exclusif de la pierre éclatée, taillée ou polie, s'établit
maintenant d'une manière positive et précise. Nous y retrouvons les
premières étapes de la race humaine dans la voie de la
civilisation, après lesquelles l'emploi du métal marque une
évolution nouvelle et d'une importance capitale. Non toutefois
qu'il faille s'exagérer l'état d'avancement auquel correspond le
début du travail des métaux. Les anciens nous représentent les
Massagètes, qui étaient pourtant plongés dans une très grande
barbarie, comme étant en possession d'instruments de métal; et chez
les tribus de race ougrienne, le travail des mines a certainement
pris naissance dans un état social peu avancé. On trouve dans
l'Oural et dans l'Altaï des traces d'anciennes exploitations qui
pénètrent quelquefois la terre à plus de 30 mètres de profondeur.
Certaines populations nègres savent aussi travailler les métaux, et
même fabriquer l'acier, sans que pour cela elles aient atteint la
civilisation véritable. Elles fabriquent des houes, supérieures à
celles que l'Angleterre veut leur envoyer de Sheffield, à l'aide
d'une forge rudimentaire dont une enclume de grès, un marteau de
silex et un soufflet composé d'un vase de terre fermé par une peau
mobile, font tous les frais. Cependant il est incontestable que le
172 travail des métaux a été l'un des plus puissants agents de progrès,
et c'est en effet précisément chez les populations les plus
anciennement civilisées que nous voyons l'origine de cette
invention remonter le plus haut.
Au reste, excepté dans la Bible, qui nomme un personnage humain
comme le premier qui pratiqua cet art,--encore le personnage en
question a-t-il bien plus le caractère d'une personnification
ethnique que d'un individu,--l'histoire de l'invention des métaux
est entourée de fables chez tous les peuples de l'antiquité.
L'invention paraissait si merveilleuse et si bienfaisante, que
l'imagination populaire y voyait un présent des dieux. Aussi,
presque toujours, le prétendu inventeur que l'on cite n'est que la
personnification mythologique du feu, qui est l'agent naturel de ce
travail: tel est le Tvachtri des Vêdas, l'Hêphaistos des Grecs, le
Vulcain des Latins.
Le premier métal employé pour faire des armes et des ustensiles fut
le cuivre, dont le minerai est le plus facile à réduire à l'état
métallique, et on apprit bientôt à le rendre plus résistant par un
alliage d'étain, qui constitue le bronze. L'emploi du fer, dont le
travail est plus difficile, marqua un nouveau progrès dans
l'invention. C'est du moins ainsi que les choses se passèrent le
plus généralement; car elles varièrent suivant les races et les
localités, et la succession que nous venons d'indiquer compte
d'importantes exceptions.
Les nègres de l'Afrique centrale et méridionale n'ont jamais connu
le bronze, et même pour la plupart ne travaillent pas le cuivre. En
revanche, ils fabriquent le fer sur une assez grande échelle, et
par des procédés à eux, qui ne leur ont pas été communiqués du
dehors. Ils sont donc arrivés spontanément à la découverte du fer,
et ils ont passé de l'usage exclusif de la pierre à la fabrication
de ce métal, progrès différent dans sa marche de celui des
populations de l'Asie et de l'Europe, et auquel a dû contribuer la
nature particulière des minerais les plus répandus en Afrique,
lesquels sont moins difficiles à traiter et à affiner que ceux
d'autres pays. Les Esquimaux, qui ne savent pas fondre les métaux
et en sont encore à l'âge de la pierre, fabriquent cependant
quelques outils de fer en détachant des fragments de blocs de fer
météorique, et en les martelant avec des pierres sans les faire
passer par la fusion, comme les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord
faisaient des haches et des bracelets avec le cuivre natif des
bords du lac Supérieur et de la baie d'Hudson, par un procédé de
simple martelage entre deux pierres et sans emploi du feu,
c'est-à-dire sans véritable métallurgie.
