vers le milieu de l'âge du renne, que la race petite, brachycéphale
et tout à fait analogue aux Lapons, dont un établissement important
a pu être ainsi étudié dans la vallée de la Lesse, parvint sur
notre sol français, plus tard que la race dolichocéphale, et
d'origine probablement africaine, à laquelle appartenaient les
troglodytes du Périgord. Elle paraît alors avoir poussé des essaims
dans les bassins de la Somme et de la Seine, et même plus loin vers
le sud, jusque dans la vallée de l'Aude. A Solutré, dans le
Mâconnais, nous la voyons se mêler à la population des chasseurs de
chevaux sauvages, née déjà d'une fusion entre les deux races
dolichocéphales dont la présence était plus ancienne. D'un autre
côté, l'on constate son existence à la même époque dans la Hongrie,
comme dans les pays scandinaves. Pendant la période suivante, dite
_néolithique_, cette même race, pressée par les immigrants qui
arrivent, apportant de nouvelles moeurs avec un sang nouveau, s'est
150 en partie précipitée vers le midi et y a porté quelques-unes de ses
tribus au delà des Pyrénées, dans l'Espagne et le Portugal, jusqu'à
Gibraltar.
Les recherches de MM. de Quatrefages et Hamy conduisent à voir en
elle la souche de nombreuses populations de type _laponoïde_,
échelonnées dans le temps et répandues à peu près dans l'Europe
entière. En particulier ce type est représenté presque à l'état de
pureté encore aujourd'hui dans les Alpes du Dauphiné. «Ainsi, dit
l'éminent antropologiste auquel nous faisons dans ce chapitre de si
nombreux emprunts, la race des troglodytes de la Belgique, la
dernière venue de l'époque quaternaire, s'est rencontrée pendant
les temps glaciaires avec les races dolichocéphales qui l'avaient
précédée. Sur certains points elle s'est associée à elles; sur
d'autres elle a conservé son autonomie; elle a eu le même sort.
Elle aussi a assisté à la transformation du sol et du climat, qui a
porté le trouble dans les sociétés naissantes de la race de
Cro-Magnon; elle aussi a vu les conditions d'existence se
transformer progressivement, et les conséquences de ces changements
ont été les mêmes pour elle.
«Un certain nombre de tribus ont marché vers le nord, à la suite du
renne et des autres espèces animales qu'elles étaient habituées à
regarder comme nécessaire à leur existence; elles ont émigré en
latitude. D'autres, pour le même motif, ont émigré en altitude,
accompagnant le bouquetin et le chamois dans nos chaînes de
montagnes, dégagées par la fonte des glaciers. D'autres enfin sont
restées en place. Les deux premiers groupes ont pu rester plus
longtemps à l'abri des mélanges ethniques. Les tribus composant le
troisième se sont promptement trouvées en présence des immigrants
brachycéphales et dolichocéphales de la pierre polie, et ont été
facilement subjuguées, absorbées par eux.»
En effet, c'est pendant l'âge du renne que se produisirent les
derniers phénomènes géologiques qui marquent, dans nos contrées, la
fin de l'époque quaternaire. Un mouvement graduel de soulèvement
fit émerger du sein des mers les pays qui s'étaient antérieurement
affaissés, et le résultat de ce soulèvement fut d'amener les
continents à prendre, à bien peu de chose près, le relief que nous
leur voyons aujourd'hui. D'aussi grandes modifications dans la
disposition du sol, dans le rapport des terres et des eaux,
amenèrent forcément des changements non moins profonds dans la
température et dans les conditions atmosphériques. Le climat
continental actuel se substitua au climat insulaire. Les glaciers
151 de toutes les chaînes de montagnes reculèrent rapidement, et leur
fonte, ainsi que la rupture des lacs placés au-dessus, qui en fut
presque partout la conséquence, produisit les faits d'inondation
brusque et sur une énorme échelle, auxquels est dû le dépôt
argileux rougeâtre, mêlé de cailloux anguleux, d'une origine
évidemment torrentielle, qui couvre une grande partie de l'Europe,
et que les géologues parisiens ont appelé le _diluvium rouge_. La
formation de ce dépôt fut suivie d'une longue période pendant
laquelle les grands cours d'eau des contrées occidentales suivirent
un régime de débordements annuels et réguliers, analogues à ceux du
Nil, de l'Euphrate, de l'Indus et du Gange, débordements étendus
dans d'immenses proportions, et qui ont laissé, comme un vaste
manteau par-dessus le diluvium rouge, les couches de limon fin, de
même nature que celui des alluvions nilotiques modernes, connu sous
le nom de _loess_ supérieur ou terre à briques. Les espèces
africaines avaient alors, depuis un temps considérable déjà,
disparu de notre sol; le rhinocéros à épaisse fourrure était
également éteint; quelques rares individus de l'espèce du mammouth
subsistaient seuls, et l'on rencontre çà et là leurs restes dans le
_loess_. Quant au renne, il était encore nombreux dans nos pays.
