Mais il ne faudrait pas en conclure, comme on l'a fait trop vite,

que le climat de nos pays fût alors identique à ce qu'est

maintenant celui de la Sibérie. Par suite du double courant de

migrations animales venant du nord et du sud, que nous avons

indiqué tout à l'heure, la faune des dépôts quaternaires de la

127 France présente le mélange le plus extraordinaire des espèces des

zones chaudes et des zones froides. À côté des animaux des contrées

circumpolaires, on y rencontre la plupart de ceux du continent

africain. Les débris de l'éléphant d'Afrique se rencontrent, en

allant vers le nord, depuis l'Espagne jusqu'aux bords du Rhin; le

rhinocéros bicorne, aujourd'hui restreint dans les environs du Cap,

a laissé ses ossements dans les alluvions quaternaires de la

Grande-Bretagne. L'hippopotame amphibie des grands fleuves de

l'Afrique habitait nos rivières et y était très abondant; on en

rencontre fréquemment les vestiges dans les dépôts de l'ancienne

Seine. Une énorme espèce de lion ou de tigre,--les naturalistes

hésitent encore sur ses affinités,--le _felis spelæus_; vivait dans

toutes les provinces de France et des pays voisins avec la hyène,

la panthère et le léopard. Force est donc d'admettre qu'à l'époque

quaternaire, si les glaciers des montagnes avaient un prodigieux

développement, si le froid était vif sur tous les plateaux un peu

élevés, la température des vallées plus basses offrait un contraste

marqué et était assez chaude pour convenir à des espèces animales

dont l'habitat actuel est en Afrique.

M. le docteur Hamy, dans son beau _Précis de paléontologie

humaine_, a très bien expliqué, par des raisons simples et

vraisemblables, ces conditions toutes particulières de climat et de

faune.

«Dans le nord, le Royaume-Uni morcelé en un certain nombre d'îles

moyennes et petites, la Scandinavie très réduite en étendue, la

Finlande séparée du reste de l'Europe par un bras de mer reliant, à

travers les lacs russes, la Baltique à la Mer Blanche, l'Océan

Glacial s'avançant jusqu'au pied de l'Oural du centre, les plaines

de la Sibérie en grande partie inondées, comme celles de la Russie,

de la Pologne et de la Prusse; dans l'est, la Caspienne, réunie à

la Mer Noire et à la Mer d'Azof, couvrant les steppes d'Astrakhan,

entre l'Oural et le Volga, et s'étendant du Caucase jusqu'au delà

de Kherson, les grands lacs d'Aral, de Ko-Ko-Noor, etc., bien plus

vastes, une mer intérieure remplaçant l'immense désert de Gobi; au

sud, enfin, le Sahara submergé, doublant presque la surface de

notre Méditerranée: telles seraient les principales modifications

qu'il faudrait introduire dans la carte de l'ancien continent pour

y représenter la géographie quaternaire. Partout des îles ou de

grandes presqu'îles, entre lesquelles pénètrent les eaux de la mer,

et par là même presque partout le climat insulaire substitué au

climat continental.

128

«Dans les conditions où se trouvent aujourd'hui nos contrées, les

températures moyennes des divers mois de l'année varient de plus en

plus, quand de l'équateur on va vers les pôles. Circonscrites entre

2 et 3 degrés centigrades de 0 à 10 degrés de latitude nord, ces

variations augmentent de 10 à 20 degrés, augmentent encore de 20 à

30 degrés, et s'accentuent de plus en plus dans les zones

tempérées. À Paris, l'amplitude de l'oscillation est de 15 à 16

degrés centigrades; à Berlin, elle en atteint 20 degrés et demi; à

Moscou, 35 ou 36 degrés. À Boothia-Felix, enfin, par 72 degrés de

latitude nord, elle est de plus de 45 degrés.

«Dans les îles, ces variations sont bien plus limitées. Dans

l'archipel de la Nouvelle-Zélande, par exemple, qui s'étend aux

antipodes à des latitudes égales à celles de l'Europe, les

divergences sont beaucoup moins fortes de l'hiver à l'été, puisque,

au lieu d'aller à 16, 20 ou 25 degrés, elles ne dépassent pas 7

degrés.