173
Au reste, le fer météorique, qui n'a besoin d'aucun affinage, et
qu'il suffit de fondre pour qu'il soit propre à former tous les
instruments, a dû être partout travaillé le premier et donner le
type du métal que l'on a cherché ensuite à tirer de minerais moins
purs. Le langage de plusieurs des peuples les plus considérables de
l'antiquité par leur civilisation, a conservé des traces de ces
débuts de la métallurgie du fer, tiré de blocs dont on avait
observé l'origine météorique. En égyptien, le fer se nommait _ba en
pe_, «matière du ciel,» mot qui est resté dans le copte _benipe_,
«fer;» et des textes positifs prouvent que l'antique Égypte se
représentait le firmament comme une voûte de fer, dont des
fragments se détachaient quelquefois pour tomber sur la terre. Le
nom grec du fer,[Grec: sidêros], nom tout à fait particulier, et
qui n'a d'analogue dans aucune autre langue aryenne pour désigner
le même métal, est évidemment apparenté d'une manière étroite,
comme l'a reconnu M. Pott, au latin _sidus_, _sideris_, «astre;» il
désigne donc le métal que l'on a d'abord connu avec une origine
sidérale.
Tous les rameaux de l'humanité, sans exception, ont traversé les
diverses étapes de l'âge de la pierre, et partout on en découvre
les traces. C'est par là que nous sommes justifiés d'avoir
introduit dans la première partie d'une histoire de l'Orient
antique tout un ensemble de faits qui n'ont été jusqu'ici constatés
d'une manière complète et suivie que dans l'Europe occidentale. Car
à ces faits seulement nous pouvions demander, dans l'état actuel de
la science, les éléments d'un tableau des différents stages de
développement de l'humanité primitive, stages qui ont été
nécessairement les mêmes, en partant de la sauvagerie absolue des
origines, chez les races les plus précoces de L'Asie, chez celles
qui se sont éveillées les premières à la civilisation et dans cette
voie ont donné l'exemple à toutes les autres.
Mais de ce que chaque peuple et que chaque pays offrent aux regards
de l'observateur la même succession de trois âges répondant à trois
moments du développement social, on se tromperait grandement si
l'on allait supposer que les différents peuples y sont parvenus
dans le même temps. Il n'existe pas entre les trois phases
successives, pour les diverses parties du globe, un synchronisme
nécessaire; l'âge de la pierre n'est pas une époque déterminée dans
le temps, c'est un état du progrès humain, et la date en varie
énormément de contrée à contrée. On a découvert des populations
entières qui n'étaient pas encore sorties, à la fin du siècle
174 dernier et même de nos jours, de l'âge de la pierre. Tel était le
cas de la plupart des Polynésiens lorsque Cook explora l'Océan
Pacifique. Les Esquimaux reçoivent quelques objets de métal des
baleiniers qui vont à la pêche au milieu des glaces voisines du
pôle; mais ils n'en fabriquent pas, et leurs râcloirs en ivoire
fossile, leurs petites haches et leurs couteaux à forme de
croissants en pierre sont pareils à ceux dont on se servait dans
l'Europe préhistorique. Un voyageur français rencontrait encore en
1854, sur les bords du Rio-Colorado de la Californie, une tribu
indienne qui ne se servait que d'armes et d'ustensiles en pierre et
en bois. Les races qui habitaient le nord de l'Europe n'ont reçu la
civilisation que bien après celles de la Grèce et de l'Italie; les
palafittes des lacs de la Suisse, de la Savoie et du Dauphiné
continuaient certainement à subsister, du moins une partie, quand
déjà Massalie et d'autres villes grecques étaient fondées sur le
littoral de la Provence; toutes les vraisemblances paraissent
indiquer que, lorsque les dolmens de l'âge de pierre commençaient à
s'élever chez nous, les populations de l'Asie étaient déjà depuis
des siècles en possession du bronze et du fer, et de tous les
secrets d'une civilisation matérielle extrêmement avancée. En
effet, l'emploi des métaux remonte, en Égypte, en Chaldée, chez les
populations aryennes primitives des bords de l'Oxus et chez les
nations touraniennes, qui remplissaient l'Asie antérieure avant les
grandes migrations des Aryas, à l'antiquité la plus reculée.
