Avec la magie, et en liaison étroite avec elle, le trait dominant

des populations altaïques d'aujourd'hui et des populations

touraniennes dont nous ne retrouvons plus la trace que dans les

191 traditions et les monuments de l'Asie antique, est, comme l'a si

bien indiqué le baron d'Eckstein, le développement de la

métallurgie et l'existence d'un cycle de conceptions mythologiques

qui se rattachent à cet art. Dans l'histoire et dans la tradition,

dans la leur comme dans celle des autres peuples, ils sont par

excellence les ouvriers des métaux, les adorateurs des dieux de la

mine et de la forge. C'est sous leurs traits que l'imagination, des

peuples qui les ont supplantés et refoulés se représentent ces

dieux antiques qui président aux richesses cachées, devenus pour

les nations nouvelles des génies malfaisants, gardiens jaloux de

leurs trésors, comme les gnomes, les kobolds, ces peuples d'êtres

souterrains à la petite taille que connaissent toutes les

mythologies populaires.

Les Turcs et les Mongols placent leur berceau et leur paradis dans

une vallée inconnue de l'Altaï, fermée de tous côtés par

d'infranchissables montagnes riches en fer; leurs ancêtres étaient

sortis de cette prison par un défilé pratiqué au moyen d'un feu

intense, qui avait mis en fusion les rochers ferrugineux. Le

souvenir de cette découverte du fer était célébré chez les Mongols

par une fête annuelle, et c'est de leur premier forgeron que se

faisait descendre Gengis-Khan. Depuis l'époque la plus ancienne où

les annales chinoises parlent des tribus turques, elles signalent

leur habileté pour le travail du fer.

Les Finnois, les Livoniens, les Esthoniens, et toutes les peuplades

ouraliennes qui se rattachent au même groupe, ont pour industries

primitives celles du forgeron et du tisserand. Les mythes

métallurgiques tiennent une place très considérable dans leurs

souvenirs religieux. Chez les Finnois, l'un des premiers mythes est

celui de la naissance du fer; ils n'en ont pas pour le cuivre. Leur

légende poétique ne mentionne à leurs origines que le fer et l'or.

Leur Vulcain, Ilmarinen, fabrique d'or sa propre femme. C'est à eux

que les Lithuaniens et les Slaves ont emprunté le nom du fer, et

sans doute, aussi sa connaissance. Mais cette concentration des

légendes métallurgiques sur le fer n'est certainement pas chez eux

un fait primitif; c'est le résultat des conditions propres à leur

séjour, au pays où ils ont fini par être repoussés, pays qui leur

offrait le fer en abondance et ne leur fournissait plus l'occasion

de maintenir les traditions antiques du travail du cuivre et du

bronze, que conservaient fidèlement leurs frères de la Livonie.

192

[Illustration 217: Épées de bronze[1].]

[Note 1: Ces trois spécimens sont de France et de Danemark.

La forme de ces épées et le style de leur ornementation que l'on

retrouvera sur les autres objets du même âges figurés ci-après,

restent invariablement les mêmes depuis l'Asie Mineure jusqu'au

fond de la Scandinavie ou de l'Irlande. On a donc là les produits

d'une métallurgie singulièrement une dans ses procédés, dans ses

formes et dans son style, malgré la vaste étendue du territoire

sur lequel elle s'est propagée. Elle représente une époque des

débuts de la civilisation des peuples de l'Europe, époque où

l'emploi du bronze était, sinon exclusif, du moins de beaucoup

prédominant. Les débuts de cette civilisation de l'âge du bronze,

importée de l'extérieur, des contrées orientales, par le commerce

ou peut-être par des tribus qui faisaient le métier de

métallurgistes ambulants, comme encore aujourd'hui les Tziganes

dans les pays danubiens, les débuts de cette civilisation ont dû

être à peu près synchroniques dans la majeure partie de l'Europe.

Mais sa durée a été très variable suivant les pays. En Grèce elle

finissait à l'époque de la composition des poèmes homériques. En

Italie aussi, elle a fait place de bonne heure à une civilisation

plus perfectionnée. Dans la Gaule, son abandon correspond à

l'établissement des Gaulois proprement dits. Dans la Scandinavie,

au contraire, l'âge du bronze et sa civilisation propre se sont

prolongés jusque dans les environs de l'ère chrétienne.

