développement humain, que les stations qui présentent tout un
ensemble d'outillage et de faits décelant d'une manière positive
l'usage exclusif de la pierre. C'est seulement des observations
faites dans ces conditions que l'on peut, en bonne critique,
déduire des résultats positifs et de nature à s'imposer dans la
science. Les trouvailles isolées et les dépôts qui ne renferment
que certaines espèces d'armes ou d'instruments, réclament, au
contraire, une grande réserve dans les appréciations, et c'est ici
qu'il faut distinguer entre les objets. Je ne parle pas des outils
de mineurs, dont le type est extrêmement particulier et toujours
reconnaissable; il est trop évident que si l'on exploite une
mine--n'y employât-on que des outils de pierre par économie ou pour
pouvoir mieux attaquer une roche très dure, sur laquelle le bronze
et le fer non aciéré s'émoussent--c'est que l'on connaît et
travaille les métaux. Mais je n'hésite pas à dire que les
découvertes exclusives de couteaux, de pointes de flèches et de
lances, en quelques amas considérables qu'on les observe, n'ont
aucune valeur décisive, rien qui permette d'en déterminer la date;
181 ces objets peuvent être de toutes les époques, aussi bien d'un
temps fort récent que du véritable âge de la pierre, et par
conséquent ils ne prouvent rien. Et quand je me sers du mot de
«couteaux,» c'est pour me conformer à la désignation généralement
usitée, car je doute très fort que la plupart de ces lames de silex
grossièrement détachées du _nucleus_ aient réellement servi de
couteaux, et beaucoup de celles que l'on rencontre doivent provenir
des machines avec lesquelles on dépiquait le grain[107]. L'arme
vraiment significative et que l'on n'a pas employée depuis la fin
de l'âge de pierre, ou tout au moins depuis la période de
transition de la pierre aux métaux, est la hache polie. Elle marque
une période, du moins en Occident, car en Chaldée on l'a trouvée
plusieurs fois dans les tombeaux de l'Ancien Empire et dans les
décombres des édifices d'Abou-Schahreïn. De même en Asie-Mineure,
les habitants de la ville très antique dont les ruines ont été
fouillées par M. Schliemann à Hissarlik, en Troade, tout en
connaissant déjà l'usage des métaux, en possédant des vases, des
armes et des outils de bronze, employaient encore fréquemment des
instruments de pierre polie, entre autres des hachettes, dont un
grand nombre ont été rendues au jour par la pioche des excavateurs.
Ces exceptions ne portent pas atteinte au fait que je viens
d'énoncer, dans sa généralité. Aussi est-ce à la hache de pierre
que se sont attachées plus tard le plus grand nombre de
182 superstitions, parce que son origine par le travail de l'homme
était complètement oubliée.
[Note 107: «Suivant M. Wilkinson, remarque M. Roulin, l'espèce de
traîneau qu'emploient encore maintenant les fellahs égyptiens
pour battre le grain, et qui, d'après deux passages de la Bible,
était connu des Hébreux au temps d'Isaïe, aurait anciennement été
armé en dessous de pointes de silex, pointes aujourd'hui
remplacées par des lames de métal faisant saillie à la face
inférieure et portées par des axes qui tournent à mesure que
marche la machine. Ce qui est certain, c'est qu'en Italie, peu de
temps avant le commencement de l'ère chrétienne, et probablement
longtemps après, on avait en certaines provinces un appareil tout
semblable appelé _tribulum. Id fit e tabula lapidibus aut ferro
asperata_, c'est ainsi que le décrit Varron. Le savant agronome
nous apprend de plus que dans l'Espagne citérieure on était mieux
outillé, les lames tranchantes étant, dans cet appareil comme
dans le traîneau égyptien, portées par des cylindres mobiles; le
nom par lequel il le désigne, _plostellum poenicum_, semble
indiquer que les Espagnols l'avaient reçu directement des
Carthaginois, si supérieurs en agriculture à leurs vainqueurs,
comme ceux-ci le confessèrent suffisamment quand ils firent
traduire à leur usage le traité de Magnon.» (_Rapport à
l'Académie des Sciences sur une collection d'instruments en
pierre découverts dans l'île de Java_, dans le tome LXVII des
_Comptes-rendus_.)