Après cette période, de nouveaux phénomènes d'inondation subite,
déchirèrent les dépôts, d'abord continus, du loess, et n'en
laissèrent plus subsister que des lambeaux en terrasse sur les
flancs des vallées et sur les plateaux où nous les observons
aujourd'hui. Ce fut la dernière crise de l'âge quaternaire, celle
qui marque la transition à l'époque géologique actuelle. A dater de
ce moment, les conditions géographiques et climatériques de
l'Europe furent celles qui subsistent encore actuellement, et
depuis lors son sol n'a pas été sensiblement modifié.
La faune, influencée par les changements des climats, devint aussi
ce qu'elle est de nos jours. Il ne resta plus dès lors dans nos
pays, en fait d'espèces maintenant éteintes, que le grand cerf
d'Irlande (_cervus megaceros_) avec ses cornes immenses, dont on
trouve encore les ossements dans les tourbières; l'urus ou boeuf
sauvage et l'aurochs, qui, résistant encore plus tard, furent
détruits par les chasseurs de la Gaule seulement dans le cours de
l'époque historique, et subsistèrent en Suisse jusqu'au IXe et au
Xe siècle de notre ère. On sait même qu'il s'en conserve des
individus vivants en Écosse et en Lithuanie. Le mammouth venait
d'achever de disparaître. A part le lièvre, qui, avec ses poils
sous la plante des pieds, est resté comme une dernière épave de la
152 période glaciaire, tous les animaux organisés pour vivre au milieu
des frimas émigrèrent, dès le début de la période actuelle, les uns
en altitude, les autres en latitude. Le bouquetin, le chamois, la
marmotte et le tétras se réfugièrent sur les plus hautes montagnes,
fuyant devant l'élévation de la température. Le renne, qui ne
pouvait vivre que dans les plaines, se retira progressivement vers
le nord. Au temps où se formèrent les plus anciennes tourbières, il
avait déjà quitté la France, mais il vivait encore dans le
Mecklembourg, en Danemarck et dans le sud de la Scandinavie, d'où
plus tard il émigra de nouveau pour se retirer définitivement dans
les régions polaires.
Il paraît bien prouvé aujourd'hui qu'à cette aurore de la période
géologique qui se continue encore, et à laquelle correspondent,
dans l'archéologie préhistorique, les premières manifestations des
temps _néolithiques_ ou de l'âge de la _pierre polie_, la majeure
partie des tribus de brachycéphales de la race laponoïde suivirent
dans sa migration l'animal utile auquel elles empruntaient les
principales ressources de leur subsistance. Elles se retirèrent,
elles aussi, vers le nord, en laissant seulement derrière elles de
faibles essaims attardés, et elles ne se sont non plus arrêtées
dans leur retraite que lorsqu'elles ont eu atteint les contrées
arctiques. Il est probable qu'elles allaient ainsi chercher les
climats qu'elles préféraient et qu'elles ne trouvaient plus dans
notre pays; mais en même temps elles étaient refoulées par de
nouvelles populations qui s'emparaient de l'Europe occidentale. En
effet, le passage de la période archéolithique à la période
néolithique[98], de l'âge quaternaire à l'âge géologique actuel,
correspond à un changement dans les habitants de nos pays comme à
un changement dans le climat.
[Note 98: On réunit assez souvent en un même groupe les deux âges
successifs des grands carnassiers et du renne, sous le nom commun
d'_époque archéolithique_, expression tirée du grec, qui
caractérise l'époque ainsi nommée comme la plus ancienne parmi
celles où l'homme, ne connaissant pas encore l'art de fondre les
métaux, employait exclusivement la pierre taillée par éclats, à
faire ses armes et ses métaux. L'époque suivante, où on les
faisait en pierre polie, est désignée, par opposition, sous le
nom d'_époque néolithique_.]
