C'est seulement dans la dernière partie des temps quaternaires,

vers le milieu de l'âge du renne, que la race petite, brachycéphale

et tout à fait analogue aux Lapons, dont un établissement important

a pu être ainsi étudié dans la vallée de la Lesse, parvint sur

notre sol français, plus tard que la race dolichocéphale, et

d'origine probablement africaine, à laquelle appartenaient les

troglodytes du Périgord. Elle paraît alors avoir poussé des essaims

dans les bassins de la Somme et de la Seine, et même plus loin vers

le sud, jusque dans la vallée de l'Aude. A Solutré, dans le

Mâconnais, nous la voyons se mêler à la population des chasseurs de

chevaux sauvages, née déjà d'une fusion entre les deux races

dolichocéphales dont la présence était plus ancienne. D'un autre

côté, l'on constate son existence à la même époque dans la Hongrie,

comme dans les pays scandinaves. Pendant la période suivante, dite

_néolithique_, cette même race, pressée par les immigrants qui

arrivent, apportant de nouvelles moeurs avec un sang nouveau, s'est

150 en partie précipitée vers le midi et y a porté quelques-unes de ses

tribus au delà des Pyrénées, dans l'Espagne et le Portugal, jusqu'à

Gibraltar.

Les recherches de MM. de Quatrefages et Hamy conduisent à voir en

elle la souche de nombreuses populations de type _laponoïde_,

échelonnées dans le temps et répandues à peu près dans l'Europe

entière. En particulier ce type est représenté presque à l'état de

pureté encore aujourd'hui dans les Alpes du Dauphiné. «Ainsi, dit

l'éminent antropologiste auquel nous faisons dans ce chapitre de si

nombreux emprunts, la race des troglodytes de la Belgique, la

dernière venue de l'époque quaternaire, s'est rencontrée pendant

les temps glaciaires avec les races dolichocéphales qui l'avaient

précédée. Sur certains points elle s'est associée à elles; sur

d'autres elle a conservé son autonomie; elle a eu le même sort.

Elle aussi a assisté à la transformation du sol et du climat, qui a

porté le trouble dans les sociétés naissantes de la race de

Cro-Magnon; elle aussi a vu les conditions d'existence se

transformer progressivement, et les conséquences de ces changements

ont été les mêmes pour elle.

«Un certain nombre de tribus ont marché vers le nord, à la suite du

renne et des autres espèces animales qu'elles étaient habituées à

regarder comme nécessaire à leur existence; elles ont émigré en

latitude. D'autres, pour le même motif, ont émigré en altitude,

accompagnant le bouquetin et le chamois dans nos chaînes de

montagnes, dégagées par la fonte des glaciers. D'autres enfin sont

restées en place. Les deux premiers groupes ont pu rester plus

longtemps à l'abri des mélanges ethniques. Les tribus composant le

troisième se sont promptement trouvées en présence des immigrants

brachycéphales et dolichocéphales de la pierre polie, et ont été

facilement subjuguées, absorbées par eux.»

