Pour ce qui est de nos contrées, les seules dont on puisse encore

parler avec certitude, les faits déjà rassemblés établissent d'une

manière incontestable l'antériorité de la présence d'une race haute

de taille et fortement dolichocéphale, ou à crâne allongé, sur

celle de la race petite et brachycéphale, ou à tête ronde,

ressemblant de très près aux Lapons, qu'une théorie, qui a compté

beaucoup de partisans, considérait d abord comme ayant fourni les

premiers habitants de l'Europe occidentale. Cette race

brachycéphale ne commence à se montrer sur le sol français qu'à la

fin de l'époque dont nous parlons en ce moment, et elle semble

alors arriver par une migration venue du nord. Mais elle trouve,

établie antérieurement sur ce même sol, la race dolichocéphale, qui

dans certains caractères de sa tête présente des traits

138 singulièrement rudes et bestiaux: le frontal bas, étroit et fuyant,

s'appuyant sur des arcades sourcilières développées; le pariétal

étendu, déprimé dans son quart postérieur; l'occiput saillant en

arrière; un prognathisme tellement développé, qu'il rend le menton

fuyant. Tous ces traits, fortement accusés dans le crâne découvert

à Canstadt en Wurtemberg, arrivent au plus haut degré de

l'exagération dans celui qui a été exhumé, en 1857, de la caverne

de Neanderthal, auprès de Dusseldorf.

«À en juger par la distribution géographique des restes rencontrés

jusqu'à ce jour, dit M. de Quatrefages, la race ainsi reconstituée,

pendant l'époque quaternaire, occupait surtout les bassins du Rhin

et de la Seine; elle s'étendait peut-être jusqu'à Stängenäs, dans

le Bohuslän; certainement jusqu'à l'Olmo, dans l'Italie centrale;

jusqu'à Brux, en Bohême; jusqu'aux Pyrénées, en France;

probablement jusqu'à Gibraltar.

[Illustration 163: Profils des crânes de Neanderthal et

d'Engis[1] et du crâne d'un Australien de Port-Adélaïde[2].]

[Note 1: Le crâne découvert par Schmerling dans la grotte d'Engis,

près de Liège, appartient à la race de Cro-Magnon, dont nous

parlons dans le paragraphe suivant.]

[Note 2: D'après l'ouvrage de Lyell sur _l'Ancienneté de l'homme_.

Ces trois crânes ont été ramenés à la même longueur absolue, pour

mieux comparer leurs proportions. La lettre _a_ marque la glabelle,

_b_ la protubérance occipitale, _c_ la position du trou auditif.]

«Cette race n'est pas confinée dans les temps géologiques.

L'attention éveillée par les caractères étranges du crâne de

Neanderthal, a fait entreprendre une foule de recherches qui ont

rapidement tiré ce remarquable spécimen de l'isolement où il

semblait d'abord devoir rester.... De cet ensemble de travaux, il

résulte que le type de Canstadt, parfois remarquablement pur,

139 parfois aussi plus ou moins altéré par les croisements, se retrouve

dans les dolmens, dans les cimetières des temps gallo-romains, dans

ceux du moyen âge et dans les tombes modernes, depuis la

Scandinavie jusqu'en Espagne, en Portugal et en Italie, depuis

l'Écosse et l'Irlande jusque dans la vallée du Danube, en Crimée, à

Minsk, et jusqu'à Orenbourg en Russie. Cet habitat comprend, on le

voit, l'ensemble des temps écoulés depuis l'époque quaternaire

jusqu'à nos jours, et l'Europe tout entière. M. Hamy a justement

fait remarquer qu'il existe dans l'Inde, au milieu des populations

refoulées par l'invasion aryenne, des représentants du type de

Neanderthal. Toutefois, pour les retrouver avec certitude, il faut

aller jusqu'en Australie. Nos propres études ont confirmé sur ce

point le résultat de celles de Huxley. Parmi les races de cette

grande île, il en est une répandue surtout dans la province de

Victoria, aux environs de Port-Western, qui reproduit d'une manière

remarquable les caractères de la race de Canstadt.»