«Des hordes armées de la hache de pierre polie, dit M. Hamy, qui
résume ainsi dans son _Précis de paléontologie humaine_ les
observations les plus récentes, surgissant au milieu des débris des
peuplades de l'âge du renne, les soumettent aisément. Cette période
d'envahissement brutal et de décadence matérielle représente, pour
l'Occident préhistorique, une phase comparable à celles qui ont
153 suivi l'invasion des Hycsos en Égypte et celles des Germains au Ve
siècle de notre ère. Comme les Barbares, les nouveaux venus, qui
sont peut-être en partie ethniquement apparentés aux premiers
dolichocéphales que nous avons étudiés, se modifieront peu à peu au
contact des populations moins sauvages qu'ils ont mises sous le
joug et avec lesquelles ils se mêleront de plus en plus. Et sous
l'influence de celles-ci, la pierre finement taillée, dont les
dernières stations de l'âge du renne fournissaient de si
remarquables échantillons, s'unira à la pierre polie, que les
envahisseurs ont apportée avec eux, tandis que le travail de l'os
se relèvera de sa chute, sans atteindre néanmoins le degré de
perfection qu'il possédait auparavant.
«La grotte funéraire des anciens jours et le monument en pierres
brutes de la race nouvelle seront simultanément employés. Ce
dernier, qui est la manifestation la plus remarquable de la période
néolithique, se perfectionne peu à peu. Aux monuments formés
d'énormes pierres irrégulières, supportant comme de gigantesques
piliers une grande table horizontale, en succéderont d'autres
composés de pierres équarries, alignées avec un certain art. Ces
architectes préhistoriques, dont les travaux ont pu résister à tant
de causes de destruction, entrent ainsi à leur tour dans la voie du
progrès, un instant abandonnée. Plus tard, ils couvriront de
figures sculptées certaines _allées couvertes_, et ils élèveront à
Stone-Henge le majestueux édifice qui offre tant de points de
ressemblance avec cet autre monument préhistorique découvert par M.
Mariette à Gizeh et connu par les égyptologues sous le nom de
«temple du Sphinx,» préludant ainsi à cette renaissance
préhistorique dont _l'âge du bronze_ et le _premier âge du fer_
représentent l'apogée.
«Ainsi, le développement de l'humanité, momentanément ralenti dans
sa marche, après cette évolution partiellement rétrograde, prendra
une nouvelle activité. Du degré de civilisation que nous nous
sommes efforcé de faire connaître, l'homme s'élèvera lentement à
une civilisation supérieure.»
Mais ici nous sortons des temps paléontologiques pour entrer dans
des temps qui, relativement modernes, tout en étant préhistoriques
pour notre Occident, touchent au début des siècles historiques pour
d'autres régions, comme l'Égypte et la Chaldée. Nous n'avons plus
affaire à l'homme fossile, mais à l'homme de la période géologique
actuelle.
* * * * *
154
L'existence primitive d'une population de sauvages menant la vie de
chasseurs troglodytes, a laissé des souvenirs d'une singulière
précision dans les récits traditionnels des peuples civilisés du
monde classique, dans leurs légendes sur les premiers âges[99].
C'est à tel point que l'on peut presque dire que les hommes des
cavernes de la période quaternaire ne sont pas à proprement parler
_préhistoriques_, puisqu'ils ont une place incontestable dans la
tradition. Et ici nous trouvons une preuve de la succession
ininterrompue des générations humaines sur le sol européen, depuis
le temps où vivaient le mammouth et les grands carnassiers depuis
si longtemps éteints.
[Note 99: Voy. le chapitre Ier du livre de M. d'Arbois de
Jubainville, _Les premiers habitants de l'Europe_; nous n'avons
fait ici que le résumer.]
