des populations altaïques d'aujourd'hui et des populations
touraniennes dont nous ne retrouvons plus la trace que dans les
191 traditions et les monuments de l'Asie antique, est, comme l'a si
bien indiqué le baron d'Eckstein, le développement de la
métallurgie et l'existence d'un cycle de conceptions mythologiques
qui se rattachent à cet art. Dans l'histoire et dans la tradition,
dans la leur comme dans celle des autres peuples, ils sont par
excellence les ouvriers des métaux, les adorateurs des dieux de la
mine et de la forge. C'est sous leurs traits que l'imagination, des
peuples qui les ont supplantés et refoulés se représentent ces
dieux antiques qui président aux richesses cachées, devenus pour
les nations nouvelles des génies malfaisants, gardiens jaloux de
leurs trésors, comme les gnomes, les kobolds, ces peuples d'êtres
souterrains à la petite taille que connaissent toutes les
mythologies populaires.
Les Turcs et les Mongols placent leur berceau et leur paradis dans
une vallée inconnue de l'Altaï, fermée de tous côtés par
d'infranchissables montagnes riches en fer; leurs ancêtres étaient
sortis de cette prison par un défilé pratiqué au moyen d'un feu
intense, qui avait mis en fusion les rochers ferrugineux. Le
souvenir de cette découverte du fer était célébré chez les Mongols
par une fête annuelle, et c'est de leur premier forgeron que se
faisait descendre Gengis-Khan. Depuis l'époque la plus ancienne où
les annales chinoises parlent des tribus turques, elles signalent
leur habileté pour le travail du fer.
Les Finnois, les Livoniens, les Esthoniens, et toutes les peuplades
ouraliennes qui se rattachent au même groupe, ont pour industries
primitives celles du forgeron et du tisserand. Les mythes
métallurgiques tiennent une place très considérable dans leurs
souvenirs religieux. Chez les Finnois, l'un des premiers mythes est
celui de la naissance du fer; ils n'en ont pas pour le cuivre. Leur
légende poétique ne mentionne à leurs origines que le fer et l'or.
Leur Vulcain, Ilmarinen, fabrique d'or sa propre femme. C'est à eux
que les Lithuaniens et les Slaves ont emprunté le nom du fer, et
sans doute, aussi sa connaissance. Mais cette concentration des
légendes métallurgiques sur le fer n'est certainement pas chez eux
un fait primitif; c'est le résultat des conditions propres à leur
séjour, au pays où ils ont fini par être repoussés, pays qui leur
offrait le fer en abondance et ne leur fournissait plus l'occasion
de maintenir les traditions antiques du travail du cuivre et du
bronze, que conservaient fidèlement leurs frères de la Livonie.
192
[Illustration 217: Épées de bronze[1].]
[Note 1: Ces trois spécimens sont de France et de Danemark.
La forme de ces épées et le style de leur ornementation que l'on
retrouvera sur les autres objets du même âges figurés ci-après,
restent invariablement les mêmes depuis l'Asie Mineure jusqu'au
fond de la Scandinavie ou de l'Irlande. On a donc là les produits
d'une métallurgie singulièrement une dans ses procédés, dans ses
formes et dans son style, malgré la vaste étendue du territoire
sur lequel elle s'est propagée. Elle représente une époque des
débuts de la civilisation des peuples de l'Europe, époque où
l'emploi du bronze était, sinon exclusif, du moins de beaucoup
prédominant. Les débuts de cette civilisation de l'âge du bronze,
importée de l'extérieur, des contrées orientales, par le commerce
ou peut-être par des tribus qui faisaient le métier de
métallurgistes ambulants, comme encore aujourd'hui les Tziganes
dans les pays danubiens, les débuts de cette civilisation ont dû
être à peu près synchroniques dans la majeure partie de l'Europe.
Mais sa durée a été très variable suivant les pays. En Grèce elle
finissait à l'époque de la composition des poèmes homériques. En
Italie aussi, elle a fait place de bonne heure à une civilisation
plus perfectionnée. Dans la Gaule, son abandon correspond à
l'établissement des Gaulois proprement dits. Dans la Scandinavie,
au contraire, l'âge du bronze et sa civilisation propre se sont
prolongés jusque dans les environs de l'ère chrétienne.