«Avec un climat continental, les chaleurs des étés détruisent

l'action du froid pendant les hivers; le vent chaud du Sahara

(_foehn_ des naturalistes suisses) établit une sorte de

compensation à l'égard des vents froids qui ont soufflé du nord et

de l'est, et les glaciers, dont quelques années froides se

succédant abaisseraient, comme en 1816, la limite inférieure d'une

manière notable, se maintiennent, ou peu s'en faut, à la même

élévation. Les influences de latitude s'atténuant dans un climat

insulaire, et l'altitude conservant toute sa force, on pourra voir

de belles vallées, couvertes d'une splendide végétation

méridionale, dominées de quelques centaines de mètres seulement par

d'immenses glaciers.

«Il en est ainsi à la Nouvelle-Zélande, que nous avons choisie

comme exemple plus haut. Tous les voyageurs, depuis Cook, ont parlé

avec enthousiasme des vigoureuses forêts de la «terre des bois

verts,» où l'élégant _areca sapida_ représente le groupe des

palmiers et marie ses riants bouquets au feuillage des podocarpées,

des dacrydies et des fougères arborescentes. Tous ont admiré la

riche végétation de ces plaines verdoyantes où croissent en

abondance les _dracæna_, les cordylines, les _phormium tenax_, etc.

Et à quelque distance seulement de ces richesses végétales, ils ont

vu se dresser les masses blanches des Alpes du sud. Si, à la suite

des Haast, des Hector, des Hochstetter, ils ont gravi les pentes de

cette belle chaîne de montagnes, ils ont trouvé à des niveaux bien

129 moins élevés que dans notre continent la limite inférieure des

neiges perpétuelles.

«Ce n'est plus, en effet, à 2,700 mètres, comme dans les Alpes

d'Europe, que commence la fusion de la glace; c'est à 1,460 environ

au glacier d'Hochstetter, à 1,450 pour celui d'Ashburton. Cette

limite est située plus bas encore aux glaciers de Hourglass (1,155

mètres) et de la Grande-Clyde (1,140 mètres). Elle descend à 1,070

mètres pour celui de Murchison, à 838 mètres pour celui de Tasman,

enfin à 115 mètres seulement d'altitude pour le glacier de

François-Joseph. C'est à 1,000 mètres en moyenne au-dessus du

niveau de l'Océan que s'arrêtent les glaces perpétuelles de la

Nouvelle-Zélande. On remarquera que c'est précisément à cette même

hauteur que se rencontrent les traces les plus inférieures des

anciens glaciers alpestres.

«Les résultats produits sont exactement comparables, et la cause

qui maintient à ce niveau relativement bas les neiges perpétuelles

de la Nouvelle-Zélande s'est certainement exercée sur une grande

partie de l'Europe quaternaire. N'est-il pas logique de conclure de

ce rapprochement que l'ancien monde, réduit à former des groupes

géographiques comparables à l'archipel zélandais, par des

affaissements considérables dont sa surface présente de nombreuses

traces, dut à ces conditions spéciales les manifestations

glaciaires que nous avons rapidement décrites?

«Dans ces conditions de milieu, l'altitude agissant presque seule

sur la température, qui, en raison de l'état insulaire, varie peu

d'une saison à l'autre à des niveaux également élevés, il serait

facile de placer un grand nombre d'espèces d'animaux variées dans

les conditions les plus favorables à leur développement. On

pourrait, par exemple, ainsi que l'a fait M. Saratz, au Roseggthal,

dans la Haute-Engaddine, transporter des rennes dans le voisinage

des neiges perpétuelles, où ils prospéreraient, tandis que dans les

régions basses les rhinocéros, les hippopotames trouveraient la

douce température qui leur est nécessaire.

«En s'élevant graduellement de la plaine au sommet des monts, le

zoologiste jouirait ainsi d'un spectacle toujours nouveau,

comparable à celui qui attend le botaniste sur certaines montagnes.