Nous empruntons encore au même savant quelques observations d'une

haute importance. «Les épithètes de bestial, de simien, souvent

appliquées au crâne de Neanderthal et à ceux qui lui ressemblent,

les conjectures émises au sujet des individus auxquels ils ont

appartenu, pourraient faire penser qu'une certaine infériorité

intellectuelle et morale se lie nécessairement à cette forme

crânienne. Il est aisé de montrer que cette conclusion serait des

plus mal fondées.

Au Congrès Anthropologique de Paris, M. Karl Vogt a cité l'exemple

d'un de ses amis, dont le crâne rappelle entièrement celui du

Neanderthal, et qui n'en est pas moins un médecin aliéniste des

plus distingués. En parcourant le Musée de Copenhague, je fus

frappé des traits tout pareils que présentait un des crânes de la

collection; il se trouva que c'était celui de Kay Lykke,

gentilhomme danois qui a joué un certain rôle politique pendant le

XVIIe siècle. M. Godron a publié le dessin de la tête de Saint

Mansuy, évêque de Toul au IVe siècle, et cette tête exagère même

quelques-uns des traits les plus saillants du crâne de Neanderthal.

Le front est encore plus fuyant, la voûte crânienne plus

surbaissée. Enfin la tête de Bruce, le héros écossais, reproduisait

aussi le type de Canstadt. En présence de ces faits, il faut bien

reconnaître que même l'individu dont on a trouvé les restes dans la

caverne de Neanderthal a pu posséder toutes les qualités morales et

intellectuelles compatibles avec son état social inférieur.»

140

§ 2.--L'HOMME DES CAVERNES DE L'ÂGE DU RENNE.

Un second âge du développement de l'humanité s'annonce par un

progrès dans le travail des instruments de pierre; mais des

caractères zoologiques tranchés ne le distinguent pas du premier.

Les débris datant de cette époque se trouvent surtout dans les

cavernes, dans celles du pied des Pyrénées, du Périgord et de la

Belgique, dont les fouilles ont fourni par milliers à l'étude de la

science les vestiges d'une humanité sauvage encore, mais un peu

plus avancée que celle qui vivait lors de la formation des dépôts

des vallées de la Somme et de l'Oise. Pendant cet âge les grands

carnassiers paraissent avoir presque disparu, ce qui explique

l'énorme multiplication des herbivores. Les mammouths et les

rhinocéros existent encore, mais tendent graduellement à

s'éteindre; le renne abonde dans le midi de la France, où il forme

de grands troupeaux errant dans les pâturages des forêts.

[Illustration 165a: Grattoir en silex des alluvions

quaternaires[1].]

[Note 1: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M. le

docteur Hamy.]

[Illustration 165b: Harpon en os décoré d'une tête de cheval[2].]

[Note 2: Découvert à Laugerie-Basse (Dordogne). D'après le

_Précis de paléontologie humaine_, de M. le docteur Hamy.]

L'homme de cette seconde époque emploie à la fois pour son usage

les os, les cornes des animaux, et la pierre, qu'il façonne avec

plus d'adresse. Tous les objets exhumés des grottes du Périgord et

de l'Angoumois annoncent chez notre espèce de notables progrès dans

la fabrication des engins et des ustensiles. Les flèches sont

barbelées; certains silex sont ébréchés de manière à former de

petites scies; on rencontre des ornements de pure parure exécutés

avec des dents, des cailloux et surtout des coquillages marins. On

a extrait de plusieurs grottes des phalanges de ruminants creusées

et percées d'un trou, visiblement destinées à servir de sifflet,

car ces pièces en rendent encore aujourd'hui le son. Mais l'homme

qui menait alors dans les cavernes du Périgord, de l'Angoumois et

du Languedoc la vie de troglodyte, ne maniait pas seulement la

taille avec habileté; il réussissait avec ses outils de pierre à

fouiller et à ciseler l'ivoire et le bois de renne, ainsi que

l'établissent de nombreux spécimens. Enfin, chose plus remarquable,

il avait déjà l'instinct du dessin, et il figurait sur le schiste,

l'ivoire, l'os ou la corne, avec la pointe d'un silex, l'image des

animaux dont il était entouré.

141

[Illustration 166a: Grattoir de forme allongée, des cavernes du

Périgord[1].]