En effet, c'est pendant l'âge du renne que se produisirent les

derniers phénomènes géologiques qui marquent, dans nos contrées, la

fin de l'époque quaternaire. Un mouvement graduel de soulèvement

fit émerger du sein des mers les pays qui s'étaient antérieurement

affaissés, et le résultat de ce soulèvement fut d'amener les

continents à prendre, à bien peu de chose près, le relief que nous

leur voyons aujourd'hui. D'aussi grandes modifications dans la

disposition du sol, dans le rapport des terres et des eaux,

amenèrent forcément des changements non moins profonds dans la

température et dans les conditions atmosphériques. Le climat

continental actuel se substitua au climat insulaire. Les glaciers

151 de toutes les chaînes de montagnes reculèrent rapidement, et leur

fonte, ainsi que la rupture des lacs placés au-dessus, qui en fut

presque partout la conséquence, produisit les faits d'inondation

brusque et sur une énorme échelle, auxquels est dû le dépôt

argileux rougeâtre, mêlé de cailloux anguleux, d'une origine

évidemment torrentielle, qui couvre une grande partie de l'Europe,

et que les géologues parisiens ont appelé le _diluvium rouge_. La

formation de ce dépôt fut suivie d'une longue période pendant

laquelle les grands cours d'eau des contrées occidentales suivirent

un régime de débordements annuels et réguliers, analogues à ceux du

Nil, de l'Euphrate, de l'Indus et du Gange, débordements étendus

dans d'immenses proportions, et qui ont laissé, comme un vaste

manteau par-dessus le diluvium rouge, les couches de limon fin, de

même nature que celui des alluvions nilotiques modernes, connu sous

le nom de _loess_ supérieur ou terre à briques. Les espèces

africaines avaient alors, depuis un temps considérable déjà,

disparu de notre sol; le rhinocéros à épaisse fourrure était

également éteint; quelques rares individus de l'espèce du mammouth

subsistaient seuls, et l'on rencontre çà et là leurs restes dans le

_loess_. Quant au renne, il était encore nombreux dans nos pays.

Après cette période, de nouveaux phénomènes d'inondation subite,

déchirèrent les dépôts, d'abord continus, du loess, et n'en

laissèrent plus subsister que des lambeaux en terrasse sur les

flancs des vallées et sur les plateaux où nous les observons

aujourd'hui. Ce fut la dernière crise de l'âge quaternaire, celle

qui marque la transition à l'époque géologique actuelle. A dater de

ce moment, les conditions géographiques et climatériques de

l'Europe furent celles qui subsistent encore actuellement, et

depuis lors son sol n'a pas été sensiblement modifié.

La faune, influencée par les changements des climats, devint aussi

ce qu'elle est de nos jours. Il ne resta plus dès lors dans nos

pays, en fait d'espèces maintenant éteintes, que le grand cerf

d'Irlande (_cervus megaceros_) avec ses cornes immenses, dont on

trouve encore les ossements dans les tourbières; l'urus ou boeuf

sauvage et l'aurochs, qui, résistant encore plus tard, furent

détruits par les chasseurs de la Gaule seulement dans le cours de

l'époque historique, et subsistèrent en Suisse jusqu'au IXe et au

Xe siècle de notre ère. On sait même qu'il s'en conserve des

individus vivants en Écosse et en Lithuanie. Le mammouth venait

d'achever de disparaître. A part le lièvre, qui, avec ses poils

sous la plante des pieds, est resté comme une dernière épave de la

152 période glaciaire, tous les animaux organisés pour vivre au milieu

des frimas émigrèrent, dès le début de la période actuelle, les uns

en altitude, les autres en latitude. Le bouquetin, le chamois, la

marmotte et le tétras se réfugièrent sur les plus hautes montagnes,

fuyant devant l'élévation de la température. Le renne, qui ne

pouvait vivre que dans les plaines, se retira progressivement vers

le nord. Au temps où se formèrent les plus anciennes tourbières, il

avait déjà quitté la France, mais il vivait encore dans le

Mecklembourg, en Danemarck et dans le sud de la Scandinavie, d'où

plus tard il émigra de nouveau pour se retirer définitivement dans

les régions polaires.

Il paraît bien prouvé aujourd'hui qu'à cette aurore de la période

géologique qui se continue encore, et à laquelle correspondent,

dans l'archéologie préhistorique, les premières manifestations des

temps _néolithiques_ ou de l'âge de la _pierre polie_, la majeure

partie des tribus de brachycéphales de la race laponoïde suivirent

dans sa migration l'animal utile auquel elles empruntaient les

principales ressources de leur subsistance. Elles se retirèrent,

elles aussi, vers le nord, en laissant seulement derrière elles de

faibles essaims attardés, et elles ne se sont non plus arrêtées

dans leur retraite que lorsqu'elles ont eu atteint les contrées

arctiques. Il est probable qu'elles allaient ainsi chercher les

climats qu'elles préféraient et qu'elles ne trouvaient plus dans

notre pays; mais en même temps elles étaient refoulées par de

nouvelles populations qui s'emparaient de l'Europe occidentale. En

effet, le passage de la période archéolithique à la période

néolithique[98], de l'âge quaternaire à l'âge géologique actuel,

correspond à un changement dans les habitants de nos pays comme à

un changement dans le climat.