Depuis que M. Roulin écrivait ceci, en 1868, M. le général Loysel
a trouvé une machine pareille au _tribulum_ de Varron,
généralement en usage à Madère. M. Émile Burnouf a signalé son
emploi actuel dans plusieurs parties de la Grèce sous le nom
d'[Grec: alônistra]. Enfin, le Musée Britannique, dans la
collection Christy, en possède deux, l'une venant d'Alep et
l'autre de Ténériffe. Dans tous ces exemples, la face inférieure
du traîneau est armée de lames de pierre, ici en lave et là en
silex.]
La haute antiquité à laquelle remontaient les instruments de pierre
leur fit prêter par la suite, chez un grand nombre de peuples, un
caractère religieux. D'où l'usage s'en conserva dans le culte. Chez
les Égyptiens, c'était avec un instrument de pierre que le
paraschiste ouvrait le flanc de la momie avant de la soumettre aux
opérations de l'embaumement. Chez les Juifs, la circoncision se
pratiquait avec un couteau de silex. En Asie-Mineure, une pierre
tranchante ou un tesson de poterie était l'outil avec lequel les
Galles ou prêtres de Cybèle pratiquaient leur éviration. Dans la
Chaldée, l'intention religieuse et rituelle qui faisait déposer des
couteaux et des pointes de pierre dans les tombeaux de l'Ancien
Empire, est attestée par les modèles de ces instruments de pierre
en terre-cuite, moulés sur les originaux, qui les remplacent
quelquefois. Chez les Romains on se servait, dans le culte de
Jupiter Latialis, d'une hache de pierre (_scena pontificalis_), et
il en était de même dans les rites des Féciaux. En Chine, où les
métaux sont connus depuis tant de siècles, les armes en pierre, et
surtout les couteaux de silex, se sont religieusement conservés.
Encore de nos jours, chez les pallikares de l'Albanie, comme j'ai
eu l'occasion de l'observer moi-même, c'est avec un caillou
tranchant, et non avec un couteau de métal, que doit être dépouillé
de ses chairs l'os de l'omoplate de mouton, dans les fibres duquel
ils croient lire les secrets de l'avenir.
[Illustration 207: Collier étrusque, avec pour pendant une pointe
de flèche en silex[1].]
[Note 1: Musée du Louvre, collection Campana.]
183
[Illustration 208: Hache de pierre polie sur laquelle ont été
gravées postérieurement des représentations mithriaques[1].]
[Note 1: Musée d'Athènes.]
A côté de cette conservation rituelle de l'usage de certains
instruments de pierre dans les cérémonies religieuses, il faut
signaler en terminant les idées superstitieuses qui s'appliquèrent
aux pointes de flèches en pierre et aux haches polies qu'on
découvrait dans le sol, une fois que la tradition de leur origine
fut perdue. Chez la plupart des peuples du monde antique, dans les
siècles voisins de l'ère chrétienne, on les recueillait
précieusement, et on leur attribuait mille propriétés merveilleuses
et magiques, croyant qu'elles tombaient du ciel avec la foudre. Au
témoignage de Pline, on distinguait les _cerauniae_, qui, d'après
sa description même, sont des pointes de flèches, et les _betuli_,
qui sont des haches. On possède des colliers d'or étrusques
auxquels sont appendues, en guise d'amulettes, des pointes de
flèches en silex. Au même caractère talismanique attaché à cette
classe d'objets doivent être attribuées les inscriptions gnostiques
et cabalistiques du IIIe ou IVe siècle de notre ère, gravées sur
quelques haches de pierre polie découvertes en Grèce; elles y ont
été ajoutées quand ces haches ont servi d'amulettes portées pour se
préserver des mauvaises influences ou ont été employées à des
usages religieux. Ainsi, sur l'une des haches en question, l'on a
gravé l'image consacrée du dieu Mithra frappant le taureau, d'où
l'on doit conclure qu'elle était conservée dans quelque Mithræum
pour y jouer le rôle de la pierre sainte, de laquelle on tirait
chaque année, au solstice d'hiver, l'étincelle du feu nouveau,
personnification du dieu lui-même. Les croyances superstitieuses
sur les prétendues pierres de foudre sont demeurées en vigueur,
même parmi les savants, jusqu'au XVIe siècle, et ce n'est qu'au
XVIIIe siècle qu'elles ont été complètement déracinées dans
l'Europe éclairée. Dans beaucoup de pays, comme en Italie, en
Alsace et en Grèce, elles subsistent encore chez les habitants des
campagnes.