[Note 1: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M. le

docteur Hamy.]

[Illustration 166b: Petit harpon en os[2].]

[Note 2: Provenant de la caverne de Massat (Ariège). D'après le

_Précis de paléontologie humaine_, de M. le docteur Hamy.]

[Illustration 166c: Gravure sur un morceau de schiste,

représentant l'ours des cavernes[3].]

[Note 3: Découverte dans la grotte du Bas-Massat (Ariège).

D'après le _Bulletin de la Société d'anthropologie_, de Paris.]

142

Les espèces qu'on a le plus souvent tenté de reproduire dans ces

essais d'un art qu'on pourrait presque dire antédiluvien sont le

bouquetin, l'urus ou boeuf sauvage, le cheval, alors à l'état de

liberté dans nos contrées, et le renne, soit isolé, soit en troupe.

Une plaque de schiste nous offre une excellente représentation de

l'ours des cavernes; sur un os, nous avons celle du _felis

spelaeus_. Mais, de tous ces dessins à la pointe, le plus

surprenant, sans contredit, est celui qui a été découvert dans la

grotte de la Madeleine (commune de Turzac, arrondissement de

Sarlat): c'est une lame d'ivoire fossile où a été figurée, par une

main fort inexpérimentée et qui s'y est reprise à plusieurs fois,

l'image nettement caractérisée du mammouth, avec la longue crinière

qui le distinguait de tous les éléphants actuellement vivants. Les

troglodytes de cet âge se sont même quelquefois essayés à

reproduire des scènes de chasse: un homme combattant un aurochs, un

autre harponnant un cétacé, souvenir d'un passage de la tribu sur

les bords du golfe de Gascogne, dans le cours de ses migrations

nomades. Mais ils ont échoué d'une façon misérable dans ces

tentatives pour dessiner la figure humaine.

La plupart des représentations ainsi tracées par les hommes

contemporains de l'énorme multiplication du renne dans nos contrées

sont fort grossières; mais il en est d'autres qui sont de l'art

véritable. À ce point de vue, les sculptures qui ornent les manches

de poignard en os exhumés des grottes de Laugerie-Basse, de

Bruniquel et de Montastruc sont encore plus remarquables que les

meilleurs dessins, si l'on excepte toutefois, parmi ces derniers,

la représentation d'un renne broutant, qui a été découverte dans la

caverne de Thaïngen auprès de Schaffhouse, en Suisse. Jamais on

n'eût cru pouvoir attendre, dans ces oeuvres de purs sauvages, une

telle hardiesse et une telle sûreté de dessin, une si fière

tournure, une imitation si vraie de la nature vivante, une telle

propriété dans la reproduction des attitudes propres à chaque

espèce animale. Ainsi, l'art a précédé les premiers développements

de la civilisation matérielle. Dès cet âge primitif, alors qu'il

n'était point encore sorti de la vie sauvage, déjà l'homme se

montrait artiste et avait le sentiment du beau. Cette faculté

sublime que Dieu avait déposée en lui en «le faisant à son image»

s'était éveillée l'une des premières, avant qu'il eût senti encore

le besoin d'améliorer les dures conditions de sa vie.

143

[Illustration 168a: Manches de poignards sculptés en ivoire,

représentant des rennes[1].]

[Note 1: Provenant de la grotte de Montastruc. D'après M. le

docteur Hamy.]

[Illustration 168b: Lame d'ivoire de la grotte de la Madeleine,

avec représentation du mammouth{2}.]

[Note 2: D'après les _Beliquiae aquitanicae_ de Lartet et

Garisty.]

[Illustration 168c: Figures diverses sur un morceau de bois de

renne[3].]

[Note 3: On y voit un gros serpent nageant au milieu des roseaux,

une figure humaine nue et deux têtes de cheval. Le morceau a été

découvert dans la grotte de La Madeleine. D'après les _Beliquiae

aquitanicae_.]

144

Au reste, les troglodytes du Périgord, dans l'âge du renne,

connaissaient la numération. Ils avaient inventé une méthode de

notation de certaines idées, au moyen de tablettes d'os marquées

d'entailles, convenues, qui permettaient des communications à

distance, méthode tout à fait pareille à celle que les auteurs

grecs nous montrent employée très tard par les Scythes au moyen de

bâtonnets entaillés, et que les écrivains chinois disent être

restée en usage chez les Tartares jusqu'au VIe siècle de notre ère.