Tout semble indiquer actuellement à la science que le berceau et
le point de départ de cette métallurgie doivent être cherchés
dans le nord de l'Asie-Mineure, au voisinage du Caucase,
c'est-à-dire dans le pays des Tibaréniens et des Chalybes.]
En effet, c'est au groupe ougro-finnois qu'il faut rattacher cette
population des Tchoudes, qui a laissé dans toute la région entre la
chaîne de l'Oural et le bassin du Yénisséï les traces de son
existence et de sa multiplication considérable, dans une multitude
de tumulus, ainsi que de mines abandonnées depuis des siècles et de
fourneaux en ruines. Cette population avait déjà disparu quand
l'aurore de l'histoire, se lève pour les contrées où l'on découvre
ses vestiges, et elle avait été remplacée par les Hakas, les Turcs
et les Mongols, dont, les plus anciens monuments funéraires se
superposent aux siens, en s'en distinguant facilement. Ses travaux
de mines remontent à une haute antiquité, à en juger par l'état de
pétrification des bois qu'on y trouve. Le fer se rencontre dans les
tumulus et dans les anciennes galeries de mines des Tchoudes, mais
il y est rare; les métaux prédominants sont le cuivre pur et le
bronze à l'alliage caractéristique de 10 p. 100 d'étain. On y
découvre aussi de nombreux objets en or, car les Tchoudes
exploitaient également ce métal. C'est sans doute leur nom
qu'Hérodote a transformé en Thyssagètes; et le père de l'histoire
connaît les populations de mineurs et de métallurgistes de l'Oural,
ces Arimaspes à qui la renommée populaire faisait disputer l'or aux
griffons, et qui transmettaient leurs métaux précieux aux
Argippéens, tribu d'un caractère sacré qui paraît avoir été en
possession du privilège de fournir les chamans de tous leurs
voisins de même race. Les marchands grecs, venus des colonies
milésiennes du Pont-Euxin, fréquentaient le pays des Argippéens,
d'où ils tiraient l'or des Arimaspes; ils s'avançaient même encore
193 plus loin vers l'est, dans la Sibérie méridionale, entre le Tobol
et l'Irtysch, jusque chez les Issédons, peuple de marchands dont
les caravanes allaient chercher l'or extrait des gisements de
l'Altaï. Les exploitations minières et métallurgiques de la région
qui va de l'Oural à l'Altaï, et où se rencontrent les antiquités
tchoudes, étaient donc en pleine activité quand écrivait Hérodote,
et les richesses qu'en amenait une ligne de commerce de caravanes
aboutissant à la mer Noire faisaient alors la fortune de la cité
grecque d'Olbia, comme un peu plus tard celle de Panticapée. Mais
ces colonies helléniques avaient succédé elles-mêmes au rôle et à
la prospérité de la Colchide, plus ancien terme de la route du même
commerce pour atteindre la mer, de la Colchide où Hérodote place
une antique colonie égyptienne ou plutôt éthiopienne, terre
classique de la toison d'or, but de la navigation des Argonautes,
que les Phéniciens avaient précédé dans la fréquentation des mêmes
parages. Le cycle des légendes de la toison d'or et des richesses
de la Colchide fait remonter bien haut l'existence de ce commerce
et des exploitations minières qui l'alimentaient.
Au sud de l'Altaï, dans le Thian-chan, toutes les traditions
conservées par les Chinois et par les écrivains musulmans nous
montrent les peuplades turco-tartares, qui l'habitent de temps
immémorial, adonnées depuis la plus grande antiquité à la
fabrication du fer, et en ayant poussé très loin les procédés.
Elles touchent aux tribus tibétaines, dont font partie les
Miao-tseu de la Chine et les Sères des écrivains grecs et latins.
Les Miao-tseu, nous l'avons dit tout à l'heure, travaillaient le
fer antérieurement à l'arrivée de la migration chinoise,
c'est-à-dire au moins vingt-cinq siècles avant Jésus-Christ. Les
Sères étaient célèbres à Rome par leur fer, qui passait pour
supérieur à tout autre, et qui arrivait sur les bords de l'Océan
Indien à travers les immenses plateaux du Tibet.