Tout semble indiquer actuellement à la science que le berceau et

le point de départ de cette métallurgie doivent être cherchés

dans le nord de l'Asie-Mineure, au voisinage du Caucase,

c'est-à-dire dans le pays des Tibaréniens et des Chalybes.]

En effet, c'est au groupe ougro-finnois qu'il faut rattacher cette

population des Tchoudes, qui a laissé dans toute la région entre la

chaîne de l'Oural et le bassin du Yénisséï les traces de son

existence et de sa multiplication considérable, dans une multitude

de tumulus, ainsi que de mines abandonnées depuis des siècles et de

fourneaux en ruines. Cette population avait déjà disparu quand

l'aurore de l'histoire, se lève pour les contrées où l'on découvre

ses vestiges, et elle avait été remplacée par les Hakas, les Turcs

et les Mongols, dont, les plus anciens monuments funéraires se

superposent aux siens, en s'en distinguant facilement. Ses travaux

de mines remontent à une haute antiquité, à en juger par l'état de

pétrification des bois qu'on y trouve. Le fer se rencontre dans les

tumulus et dans les anciennes galeries de mines des Tchoudes, mais

il y est rare; les métaux prédominants sont le cuivre pur et le

bronze à l'alliage caractéristique de 10 p. 100 d'étain. On y

découvre aussi de nombreux objets en or, car les Tchoudes

exploitaient également ce métal. C'est sans doute leur nom

qu'Hérodote a transformé en Thyssagètes; et le père de l'histoire

connaît les populations de mineurs et de métallurgistes de l'Oural,

ces Arimaspes à qui la renommée populaire faisait disputer l'or aux

griffons, et qui transmettaient leurs métaux précieux aux

Argippéens, tribu d'un caractère sacré qui paraît avoir été en

possession du privilège de fournir les chamans de tous leurs

voisins de même race. Les marchands grecs, venus des colonies

milésiennes du Pont-Euxin, fréquentaient le pays des Argippéens,

d'où ils tiraient l'or des Arimaspes; ils s'avançaient même encore

193 plus loin vers l'est, dans la Sibérie méridionale, entre le Tobol

et l'Irtysch, jusque chez les Issédons, peuple de marchands dont

les caravanes allaient chercher l'or extrait des gisements de

l'Altaï. Les exploitations minières et métallurgiques de la région

qui va de l'Oural à l'Altaï, et où se rencontrent les antiquités

tchoudes, étaient donc en pleine activité quand écrivait Hérodote,

et les richesses qu'en amenait une ligne de commerce de caravanes

aboutissant à la mer Noire faisaient alors la fortune de la cité

grecque d'Olbia, comme un peu plus tard celle de Panticapée. Mais

ces colonies helléniques avaient succédé elles-mêmes au rôle et à

la prospérité de la Colchide, plus ancien terme de la route du même

commerce pour atteindre la mer, de la Colchide où Hérodote place

une antique colonie égyptienne ou plutôt éthiopienne, terre

classique de la toison d'or, but de la navigation des Argonautes,

que les Phéniciens avaient précédé dans la fréquentation des mêmes

parages. Le cycle des légendes de la toison d'or et des richesses

de la Colchide fait remonter bien haut l'existence de ce commerce

et des exploitations minières qui l'alimentaient.

Au sud de l'Altaï, dans le Thian-chan, toutes les traditions

conservées par les Chinois et par les écrivains musulmans nous

montrent les peuplades turco-tartares, qui l'habitent de temps

immémorial, adonnées depuis la plus grande antiquité à la

fabrication du fer, et en ayant poussé très loin les procédés.

Elles touchent aux tribus tibétaines, dont font partie les

Miao-tseu de la Chine et les Sères des écrivains grecs et latins.

Les Miao-tseu, nous l'avons dit tout à l'heure, travaillaient le

fer antérieurement à l'arrivée de la migration chinoise,

c'est-à-dire au moins vingt-cinq siècles avant Jésus-Christ. Les

Sères étaient célèbres à Rome par leur fer, qui passait pour

supérieur à tout autre, et qui arrivait sur les bords de l'Océan

Indien à travers les immenses plateaux du Tibet.