Enfin, l'homme de l'époque quaternaire, surtout dans la seconde

partie, dans l'âge du renne, avait certainement des croyances

religieuses, puisqu'il avait des rites funéraires dont l'origine se

lie d'une façon nécessaire à des idées sur l'autre vie. À Aurignac,

à Cro-Magnon et à Menton, l'on a trouvé des lieux de sépulture

régulière de cette époque, où de nombreux individus avaient été

soigneusement déposés; et à la porte de ces grottes sépulcrales

étaient les restes, impossibles à méconnaître, de sacrifices et de

banquets en l'honneur des morts. Dès les premiers jours de son

apparition, l'homme a porté la tête haute et regardé le ciel:

Os homini sublime dedit, coelumque tueri.

La race humaine, dont nous venons d'essayer de caractériser

l'industrie, et qui vint s'établir dans nos pays à l'âge du renne,

est très bien connue par les sépultures découvertes dans la France

méridionale, particulièrement par celle de Cro-Magnon dans la

vallée de la Vézère, en Périgord. C'est encore une race de haute

taille et très fortement dolichocéphale, comme celle dont nous

avons parlé dans le chapitre précédent, mais d'un type très

différent et bien supérieur. «Au lieu d'un front bas et fuyant

placé au-dessus de ces crête sourcilières qui ont fait penser au

145 singe, dit M. de Quatrefages, au lieu d'une voûte surbaissée comme

dans le crâne de Neanderthal et ses congénères, on trouve ici un

front large, s'élevant au-dessus de sinus frontaux assez peu

accusés et une voûte présentant les plus belles proportions... Le

crâne est encore remarquable par sa capacité. Elle est très

supérieure à celle de la moyenne chez les Parisiens modernes; elle

l'est également à celle des autres races européennes modernes.

Ainsi chez ce sauvage des derniers temps quaternaires, qui a encore

lutté contre le mammouth avec ses armes de pierre, nous trouvons

réunis tous les caractères craniologiques généralement regardés

comme les signes d'un développement intellectuel.»

[Illustration 170a: Tête de vieillard découverte à Cro-Magnon

(Dordogne)[1].]

[Note 1: D'après la _Conférence_ de M. Broca _sur les troglodytes

de la Vézère_.]

«En somme, continue un peu plus loin l'éminent académicien, chez

les hommes de Cro-Magnon, un front bien ouvert, un grand nez étroit

et recourbé, devait compenser ce que la figure pouvait emprunter

d'étrange à des yeux probablement petits, à des masséters très

forts, à des contours un peu en losange. À ces traits, dont le type

n'a rien de désagréable et permet une véritable beauté, cette

magnifique race joignait une haute stature, des muscles puissants,

une constitution athlétique. Elle semble avoir été faite à tous

égards pour lutter contre les difficultés et les périls de la vie

sauvage...

[Illustration 170b: Tête de femme découverte à Cro-Magnon[2].]

[Note 2: D'après la même source. L'os frontal porte la marque

d'un coup de hache qui l'a percé.]

«La race de Cro-Magnon était donc belle et intelligente. Dans

l'ensemble de son développement, elle me semble présenter de

grandes analogies avec la race Algonquine, telle que la font

146 connaître les premiers voyageurs et surtout les missionnaires ayant

vécu longtemps parmi ces Peaux-Rouges. Elle en avait sans doute les

qualités et les défauts. Des scènes violentes se passaient sur les

bords de la Vézère; nous en avons pour preuve le coup de hache qui

a enfoncé le crâne à la femme de Cro-Magnon. En revanche, les

sépultures de Solutré, en nous livrant plusieurs têtes de femmes et

d'hommes édentés, semblent attester que la vieillesse recevait des

soins particuliers dans ces tribus, et était par conséquent

honorée. Cette race a cru à une autre vie; et le contenu des tombes

semble prouver que sur les bords de la Vézère et de la Saône on

comptait sur les prairies bienheureuses, comme sur les rives du

Mississipi.