[Note 98: On réunit assez souvent en un même groupe les deux âges

successifs des grands carnassiers et du renne, sous le nom commun

d'_époque archéolithique_, expression tirée du grec, qui

caractérise l'époque ainsi nommée comme la plus ancienne parmi

celles où l'homme, ne connaissant pas encore l'art de fondre les

métaux, employait exclusivement la pierre taillée par éclats, à

faire ses armes et ses métaux. L'époque suivante, où on les

faisait en pierre polie, est désignée, par opposition, sous le

nom d'_époque néolithique_.]

«Des hordes armées de la hache de pierre polie, dit M. Hamy, qui

résume ainsi dans son _Précis de paléontologie humaine_ les

observations les plus récentes, surgissant au milieu des débris des

peuplades de l'âge du renne, les soumettent aisément. Cette période

d'envahissement brutal et de décadence matérielle représente, pour

l'Occident préhistorique, une phase comparable à celles qui ont

153 suivi l'invasion des Hycsos en Égypte et celles des Germains au Ve

siècle de notre ère. Comme les Barbares, les nouveaux venus, qui

sont peut-être en partie ethniquement apparentés aux premiers

dolichocéphales que nous avons étudiés, se modifieront peu à peu au

contact des populations moins sauvages qu'ils ont mises sous le

joug et avec lesquelles ils se mêleront de plus en plus. Et sous

l'influence de celles-ci, la pierre finement taillée, dont les

dernières stations de l'âge du renne fournissaient de si

remarquables échantillons, s'unira à la pierre polie, que les

envahisseurs ont apportée avec eux, tandis que le travail de l'os

se relèvera de sa chute, sans atteindre néanmoins le degré de

perfection qu'il possédait auparavant.

«La grotte funéraire des anciens jours et le monument en pierres

brutes de la race nouvelle seront simultanément employés. Ce

dernier, qui est la manifestation la plus remarquable de la période

néolithique, se perfectionne peu à peu. Aux monuments formés

d'énormes pierres irrégulières, supportant comme de gigantesques

piliers une grande table horizontale, en succéderont d'autres

composés de pierres équarries, alignées avec un certain art. Ces

architectes préhistoriques, dont les travaux ont pu résister à tant

de causes de destruction, entrent ainsi à leur tour dans la voie du

progrès, un instant abandonnée. Plus tard, ils couvriront de

figures sculptées certaines _allées couvertes_, et ils élèveront à

Stone-Henge le majestueux édifice qui offre tant de points de

ressemblance avec cet autre monument préhistorique découvert par M.

Mariette à Gizeh et connu par les égyptologues sous le nom de

«temple du Sphinx,» préludant ainsi à cette renaissance

préhistorique dont _l'âge du bronze_ et le _premier âge du fer_

représentent l'apogée.

«Ainsi, le développement de l'humanité, momentanément ralenti dans

sa marche, après cette évolution partiellement rétrograde, prendra

une nouvelle activité. Du degré de civilisation que nous nous

sommes efforcé de faire connaître, l'homme s'élèvera lentement à

une civilisation supérieure.»

Mais ici nous sortons des temps paléontologiques pour entrer dans

des temps qui, relativement modernes, tout en étant préhistoriques

pour notre Occident, touchent au début des siècles historiques pour

d'autres régions, comme l'Égypte et la Chaldée. Nous n'avons plus

affaire à l'homme fossile, mais à l'homme de la période géologique

actuelle.

* * * * *

154

L'existence primitive d'une population de sauvages menant la vie de

chasseurs troglodytes, a laissé des souvenirs d'une singulière

précision dans les récits traditionnels des peuples civilisés du

monde classique, dans leurs légendes sur les premiers âges[99].

C'est à tel point que l'on peut presque dire que les hommes des

cavernes de la période quaternaire ne sont pas à proprement parler

_préhistoriques_, puisqu'ils ont une place incontestable dans la

tradition. Et ici nous trouvons une preuve de la succession

ininterrompue des générations humaines sur le sol européen, depuis

le temps où vivaient le mammouth et les grands carnassiers depuis

si longtemps éteints.

[Note 99: Voy. le chapitre Ier du livre de M. d'Arbois de

Jubainville, _Les premiers habitants de l'Europe_; nous n'avons

fait ici que le résumer.]

