humain appartenant à l'âge néolithique, se joignent aux indications
fournies par les gisements pour démontrer que celui-ci n'appartient
plus à l'époque quaternaire, mais à notre époque géologique, et se
trouve ainsi placé sur le seuil des temps historiques. Les grands
carnassiers et les grands pachydermes, comme l'éléphant et le
rhinocéros, n'existaient plus alors. L'urus (_bos primigenius_),
qui vivait encore au commencement des siècles historiques, est le
seul animal de cet âge qui n'appartienne plus à la faune
contemporaine. Les ossements qui se rencontrent avec les ustensiles
de pierre polie sont ceux du cheval, du cerf, du mouton, de la
chèvre, du chamois, du sanglier, du loup, du chien, du renard, du
blaireau, du lièvre. Le renne ne se montre plus dans nos contrées.
En revanche, on commence à trouver les animaux domestiques, qui
160 manquent absolument dans les cavernes des derniers temps
quaternaires, du moins ceux qui depuis lors deviennent les
compagnons inséparables des nations civilisées. Car il n'est pas
impossible que, vers la fin de l'époque précédente, les hommes des
cavernes soient parvenus à amener le renne et le cheval à un état
de demi-domestication, en faisant des animaux rassemblés en
troupeaux pour fournir à l'alimentation leur lait et leur viande,
mais sans savoir leur demander encore aucun autre service.
Évidemment le climat de nos pays était devenu, dès le commencement
des temps néolithiques, ce qu'il est aujourd'hui.
[Illustration: Dolmen de Duneau (Sarthe).]
Tout le monde a vu, en France ou en Angleterre, au moins quelqu'un
de ces étranges monuments en pierres énormes non taillées, connus
sous le nom de _dolmens_ et d'_allées couvertes_, que l'on a
regardés longtemps comme des autels et des sanctuaires druidiques.
L'exploration soigneuse de ces monuments, auxquels on applique
aujourd'hui la dénomination fort juste de _mégalithiques_, y a fait
reconnaître des tombeaux, que recouvrait presque toujours à
l'origine un tertre sous lequel la construction en pierres brutes
était dissimulée. La plupart de ces tombes étaient violées depuis
des siècles: mais dans le petit nombre de celles que les fouilles
de nos jours ont retrouvées intactes, on a pu se convaincre de
161 l'absence presque constante de tout objet de métal. On n'y
découvre, avec les os et les cendres des morts, que des instruments
et des armes en silex, en quartz, en jade, en serpentine et des
poteries. Tel a été le cas des dolmens de Keryaval en Carnac, du
tumulus du Mané-Lud à Locmariaker et du Moustoir-Carnac, dont les
haches en pierre dure, d'une exécution si précieuse et aux formes
si géométriquement régulières, ont été envoyées par le Musée de
Vannes aux Expositions universelles de Paris en 1867 et 1878. Les
poteries des dolmens sont de la pâte la plus grossière, et aucune
n'a été façonnée à l'aide du tour. Quelquefois, comme à Gavr'innis
et au Mané-Lud, on a sculpté péniblement sur la face des dalles de
granit, qui forme la paroi intérieure de la chambre sépulcrale, des
dessins bizarres, qui la plupart du temps semblent reproduire des
tatouages, cette marque d'individualité qui, chez les peuples
sauvages, est comme une signature imprimée sur la face, et qui,
dans le tombeau, tenait lieu, en l'absence d'écriture, du nom du
personnage déposé au pied de la dalle où on l'avait gravée.
[Illustration 186: Allée couverte de la Pierre-Turquaise
(Seine-et-Oise).]