184
§ 5.--LES INVENTEURS DE LA MÉTALLURGIE.
Essayons maintenant de pénétrer dans le mystère des siècles
antérieurs à toute histoire, et de chercher chez laquelle des races
humaines a dû prendre naissance l'art de la métallurgie.
Recherchons du moins le plus antique et le plus fécond des trois
foyers que nous avons indiqués plus haut, celui dont l'influence a
rayonné sur toute l'Asie antérieure et de là sur l'Europe, celui
que la Bible personnifie dans la figure de Thoubalqaïn.
Pour cette étude, les vestiges matériels qu'étudie l'archéologue ne
peuvent plus nous guider. Du moins, nous ne pouvons leur demander
que la constatation d'un fait, mais d'un fait capital par son
importance, et qui détermine à la fois l'existence nécessaire d'un
point de départ commun pour le travail des métaux dans toute la
région qu'il embrasse, l'unité de la source où les races
'hamitiques ou kouschites et sémitiques--si tant est qu'on ne doive
pas les voir se réunir en un seul tronc quand on remonte dans une
certaine antiquité--et la race aryenne, ont également puisé les
principes de cet art indispensable à la civilisation, et les
limites jusqu'où se sont étendus les courants partis de cette
source, qui permet enfin d'établir où commence l'action des autres
centres, absolument indépendants, de métallurgie primitive. Ce fait
est celui de l'unité de composition du bronze, où l'étain entre,
par rapport au cuivre, dans la proportion de 10 à 15 p. 100, unité
trop absolue pour n'être pas le résultat d'une même invention,
propagée de proche en proche sur un domaine dont M. de Rougemont a
très bien établi les limites géographiques. «Vers l'orient, dit-il,
elles passent à l'est du Tigre, ou plutôt des montagnes de la Médie
et de la Perse propre. Du fond du Golfe Persique, elles se dirigent
vers la presqu'île du Sinaï, et traversent l'Afrique de Syène par
les oasis de la Libye et de la Mauritanie. L'Océan Atlantique borne
à l'occident notre empire du bronze et l'Europe. Au nord, la
frontière, partant des Orcades, passe par l'extrémité sud de la
Norwége et le centre de la Suède. Plus loin commencent les
hésitations et les incertitudes; nous laissons à notre gauche les
peuples finnois, sauf ceux de la Livonie, connus par leurs ouvrages
en cuivre, étain ou zinc, mais nous ne savons si nous devons faire
entrer dans notre empire les races lithuanienne et slave, ou
remonter l'Oder et gagner par les monts de la Hongrie et de la
185 Transylvanie les rives du Pont-Euxin, d'où nous reviendrions par le
Caucase à notre point de départ, si les Tchoudes ne nous arrêtaient
pas en chemin. Ils nous obligent, par leur métallurgie et par
l'alliage de leurs bronzes, à faire passer nos frontières par le
coeur de la Sibérie, où nous nous trouvons en présence de
l'industrie chinoise.» Le tableau est cependant encore incomplet,
car il faut ajouter à ce vaste empire l'Inde, dont l'histoire
métallurgique reste encore à faire, mais où nous trouvons le double
travail du fer et du bronze aux proportions d'alliage typiques,
florissant dès une époque extrêmement ancienne et antérieure même à
l'établissement des Aryas; car les hymnes védiques montrent les
populations que conquéraient et refoulaient les tribus aryennes,
comme en pleine possession de ces deux métaux, aussi bien que les
Aryas eux-mêmes.
[Illustration 210: Les trois types principaux de celts ou
hachettes de bronze[1].]
[Note 1: Nous complétons ici l'enseignement par les yeux,
d'archéologie préhistorique, résultant des figures que nous avons
données d'antiquités des principales époques de l'âge de pierre.
Nous le faisons en insérant dans ce chapitre, qui traite des
origines de la métallurgie, des représentations des principaux
types d'armes, d'instruments et de parures caractéristiques de
l'âge du bronze en Occident, représentations que nous empruntons
à l'ouvrage de sir John Lubbock sur _L'homme préhistorique_.