«Alors, dit Eschyle[100], pas de maisons de brique ouvertes au

soleil, pas de constructions en charpente. Se plongeant dans la

terre tels que de minces fourmis, les hommes se cachaient dans des

antres sans lumière.» La charrue à cette date ne labourait pas le

sol européen. Prométhée, aïeul d'Hellen et personnification

mythique des débuts de la civilisation de la race aryenne dans ces

contrées, «accoupla le premier, suivant le poète, des bêtes de

somme sous le joug pour décharger les mortels des travaux les plus

durs.» Pour le grand tragique grec, l'état sauvage qui précéda

Prométhée remonte à l'époque la plus reculée. Mais quelques siècles

plus tôt, le chantre de l'_Odyssée_ représente certaines tribus de

cette race primitive vivant encore de la vie de troglodytes

sauvages, au temps de ses héros Achéens, dont la civilisation est

déjà relativement avancée. Tels sont chez lui les Cyclopes de

Sicile, que la tradition plaçait dans cette contrée avant

l'établissement de la population ibérienne des Sicanes, lequel

remonte au moins à 2,000 ans avant l'ère chrétienne, les Cyclopes

que les Grecs disaient fils du Ciel et de la Terre et

représentaient comme absolument étrangers aux généalogies de leur

propre race. Les Cyclopes, tels que les décrit le IXe chant de

l'_Odyssée_, «habitent des cavernes au sommet des hautes

montagnes;» non-seulement ils ne labourent pas, mais ils ne

cultivent pas même la terre à la main. Ils ont pourtant quelques

troupeaux, mais ignorent toute navigation, comme l'art de

l'équitation et celui des transports au moyen de chariots. Les

dieux des Hellènes leurs sont inconnus; il les dédaignent et les

défient.

[Note 100: _Prometh._, v. 450 et suiv.]

Si nous en croyons la tradition grecque recueillie par Pausanias,

Pélasgos, le représentant de la première race un peu civilisée,

155 aurait trouvé dans le Péloponnèse, à l'aurore des temps

historiques, une population qui ne bâtissait pas et qui ne portait

pas de vêtements; il lui apprit à construire des cabanes et à

s'habiller de peaux de cochons. Cette population vivait de

feuilles, d'herbes et de racines, sans distinguer les saines des

dangereuses: les Pélasges lui firent joindre le gland doux à cette

nourriture rudimentaire. Diodore de Sicile parle d'une époque

reculée où en Crète on ne savait pas encore bâtir de maisons: les

hommes cherchaient un abri sous les arbres des montagnes et dans

les cavernes des vallées; tel était l'état des choses jusqu'à

l'arrivée des Curètes, peuple de race pélasgique, qui enseignèrent

aux aborigènes les premiers rudiments de la civilisation, l'élève

des troupeaux, la récolte du miel, l'emploi du métal pour faire des

glaives et des casques, enfin la substitution d'une organisation

sociale à la vie solitaire du sauvage chasseur.

Le souvenir de la population des cavernes restait aussi vivant en

Italie. C'est en parlant d'elle qu'Évandre, dans l'_Énéide_ de

Virgile, commence son poétique résumé de l'histoire du Latium.

«Autrefois ces bois étaient habités par des autochthones, les

Faunes et les Nymphes, race d'hommes née des troncs durs du chêne.

Vivant sans lois traditionnelles ni civilisation, ils ne savaient

ni réunir des boeufs sous le joug, ni amasser des richesses, ni

épargner le bien acquis; des pousses d'arbres et les sauvages

produits de la chasse étaient leur nourriture.»

Mais la description traditionnelle la plus remarquable, la plus

exacte et la plus vivante des moeurs des sauvages primitifs des

cavernes, est celle que nous lisons chez Lucrèce. «Le robuste

conducteur de la charrue courbée n'avait pas encore paru; personne

ne savait dompter les champs par le fer, ni planter les jeunes

arbres, ni au sommet des vieux couper les branches avec la

serpe..... Les hommes trouvaient la nourriture de leur corps sous

les chênes porteurs de gland, sous les arbousiers dont, pendant

l'hiver, les fruits mûrs se teignent en rouge..... Ils ne savaient

pas se servir des peaux ni se vêtir de la dépouille des animaux

sauvages. Ils habitaient les forêts et les cavités des montagnes;

ils abritaient sous les broussailles leurs membres crasseux, quand

ils voulaient éviter les vents et la pluie..... Leurs mains et

leurs pieds étaient d'une admirable vigueur: ils poursuivaient dans

les bois, les animaux sauvages, leur lançaient des pierres, les

frappaient de massues, en abattaient un grand nombre, ne fuyaient

que devant quelques-uns..... C'était en vain que la mer soulevait

ses flots irrités: elle proférait des menaces impuissantes; quand

au contraire la rusée étalait paisiblement ses eaux riantes, elle

156 ne pouvait séduire personne: l'art perfide de la navigation n'était

pas encore inventé.»