194
Transportons-nous maintenant à l'extrémité méridionale de la
diffusion des populations que nous appelons touraniennes, chez les
Schoumers et les Akkads de la Chaldée primitive. Dans cette contrée
qu'habitent deux populations d'origines différentes, dont la plus
anciennement établie et civilisée est la touranienne, la
non-sémitique, nous reconnaissons le siége d'une antique et
florissante industrie des métaux, dont les produits, l'exemple et
l'influence ont rayonné sur l'Assyrie, la Syrie et l'Arabie. Les
tombeaux les plus vieux de la Chaldée, qui ne remontent pas moins
haut que les sépultures égyptiennes de l'Ancien Empire, nous
présentent des objets en or, en bronze et même en fer. A côté se
rencontrent encore, et concurremment employés, des instruments et
des armes en silex taillé et poli, têtes de flèches, haches et
marteaux. Le métal le plus répandu est le bronze; c'est en bronze
que sont tous les ustensiles et tous les instruments métalliques,
et il restera toujours prédominant dans le bassin de l'Euphrate et
du Tigre. Quant au fer, il est plus rare, et semble avoir encore le
caractère d'un métal précieux par la difficulté de sa production;
au lieu d'en faire des outils, on en forme des bracelets et
d'autres parures grossières. Malgré cela, comme on le voit, la
métallurgie est complète et ne se borne pas au bronze. Il n'en
était pas de même au temps bien plus reculé, jusqu'auquel ne nous
font pas remonter les monuments actuellement connus, où les
Schoumers et les Akkads inventèrent les hiéroglyphes rudimentaires
et primitifs d'où est sortie l'écriture cunéiforme. Parmi ces
hiéroglyphes, il y a deux signes simples spéciaux pour désigner,
d'une part les métaux nobles, comme l'or et l'argent, d'autre part
le cuivre; mais le bronze et le fer, comme l'étain, ont leurs noms
exprimés par des combinaisons complexes de caractères, de formation
postérieure et secondaire. Mais si l'écriture cunéiforme paraît
n'avoir reçu ses derniers développements et sa constitution
définitive que dans la Chaldée même, après l'établissement des
Schoumers et des Akkads dans les plaines où se réunissent
l'Euphrate et le Tigre, une importante et féconde remarque de M.
Oppert est de nature à faire penser qu'ils en avaient apporté les
premiers éléments d'un autre séjour, d'une étape antérieure de leur
migration. En effet, lorsqu'on étudie les signes constitutifs de
cette écriture en essayant de remonter aux images d'objets
matériels qu'ils représentaient d'abord, la nature des objets ainsi
devenus des éléments graphiques semble conduire, comme lieu
d'origine de l'écriture, à une autre région que la Chaldée, à une
195 région plus septentrionale, dont la faune et la flore étaient
notablement différentes, où, par exemple, ni le lion, ni aucun des
grands carnassiers de race féline n'étaient connus, et où le
palmier n'existait pas. Pour retrouver le berceau des premiers
essais du système d'écriture des Schoumers et Akkads de la Chaldée,
et de leur métallurgie, qui était déjà complète au temps de ces
premiers essais, il faut donc remonter en partie la route de leur
migration, la route que la Genèse fait suivre aux constructeurs de
la tour de Babel, venus «de l'Orient» dans le pays de Schine'ar, la
route qui aboutit à cette montagne du nord-est qui joue un si grand
rôle dans les traditions chaldéennes et dans les textes
cunéiformes, au double titre de point d'origine de la race humaine
et de lieu de l'assemblée des dieux, et dont nous avons déjà
longuement parlé dans le livre précédent[110].
[Illustration 220: Dagues en bronze[1].]
[Note 1: Provenant d'Irlande et du Danemark.]
[Note 110: Plus haut, p. 104 et suiv.]
196
Nous sommes ainsi conduits à rapporter aux Schoumers et aux Akkads,
c'est-à-dire à la primitive population touranienne, l'origine de la
métallurgie de la Chaldée, et à en lier l'implantation dans cette
partie du monde à celle de l'écriture cunéiforme. Il ne nous est
possible, d'ailleurs, d'indiquer ici ces faits que d'une manière
tout à fait sommaire, nous réservant d'y revenir avec tous les
développements qu'ils réclament, dans le livre de cette histoire
qui sera consacré aux annales de la Chaldée et de l'Assyrie. Nous
avons encore à jeter un rapide coup-d'oeil sur un dernier rameau
des vieilles populations touraniennes de l'Asie, celui de tous qui
a laissé la plus grande renommée métallurgique, celui de Meschech
et de Thoubal, auquel appartiennent les Tibaréniens et les
Chalybes. Mais ici nous laisserons de nouveau la parole au baron
d'Eckstein, qui a traité de la manière la plus heureuse cette
partie du sujet.