On a trouvé des ustensiles de bronze sous quelques-uns des dolmens
que l'on a fouillés dans les dernières années. L'apparition de ce
métal est d'une haute importance, car elle prouve que l'usage
d'élever des dolmens et des allées couvertes, qui avait pris
naissance dans l'âge de la pierre polie, subsistait encore en Gaule
quand l'emploi des métaux commença à y être connu. On rencontre
même des sépultures de cette catégorie où le bronze domine et où
les armes de pierre ne se montrent plus qu'exceptionnellement; mais
162 il est à noter qu'alors la disposition de la cavité destinée à
recevoir le mort ou les morts n'est plus telle qu'on l'observe dans
les tombeaux de la pure époque de la pierre: l'architecture
funéraire a pris de nouveaux développements, par suite de l'emploi
des outils en métal; l'intérieur des tombeaux se divise en galeries
et en chambres souterraines.
Tous les indices concordent à prouver que les dolmens et les allées
couvertes de notre pays, aussi bien ceux où l'on ne découvre que
des objets de pierre que ceux où le bronze fait sa première
apparition, sont les sépultures d'une race différente de celle des
Celtes, qui occupait antérieurement le sol de la Gaule occidentale
et centrale, et s'étendait du nord au sud, depuis la Scandinavie
jusque dans l'Algérie et le Maroc, race que dans notre pays les
Celtes anéantirent, chassèrent ou plutôt subjuguèrent en
s'amalgamant avec elles. On a fait déjà bien des conjectures pour
déterminer le rameau de l'humanité auquel pouvait appartenir cette
race; mais toutes, jusqu'à présent, ont été prématurées et sans
fondement assez solide. On n'est même pas parvenu à établir, d'une
manière certaine, si son mouvement d'expansion s'est produit du
nord au sud ou bien du sud au nord. Ce que prouve du moins la
diversité de types des crânes trouvés sous les dolmens, c'est que
la race qui établit l'usage de cette architecture primitive dans la
région dont nous avons sommairement indiqué l'aire, prolongée le
long de l'Océan Atlantique, mais ne s'étendant pas vers l'Orient,
dans l'intérieur des terres, au delà du Rhône et de la Saône, était
peut-être assez peu nombreuse, mais avait su faire prévaloir son
influence, sa civilisation, supérieure à celle des premiers
occupants du sol, quoique encore bien imparfaite, et peut-être sa
domination sur des peuplades déjà fort diverses, où se mêlaient des
sangs tout à fait différents.
Il n'y a pas impossibilité à ce que ce soit à la diffusion de cette
race qu'aient trait les traditions du monde classique, qui
prétendaient puiser leur source en Égypte, sur le peuple légendaire
des Atlantes et ses essaims de colons conquérants, répandus dans
une partie de l'Europe à une date prodigieusement antique[102]. Sans
doute ces traditions ont revêtu une forme singulièrement fabuleuse,
où la plupart des traits ne sauraient être admis par la critique et
où particulièrement l'état de civilisation des Atlantes est exagéré
163 de la façon la plus évidente. Mais il est difficile de croire
qu'elles n'aient pas eu non plus un certain fondement réel; et de
bons esprits ont pensé reconnaître dans les légendes relatives à la
colonisation et aux conquêtes des Atlantes un écho du souvenir de
l'établissement, dans l'Europe occidentale, de nombreux essaims
d'une population brune et dolichocéphale, venue du nord de
l'Afrique, spécialement de sa partie occidentale[103]. La venue de
cette population dans la Gaule, dont elle occupa une grande partie,
et où ses descendants sont restés un des principaux éléments
constitutifs de la population actuelle du sol français, a été pour
la première fois mise en lumière par les travaux de Roget de
Belloguet; les recherches récentes de l'anthropologie et de
l'archéologie préhistorique ont achevé de l'établir, en rapportant
d'une manière certaine cette immigration à la période néolithique.
Les représentants les mieux connus et les plus certains de ce
groupe ethnique sont les Ibères; Roget de Belloguet a cru démontrer
qu'en Gaule et en Italie il fallait appliquer à ses tribus le nom
de Ligures, ce que conteste M. d'Arbois de Jubainville, lequel
voit, au contraire, dans les Ligures la première avant-garde de la
race aryenne en Occident. Et cette question de nom ne saurait être
encore tranchée d'une manière définitive.