194

Transportons-nous maintenant à l'extrémité méridionale de la

diffusion des populations que nous appelons touraniennes, chez les

Schoumers et les Akkads de la Chaldée primitive. Dans cette contrée

qu'habitent deux populations d'origines différentes, dont la plus

anciennement établie et civilisée est la touranienne, la

non-sémitique, nous reconnaissons le siége d'une antique et

florissante industrie des métaux, dont les produits, l'exemple et

l'influence ont rayonné sur l'Assyrie, la Syrie et l'Arabie. Les

tombeaux les plus vieux de la Chaldée, qui ne remontent pas moins

haut que les sépultures égyptiennes de l'Ancien Empire, nous

présentent des objets en or, en bronze et même en fer. A côté se

rencontrent encore, et concurremment employés, des instruments et

des armes en silex taillé et poli, têtes de flèches, haches et

marteaux. Le métal le plus répandu est le bronze; c'est en bronze

que sont tous les ustensiles et tous les instruments métalliques,

et il restera toujours prédominant dans le bassin de l'Euphrate et

du Tigre. Quant au fer, il est plus rare, et semble avoir encore le

caractère d'un métal précieux par la difficulté de sa production;

au lieu d'en faire des outils, on en forme des bracelets et

d'autres parures grossières. Malgré cela, comme on le voit, la

métallurgie est complète et ne se borne pas au bronze. Il n'en

était pas de même au temps bien plus reculé, jusqu'auquel ne nous

font pas remonter les monuments actuellement connus, où les

Schoumers et les Akkads inventèrent les hiéroglyphes rudimentaires

et primitifs d'où est sortie l'écriture cunéiforme. Parmi ces

hiéroglyphes, il y a deux signes simples spéciaux pour désigner,

d'une part les métaux nobles, comme l'or et l'argent, d'autre part

le cuivre; mais le bronze et le fer, comme l'étain, ont leurs noms

exprimés par des combinaisons complexes de caractères, de formation

postérieure et secondaire. Mais si l'écriture cunéiforme paraît

n'avoir reçu ses derniers développements et sa constitution

définitive que dans la Chaldée même, après l'établissement des

Schoumers et des Akkads dans les plaines où se réunissent

l'Euphrate et le Tigre, une importante et féconde remarque de M.

Oppert est de nature à faire penser qu'ils en avaient apporté les

premiers éléments d'un autre séjour, d'une étape antérieure de leur

migration. En effet, lorsqu'on étudie les signes constitutifs de

cette écriture en essayant de remonter aux images d'objets

matériels qu'ils représentaient d'abord, la nature des objets ainsi

devenus des éléments graphiques semble conduire, comme lieu

d'origine de l'écriture, à une autre région que la Chaldée, à une

195 région plus septentrionale, dont la faune et la flore étaient

notablement différentes, où, par exemple, ni le lion, ni aucun des

grands carnassiers de race féline n'étaient connus, et où le

palmier n'existait pas. Pour retrouver le berceau des premiers

essais du système d'écriture des Schoumers et Akkads de la Chaldée,

et de leur métallurgie, qui était déjà complète au temps de ces

premiers essais, il faut donc remonter en partie la route de leur

migration, la route que la Genèse fait suivre aux constructeurs de

la tour de Babel, venus «de l'Orient» dans le pays de Schine'ar, la

route qui aboutit à cette montagne du nord-est qui joue un si grand

rôle dans les traditions chaldéennes et dans les textes

cunéiformes, au double titre de point d'origine de la race humaine

et de lieu de l'assemblée des dieux, et dont nous avons déjà

longuement parlé dans le livre précédent[110].

[Illustration 220: Dagues en bronze[1].]

[Note 1: Provenant d'Irlande et du Danemark.]

[Note 110: Plus haut, p. 104 et suiv.]

196

Nous sommes ainsi conduits à rapporter aux Schoumers et aux Akkads,

c'est-à-dire à la primitive population touranienne, l'origine de la

métallurgie de la Chaldée, et à en lier l'implantation dans cette

partie du monde à celle de l'écriture cunéiforme. Il ne nous est

possible, d'ailleurs, d'indiquer ici ces faits que d'une manière

tout à fait sommaire, nous réservant d'y revenir avec tous les

développements qu'ils réclament, dans le livre de cette histoire

qui sera consacré aux annales de la Chaldée et de l'Assyrie. Nous

avons encore à jeter un rapide coup-d'oeil sur un dernier rameau

des vieilles populations touraniennes de l'Asie, celui de tous qui

a laissé la plus grande renommée métallurgique, celui de Meschech

et de Thoubal, auquel appartiennent les Tibaréniens et les

Chalybes. Mais ici nous laisserons de nouveau la parole au baron

d'Eckstein, qui a traité de la manière la plus heureuse cette

partie du sujet.