«Thoubal, nom de tribu, nom probable de corporation, est
l'équivalent des Telchines de la Grèce primitive. Nous rencontrons,
au dixième chapitre de la Genèse, ce nom, qui s'applique à une race
caucasienne, à celle des Tibaréniens, voisins des Chalybes,
aborigènes des montagnes qui bordent le Pont-Euxin, forgeant le
fer, travaillant l'airain, fameux du temps des Argonautes. Chez
Ézéchiel (Ye'hezqêl), Thoubal est au nombre des tribus vassales du
commerce de Tyr, cité à laquelle ils livraient l'airan de leurs
montagnes. Les pierres précieuses qui portent le nom de
_tibaréniennes_, chez Pline, témoignent encore de la gloire de
Thoubal. Exploitant la chaîne des monts intermédiaires entre
l'Arménie et le Caucase, ces Chalybes, ces Tibarènes, ces
Mossynoeques relèvent de l'antique souche de Meschech et de
Thoubal, mentionnée dans plus d'un texte de l'Ancien Testament,
chantée par les Grecs dès l'âge mythique du temps des Argonautes;
telles sont les tribus contre lesquelles Xénophon s'est heurté lors
de son expédition assyrienne.
«Ces mêmes peuplades sont les voisines immédiates d'Aia-Colchis, la
terre classique de la toison d'or. Près de là s'élève la province
arménienne de Syspiritis citée par Strabon, contrée riche en mines
d'or et en mines d'airain, province d'Isber ou d'Iber, comme elle
est appelée dans les annales de l'Arménie. Hérodote en parle deux
fois en deux passages importants; et chaque fois il y place les
Saspires, sur la grande route du commerce de la Médie à la
Colchide. Vers la Médie se dirige une autre route; grande artère du
commerce des Indes, elle aboutit à Suse, la cité éthiopienne ou
197 memnonienne, où arrivent les marchandises débarquées dans les ports
de la Perside. Des rives de la mer Érythrée jusqu'aux rives du
Pont-Euxin, il existe ainsi une communication commerciale, dont les
Saspires sont les intermédiaires.
«Salués par un souvenir au passage des Argonautes, les Saspires ou
les Sapires donnent leur nom au saphir des anciens, pierre dont
parle Théophraste, mais qui n'est pas notre saphir. C'est le
lapis-lazuli, le _vaidoûrya_ des Indiens, ainsi appelé parce qu'il
vient de «très loin» _vidoûra_, d'où le nom de Vidoûra donné au
Belour, à la montagne dont on le tire, là où sont les sources de
l'Oxus, là où est la région du paradis terrestre. Fameuses dans
toute l'antiquité, célèbres en Chine, dans l'Inde, dans la Perse,
dans le reste de l'Asie, les pierres de lapis-lazuli passent pour
les lumières mystérieuses par excellence, illuminant le monde
souterrain. Si les Saspires donnent leur nom à cette pierre dans
une contrée où elle ne se trouve pas, c'est qu'ils étaient les
grands agents de son commerce et qu'ils constituaient l'anneau
intermédiaire de la chaîne qui rattachait aux villes du Pont-Euxin
les indigènes des régions supérieures de l'Indus et de l'Oxus. Là
se trouve le 'Havilah des premiers chapitres de la Genèse, les pays
de Wakhan, de Badakchan, du Tokharestan, illustrés par les travaux
d'une prodigieusement antique métallurgie. Wood, lors de son voyage
aux sources de l'Oxus, nous a montré ces exploitations dans un état
de séculaire décadence, quoique les travaux des mines de
lapis-lazuli n'y chômassent pas encore. Là est le berceau de la
métallurgie et de son culte.»