Ainsi que nous l'avons vu plus haut, la tradition biblique désigne
un des fils de Lemech, Thoubal-qaïn, comme ayant le premier forgé
le cuivre et le fer, donnée qui ferait remonter, pour certaines
races, l'invention du travail des métaux à près de mille ans avant
le déluge. Ce nom de Thoubal-qaïn est, du reste, extrêmement
curieux, car il signifie «Thoubal le forgeron,» et, par conséquent,
on ne peut manquer d'établir un rapprochement entre lui et le nom
du peuple de Thoubal, dont la métallurgie prodigieusement antique
est tant de fois citée par la Bible, et qui gardait encore cette
réputation du temps des Grecs, quand, déchu de la puissance
prépondérante sur le nord-est de l'Asie-Mineure que lui attribuent
les monuments assyriens du XIIe siècle, il n'était plus que la
petite nation des Tibaréniens. Une fois découvert, l'usage des
procédés de la métallurgie ne se répandit d'abord que lentement, et
resta longtemps concentré, comme un monopole exclusif, entre les
mains de quelques populations dont le progrès, par suite de causes
de natures diverses, avait devancé celui des autres. Les Chalybes,
175 qui paraissent un rameau du peuple de Thoubal, étaient déjà
renommés pour les armes et les instruments de fer et de bronze,
qu'ils fabriquaient dans leurs montagnes, quand certaines tribus
nomades de l'Asie centrale en restaient encore aux engins de
pierre.
Bien plus, on a découvert partout des preuves positives de ce fait
que l'invention du travail des métaux ne fit pas disparaître tout
d'abord les armes et les instruments de pierre. Les objets de métal
revenaient à un grand prix, et avant que l'usage ne s'en fût
complètement généralisé, la majorité continua d'abord pendant un
certain temps à préférer, par économie, les vieux ustensiles
auxquels elle était habituée. Chez la plupart des tribus à
demi-sauvages qui travaillent le métal, comme celles des nègres,
cette industrie est, dans l'intérieur même de la tribu, une sorte
d'arcane que certaines familles se transmettent traditionnellement
de père en fils, sans le communiquer aux individus qui les
entourent et leur demandent leurs produits. Tout donne lieu de
penser qu'il dut en être de même pendant une longue suite de
générations dans l'humanité primitive. Et par conséquent il put et
dut arriver que certains essaims d'émigration qui se lançaient en
avant dans les forêts du monde encore désert, bien que partant de
centres où quelques familles travaillaient déjà les métaux, ne
savaient encore fabriquer eux-mêmes que des instruments de pierre
et n'emportèrent pas avec eux d'autre tradition d'industrie dans
leurs établissements lointains. En tout cas, celui qui étudie les
méthodes anciennes de travail des métaux, reconnaît à des indices
matériels incontestables qu'elles rayonnèrent suivant les contrées
de trois centres d'invention distincts; l'un, le plus ancien de
tous, celui dont parle la Bible, situé en Asie, le second en
Afrique, dans la race noire, où l'emploi du bronze ne paraît avoir
jamais été connu et où la nature spéciale des minerais de la
contrée permit d'arriver du premier coup à la production du fer, le
troisième enfin en Amérique, dans la race rouge.