«Thoubal, nom de tribu, nom probable de corporation, est

l'équivalent des Telchines de la Grèce primitive. Nous rencontrons,

au dixième chapitre de la Genèse, ce nom, qui s'applique à une race

caucasienne, à celle des Tibaréniens, voisins des Chalybes,

aborigènes des montagnes qui bordent le Pont-Euxin, forgeant le

fer, travaillant l'airain, fameux du temps des Argonautes. Chez

Ézéchiel (Ye'hezqêl), Thoubal est au nombre des tribus vassales du

commerce de Tyr, cité à laquelle ils livraient l'airan de leurs

montagnes. Les pierres précieuses qui portent le nom de

_tibaréniennes_, chez Pline, témoignent encore de la gloire de

Thoubal. Exploitant la chaîne des monts intermédiaires entre

l'Arménie et le Caucase, ces Chalybes, ces Tibarènes, ces

Mossynoeques relèvent de l'antique souche de Meschech et de

Thoubal, mentionnée dans plus d'un texte de l'Ancien Testament,

chantée par les Grecs dès l'âge mythique du temps des Argonautes;

telles sont les tribus contre lesquelles Xénophon s'est heurté lors

de son expédition assyrienne.

«Ces mêmes peuplades sont les voisines immédiates d'Aia-Colchis, la

terre classique de la toison d'or. Près de là s'élève la province

arménienne de Syspiritis citée par Strabon, contrée riche en mines

d'or et en mines d'airain, province d'Isber ou d'Iber, comme elle

est appelée dans les annales de l'Arménie. Hérodote en parle deux

fois en deux passages importants; et chaque fois il y place les

Saspires, sur la grande route du commerce de la Médie à la

Colchide. Vers la Médie se dirige une autre route; grande artère du

commerce des Indes, elle aboutit à Suse, la cité éthiopienne ou

197 memnonienne, où arrivent les marchandises débarquées dans les ports

de la Perside. Des rives de la mer Érythrée jusqu'aux rives du

Pont-Euxin, il existe ainsi une communication commerciale, dont les

Saspires sont les intermédiaires.

«Salués par un souvenir au passage des Argonautes, les Saspires ou

les Sapires donnent leur nom au saphir des anciens, pierre dont

parle Théophraste, mais qui n'est pas notre saphir. C'est le

lapis-lazuli, le _vaidoûrya_ des Indiens, ainsi appelé parce qu'il

vient de «très loin» _vidoûra_, d'où le nom de Vidoûra donné au

Belour, à la montagne dont on le tire, là où sont les sources de

l'Oxus, là où est la région du paradis terrestre. Fameuses dans

toute l'antiquité, célèbres en Chine, dans l'Inde, dans la Perse,

dans le reste de l'Asie, les pierres de lapis-lazuli passent pour

les lumières mystérieuses par excellence, illuminant le monde

souterrain. Si les Saspires donnent leur nom à cette pierre dans

une contrée où elle ne se trouve pas, c'est qu'ils étaient les

grands agents de son commerce et qu'ils constituaient l'anneau

intermédiaire de la chaîne qui rattachait aux villes du Pont-Euxin

les indigènes des régions supérieures de l'Indus et de l'Oxus. Là

se trouve le 'Havilah des premiers chapitres de la Genèse, les pays

de Wakhan, de Badakchan, du Tokharestan, illustrés par les travaux

d'une prodigieusement antique métallurgie. Wood, lors de son voyage

aux sources de l'Oxus, nous a montré ces exploitations dans un état

de séculaire décadence, quoique les travaux des mines de

lapis-lazuli n'y chômassent pas encore. Là est le berceau de la

métallurgie et de son culte.»