En effet, dans le rapide voyage que nous venons de faire au travers
des populations des deux races apparentées, altaïque et
touranienne, les unes qui se maintiennent encore dans les contrées
septentrionales, les autres qui peuplaient dans des siècles
relativement récents, et déjà pleinement historiques, une grande
partie de l'Asie occidentale et en étaient les premiers occupants,
dans ce rapide voyage, si nous avons trouvé partout les différents
rameaux de ces deux races que l'on venait sans doute se confondre à
leurs origines, exerçant de temps immémorial le travail simultané
du fer et du bronze, liant leur propre naissance à celles de la
métallurgie et accordant aux dieux de cet art, dans leurs mythes et
dans leurs adorations, une place qu'aucune autre race n'accorde aux
mêmes personnifications, nous avons pu discerner une série de
rayons, qui, de toutes les extrémités du domaine où nous avons
trouvé ces peuples, convergent vers un centre commun. Et ce centre,
198 ce point d'intersection où convergent tous les rayons venus du
nord, du sud, de l'est et de l'ouest, n'est autre que la région
montueuse du Wakhan, du Badakchan, du Tokharestan, de la
Petite-Boukharie, et du Tibet occidental, qui entoure le plateau de
Pamir, c'est-à-dire le point où la science, par la comparaison des
traditions de l'Inde et de la Perse avec celle des Livres Saints,
détermine avec une précision rigoureuse le berceau où les grandes
races de l'humanité, Toûra, comme l'appelle la tradition iranienne,
aussi bien que Kousch, Schem et Yapheth, ont pris naissance et
commencé à grandir côte à côte, d'où elles ont successivement
envoyé leurs essaims à tous les points de l'horizon.
D'autres raisons, d'une valeur non moins décisive, nous obligent
encore à y chercher le foyer premier de l'invention du travail des
métaux chez les plus vieux ancêtres des nations altaïques et
touraniennes.
[Illustration 223: Pointes de lances en bronze[1].]
[Note 1: De Danemark et d'Irlande.]
Ici les faits relatifs au bronze prennent de nouveau une importance
capitale, comme lorsqu'il s'est agi de déterminer l'étendue sur
laquelle s'est propagée l'influence de ce foyer. En effet, si
l'unité de la composition de l'alliage du bronze est le trait
palpable et caractéristique qui permet de rattacher avec certitude
à une invention commune, à celle que la tradition biblique attribue
à Thoubal-qaïn, toute la métallurgie du vaste empire dont nous
avons esquissé les limites, ce sont aussi les éléments dont
l'alliage constitue ce métal qui peuvent servir à déterminer le
lieu de son invention. Le fer se trouve presque partout en
abondance à la surface du globe, et par conséquent on aurait pu
presque partout commencer à le travailler et découvrir les moyens
de le fondre et de le forger. Le cuivre est un peu plus rare, mais
encore répandu dans un grand nombre de régions; le travail du
cuivre pur, qui, dans quelques pays, a précédé l'introduction du
bronze, et a été abandonné devant la supériorité du métal
artificiel, a pu naître spontanément dans ces pays, comme le
travail du fer dans l'Afrique centrale, avant la communication des
procédés dont nous recherchons le berceau; mais ce n'est qu'après
celle-ci qu'a commencé le règne de la vraie et parfaite
199 métallurgie. Au contraire, l'étain ne se rencontre dans les couches
du sol que sur un petit nombre de points nettement déterminés, et
dont l'énumération est facile. Or, il tombe sous le sens que le
bronze a été découvert et fabriqué, pour la première fois, dans une
contrée où les gisements d'étain et de cuivre existaient à
proximité les uns des autres, dans une contrée où le sol
fournissait les deux minerais, et où, par conséquent, après avoir
observé les défauts du cuivre pur, on pouvait avoir naturellement
l'idée d'essayer le résultat que fournirait l'alliage des métaux
obtenus par la fusion de ces minerais. Ce n'est que plus tard,
quand les qualités du bronze étaient déjà bien connues et les
meilleures proportions de son alliage fixées, qu'on s'est mis à en
fabriquer là où l'on ne trouvait que le cuivre et où il fallait
faire venir l'étain de grandes distances.
[Illustration 224: Pointe de lance en silex[1].]
[Note 1: Du Danemark. Il nous a paru intéressant de rapprocher
cet objet, d'un travail très particulièrement fin de taille à
petits éclats, du type métallique qui lui a immédiatement
succédé.]