[Note 102: Tous les témoignages relatifs aux Atlantes sont très
bien coordonnés dans le chapitre II du livre de M. D'Arbois de
Jubainville, sur _Les premiers habitants de l'Europe_.]
[Note 103: Il faut consulter ici, mais avec une certaine réserve,
le chapitre III du même ouvrage.]
Mais les immigrants nouveaux qui inondèrent nos contrées au début
de l'âge de la pierre polie n'appartenaient pas à une même race et
venaient pas tous de la même direction. Concurremment avec les
dolichocéphales d'origine libyque, on y constate un courant opposé
qui amène du nord et de l'est des populations brachycéphales et
mésaticéphales. Les Druides rapportèrent au grec Timagène que les
plus anciens habitants de la Gaule se composaient de trois
éléments, des autochthones qui avaient été originairement dans un
état de sauvagerie absolue, des tribus sorties d'îles de l'Océan
Atlantique et d'autres qui étaient venues d'au delà du Rhin[104]. Il
est à remarquer que dans les traditions des Grecs sur l'Atlantide
légendaire, engloutie dans les flots après avoir fourni des colons
aux contrées occidentales du continent européen, il existait sur sa
situation exactement la même incertitude que dans les appréciations
de la science actuelle sur le point de départ du peuple qui a
propagé dans ces mêmes contrées l'usage des dolmens. Pour Solon et
164 Platon[105], l'Atlantide était située en face du détroit des
Colonnes d'Hercule et touchait à l'Afrique; pour Théopompe elle
appartenait aux régions hyperboréennes.
[Note 104: Ammian. Marcell., XV, 9.]
[Note 105: Voy. les récits du _Timée_ et du _Critias_ de Platon.]
[Illustration 189: Dolmen de l'Inde[1].]
[Note 1: D'après Ferguson, _Rude stones monuments_.]
Quoi qu'il en soit, les monuments mégalithiques ne se rencontrent
pas seulement dans la région européenne des dolmens, région si
nettement délimitée, qui va de la Scandinavie au Maroc et à
l'Algérie, en embrassant dans son parcours l'Angleterre et la
moitié de la France. On en a observé dans certaines îles de la
Méditerranée, comme les Baléares et la Corse, où le peuple
constructeur des dolmens a pu facilement envoyer des essaims, mais
aussi dans la Syrie et la Palestine, dans une portion de
l'Asie-Mineure, dans le coeur de l'Arabie, et jusque dans le
Turkestan, l'Afghanistan et l'Inde. Il n'est donc pas possible, en
présence de ces derniers faits, soigneusement colligés par M.
Ferguson dans un livre spécial, de considérer les monuments
mégalithiques comme l'oeuvre d'une seule race. Ce sont les
monuments d'un âge de développement qu'ont dû traverser une grande
partie des différents rameaux de l'espèce humaine, avant
d'atteindre une nouvelle étape de progrès. Mais les uns y sont
demeurés pendant de longs siècles, tandis que pour d'autres, cet
âge a été très court. Le célèbre Temple du Sphinx, à Gizeh en
Égypte, marque, comme nous l'avons déjà dit tout à l'heure, la
transition du monument mégalithique à l'architecture proprement
dite.
Au reste, dans la période néolithique, comme dans les périodes
antérieures, les mêmes besoins et l'emploi des mêmes ressources ont
produit les plus curieuses ressemblances dans les armes et les
ustensiles de pays fort éloignés, qui n'avaient évidemment aucune
165 communication entre eux, et que devaient habiter des races
différentes. Pour nous borner à l'Europe, sans aller chercher nos
exemples à Java, en Chine ou au Japon, où nous trouverions
cependant des points de comparaison dignes d'attention, les haches
et les couteaux en silex, en obsidienne, en quartz compact,
extraits des tumulus de l'Attique, de la Béotie, de l'Achaïe, de
l'Eubée, des Cyclades, sont identiques aux armes pareilles qu'on
recueille sur notre sol; celles que l'on a colligées au Caucase ou
dans les provinces slaves de la Russie, rentrent aussi exactement
dans les mêmes types. La Scandinavie, nous l'avons dit, a ses
dolmens, ses tumuli, qui offrent avec ceux de la France une
saisissante analogie. Les corps qu'ils renfermaient avaient été
également déposés dans la tombe sans être brûlés; le bronze s'y
montre encore plus rarement que sous nos dolmens. Les objets en
pierre et en os provenant de ces tombeaux affectent les formes les
plus variées et sont d'une exécution particulièrement délicate.