De même que ce dernier peut, dans son ascension au mont Ventoux,

par exemple, cueillir successivement sur les pentes du mont des

plantes qui correspondent à celles des diverses latitudes de

l'Europe, chaudes, tempérées, glaciales; de même le zoologiste

rencontrerait l'un après l'autre les divers groupes d'animaux qui

130 peuvent se présenter à ses yeux de l'Algérie aux Alpes laponnes. En

d'autres termes, l'élévation en altitude remplacerait l'élévation

en latitude.»

Tel était l'état de notre Europe à l'époque quaternaire. Et l'on

peut apporter une nouvelle preuve, en faveur de l'opinion de M. le

docteur Hamy, sur l'influence qu'exerçaient alors les conditions du

climat insulaire, en invoquant le témoignage des vestiges révélant

le développement prodigieux qu'avaient dans cet âge les phénomènes

aqueux à la surface de notre partie du globe. Dans des îles et des

presqu'îles entourées de tous côtés et pénétrées par l'Océan,

l'atmosphère était saturée d'humidité, et partout les dépôts

quaternaires en ont conservé l'empreinte. Presque toutes les hautes

vallées, au-dessous de la limite des glaces, étaient occupées par

des lacs, qui se sont successivement desséchés en rompant leurs

barrages naturels. Alimentés par ces lacs, par les immenses

glaciers qui les dominaient, par des pluies dont rien ne peut plus,

dans les phénomènes actuels, nous donner une idée suffisante, les

fleuves étaient énormes et occupaient toute la largeur des vallées

de dénudation où coulent aujourd'hui leurs successeurs; car ces

vallées ne sont pour la plupart que leurs lits, profondément

creusés par le passage de pareilles masses d'eau. Pour reconstituer

la Somme, le Rhin, le Rhône de cet âge, c'est à 100 mètres pour le

premier de ces fleuves, à plus de 60 pour le second, à 50 au moins

pour le troisième, qu'il faut relever le niveau présenté par eux

actuellement.

Les traces de l'existence de l'homme sont très multipliées dans les

dépôts quaternaires, dès le début de cette période géologique. Les

ossements des animaux que nous énumérions tout à l'heure se

trouvent associés aux silex taillés et à quelques autres objets en

pierre dénotant un travail très imparfait et un état social fort

rudimentaire, mais pourtant un progrès bien sensible depuis l'âge

du pliocène supérieur, dans les sables et les graviers fluviatiles

du comté de Suffolk et du Bedfordshire, dans les dépôts de

transport des vallées de la Somme et de l'Oise, dans les sablières

du Champ-de-Mars et de Levallois-Clichy, à Paris, et en général

dans toutes les alluvions quaternaires de l'Europe occidentale,

France, Angleterre, Belgique, Allemagne, Italie, Espagne. De cet

âge également paraissent être celles des cavernes ossifères des

Pyrénées, qui sont situées à une hauteur de 150 à 250 mètres

au-dessus des vallées d'aujourd'hui, et certaines des grottes du

131 Périgord, celle de Moustier, par exemple, dont les silex travaillés

sont pareils à ceux que l'on recueille à Saint-Acheul et à

Abbeville.

[Illustration 156: Hache lancéolée en silex de Saint-Acheul, près

Amiens[1]]

[Note 1: Cette figure et la suivante sont empruntées à la

traduction française de l'ouvrage de Lyell sur _l'Ancienneté de

l'homme_.

L'objet est représenté à moitié de sa grandeur originale, vu de

face sous la lettre _a_, et vu par le bord tranchant sous la

lettre _b_.]

Les pièces les plus multipliées et les plus caractéristiques de cet

âge de la vie de l'humanité sont des haches lancéolées, taillées à

grands éclats. On reconnaît aisément que ces silex, couverts d'une

patine blanchâtre de cacholong qui révèle leur extrême antiquité,

étaient destinés à la fois à trancher, à fendre et à percer. Quand

les pointes sont aiguës, elles ont été obtenues par des cassures à

plus petits éclats. On rencontre aussi dans les mêmes dépôts des

pointes de lances et de flèches grossières, et des lames détachées

avec assez d'habileté pour former des couteaux, qui sont aussi

multipliées à Levallois-Clichy que les haches à Saint-Acheul et à

Abbeville. Quelques pierres figurent de véritables grattoirs, qui

servaient sans doute à râcler intérieurement les peaux dont se

couvraient les sauvages quaternaires pour se défendre contre le

froid. C'est la forme qui paraît aussi la plus habituelle et la

mieux caractérisée dans les silex taillés du calcaire de Beauce,

dont l'attribution à l'industrie de l'homme est encore incertaine.