On a pris l'habitude d'appliquer le nom assez peu satisfaisant de
celts--du mot douteux, de basse latinité, _celtis_ «ciseau»--aux
hachettes de bronze qui se trouvent en grand nombre dans nos pays
et qui ont dû servir à des usages assez variés, comme armes et
comme instruments de métiers. Les spécimens que nous en plaçons
sous les yeux du lecteur, de manière à lui faire connaître les
trois types principaux que l'on rencontre d'ordinaire de ces
objets, proviennent d'Angleterre et d'Irlande.]
En attachant ainsi une importance de premier ordre au fait de
l'unité de composition du bronze, et en le considérant comme le
fait caractéristique du rayonnement du foyer de métallurgie auquel
se rapporte la tradition de la Genèse, je n'ai en aucune façon
186 l'intention d'insister outre mesure sur la distinction
chronologique de l'âge du bronze et de l'âge du fer. On l'a d'abord
beaucoup trop exagérée, d'après les faits particuliers du nord
scandinave, et elle tend plutôt à s'effacer. Dans le plus grand
nombre des pays, les deux métaux furent connus en même temps, et ce
furent les circonstances locales, facilitant davantage le travail
du bronze, qui le firent d'abord prédominer chez certains peuples,
tandis que la fabrication du fer se développait de préférence chez
d'autres dès une extrême antiquité. Au foyer même, dans la race où
nous serons conduits à placer les premiers forgerons du monde
antique, les deux inventions du bronze et du fer durent se succéder
très rapidement, naître presque en même temps chez des tribus
voisines; et quand la tradition biblique les fait contemporaines,
elle fournit un indice dont il faut tenir grand compte, que nous
verrons d'ailleurs se rattacher à toute une série d'indices
parallèles. Le travail des deux métaux découle de la même source;
c'est seulement dans leur marche vers des régions lointaines que
les courants en sont devenus divergents et ont présenté, par suite
de circonstances qu'il nous est le plus souvent presque impossible
d'apprécier, des phases de succession bien tranchées. Mais les
faits relatifs à la métallurgie du fer ne nous offrent rien d'aussi
positif, d'aussi palpable et d'aussi significatif, pour déterminer
l'unité du premier foyer commun, que celui du même alliage pour
former le bronze.
C'est aux traditions en grande partie mythiques que les peuples de
l'ancien monde ont conservées sur l'existence de leurs premiers
ancêtres, que nous devons nous adresser pour essayer de remonter à
ce centre primitif d'invention dont nous venons de mesurer l'action
sur la carte. La recherche est périlleuse et pleine de difficultés;
mais la voie a déjà été tracée par le regrettable baron d'Eckstein,
dont l'esprit pénétrant et sagace a su projeter des vues hardies et
ingénieuses dans les ténèbres qui environnent les origines de
l'Asie avant le développement des nations aryennes et sémitiques,
et reconnaître plus d'un vestige de ces civilisations
prodigieusement antiques dont le problème attirait son imagination
d'un attrait invincible. «On peut, disait-il, appliquer aux
antiquités les plus reculées de l'espèce humaine le même genre de
travaux que l'on applique aux antiquités du globe. Cuvier a pu
exhumer les débris d'un monde animal, Brongniart a pu ressusciter
une flore gigantesque, Élie de Beaumont a pu découvrir les assises
187 de la terre, tous ont pu signaler la succession des êtres
organiques, leur conformité avec la succession des masses
élémentaires, la série des catastrophes des premiers, leur
conformité avec la série des révolutions des autres. Il est
possible de révéler aussi la filiation des grandes races des
peuples primitifs, d'exhumer leurs reliques, non pas dans l'état
fossile de leurs ossements, mais en creusant jusqu'aux fondements
d'un antique sol social, mais en découvrant les strates de leurs
établissements religieux, les couches de leurs institutions civiles
et politiques qui y correspondent. D'autres races d'hommes, de
souche comparativement nouvelle, ont hérité de leurs travaux, ont
profité de leur expérience, métamorphosant leur héritage, y versant
la sève d'une vie nouvelle.»