Mais une notable portion des collections danoises provient non des
dolmens, mais des tourbières, où on trouve ces objets dans les
couches les plus inférieures avec des troncs de pins en partie
décomposés, fait d'une haute importance pour établir l'antiquité à
laquelle remontent les instruments de l'époque néolithique, car
cette essence forestière a disparu du Danemark depuis des siècles;
elle a été remplacée par le chêne, puis par le hêtre. Deux
circonstances expliquent, du reste, le degré de perfection toute
particulière que le travail de la pierre atteignit en Scandinavie;
d'abord la période de l'emploi exclusif des instruments de pierre
s'y prolongea plus tard que dans aucun autre pays de l'Europe, et
par conséquent cette forme de l'industrie humaine eut le temps,
plus que partout ailleurs, d'y perfectionner ses procédés; puis le
silex y est d'une qualité supérieure et s'y prête à la taille mieux
que dans notre pays.
[Illustration 190: Dague en silex de Danemark[1].]
[Note 1: Cette pièce servira de spécimen du degré de finesse el de
précision où en arrive le travail à petits éclats des armes de
silex, dans la dernière époque de l'âge de pierre de la
Scandinavie.]
166
[Illustration 191: Pointes de lames grossières des
_kjoekkenmoeddinger_ de la Scandinavie.]
Ce sont encore les contrées scandinaves qui ont livré à l'étude de
la science d'autres bien curieux dépôts de la même phase de
l'histoire de l'homme. Les côtes du Danemark et de la Scanie
offrent, de distance en distance, des amas considérables de
coquilles d'huîtres et d'autres mollusques comestibles. Ces dépôts
n'ont pas été apportés par les flots: se sont des accumulations
manifestes de débris de repas, d'où le nom de _kjoekkenmoeddinger_,
ou «rebuts de cuisine,» sous lesquels ils sont connus dans le pays.
Ils s'étendent souvent sur des longueurs de plusieurs centaines de
mètres, avec une épaisseur qui atteint quelquefois jusqu'à près de
dix pieds. On n'a jamais rencontré dans ces amas aucun objet de
métal, mais au contraire de nombreux silex taillés, des morceaux
d'os et de cornes travaillés, des poteries grossières et faites à
la main. L'imperfection du travail dans les objets qui en
proviennent rappelle la période des cavernes, le second âge de
l'époque archéolithique. Mais le style des armes et des ustensiles
ne saurait être le seul critérium pour juger de la date d'un dépôt
de ce genre. Il faut avant tout prendre en sérieuse considération
167 la faune qui s'y révèle. Or, on n'a rencontré dans les
_kjoekkenmoeddinger_ aucun débris d'espèces caractéristiques d'un
autre âge géologique; sauf le lynx et l'urus, qui n'ont disparu que
depuis l'époque historique, il ne s'y est trouvé aucun ossement
d'animaux qui aient cessé d'habiter ces climats; on y a même trouvé
des indices de l'existence du porc et du chien à l'état d'animaux
domestiques. Les _kjoekkenmoeddinger_ se placent donc, dans l'ordre
chronologique, à côté des plus anciens dolmens. Si l'industrie s'y
montre encore aussi rudimentaire, c'est seulement parce que les
tribus qui ont abandonné sur les bords de la mer du Nord les débris
de leurs grossiers festins étaient demeurées en arrière de leurs
voisins, placés dans de meilleures conditions et déjà notablement
plus avancés dans la voie de la civilisation.