«Alors, dit Eschyle[100], pas de maisons de brique ouvertes au
soleil, pas de constructions en charpente. Se plongeant dans la
terre tels que de minces fourmis, les hommes se cachaient dans des
antres sans lumière.» La charrue à cette date ne labourait pas le
sol européen. Prométhée, aïeul d'Hellen et personnification
mythique des débuts de la civilisation de la race aryenne dans ces
contrées, «accoupla le premier, suivant le poète, des bêtes de
somme sous le joug pour décharger les mortels des travaux les plus
durs.» Pour le grand tragique grec, l'état sauvage qui précéda
Prométhée remonte à l'époque la plus reculée. Mais quelques siècles
plus tôt, le chantre de l'_Odyssée_ représente certaines tribus de
cette race primitive vivant encore de la vie de troglodytes
sauvages, au temps de ses héros Achéens, dont la civilisation est
déjà relativement avancée. Tels sont chez lui les Cyclopes de
Sicile, que la tradition plaçait dans cette contrée avant
l'établissement de la population ibérienne des Sicanes, lequel
remonte au moins à 2,000 ans avant l'ère chrétienne, les Cyclopes
que les Grecs disaient fils du Ciel et de la Terre et
représentaient comme absolument étrangers aux généalogies de leur
propre race. Les Cyclopes, tels que les décrit le IXe chant de
l'_Odyssée_, «habitent des cavernes au sommet des hautes
montagnes;» non-seulement ils ne labourent pas, mais ils ne
cultivent pas même la terre à la main. Ils ont pourtant quelques
troupeaux, mais ignorent toute navigation, comme l'art de
l'équitation et celui des transports au moyen de chariots. Les
dieux des Hellènes leurs sont inconnus; il les dédaignent et les
défient.
[Note 100: _Prometh._, v. 450 et suiv.]
Si nous en croyons la tradition grecque recueillie par Pausanias,
Pélasgos, le représentant de la première race un peu civilisée,
155 aurait trouvé dans le Péloponnèse, à l'aurore des temps
historiques, une population qui ne bâtissait pas et qui ne portait
pas de vêtements; il lui apprit à construire des cabanes et à
s'habiller de peaux de cochons. Cette population vivait de
feuilles, d'herbes et de racines, sans distinguer les saines des
dangereuses: les Pélasges lui firent joindre le gland doux à cette
nourriture rudimentaire. Diodore de Sicile parle d'une époque
reculée où en Crète on ne savait pas encore bâtir de maisons: les
hommes cherchaient un abri sous les arbres des montagnes et dans
les cavernes des vallées; tel était l'état des choses jusqu'à
l'arrivée des Curètes, peuple de race pélasgique, qui enseignèrent
aux aborigènes les premiers rudiments de la civilisation, l'élève
des troupeaux, la récolte du miel, l'emploi du métal pour faire des
glaives et des casques, enfin la substitution d'une organisation
sociale à la vie solitaire du sauvage chasseur.
Le souvenir de la population des cavernes restait aussi vivant en
Italie. C'est en parlant d'elle qu'Évandre, dans l'_Énéide_ de
Virgile, commence son poétique résumé de l'histoire du Latium.
«Autrefois ces bois étaient habités par des autochthones, les
Faunes et les Nymphes, race d'hommes née des troncs durs du chêne.
Vivant sans lois traditionnelles ni civilisation, ils ne savaient
ni réunir des boeufs sous le joug, ni amasser des richesses, ni
épargner le bien acquis; des pousses d'arbres et les sauvages
produits de la chasse étaient leur nourriture.»
Mais la description traditionnelle la plus remarquable, la plus
exacte et la plus vivante des moeurs des sauvages primitifs des
cavernes, est celle que nous lisons chez Lucrèce. «Le robuste
conducteur de la charrue courbée n'avait pas encore paru; personne
ne savait dompter les champs par le fer, ni planter les jeunes
arbres, ni au sommet des vieux couper les branches avec la
serpe..... Les hommes trouvaient la nourriture de leur corps sous
les chênes porteurs de gland, sous les arbousiers dont, pendant
l'hiver, les fruits mûrs se teignent en rouge..... Ils ne savaient
pas se servir des peaux ni se vêtir de la dépouille des animaux
sauvages. Ils habitaient les forêts et les cavités des montagnes;
ils abritaient sous les broussailles leurs membres crasseux, quand
ils voulaient éviter les vents et la pluie..... Leurs mains et
leurs pieds étaient d'une admirable vigueur: ils poursuivaient dans
les bois, les animaux sauvages, leur lançaient des pierres, les
frappaient de massues, en abattaient un grand nombre, ne fuyaient
que devant quelques-uns..... C'était en vain que la mer soulevait
ses flots irrités: elle proférait des menaces impuissantes; quand
au contraire la rusée étalait paisiblement ses eaux riantes, elle
156 ne pouvait séduire personne: l'art perfide de la navigation n'était
pas encore inventé.»