On peut, du reste, se faire une idée assez exacte de ce qu'était la

vie des sauvages quaternaires. La culture de la terre et l'élève

des animaux domestiques leur étaient inconnues; ils erraient dans

les forêts et s'abritaient dans les cavernes naturelles des

montagnes. Ceux qui habitaient les bords de la mer se nourrissaient

132 de habitaient les bords de la mer se nourrissaient de poissons

harponnés au milieu des rochers et de coquillages; les peuplades de

l'intérieur vivaient de la chair des animaux qu'elles frappaient

avec leurs armes de pierre. Les accumulations d'ossements d'animaux

observées dans les grottes en sont la preuve, et certains de ces os

portent encore la trace de l'instrument qui en a détaché les

chairs. Mais les hommes de cette époque ne se bornaient pas à

dévorer les parties charnues de la dépouille des ruminants, des

solipèdes, des pachydermes, des carnassiers même, ils étaient très

friands de la moelle, ainsi que l'indique le mode presque constant

de fracture des os longs. C'est un goût que l'on a observé chez la

plupart des barbares. Certaines tribus, comme celle qui a laissé

des traces à Choisy-le-Roi, près de Paris, paraissent s'être

adonnées à l'anthropophagie; mais les indices de cette horrible

habitude ne se montrent qu'exceptionnellement.

[Illustration 157: Instruments en silex des terrains quaternaires

d'Abbeville et de Saint Acheul[1].]

[Note 1: Le nº 1 provient d'Abbeville, c'est une sorte de

hachette ovale. Elle est figurée de face (_a_) et sur le

tranchant (_b_); en _c_ on a dessiné une fracture voisine du

sommet, où l'on voit dans la partie centrale le silex noir non

altéré et autour l'épaisseur de la couche altérée par l'action du

temps et de divers agents naturels qui ont transformé le silex en

cacholong. L'objet est figuré à moitié de sa dimension.

Sous le nº 2 on a représenté de grandeur naturelle, une sorte de

perçoir provenant de Saint-Acheul. La partie _a-b_ est taillée

par l'industrie humaine, ayant son bord tranchant en _a_; la

partie _b-c_ est non travaillée.]

Les hommes dont un retrouve la trace dans les dépôts quaternaires,

et encore plus ceux du temps du pliocène supérieur, étaient donc

133 des sauvages aussi peu avancés que le sont aujourd'hui ceux des

îles Andaman ou de la Nouvelle-Calédonie. Leur vie était

profondément misérable; mais c'étaient déjà bien des hommes; même

dans leur état d'abjection, l'étincelle divine existait chez eux.

Déjà l'homme était en possession du feu, cette invention

primordiale et prodigieuse qui établit un abîme entre lui et les

animaux les plus élevés. Ne l'oublions pas, d'ailleurs, les

inventions les plus rudimentaires sont celles qui ont réclamé le

plus grand effort d'intelligence, car elles ont été les premières

et rien ne les avait précédées. Au début de l'humanité il a fallu

plus de génie encore pour arriver à tailler, dans le silex, les

haches grossières que nous restituent les sables des alluvions

fluviales, qu'il n'en faut aujourd'hui pour combiner les plus

savantes et les plus ingénieuses machines.

[Illustration 158a: Lame de silex sablières de Levallois-Clichy,

ayant servi de couteau[1].]

[Note 1: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M. le

docteur Hamy.]

[Illustration 158b: Hache triangulaire de la grotte du Moustier

(Dordogne)[2].]

[Note 2: D'après les _Reliquiae aquitanicae_, de Lartet et

Christy.]