Il y a même eu dans certains cas, et par suite de circonstances
exceptionnelles, retour à l'âge de pierre de la part de populations
qui au moment de leur émigration connaissaient le travail des
métaux, mais n'avaient pas encore entièrement abandonné les usages
de l'état de civilisation antérieur. C'est ce qui paraît être
arrivé pour la race polynésienne. Elle est, les belles recherches
de M. de Quatrefages l'ont démontré, originaire de la Malaisie, et
autant que l'on peut arriver à déterminer approximativement la date
176 de son émigration première, le départ n'en eut lieu qu'à une époque
peu ancienne, où nous savons par des monuments positifs que l'usage
et la fabrication des métaux étaient déjà répandus généralement
dans les îles malaises, mais sans avoir tout à fait déraciné
l'emploi des ustensiles de pierre. Mais les îles où les ancêtres
des Polynésiens s'établirent d'abord, dans le voisinage de Tahiti,
et où ils se multiplièrent pendant plusieurs siècles avant de
rayonner dans le reste des archipels océaniens, ne renfermaient
dans leur sol aucun filon minier. Le secret de la métallurgie, à
supposer que quelqu'un des individus de la migration le possédait,
se perdit donc au bout de peu de générations, faute d'usage, et il
ne se conserva pas d'autre tradition d'industrie que celle de la
taille de la pierre, que l'on avait l'occasion d'exercer tous les
jours. Aussi les essaims postérieurs de la race polynésienne en
demeurèrent-ils à l'âge de la pierre, même lorsqu'ils allèrent
s'établir dans des lieux riches en mines, comme la
Nouvelle-Zélande.
La Chine présente un autre phénomène non moins curieux. Au temps où
«les Cent familles,» à peines sorties de leur berceau dans les
monts Kouen-Lun, établirent les premiers rudiments de leur
écriture, elles étaient encore à l'âge de la pierre. L'étude des
deux cents hiéroglyphes primitifs qui servent de base au système
graphique des Chinois montre qu'ils ne possédaient alors aucun
métal, quoiqu'ils eussent déjà neuf à dix espèces d'armes, et
encore aujourd'hui le nom de la hache s'écrit en chinois avec le
caractère de la pierre, souvenir conservé de la matière avec
laquelle se fabriquaient les haches quand on commença à écrire.
Mais les populations tibétaines que l'on groupe sous le nom commun
de Miao-Tseu, populations qui habitaient antérieurement le pays et
que les Cent familles refoulaient devant elles, étaient armées de
coutelas et de haches en fer, qu'elles forgeaient elles-mêmes
d'après les traditions de leurs vainqueurs. Il y a donc eu là
défaite et expulsion d'un peuple en possession de l'usage des
métaux, par un autre peuple qui n'employait encore que la pierre. A
ce triomphe d'une barbarie plus grande que celle des Miao-Tseu
succéda bientôt le développement propre de la civilisation
chinoise, qui paraît s'être fait sur lui-même, à part du reste du
monde, et la métallurgie y suivit ses phases normales. Dès le temps
de Yu, vingt siècles avant notre ère, les Chinois connaissaient
déjà tous les métaux, mais ils ne travaillaient par eux-mêmes ni le
fer ni l'étain; ils fondaient seulement le cuivre pur, l'or et
l'argent. Les quelques objets de fer qu'ils possédaient étaient
tirés par eux, à titre de tribut, des peuplades de la race des
177 Miao-Tseu, qui habitaient les montagnes de leur frontière du côté
du Thibet, et qui y continuaient les traditions de la vieille
métallurgie antérieure à l'invasion des Cent familles. Quant à
l'étain, dont la Chine orientale renferme cependant de riches
gisements, on n'avait pas encore commencé à l'exploiter et à l'unir
au cuivre pour faire du bronze.
Au contraire, sous la dynastie des Tchéou, qui régna de 1123 à 247
avant J.-C. la Chine était en plein âge du bronze. On n'y
fabriquait pas encore de fer, et l'on y faisait en bronze toutes
les armes et tous les ustensiles. Les Chinois, pendant cette
période, tiraient l'étain de leurs mines et l'alliaient au cuivre
suivant six proportions diverses, pour les pointes de flèches, pour
les épées, pour les lances, pour les haches, pour les cloches et
les vases. «Ces proportions, remarque M. de Rougemont, sont fort
curieuses, parce qu'il n'en est aucune qui soit celle du bronze de
l'Asie antérieure et de l'Occident. La métallurgie des Chinois est
donc entièrement indépendante de celle de notre monde ancien, et
comme l'histoire de la civilisation pivote, en quelque sorte, sur
celle de la métallurgie, la nation chinoise a grandi par elle-même
dans une région complètement isolée du reste de l'Asie.»