Ici le poète, vivifiant la tradition par son génie, a réalisé une
véritable résurrection du passé. Pour dépeindre les troglodytes des
temps quaternaires, tels que nous les connaissons aujourd'hui par
leurs vestiges, la science contemporaine n'a presque rien à changer
à son tableau. Elle en adoucirait plutôt certaines couleurs.
§ 3.--RESTES MATÉRIELS DE L'ÉPOQUE NÉOLITHIQUE.
[Illustration 181: Hache en pierre polie, de France.]
Pour celui qui suit les reliques de son industrie, que l'homme
antérieur à l'histoire écrite a laissés dans notre Europe, un
nouvel âge, comme nous l'avons dit tout à l'heure, se marque par
l'apparition de la pierre polie. Car il est à remarquer que dans
l'époque précédente, quelque habileté que révèle déjà le travail de
la pierre et de l'os, on n'a encore aperçu aucun spécimen d'arme ou
d'outil quelconque en pierre portant des traces de polissage. Ce ne
sont plus les alluvions quaternaires et les cavernes de l'âge du
renne qui fournissent les pierres polies, les haches en silex, en
serpentine, en néphrite, en obsidienne de cet âge; on les trouve
dans les tourbières, dans des amoncellements sans doute fort
anciens, mais qui s'élèvent sur le sol actuel, dans des sépultures
d'une très haute antiquité, mais postérieures au début de notre
période géologique, dans certains camps retranchés qui furent plus
tard occupés par les Romains. On a recueilli par milliers presque
partout en France, en Belgique, en Suisse, en Angleterre, en
Italie, en Grèce, en Espagne, en Allemagne et en Scandinavie.
Il ne faudrait pas croire, du reste, qu'un changement brusque et
subit sépare l'âge du renne de l'âge de la pierre polie. On passe
de l'un à l'autre par des gradations successives, qui prouvent que
si l'apparition du nouveau procédé semble se rattacher à la
prédominance désormais acquise par de nouveaux éléments de
population, le changement s'est opéré par une action lente et
prolongée. La géologie a également reconnu--fait exactement
157 parallèle--que la transition de la période quaternaire à la période
présente n'avait pas été brusque et violente, mais graduelle. Elle
fut le résultat d'une série de phénomènes successifs et locaux, qui
achevèrent de donner aux continents la forme qu'ils ont maintenant
et changèrent peu à peu le climat, ce qui amena forcément la
disparition ou la retraite vers d'autres latitudes de certaines
espèces animales. A tel point que beaucoup de géologues admettent
aujourd'hui que nous sommes dans la continuation de l'époque
quaternaire et qu'il ne faut pas établir de démarcation nettement
définie entre celle-ci et les temps actuels.
[Illustration 182a: Hache en pierre polie, de France]
[Illustration 182b: Hache de pierre polie, avec son emmanchement
en bois et en corne de cerf[1].]
[Note 1: Provenant des villages lacustres de la Suisse.]
Les haches de l'époque de la pierre polie diffèrent de celles de
l'époque archéolithique en ce que celles-ci fendaient ou perçaient
par leur petite extrémité, tandis que celles de l'âge nouveau ont
le tranchant à l'extrémité la plus large. Certaines haches de cette
époque étaient emmanchées dans la corne de cerf ou le bois, tandis
que d'autres semblent avoir été tenues directement à la main et
avoir servi de couteau ou de scie pour l'os, la corne et le bois. A
cela près, la nature des armes et des ustensiles est la même aux
deux âges, avec la seule différence de l'habileté et de la
perfection du travail: ce sont des haches, des couteaux, des
pointes de flèches barbelées, des grattoirs, des alènes, des
pierres de fronde, des disques, des poteries grossières, des grains
de colliers en coquillages ou en terre qui déjà se montrent à
l'époque précédente. Bien qu'on donne souvent le nom d'_âge de la
pierre polie_ à la troisième phase de la période préhistorique, il
158 ne faudrait pas s'imaginer que ce soit toujours le poli de la
matière qui la caractérise; le fini, la perfection de l'exécution,
peuvent aussi faire juger que des armes et des ustensiles non polis
s'y rapportent. Aussi vaut-il mieux se servir de l'expression
d'époque _néolithique_, qui dénote seulement le caractère
relativement plus récent du dernier âge de l'emploi exclusif des
instruments de pierre.
