. Les

dieux aryens ouvrent à leur peuple la route des pays de la

conquête, dérivent le cours des fleuves, les font librement

traverser aux Aryas depuis leur issue des montagnes, fleuves qui

sont les _sapta saindhavah_, les sept rivières de l'Indus, arrosant

le territoire du même nom, le même que le _Hapta heanda_ de la

géographie du Zend-Avesta. Tous les hymnes des Vêdas sont remplis

par ce thème, qui se reproduit également dans les traditions du

Zend-Avesta.

«Veut-on approfondir le double aspect sous lequel se présentent ces

corporations de Telchines, de Dactyles, etc., chez les races

aryennes de l'Asie et chez celles de l'Occident sans exception? On

doit consulter le beau travail de M. Kuhn, qui traite ce sujet à

fond, et la savante monographie sur les Ribhous, de M. Nève, qui

présente l'autre face du même sujet.»

§ 6.--L'ARCHÉOLOGIE PRÉHISTORIQUE ET LA BIBLE.

Existe-t-il accord ou contradiction entre les données de la

tradition biblique, corroborée par les souvenirs universels de

l'humanité, et les faits positifs qui se sont inscrits dans les

couches supérieures de l'écorce du globe, ou qui résultent des

observations sur les vestiges de l'âge de la pierre polie?

Remarquons-le d'abord, car on n'y songe généralement pas assez, le

récit biblique et les découvertes de la science moderne sur l'homme

paléontologique n'ont et ne peuvent avoir que très peu de points de

contact. L'histoire des âges primitifs de l'homme y est considérée

par deux côtés tout à fait différents. La Bible a principalement en

vue les faits de l'ordre moral, d'où peut sortir un enseignement

religieux; la paléontologie humaine et l'archéologie préhistorique,

par suite de la nature même des seuls documents qu'elles puissent

interroger, embrassent exclusivement les faits de l'ordre matériel.

209 Les deux domaines de la foi et de la science, comme partout

ailleurs, se côtoient sans se confondre. Il faut donc répéter les

sages et judicieuses paroles de M. l'abbé Lambert dans son

intéressante thèse sur _le Déluge mosaïque_:

«La science ne doit pas demander à l'auteur inspiré raison de tout

ce qu'elle découvre ou de ce qu'elle croit découvrir dans l'univers

matériel qu'elle étudie. Tout ce qu'on peut raisonnablement

demander de lui, c'est que les faits avérés par la science ne

soient pas en contradiction avec son récit. Aussi il n'est pas

nécessaire de démontrer rigoureusement leur accord avec le texte

sacré; il suffit de prouver que l'opposition et l'incompatibilité

entre les faits et la parole divine n'existent pas, qu'il n'y a

rien dans le récit de contraire à la vérité scientifique et à la

raison, et que les découvertes de la science peuvent se placer sans

danger dans les vides de la tradition mosaïque.»

Eh bien, je le dis avec une profonde conviction, que chaque pas

nouveau dans ces études n'a fait que corroborer, si l'on prend les

faits établis scientifiquement par la paléontologie humaine en

eux-mêmes, dans leur simplicité, en dehors des conclusions

téméraires que certains savants en ont tirées d'après des systèmes

préconçus, mais qui n'en découlent pas nécessairement; si l'on

examine en même temps le récit de la Bible avec la largeur

d'exégèse historique que la plus sévère orthodoxie admet sans

hésiter et que repoussent seuls ceux qui veulent à tout prix

détruire l'autorité des Livres Saints; la contradiction n'existe

aucunement. Mais comme on a essayé de l'établir avec une

persistance marquée dans la plupart des livres consacrés à l'exposé

des découvertes de la nouvelle science de l'archéologie

préhistorique, il est du devoir de l'historien de s'y arrêter et de

consacrer un examen approfondi aux trois questions sur lesquelles

pourraient exister des difficultés de quelque gravité, à celles où

certaine école a prétendu trouver la Bible démentie par les

découvertes sur l'homme fossile. Ces trois questions: l'antiquité

de l'homme, la condition sauvage et misérable des premiers humains

dont on découvre les vestiges, enfin l'absence de traces

géologiques du déluge.

_L'ancienneté de l'homme_. Sans doute, les faits actuellement

acquis et certains prouvent une antiquité de l'homme sur la terre

beaucoup plus grande que celle que pendant longtemps on avait cru

pouvoir conclure d'une interprétation inexacte et trop étroite du

récit biblique. Mais si l'interprétation historique, toujours

210 susceptible de modification et sur laquelle l'Église ne prononce

pas doctrinalement, ne doit pas être maintenue telle qu'on

l'admettait généralement, le récit lui-même en voit-il son autorité

le moins du monde ébranlée? Se trouve-t-il contredit en quelque

point? Aucunement, car la Bible ne donne point de date formelle

pour la création de l'homme.

Un des plus grands érudits de notre siècle dans les études

orientales, qui était en même temps un grand chrétien. Silvestre de

Sacy, avait l'habitude de dire: «Il n'y a pas de chronologie

biblique.» Le savant et vénérable ecclésiastique qui était

dernièrement encore l'oracle de l'exégèse sacrée dans notre pays,

l'abbé Le Hir, disait aussi: «La chronologie biblique flotte

indécise: c'est aux sciences humaines qu'il appartient de retrouver

la date de la création de notre espèce.» Les calculs que l'on avait

essayé de faire d'après la Bible reposent en effet uniquement sur

la généalogie des Patriarches depuis Adam jusqu'à Abraham et sur

les indications relatives à la durée de la vie de chacun d'eux.

Mais d'abord le premier élément d'une chronologie réelle et

scientifique fait absolument défaut; on n'a aucun élément pour

déterminer la mesure du temps au moyen de laquelle est comptée la

vie des Patriarches, et rien au monde n'est plus vague que le mot

d'année, quand on n'en a pas l'explication précise.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 21 / 46 段