En effet, dans le rapide voyage que nous venons de faire au travers

des populations des deux races apparentées, altaïque et

touranienne, les unes qui se maintiennent encore dans les contrées

septentrionales, les autres qui peuplaient dans des siècles

relativement récents, et déjà pleinement historiques, une grande

partie de l'Asie occidentale et en étaient les premiers occupants,

dans ce rapide voyage, si nous avons trouvé partout les différents

rameaux de ces deux races que l'on venait sans doute se confondre à

leurs origines, exerçant de temps immémorial le travail simultané

du fer et du bronze, liant leur propre naissance à celles de la

métallurgie et accordant aux dieux de cet art, dans leurs mythes et

dans leurs adorations, une place qu'aucune autre race n'accorde aux

mêmes personnifications, nous avons pu discerner une série de

rayons, qui, de toutes les extrémités du domaine où nous avons

trouvé ces peuples, convergent vers un centre commun. Et ce centre,

198 ce point d'intersection où convergent tous les rayons venus du

nord, du sud, de l'est et de l'ouest, n'est autre que la région

montueuse du Wakhan, du Badakchan, du Tokharestan, de la

Petite-Boukharie, et du Tibet occidental, qui entoure le plateau de

Pamir, c'est-à-dire le point où la science, par la comparaison des

traditions de l'Inde et de la Perse avec celle des Livres Saints,

détermine avec une précision rigoureuse le berceau où les grandes

races de l'humanité, Toûra, comme l'appelle la tradition iranienne,

aussi bien que Kousch, Schem et Yapheth, ont pris naissance et

commencé à grandir côte à côte, d'où elles ont successivement

envoyé leurs essaims à tous les points de l'horizon.

D'autres raisons, d'une valeur non moins décisive, nous obligent

encore à y chercher le foyer premier de l'invention du travail des

métaux chez les plus vieux ancêtres des nations altaïques et

touraniennes.

[Illustration 223: Pointes de lances en bronze[1].]

[Note 1: De Danemark et d'Irlande.]

Ici les faits relatifs au bronze prennent de nouveau une importance

capitale, comme lorsqu'il s'est agi de déterminer l'étendue sur

laquelle s'est propagée l'influence de ce foyer. En effet, si

l'unité de la composition de l'alliage du bronze est le trait

palpable et caractéristique qui permet de rattacher avec certitude

à une invention commune, à celle que la tradition biblique attribue

à Thoubal-qaïn, toute la métallurgie du vaste empire dont nous

avons esquissé les limites, ce sont aussi les éléments dont

l'alliage constitue ce métal qui peuvent servir à déterminer le

lieu de son invention. Le fer se trouve presque partout en

abondance à la surface du globe, et par conséquent on aurait pu

presque partout commencer à le travailler et découvrir les moyens

de le fondre et de le forger. Le cuivre est un peu plus rare, mais

encore répandu dans un grand nombre de régions; le travail du

cuivre pur, qui, dans quelques pays, a précédé l'introduction du

bronze, et a été abandonné devant la supériorité du métal

artificiel, a pu naître spontanément dans ces pays, comme le

travail du fer dans l'Afrique centrale, avant la communication des

procédés dont nous recherchons le berceau; mais ce n'est qu'après

celle-ci qu'a commencé le règne de la vraie et parfaite

199 métallurgie. Au contraire, l'étain ne se rencontre dans les couches

du sol que sur un petit nombre de points nettement déterminés, et

dont l'énumération est facile. Or, il tombe sous le sens que le

bronze a été découvert et fabriqué, pour la première fois, dans une

contrée où les gisements d'étain et de cuivre existaient à

proximité les uns des autres, dans une contrée où le sol

fournissait les deux minerais, et où, par conséquent, après avoir

observé les défauts du cuivre pur, on pouvait avoir naturellement

l'idée d'essayer le résultat que fournirait l'alliage des métaux

obtenus par la fusion de ces minerais. Ce n'est que plus tard,

quand les qualités du bronze étaient déjà bien connues et les

meilleures proportions de son alliage fixées, qu'on s'est mis à en

fabriquer là où l'on ne trouvait que le cuivre et où il fallait

faire venir l'étain de grandes distances.

[Illustration 224: Pointe de lance en silex[1].]

[Note 1: Du Danemark. Il nous a paru intéressant de rapprocher

cet objet, d'un travail très particulièrement fin de taille à

petits éclats, du type métallique qui lui a immédiatement

succédé.]