On a observé sur divers points de l'Europe les vestiges
incontestables d'ateliers où les instruments de pierre de cette
époque étaient préparés, et dont l'emplacement est décelé par les
nombreuses pièces inachevées qui s'y trouvent réunies, à côté
d'armes de la même matière amenées à leur dernier degré de
perfection. Un de ces ateliers existait à Pressigny
(Indre-et-Loire), d'autres à Chauvigny (Loir-et-Cher), à Civray, à
Charroux (Vienne). Je ne parle ici que de quelques-uns de ceux qui
ont été reconnus en France; il y en a dans tous les autres pays, et
moi-même j'en ai découvert à la porte d'Athènes et dans la montagne
qui domine Thèbes d'Égypte (ce dernier conjointement avec M. Hamy).
Les silex paraissent ordinairement avoir été taillés dans la
carrière même et portés ailleurs pour être polis. On a retrouvé en
plusieurs endroits les pierres qui servaient au polissage, et
auxquelles les paysans de nos campagnes donnent le nom de «pierres
cochées,» d'après les sillons ou «coches» dont elles sont marquées.
Il y avait donc, dès cet âge, des centres industriels, des lieux
spéciaux de fabrication; par suite, il y avait aussi commerce. Les
peuplades qui fabriquaient sur une grande échelle les armes et les
ustensiles de pierre ne devaient pas vivre dans un état d'isolement
complet, où elles n'auraient su que faire des produits de leur
travail. Elles les portaient chez les peuplades qui n'avaient pas
chez elles des matériaux aussi propices à cette fabrication, et les
échangeaient contre d'autres produits du sol de ces dernières.
C'est ainsi que le besoin établissait peu à peu les diverses
relations de la vie sociale. On a trouvé en Bretagne des haches en
fibrolite, matière qui ne se rencontre en France que dans
l'Auvergne et les environs de Lyon. De l'allée couverte
d'Argenteuil on a exhumé un couteau en silex sorti manifestement
des carrières de Pressigny. A l'île d'Elbe, où l'on a recueilli un
grand nombre d'instruments en pierre taillée, dont l'usage est
certainement antérieur aux premières exploitations des mines de
fer, ouvertes par les Étrusques, la plupart de ces armes primitives
sont faites d'un silex qui ne se rencontre pas dans le sol, et a
159 été, par conséquent, apporté par mer. Dans l'Archipel grec, j'ai
rencontré à Ios des couteaux et des _nuclei_[101] en obsidienne de
Milo.
[Note 101: On appelle ainsi le noyau central de la pierre, resté
après l'enlèvement d'un certain nombre de lames destinées à faire
des couteaux.]
[Illustration 184: Nucleus d'obsidienne, provenant de l'Archipel
grec.]
Un commerce rudimentaire de ce genre, franchissant souvent de
grandes distances, faisant passer les objets de tribus en tribus,
par une série d'échanges successifs, jusque bien loin de leur lieu
d'origine, dans des conditions même où le point d'arrivée est
souvent ignoré au point de départ, se produit chez tous les
sauvages. De hautes autorités, comme M. Dupont, M. de Quatrefages
et M. Hamy, admettent qu'il en existait déjà un semblable dans
l'âge du renne. Se fondant sur des raisons très sérieuses, ces
savants, qui ont si profondément étudié les vestiges de l'humanité
préhistorique, pensent qu'il faut attribuer à des échanges et à un
véritable commerce, plutôt qu'à un état nomade qui aurait conduit
des tribus à des migrations incessantes, l'importation des
coquilles marines du Golfe de Gascogne et de la Méditerranée chez
les troglodytes du Périgord, des silex et des coquillages fossiles
de la Champagne, des environs de Paris et même de Touraine chez
ceux des bords de la Lesse.