Ici le poète, vivifiant la tradition par son génie, a réalisé une

véritable résurrection du passé. Pour dépeindre les troglodytes des

temps quaternaires, tels que nous les connaissons aujourd'hui par

leurs vestiges, la science contemporaine n'a presque rien à changer

à son tableau. Elle en adoucirait plutôt certaines couleurs.

§ 3.--RESTES MATÉRIELS DE L'ÉPOQUE NÉOLITHIQUE.

[Illustration 181: Hache en pierre polie, de France.]

Pour celui qui suit les reliques de son industrie, que l'homme

antérieur à l'histoire écrite a laissés dans notre Europe, un

nouvel âge, comme nous l'avons dit tout à l'heure, se marque par

l'apparition de la pierre polie. Car il est à remarquer que dans

l'époque précédente, quelque habileté que révèle déjà le travail de

la pierre et de l'os, on n'a encore aperçu aucun spécimen d'arme ou

d'outil quelconque en pierre portant des traces de polissage. Ce ne

sont plus les alluvions quaternaires et les cavernes de l'âge du

renne qui fournissent les pierres polies, les haches en silex, en

serpentine, en néphrite, en obsidienne de cet âge; on les trouve

dans les tourbières, dans des amoncellements sans doute fort

anciens, mais qui s'élèvent sur le sol actuel, dans des sépultures

d'une très haute antiquité, mais postérieures au début de notre

période géologique, dans certains camps retranchés qui furent plus

tard occupés par les Romains. On a recueilli par milliers presque

partout en France, en Belgique, en Suisse, en Angleterre, en

Italie, en Grèce, en Espagne, en Allemagne et en Scandinavie.

Il ne faudrait pas croire, du reste, qu'un changement brusque et

subit sépare l'âge du renne de l'âge de la pierre polie. On passe

de l'un à l'autre par des gradations successives, qui prouvent que

si l'apparition du nouveau procédé semble se rattacher à la

prédominance désormais acquise par de nouveaux éléments de

population, le changement s'est opéré par une action lente et

prolongée. La géologie a également reconnu--fait exactement

157 parallèle--que la transition de la période quaternaire à la période

présente n'avait pas été brusque et violente, mais graduelle. Elle

fut le résultat d'une série de phénomènes successifs et locaux, qui

achevèrent de donner aux continents la forme qu'ils ont maintenant

et changèrent peu à peu le climat, ce qui amena forcément la

disparition ou la retraite vers d'autres latitudes de certaines

espèces animales. A tel point que beaucoup de géologues admettent

aujourd'hui que nous sommes dans la continuation de l'époque

quaternaire et qu'il ne faut pas établir de démarcation nettement

définie entre celle-ci et les temps actuels.

[Illustration 182a: Hache en pierre polie, de France]

[Illustration 182b: Hache de pierre polie, avec son emmanchement

en bois et en corne de cerf[1].]

[Note 1: Provenant des villages lacustres de la Suisse.]

Les haches de l'époque de la pierre polie diffèrent de celles de

l'époque archéolithique en ce que celles-ci fendaient ou perçaient

par leur petite extrémité, tandis que celles de l'âge nouveau ont

le tranchant à l'extrémité la plus large. Certaines haches de cette

époque étaient emmanchées dans la corne de cerf ou le bois, tandis

que d'autres semblent avoir été tenues directement à la main et

avoir servi de couteau ou de scie pour l'os, la corne et le bois. A

cela près, la nature des armes et des ustensiles est la même aux

deux âges, avec la seule différence de l'habileté et de la

perfection du travail: ce sont des haches, des couteaux, des

pointes de flèches barbelées, des grattoirs, des alènes, des

pierres de fronde, des disques, des poteries grossières, des grains

de colliers en coquillages ou en terre qui déjà se montrent à

l'époque précédente. Bien qu'on donne souvent le nom d'_âge de la

pierre polie_ à la troisième phase de la période préhistorique, il

158 ne faudrait pas s'imaginer que ce soit toujours le poli de la

matière qui la caractérise; le fini, la perfection de l'exécution,

peuvent aussi faire juger que des armes et des ustensiles non polis

s'y rapportent. Aussi vaut-il mieux se servir de l'expression

d'époque _néolithique_, qui dénote seulement le caractère

relativement plus récent du dernier âge de l'emploi exclusif des

instruments de pierre.