Il y a vingt-cinq ans, dès 1854, avant que les travaux et les
découvertes de l'archéologie préhistorique l'eussent posé d'une
manière impérieuse et eussent donné l'éveil à tous les esprits sur
son importance, le baron d'Eckstein, à l'aide principalement des
traditions aryennes, avait scruté le problème des origines de la
métallurgie, et indiqué avec une sûreté divinatrice les lieux et la
race où il fallait en chercher la solution. Voici ce qu'il écrivait
alors[108]:
[Note 108: _Athénæum français_ du 19 août 1854.]
«Il y a des peuples qui adorent les dieux de l'abîme dans leur
rapport avec la fécondité du sol, avec les produits de
l'agriculture, comme les races pélasgiques, etc.; il y en a
d'autres qui les adorent sous un point de vue différent, puisqu'ils
rendent exclusivement hommage aux splendeurs d'un monde
métallurgique, rattachent cette adoration à des cultes magiques, à
des superstitions talismaniques; peuples et cultes sans parenté
avec les Kouschites, avec les Phéniciens, avec les Égyptiens, avec
les Kénânéens, avec les grandes branches des familles 'hamitiques.
Faut-il les placer parmi les ancêtres mythiques des races aryennes,
des familles de peuples indo-européens? Pas plus qu'on ne peut les
incorporer aux croyances des tribus sémitiques. Le culte de ces
dieux de la métallurgie, le cortége de génies, d'êtres
fantastiques, souvent grotesques, où se dessinent les physionomies
parfois très caractérisées de certaines races de peuples, tout cela
se trouve fréquemment mêlé aux traditions d'un vieux monde, d'un
monde dont les races aryenne et sémitique ont gardé le souvenir,
mais partout de manière à faire voir que ces dieux redoutés, haïs
188 ou méprisés, ne sont pas de la même souche que les peuples qui ne
leur vouent aucune adoration, qui les tiennent même en très mince
estime. Il faut donc regarder autour de soi pour découvrir des
tribus qui aient sincèrement adoré les dieux de la métallurgie, qui
les aient considérés comme les grands dieux dont elles prétendaient
tirer leur origine.
«Sur cette route de nos investigations, nous abordons forcément une
série importante de peuples; nous nous trouvons en face des
traditions et des croyances particulières aux tribus turques,
mongoles, tongouses, exploratrices de la chaîne de l'Altaï dans la
nuit des âges; nous heurtons du même coup les tribus finnoises
depuis les vallées de l'Oural jusqu'aux régions extrêmes du nord de
la Scandinavie, races anciennement refoulées par les peuples
d'origine aryenne, hordes peut-être originellement parentes
d'autres peuples, de peuples postérieurement compris dans
l'agglomération des tribus thibétaines, de tous les indigènes des
vallées du Lahdac et du Baltistan, dont les traces se laissent
poursuivre à travers les gorges du Paropanisus, vers les montagnes
de l'Hazarajat. Il est probable que les indigènes des vallées, du
Belour, que les tribus des coins reculés du Wakhan et du
Tokharestan appartenaient, en principe, à la même famille d'hommes
qui ont eu l'initiative des découvertes de tous les arts
métallurgiques. Forcées de travailler pour le compte des Çoûdras ou
des Kouschites du voisinage des régions aryennes, elles changèrent
de tyrans en passant du joug kouschite sous le joug des races
aryennes. De fortes analogies plaident en faveur de l'hypothèse que
plusieurs des races établies dans le Caucase, que, notamment, les
descendants de Meschech et de Thoubal, que les Chalybes, les
Tibaréniens, les Mossynoeques de l'antiquité sont des tronçons
dispersés de la même souche de peuples.»