Ceci posé, quels sont les pays où se trouve l'étain? Nous devons
d'abord écarter les riches gisements de la Chine et de
l'Indo-Chine, qui se trouvent en dehors de la sphère d'action de la
métallurgie de Thoubal-qaïn, en dehors du monde antique. Il en est
de même de l'étain de Banca, qui n'était même pas connu dans l'Inde
au Ier siècle de notre ère, puisque alors, d'après le témoignage
formel du Périple grec de la mer Érythrée, l'Inde, comme l'Arabie
méridionale, tirait tout son étain de la Grande-Bretagne par
l'intermédiaire d'Alexandrie. Qui d'ailleurs pourrait songer à
chercher à Banca et à Malacca le berceau de la métallurgie de
l'Asie occidentale et centrale et de l'Europe? Les mines des monts
Mêwar, dans l'Inde centrale, sont aussi dans une situation trop
excentrique et trop orientale; d'ailleurs le témoignage du Périple
les exclut également, puisqu'il montre qu'elles n'étaient pas
exploitées dans l'antiquité. Quant à celles du pays de Midian, au
nord-est de la mer Rouge, récemment retrouvées par le capitaine
Burton, leur production n'a jamais eu qu'une importance secondaire.
En réalité, l'antiquité ne connaissait que trois grands gîtes de
l'étain, florissants à des époques différentes: la Grande-Bretagne,
l'Ibérie du Caucase et le Paropanisus. Écartons encore la première
de ces contrées, qui ne peut pas prétendre à un caractère
véritablement primitif pour l'exploitation de ses mines, et qui ne
200 les a ouvertes que lorsque les navigateurs phéniciens ont fréquenté
ses côtes. Restent les gisements de l'Ibérie caucasienne et du
Paropanisus.
Les uns et les autres ont été activement fouillés dès un temps bien
plus reculé que celui des voyages des Phéniciens aux Iles
Cassitérides. Dans la Géorgie actuelle, on découvre des traces
d'exploitations d'un caractère extrêmement primitif dans les filons
de minerai d'étain, et le silence absolu que gardent au sujet de
l'extraction de ce métal, chez les Ibères, les écrivains grecs et
latins de l'époque impériale et l'historien arménien Moïse de
Khorène, semble indiquer que les travaux, dont les vestiges
attestent un assez grand développement d'activité minière, étaient
abandonnés déjà vers le temps de l'ère chrétienne. C'est de là,
sans doute, que les gens de Thoubal, à l'époque de Ye'hezqêl, et
les Chalybes de la tradition grecque, tiraient l'étain nécessaire à
la fabrication de leurs bronzes fameux. C'est de là aussi que
devait provenir celui que consommaient les travaux de civilisation
de l'Iran, de la Susiane et du bassin de l'Euphrate et du Tigre,
puisque nous avons constaté tout à l'heure l'importance du
commerce, en grande partie métallique, que les Saspires d'Hérodote,
chez qui se trouvaient ces mines, entretenaient d'un côté avec la
mer Noire, de l'autre avec Suse et Babylone, par deux voies qui,
une fois ouvertes et fréquentées, n'ont jamais été oubliées au
travers de toutes les révolutions de l'Asie. Quant à l'étain du
Paropanisus, on en a trouvé les gisements, accompagnés aussi de
restes d'antiques travaux abandonnés depuis des siècles, dans le
pays de Bamian, au coeur même de la chaîne de l'Hindou-Kousch,
auprès des sources de l'Helmend ou Etymander, un des quatre fleuves
paradisiaques des Iraniens. Ce ne peut être que de là que provenait
l'étain que les habitants de la Bactriane employaient déjà dans les
âges antiques auxquels remontent certaines parties des livres de
Zoroastre; car il est fait mention de ce métal, et même de l'art de
l'étameur, dans un de ces chapitres les plus primitifs du
Vendidâd-Sadé. Nous hésiterions entre les mines de l'Ibérie et du
Paropanisus pour attribuer aux unes ou aux autres l'honneur d'avoir
été les premières exploitées, et d'avoir vu naître dans leur
voisinage l'art de travailler les métaux, comme la science a
longtemps hésité entre le Caucase et le Belourtagh; pour
reconnaître dans l'un ou dans l'autre la montagne qui abrita de son
ombre les familles des premiers ancêtres des grandes races
humaines, si notre choix n'était pas fixé par les raisons mêmes qui
201 ont déterminé les maîtres de l'érudition moderne à saluer, dans le
Belourtagh et le plateau de Pamir, le berceau véritable d'où nous
descendons tous.