Des dépôts analogues aux _kjoekkenmoeddinger_ de la Scandinavie ont
été signalés dans les derniers temps en d'autres contrées. On en
connaît dans le Cornouailles, sur la côte nord de l'Écosse, aux
Orcades, et bien loin de là, sur les rivages de la Provence, où
leur existence a été constatée par le duc de Luynes. Les
_terramare_ des bords du Pô, amas contenant des cendres, du
charbon, du silex et des os travaillés, des ossements d'animaux
dont la chair paraît avoir été mangée, des tessons de poteries et
d'autres restes de la vie des premiers âges offrent également une
grande analogie avec les dépôts du Danemark et de la Scanie, et
appartiennent bien évidemment à la même période du développement de
l'humanité; quelques-unes des _terramare_ ont même continué à se
former après l'introduction des métaux. Ces dépôts de détritus
marquent l'emplacement de villages établis au milieu des marais et
analogues à ceux dont il nous reste maintenant à parler. Un des
plus éminents archéologues de l'Allemagne, M. Helbig, rattachant
ici les débris préhistoriques au plus ancien passé des races
classiques, a entrepris de démontrer, dans un ouvrage récent[106],
que les _terramare_ sont dues aux populations de race aryenne
auxquelles s'applique spécialement la dénomination d'Italiotes.
Elles seraient ainsi les monuments de leur plus ancienne habitation
dans la Péninsule, alors qu'elles ne s'étaient pas encore étendues
au delà de sa partie septentrionale et que leur civilisation
n'avait pas encore pris son essor de progrès. M. Helbig a su donner
au moins une grande probabilité à cette thèse; dont la conséquence
serait que les Italiotes auraient pénétré dans le bassin du Pô dans
168 un état de barbarie tel qu'ils ne connaissaient pas encore l'usage
des métaux, et l'auraient appris seulement par des enseignements
étrangers pendant la période de leur séjour auprès de ce grand
fleuve. C'est là une question sur laquelle nous aurons à revenir
avec quelque développement dans celui des livres de la présente
histoire où nous traiterons des origines des peuples aryens.
[Note 106: _Die Italiker in der Pôebene, Beitroege zur
altitalischen Kultur--und Kunstgeschichte_, Leipzig, 1879.]
[Illustration 193: Restitution d'un village lacustre de la
Suisse.]
Mais les restes les plus intéressants de l'âge néolithique, ceux
qui révèlent l'état de société le plus avancé et marquent la
dernière phase de progrès des populations de l'Europe occidentale,
avant qu'elles ne connussent l'usage des métaux, sont les
palafittes ou villages lacustres.
En 1853, la baisse extraordinaire des eaux du lac de Zurich permit
d'observer des vestiges d'habitations sur pilotis, qui paraissaient
remonter à une très haute antiquité. M. F. Keller ayant appelé
l'attention sur cette découverte, on se mit à explorer d'autres
lacs pour rechercher s'ils ne contenaient pas de semblables restes.
Les investigations, auxquelles demeure attaché le nom de M. Troyon,
furent couronnées d'un plein succès. Non-seulement un grand nombre
de lacs de la Suisse recélaient des palafittes, mais on en
découvrit également dans les lacs de la Savoie, du Dauphiné et de
l'Italie septentrionale, puis dans ceux de la Bavière et du
Mecklembourg. Les habitations des villages lacustres étaient
169 voisines du rivage, construites sur une vaste plateforme, que
composaient plusieurs couches croisées de troncs d'arbres et de
perches reliées par un entrelacement de branches et cimentées par
de l'argile, et que supportaient des pieux plantés au milieu des
eaux. Hérodote décrit très exactement des habitations de ce genre
qui subsistaient encore de son temps sur les lacs de la Macédoine.
Mais si l'on veut se faire une idée complète de ce qu'étaient les
stations lacustres de la Suisse, il faut prendre dans le voyage de
Dumont d'Urville la planche qui représente le gros village de
Doréi, sur la côte de la Nouvelle-Guinée, encore tout entier bâti
dans ce système.