Ceci posé, quels sont les pays où se trouve l'étain? Nous devons

d'abord écarter les riches gisements de la Chine et de

l'Indo-Chine, qui se trouvent en dehors de la sphère d'action de la

métallurgie de Thoubal-qaïn, en dehors du monde antique. Il en est

de même de l'étain de Banca, qui n'était même pas connu dans l'Inde

au Ier siècle de notre ère, puisque alors, d'après le témoignage

formel du Périple grec de la mer Érythrée, l'Inde, comme l'Arabie

méridionale, tirait tout son étain de la Grande-Bretagne par

l'intermédiaire d'Alexandrie. Qui d'ailleurs pourrait songer à

chercher à Banca et à Malacca le berceau de la métallurgie de

l'Asie occidentale et centrale et de l'Europe? Les mines des monts

Mêwar, dans l'Inde centrale, sont aussi dans une situation trop

excentrique et trop orientale; d'ailleurs le témoignage du Périple

les exclut également, puisqu'il montre qu'elles n'étaient pas

exploitées dans l'antiquité. Quant à celles du pays de Midian, au

nord-est de la mer Rouge, récemment retrouvées par le capitaine

Burton, leur production n'a jamais eu qu'une importance secondaire.

En réalité, l'antiquité ne connaissait que trois grands gîtes de

l'étain, florissants à des époques différentes: la Grande-Bretagne,

l'Ibérie du Caucase et le Paropanisus. Écartons encore la première

de ces contrées, qui ne peut pas prétendre à un caractère

véritablement primitif pour l'exploitation de ses mines, et qui ne

200 les a ouvertes que lorsque les navigateurs phéniciens ont fréquenté

ses côtes. Restent les gisements de l'Ibérie caucasienne et du

Paropanisus.

Les uns et les autres ont été activement fouillés dès un temps bien

plus reculé que celui des voyages des Phéniciens aux Iles

Cassitérides. Dans la Géorgie actuelle, on découvre des traces

d'exploitations d'un caractère extrêmement primitif dans les filons

de minerai d'étain, et le silence absolu que gardent au sujet de

l'extraction de ce métal, chez les Ibères, les écrivains grecs et

latins de l'époque impériale et l'historien arménien Moïse de

Khorène, semble indiquer que les travaux, dont les vestiges

attestent un assez grand développement d'activité minière, étaient

abandonnés déjà vers le temps de l'ère chrétienne. C'est de là,

sans doute, que les gens de Thoubal, à l'époque de Ye'hezqêl, et

les Chalybes de la tradition grecque, tiraient l'étain nécessaire à

la fabrication de leurs bronzes fameux. C'est de là aussi que

devait provenir celui que consommaient les travaux de civilisation

de l'Iran, de la Susiane et du bassin de l'Euphrate et du Tigre,

puisque nous avons constaté tout à l'heure l'importance du

commerce, en grande partie métallique, que les Saspires d'Hérodote,

chez qui se trouvaient ces mines, entretenaient d'un côté avec la

mer Noire, de l'autre avec Suse et Babylone, par deux voies qui,

une fois ouvertes et fréquentées, n'ont jamais été oubliées au

travers de toutes les révolutions de l'Asie. Quant à l'étain du

Paropanisus, on en a trouvé les gisements, accompagnés aussi de

restes d'antiques travaux abandonnés depuis des siècles, dans le

pays de Bamian, au coeur même de la chaîne de l'Hindou-Kousch,

auprès des sources de l'Helmend ou Etymander, un des quatre fleuves

paradisiaques des Iraniens. Ce ne peut être que de là que provenait

l'étain que les habitants de la Bactriane employaient déjà dans les

âges antiques auxquels remontent certaines parties des livres de

Zoroastre; car il est fait mention de ce métal, et même de l'art de

l'étameur, dans un de ces chapitres les plus primitifs du

Vendidâd-Sadé. Nous hésiterions entre les mines de l'Ibérie et du

Paropanisus pour attribuer aux unes ou aux autres l'honneur d'avoir

été les premières exploitées, et d'avoir vu naître dans leur

voisinage l'art de travailler les métaux, comme la science a

longtemps hésité entre le Caucase et le Belourtagh; pour

reconnaître dans l'un ou dans l'autre la montagne qui abrita de son

ombre les familles des premiers ancêtres des grandes races

humaines, si notre choix n'était pas fixé par les raisons mêmes qui

201 ont déterminé les maîtres de l'érudition moderne à saluer, dans le

Belourtagh et le plateau de Pamir, le berceau véritable d'où nous

descendons tous.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 20 / 46 段