Cependant, au moins à la fin de l'époque des Tchéou, l'on
commençait à travailler le fer dans un seul des petits royaumes
entre lesquels l'empire chinois était alors divisé, le royaume
méridional de Thsou; cette fabrication y était peut-être un
héritage de traditions des plus anciens occupants du sol, car le
pays de Thsou paraît avoir été l'un de ceux où la race chinoise
était la moins pure, la plus mélangée à la population antérieure,
conquise plutôt que refoulée. En tous cas, ce fut seulement dans
les siècles avoisinant immédiatement le début de l'ère chrétienne,
que la fabrication du fer se répandit dans toute la Chine et y prit
les proportions qu'elle a gardées, avec les mêmes procédés, depuis
cette époque jusqu'à nos jours.
Les remarques que nous venons de faire sur l'impossibilité de
considérer l'âge de la pierre comme une époque historique
déterminée dans le temps et la même pour tous les pays,
s'appliquent aux faits qui appartiennent à la période géologique
actuelle, particulièrement à l'âge néolithique ou de la pierre
polie, qui a été certainement très court, qui n'a peut-être même
pas existé pour les populations chez lesquelles le travail des
métaux commença d'abord, qui, au contraire, pour d'autres
178 populations a duré des milliers d'années. Mais il n'en est pas de
même de l'âge archéolithique, correspondant à la période
quaternaire. Là, les changements du climat du globe et du relief
des continents marquent dans le temps des époques positives et
synchroniques qui ont leurs limites déterminées, bien qu'on ne
puisse pas les évaluer en années ou en siècles.
La période glaciaire a été simultanée dans notre Europe
occidentale, en Asie et en Amérique. Les conditions de climat et de
surabondance des eaux qui lui ont succédé, et au milieu desquelles
ont vécu les hommes dont on retrouve les traces dans les couches
alluviales, ont été des conditions communes à tout l'hémisphère
boréal, et elles avaient cessé d'être, elles étaient remplacées par
les conditions actuelles aux temps les plus anciens où nous
puissions remonter dans les civilisations de l'Égypte ou de la
Chaldée. Les vestiges géologiques ne permettent pas de supposer--et
le simple raisonnement y suffirait--que nos pays se soient encore
trouvés dans l'état particulier de l'âge des grands pachydermes ou
du renne, quand l'Asie était parvenue à l'état qui dure encore
aujourd'hui. La période quaternaire est une dans ses conditions
pour toute la surface du globe, et on ne saurait la scinder. Mais,
nous le répétons, le changement du climat et de la faune, qui
caractérise le passage d'une époque géologique à l'autre, est
antérieur à tout monument des plus vieilles civilisations
orientales, antérieur à toute histoire précise. Par conséquent les
débris d'industrie humaine qu'on rencontre dans les couches du
terrain quaternaire et dans les cavernes de la même époque, que ce
soit en France, en Égypte ou dans l'Himalaya, appartiennent
certainement à l'humanité primitive, aux siècles les plus anciens
de l'existence de notre espèce sur la terre. Ils nous fournissent
des renseignements directs sur la vie des premiers hommes, tandis
que les vestiges de l'époque néolithique ne donnent sur les âges
réellement primordiaux que des indications par analogie, du même
genre que celles que l'on peut tirer de l'étude des populations qui
encore aujourd'hui mènent la vie de sauvages.