[Illustration 194: Habitation sur pilotis des Arfakis, du havre
de Doréi (Nouvelle-Guinée).]
L'usage d'établir ainsi les demeures sur pilotis au milieu de l'eau
se continua dans l'Helvétie et les contrées voisines pendant bien
des siècles, car les objets qui ont été retirés des palaffites
appartiennent à des âges très différents. Tandis que dans les moins
anciennes on a recueilli des ustensiles en bronze et même en fer,
métal dont l'usage détermine encore une période nouvelle dans la
marche des inventions humaines, dans d'autres, et c'était le plus
grand nombre, on n'a découvert que des armes et des outils de
pierre polie ou d'os. La forme et la nature du travail de ceux-ci
se rapprochent beaucoup des objets fournis par les dolmens et les
tourbières de la France, de la Grande-Bretagne, de la
170 Belgique et de la Scandinavie; seulement la variété des
instruments y est plus grande. Les animaux dont la drague a ramené
les ossements du milieu des palafittes sont ceux-là mêmes qui
vivent encore aujourd'hui dans les montagnes de la Suisse: l'ours
brun, le blaireau, la fouine, la loutre, le loup, le chien, le
renard, le chat sauvage, le castor, le sanglier, le porc, la
chèvre, le mouton. Seuls, l'élan, l'urus et l'aurochs manquent à la
faune actuelle du pays; mais on sait, par des témoignages formels,
qu'ils y habitaient encore au commencement de l'ère chrétienne.
[Illustration 195a: Urne cinéraire en terre noire représentant un
groupe d'habitations lacustres[1].]
[Note 1: Cette urne, découverte dans un tumulus à Adersleben
(Bavière), est aujourd'hui conservée au Musée de Munich. Elle
copie l'apparence de sept huttes de forme circulaire groupées sur
une même plateforme, portée par des pilotis. Il y a une
singulière analogie entre cet objet et les urnes cinéraires des
plus anciennes sépultures du Latium, imitant une cabane de forme
ronde, urnes dont nous mettons un spécimen en regard de celle
d'Adersleben.]
[Illustration 195b: Urne cinéraire de terre noire du Latium, en
forme de hutte ronde ou _tugurium_[2].]
[Note 2: Provenant des sépultures les plus antiques de la
nécropole d'Albano.]
[Illustration 195c: Fragment de tissus provenant des habitations
lacustres de la suisse.]
Ainsi les villages lacustres caractérisent nettement dans notre
Europe occidentale la fin de l'âge néolithique, et les populations
qui les avaient établis continuèrent même à les habiter dans les
premiers temps où elles se servirent des métaux, que leur avaient
fait connaître des nations plus avancées. L'ensemble des objets que
les savants de la Suisse ont retirés de leurs emplacements dénote,
du reste, en bien des choses, même dans les plus anciens, une
171 véritable civilisation. La poterie est encore façonnée à la main,
mais affecte une grande variété de formes et un certain goût
d'ornementation. Les plus grands de ces vases servaient à conserver
les céréales pour l'hiver. On y a recueilli du froment, de l'orge,
de l'avoine, des pois, des lentilles. Les habitants des villages
lacustres s'adonnaient donc à l'agriculture, art absolument inconnu
encore des hommes dont les cavernes du Périgord nous ont conservé
les vestiges. Ils élevaient des bestiaux; ils connaissaient l'usage
de la meule. Enfin, dans les palafittes de la plus haute date, on a
rencontré des lambeaux d'étoffes qui prouvent que dès lors, au lieu
de se contenter pour tout vêtement de peaux de bêtes, on savait
tresser et tisser les fibres du lin. Dans certaines cavernes de
l'Andalousie, qui paraissent avoir été habitées vers la même
époque, on a trouvé des vêtements presque complets en sparterie
tressée, avec des armes et d'autres ustensiles de pierre polie.
§ 4.--RELATION DE TEMPS ENTRE LES DIVERSES ÉPOQUES DES
DÉVELOPPEMENTS INITIAUX DE L'INDUSTRIE HUMAINE.