«Comme l'Algonquin, l'homme du Périgord ne s'est pas élevé

au-dessus du degré le plus inférieur de l'état social; il est resté

chasseur, tout au moins jusque vers la fin des âges qui le virent

apparaître dans nos montagnes. C'est donc à tort que l'on a

prononcé à son sujet le mot de _civilisation_. Pourtant il était

doué d'une intelligence élastique, perfectible. Nous le voyons

progresser et se transformer tout seul, fait dont on ne trouve

aucune trace chez son similaire américain. Par là, il lui est

vraiment supérieur. Enfin ses instincts artistiques, les oeuvres

remarquables qu'il a laissées, lui assignent une place à part parmi

les races sauvages de tous les temps.»

Dans l'âge immédiatement postérieur, celui de la pierre polie, nous

voyons la race de ces troglodytes du Périgord se maintenir à l'état

de tribus isolées, vivant au milieu des populations nouvelles qui

sont venues se répandre sur le même sol, ayant adopté les moeurs

importées par ces nouveaux venus, mais demeurant à côté d'eux sur

certains points dans un état de grande pureté ethnique, tandis que

sur d'autres points elle tend à se fondre graduellement avec eux.

Nous suivons après, au travers de la série complète des temps

historiques et jusqu'à nos jours, la persistance et la réapparition

fréquente du type de cette race à l'état d'individus isolés dans

toutes les parties de l'Europe occidentale. Elle est un des

éléments constitutifs originaires de la population de ces contrées,

et elle y tient plus de place que la race antérieure, celle de

Canstadt et de Neanderthal.

«J'ai moi-même en France, à plusieurs reprises, dit M. de

Quatrefages, constaté chez des femmes, des traits qui ne pouvaient

s'accorder qu'avec l'ossature crânienne et faciale de la race dont

147 nous parlons. Chez l'une d'elles, la dysharmonie de la face et du

crâne était au moins aussi marquée que chez le grand vieillard de

Cro-Magnon: l'oeil enfoncé sous la voûte orbitaire avait le regard

dur; le nez était plutôt droit que courbé, les lèvres un peu

fortes, les masséters très développés, le teint très brun, les

cheveux très noirs et plantés bas sur le front. Une taille épaisse

à la ceinture; des seins peu développés, des pieds et des mains

relativement petits, complétaient cet ensemble. Les études de M.

Hamy ont étendu et agrandi le champ des recherches. Il a retrouvé

le même type dans la collection de crânes basques de Zaraus,

recueillie par MM. Broca et Velasco; il l'a suivi jusqu'en Afrique,

dans les tombes mégalithiques explorées par le général Faidherbe,

et chez les tribus Kabyles des Beni-Masser et du Djurjura. Mais

c'est principalement aux Canaries, dans la collection du

Barranco-Hundo de Ténériffe, qu'il a rencontré des têtes dont la

parenté ethnique avec les hommes de Cro-Magnon est vraiment

indiscutable. D'autre part, différents termes de comparaison lui

font regarder comme probable que les Dalécarliens se rattachent à

la même souche...

«Pendant l'époque quaternaire, la race de Cro-Magnon avait en

Europe son principal centre de population dans le sud-ouest de la

France. Ses colonies s'étendaient jusqu'en Italie, dans le nord de

notre pays, dans la vallée de la Meuse, où elles se juxtaposaient à

une autre race. Mais peut-être elle-même n'était-elle qu'un rameau

de population africaine, émigré chez nous avec les hyènes, le lion,

l'hippopotame, etc. En ce cas il serait tout simple qu'elle se

retrouvât de nos jours dans le nord-ouest de l'Afrique et dans les

îles où elle était plus à l'abri du croisement. Une partie de ses

tribus, lancée à la poursuite du renne, aura conservé, dans les

Alpes scandinaves, la haute taille, les cheveux noirs et le teint

brun qui distinguent les Dalécarliens des populations voisines; les

autres, mêlées à toutes les races qui ont successivement envahi

notre sol, ne manifesteraient plus leur ancienne existence que par

des phénomènes d'atavisme, imprimant à quelques individus le cachet

des antiques chasseurs du Périgord.»