Le métal ne s'étant, comme on vient de le voir, substitué que
graduellement, et non par une révolution brusque, aux instruments
de pierre, il y eut un certain temps, plus ou moins prolongé
suivant les contrées, où les deux matières furent concurremment
employées. Nous avons déjà remarqué qu'une partie des dolmens de la
179 France datent de cette époque de transition. Il en est de même de
certaines palafittes de la Suisse, où le bronze est associé à la
pierre, et de quelques terramares de l'Émilie, celles de Campeggine
et de Castelnovo, par exemple, où les silex et les os taillés se
montrent avec des armes et des ustensiles de bronze. Diverses
sépultures de l'Italie septentrionale ont offert pareille
association. Il s'est même rencontré en Allemagne, à Minsleben, un
tumulus où étaient réunies des armes de pierre et des armes de fer,
ce qui montre que l'usage de la pierre taillée subsista chez
quelques populations par delà l'âge du bronze. On a également
trouvé dans le Jura des forges dont les scories accumulées
renferment dans leurs monceaux quelques nstruments de pierre.
Pendant longtemps, comme je l'ai déjà dit plus haut, le grand prix
du métal a fait que les plus pauvres se contentaient d'armer leurs
flèches et leurs lances de pointes de silex. Sur le champ de
bataille de Marathon, l'on ramasse à la fois des bouts de flèches
en bronze et en silex noir taillé par éclat; et, en effet, Hérodote
signale, dans l'armée des Perses qui envahit la Grèce, la présence
de contingents de certaines tribus africaines qui combattaient avec
des flèches à la pointe de pierre. Le même fait a été observé dans
plusieurs localités de la France, notamment au Camp de César, près
de Périgueux.
Au reste, les exemples de la continuation de l'usage habituel
d'instruments de pierre dans les temps d'une métallurgie complète,
abondent dans les pays les plus différents. Le fait est constant
dans les civilisations développées tout à fait isolément du Mexique
et du Pérou. Il s'est conservé après la conquête espagnole.
Torquemada vit encore les barbiers mexicains se servant de rasoirs
d'obsidienne. Même aujourd'hui, les dames de certaines parties de
l'Amérique du Sud ont dans leur corbeille à ouvrage, à côté des
ciseaux d'acier anglais, une lame tranchante d'obsidienne qui sert
à raser la laine dans certaines broderies. Si nous laissons
l'Amérique pour l'ancien monde, nous trouvons en Chaldée les
instruments de pierre les plus variés dans les mêmes tombeaux et
les mêmes ruines, remontant aux plus anciennes époques historiques,
que les outils de bronze et même que les objets de fer; les
collections formées dans les fouilles du colonel Taylor et
conservées au Musée Britannique, sont là pour le prouver. En
Égypte, l'emploi fréquent de certains outils de pierre, souvent
extrêmement grossiers, à côté des métaux, pendant les siècles les
plus florissants de la civilisation, et jusqu'à une date très
180 rapprochée de nous, est aujourd'hui parfaitement établi. C'est avec
des outils de pierre que les Égyptiens exploitaient les mines de
cuivre de la péninsule du Sinaï, comme l'ont établi les remarques
de M. J. Keast Lord; c'est avec les mêmes outils qu'ils
travaillaient dans les carrières de granit de Syène, comme j'ai pu
le constater de mes propres yeux; et M. Mariette a reconnu des
amoncellements de débris analogues, rejetés quand ils devenaient
impropres au service, auprès de toutes les grandes excavations de
l'Égypte, qu'ils avaient servi à creuser. Quant aux flèches à tête
en silex, elles se rencontrent fréquemment dans les tombeaux de
l'Égypte, et les pointes en abondent dans les anciens cantonnements
des troupes égyptiennes au Sinaï. La Syrie a offert aussi de
nombreux exemples d'armes et d'outils de pierre, même d'une
exécution rudimentaire, appartenant évidemment aux âges pleinement
historiques où les métaux étaient d'usage général; mais il est à
remarquer qu'ils rentrent tous dans les types du couteau et de la
pointe de la flèche.
Ici nous croyons nécessaire d'insister sur un point que l'on
néglige souvent, à tort suivant nous: c'est la distinction à
établir entre certains instruments de pierre pour les conclusions à
tirer de leur découverte. Toute arme ou tout outil en pierre, ainsi
que le prouvent les faits que je viens de rappeler, n'est pas
nécessairement de l'âge de la pierre.