On a observé sur divers points de l'Europe les vestiges

incontestables d'ateliers où les instruments de pierre de cette

époque étaient préparés, et dont l'emplacement est décelé par les

nombreuses pièces inachevées qui s'y trouvent réunies, à côté

d'armes de la même matière amenées à leur dernier degré de

perfection. Un de ces ateliers existait à Pressigny

(Indre-et-Loire), d'autres à Chauvigny (Loir-et-Cher), à Civray, à

Charroux (Vienne). Je ne parle ici que de quelques-uns de ceux qui

ont été reconnus en France; il y en a dans tous les autres pays, et

moi-même j'en ai découvert à la porte d'Athènes et dans la montagne

qui domine Thèbes d'Égypte (ce dernier conjointement avec M. Hamy).

Les silex paraissent ordinairement avoir été taillés dans la

carrière même et portés ailleurs pour être polis. On a retrouvé en

plusieurs endroits les pierres qui servaient au polissage, et

auxquelles les paysans de nos campagnes donnent le nom de «pierres

cochées,» d'après les sillons ou «coches» dont elles sont marquées.

Il y avait donc, dès cet âge, des centres industriels, des lieux

spéciaux de fabrication; par suite, il y avait aussi commerce. Les

peuplades qui fabriquaient sur une grande échelle les armes et les

ustensiles de pierre ne devaient pas vivre dans un état d'isolement

complet, où elles n'auraient su que faire des produits de leur

travail. Elles les portaient chez les peuplades qui n'avaient pas

chez elles des matériaux aussi propices à cette fabrication, et les

échangeaient contre d'autres produits du sol de ces dernières.

C'est ainsi que le besoin établissait peu à peu les diverses

relations de la vie sociale. On a trouvé en Bretagne des haches en

fibrolite, matière qui ne se rencontre en France que dans

l'Auvergne et les environs de Lyon. De l'allée couverte

d'Argenteuil on a exhumé un couteau en silex sorti manifestement

des carrières de Pressigny. A l'île d'Elbe, où l'on a recueilli un

grand nombre d'instruments en pierre taillée, dont l'usage est

certainement antérieur aux premières exploitations des mines de

fer, ouvertes par les Étrusques, la plupart de ces armes primitives

sont faites d'un silex qui ne se rencontre pas dans le sol, et a

159 été, par conséquent, apporté par mer. Dans l'Archipel grec, j'ai

rencontré à Ios des couteaux et des _nuclei_[101] en obsidienne de

Milo.

[Note 101: On appelle ainsi le noyau central de la pierre, resté

après l'enlèvement d'un certain nombre de lames destinées à faire

des couteaux.]

[Illustration 184: Nucleus d'obsidienne, provenant de l'Archipel

grec.]

Un commerce rudimentaire de ce genre, franchissant souvent de

grandes distances, faisant passer les objets de tribus en tribus,

par une série d'échanges successifs, jusque bien loin de leur lieu

d'origine, dans des conditions même où le point d'arrivée est

souvent ignoré au point de départ, se produit chez tous les

sauvages. De hautes autorités, comme M. Dupont, M. de Quatrefages

et M. Hamy, admettent qu'il en existait déjà un semblable dans

l'âge du renne. Se fondant sur des raisons très sérieuses, ces

savants, qui ont si profondément étudié les vestiges de l'humanité

préhistorique, pensent qu'il faut attribuer à des échanges et à un

véritable commerce, plutôt qu'à un état nomade qui aurait conduit

des tribus à des migrations incessantes, l'importation des

coquilles marines du Golfe de Gascogne et de la Méditerranée chez

les troglodytes du Périgord, des silex et des coquillages fossiles

de la Champagne, des environs de Paris et même de Touraine chez

ceux des bords de la Lesse.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 16 / 46 段