* * * * *

C'est, au contraire, sûrement du nord que venait la race toute

différente qui, à la même époque, menait une vie toute semblable

dans les cavernes de la Belgique. Nous la connaissons par les

belles fouilles de Schmerling et de M. Dupont. Cette race, dont on

constate plusieurs variétés établies en des lieux différents, était

petite de taille, brachycéphâle, et présente tous les caractères

148 d'un étroite parenté avec les Lapons.

Les troglodytes belges de cette race, qui a fourni également la

population primitive de la Scandinavie, étaient à beaucoup de

points de vue en retard sur ceux du Périgord et du Mâconnais, issus

d'un autre sang. «Les monuments de leur industrie, dit encore M. de

Quatrefages, sont bien inférieurs à ce que nous avons vu chez ces

derniers, et ils ne montrent aucun indice des aptitudes artistiques

si remarquables chez l'homme de la Vézère. Ils le dépassent

pourtant sur un point essentiel: ils avaient inventé ou reçu

d'ailleurs l'art de fabriquer une poterie grossière. M. Dupont en a

trouvé des débris dans toutes les stations qu'il a explorées, et a

retiré du _Trou du frontal_ (sur la Lesse) des fragments en nombre

suffisant pour reconstituer le vase dont ils avaient fait

partie.....

«Contrairement à ce que nous avons vu chez les hommes de

Cro-Maguon, ceux-ci paraissent avoir été éminemment pacifiques. M.

Dupont n'a rencontré ni dans leurs grottes ni dans leurs sépultures

aucune arme de combat, et il leur applique ce que Ross rapporte des

Esquimaux de la Baie de Baffin, qui ne pouvaient comprendre ce

qu'on entendait par la guerre....

Les troglodytes de Belgique se peignaient la figure et peut-être le

corps comme ceux du Périgord. Les objets de parure étaient à peu

près les mêmes que chez ces derniers. Toutefois on ne voit figurer

parmi eux aucun objet emprunté à la faune marine. Ce fait a quelque

chose de singulier, car l'homme de la Lesse allait parfois chercher

ses «bijoux,» aussi bien que la matière première de ses outils et

de ses armes de chasse, à des distances bien plus grandes que celle

qui le séparait de la mer. En effet, les principaux ornements des

hommes de la Lesse étaient des coquilles fossiles. Quelques-unes

étaient empruntées aux terrains dévoniens du voisinage; mais la

plupart venaient de fort loin, et en particulier de la Champagne et

de Grignon près de Versailles[97]. Les silex, dont nos troglodytes

faisaient une si grande consommation, étaient tirés, non du Hainaut

ou de la province de Liège, mais presque tous de la Champagne. Il

en est même qui ne peuvent avoir été ramassés qu'en Touraine, sur

les bords de la Loire. En jugeant d'après les provenances de ces

divers objets, on pourrait dire que le monde connu des troglodytes

149 de la Lesse s'élevait à peine de 30 à 40 kilomètres au nord de leur

résidence, tandis qu'il s'étendait à 400 ou 500 kilomètres vers le

sud.

[Note 97: Une tribu de cette race était établie sur les bords de la

Seine, vers le site de Paris, et a laissé de nombreux vestiges de

son séjour dans les sables de Grenelle.]

«Il y a dans ce fait quelque chose de fort étrange, mais dont M.

Dupont nous paraît avoir donné une explication au moins fort

plausible. Selon lui deux populations, deux races peut-être,

auraient été juxtaposées dans les contrées dont il s'agit, pendant

l'époque quaternaire. Entre elles aurait existé une de ces haines

pour ainsi dire instinctives, pareille à celle qui règne entre les

Peaux-Rouges et les Esquimaux. Cernés au nord et à l'ouest par

leurs ennemis, qui occupaient le Hainaut, les indigènes de la Lesse

ne pouvaient s'étendre qu'au sud; et c'est par les Ardennes qu'ils

communiquaient avec les bassins de la Seine et de la Loire.»

[Illustration 174: Crâne d'homme provenant de la grotte du Trou

du Frontal[1].]

[Note 1: Ce remarquable type de la race laponoïde des Troglodytes

de la Belgique, est emprunté au _Précis de paléontologie humaine_

de M. le docteur Hamy.]

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 15 / 46 段