L'unité ethnique des peuples auxquels il est ici fait allusion est
maintenant acquise à la science. Les admirables travaux
philologiques des Rask, des Castrèn, des Max Müller et de leurs
disciples, ont établi que toutes les populations diverses qui de la
Finlande aux bords de l'Amour habitent le nord de l'Europe et de
l'Asie, Finnois et Tchoudes, Turcs et Tartares, Mongols, Tongouses,
appartiennent à une même souche et constituent une seule grande
famille, dont l'unité originaire est attestée par la parenté des
idiomes que parlent ces nations. Leur langage, ainsi que l'ont
montré MM. Max Müller et de Bunsen, s'est immobilisé dans un état
extrêmement primitif et représente une phase du développement de la
parole humaine antérieure à la formation des langues à flexions,
189 telles que les langues sémitiques et aryennes. On est donc forcé
d'admettre que cette famille de nations, dont le type
anthropologique révèle un mélange du sang de deux des types
fondamentaux de l'espèce humaine, le blanc et le jaune, où la
proportion des deux sangs varie suivant les tribus et fait
prédominer tantôt l'un et tantôt l'autre, que cette famille de
nations s'est séparée avant les autres du tronc commun d'où sont
sortis tous les peuples qui ont un nom dans l'histoire, et, se
répandant au loin la première, s'est constituée en tribus ayant une
existence ethnique et distincte, dès une antiquité tellement
reculée qu'on ne saurait l'apprécier en nombres. C'est là ce que
l'on désigne par le nom commun de race altaïque ou
ougro-japonnaise.
[Illustration 214: Modes d'emmanchement des trois types de haches
de bronze.]
Mais les Altaïques n'ont pas été toujours confinés dans les régions
septentrionales où nous les trouvons aujourd'hui. Si quelques-uns
des rameaux de la race ont dû se répandre tout de suite au nord, et
s'établir dès l'époque de leur dispersion dans l'Altaï, sur les
bords du lac d'Aral et dans les vallées de l'Oural, où viennent
aboutir toutes leurs traditions les plus antiques, d'autres avaient
pris la route de plus heureuses régions, et n'ont été repoussés
dans le nord que par le développement postérieur des races aryenne
et sémitique. Les Finnois se souviennent encore, dans leurs
légendes épiques, des pays méridionaux et favorisés du ciel où
habitaient leurs ancêtres avant de reculer graduellement devant les
nations aryennes jusqu'au fond de la Mer Baltique.
Un passage célèbre de l'historien Justin[109] dit qu'antérieurement à
la puissance de toute autre nation, l'Asie des anciens, l'Asie
190 antérieure, fut en entier possédée pendant quinze siècles par les
Scythes, dont il fait le plus vieux peuple du monde, plus ancien
même que les Égyptiens. Cette donnée, que Trogue-Pompée avait
puisée dans les traditions asiatiques, est aujourd'hui confirmée
par les découvertes de la science, et passe à l'état de vérité
fondée sur des preuves solides. Le résultat le plus considérable et
le plus inattendu des études assyriologiques a été la révélation du
développement de populations que les anciens eussent qualifié de
scythiques, et auxquelles on donne le nom un peu vague de
touraniennes, populations apparentées de plus ou moins près à la
race altaïque, dans toute l'Asie antérieure avant les Aryas et les
Sémites, et de la part prépondérante qu'elles eurent à la naissance
des premières civilisations de cette partie du monde. Les lueurs
que ces études répandent sur un passé où tout était ignoré,
jusqu'au déchiffrement des écritures cunéiformes, nous permettent,
dès à présent d'entrevoir, par delà les migrations de Schem et de
Yapheth, une vieille Asie déjà civilisée quand Aryens et Sémites
menaient encore la vie de pasteurs, et une Asie exclusivement
touranienne et kouschite. Nous reviendrons au chapitre suivant sur
ce fait capital, et nous tenterons d'esquisser le tableau de la
distribution des peuples de cette Asie primordiale.
[Note 109: II, 3; cf. I, 1.]
La parenté des langues n'est pas, du reste, le seul lien des
populations dont nous parlons avec les Altaïques; elles ont en
commun une civilisation étrange et incomplète, à la physionomie
spéciale et encore mal équilibrée, civilisation qui présente les
caractères de la plus extrême antiquité, et dont les traditions ont
servi, aux peuples venus plus tard, de première initiation et de
point de départ pour les progrès ultérieurs de leur culture. Elle
se fait avant tout remarquer par le culte des esprits élémentaires,
qui prend quelquefois la forme d'un grossier sabéisme, plus souvent
celle de rites magiques et de l'adoration des puissances du monde
souterrain, dispensatrices des richesses métalliques, par une
tendance éminemment matérialiste, un défaut complet d'élévation
morale, mais en même temps par un développement prématuré et
vraiment surprenant de certaines connaissances, et par la
disproportion qui y existe entre l'état d'avancement de certains
côtés de la culture matérielle et l'état rudimentaire où demeurent
certains autres.