Si l'on contemple d'ailleurs en même temps, dans les salles de nos

musées, ces seules armes de l'humanité primitive, et les squelettes

des animaux formidables au milieu desquels il lui fallait vivre, on

134 comprend qu'il a fallu à l'homme, si faible et si mal armé,

déployer toutes les ressources de l'intelligence qu'il avait reçue

du Créateur pour ne pas être rapidement anéanti dans de telles

conditions. L'imagination peut maintenant se représenter, avec

exactitude, les luttes terribles des premiers hommes contre les

monstres encore subsistants des créations aujourd'hui disparues. À

chaque instant il leur fallait disputer des cavernes à ces

carnassiers plus grands et plus redoutables que ceux de notre âge,

ours, hyènes et tigres. Souvent, surpris par ces fauves

redoutables, ils en devenaient la proie.

Unus enim tum quisque magis deprensus eorum

Pabula viva feris praebebat dentibus haustus;

Et nemora ac montes gemitu silvasque replebat,

Viva videns vivo sepeliri viscera busto.

Ils parvenaient cependant, à force de ruse et d'adresse, à vaincre

ces grands carnassiers devant lesquels ils étaient si faibles et si

impuissants, et ceux-ci, peu à peu, reculaient devant l'homme. Les

sauvages européens de l'époque quaternaire savaient aussi, comme

aujourd'hui ceux de l'Afrique, creuser des fosses qui leur

servaient de piéges pour capturer les éléphants et les rhinocéros,

et la viande de ces géants du règne animal entrait pour une part

importante dans leur alimentation.

* * * * *

Nous ne parlons ici que des faits constatés dans l'Europe

occidentale, car c'est dans ces contrées seulement que l'étude des

vestiges de l'humanité de l'âge quaternaire a pu être poursuivie

d'une manière un peu complète; c'est là que les observations ont

été les plus nombreuses et les plus probantes. Mais dans d'autres

parties du monde, les découvertes, bien que peu multipliées encore,

sont suffisantes pour prouver que l'homme y vivait aussi à la même

époque, et dans les mêmes conditions que chez nous. J'ai signalé la

trouvaille de haches pareilles à celles des alluvions de la Somme,

en compagnie d'ossements de grands mammifères éteints, dans les

graviers quaternaires, aux environs de Mégalopolis en Arcadie, et

depuis j'en ai recueilli, avec M. Hamy, dans la plaine de Thèbes, à

la partie supérieure des alluvions du Nil de cet âge. M. Louis

Lartet a fouillé dans le Liban, tout auprès de Beyrouth, des

grottes ossifères où des silex taillés sont mêlés à des débris d'os

de ruminants. Des haches du type de Saint-Acheul et d'Abbeville ont

été aussi exhumées, par M. Brace-Fooke, des dépôts quaternaires

135 autour de Madras. On en a enfin rencontré en Amérique. Un

naturaliste français, M. Marcou, a découvert dans les États du

Mississipi, du Missouri et du Kentucky, des ossements humains, des

pointes de flèches et des haches en pierre, engagés dans des

couches inférieures à celles qui renferment les restes des

mastodontes[96], des mégathériums, des mégalonyx, des hipparions et

des autres animaux qui ont disparu de la faune actuelle. Ainsi

l'espèce humaine s'était déjà répandue sur la plus grande partie de

la surface du globe à l'époque quaternaire.

[Note 96: Les mastodontes se sont maintenus en Amérique beaucoup

plus tard qu'en Europe.]

* * * * *

Nous avons dit qu'on n'avait pas encore découvert d'ossements

humains dans les couches tertiaires miocènes, où se sont rencontrés

les vestiges d'un travail que l'on hésite encore à attribuer à

l'homme, ou à un être qui reste à connaître et qui aurait été son

précurseur. On possède, au contraire, maintenant, un nombre assez

considérable de débris de squelettes d'hommes des temps

quaternaires. L'étude en a été faite d'une manière toute spéciale

et complète par M. de Quatrefages et M. le docteur Hamy dans leur

grand ouvrage commun des _Crania ethnica_, et résumée par le

premier dans quelques chapitres de son livre sur _l'Espèce

humaine_.

Toutefois les ossements humains de l'âge quaternaire appartiennent

encore presque exclusivement à l'Europe. «Cette absence de fossiles

humains recueillis hors de nos contrées est des plus regrettables,

remarque M. de Quatrefages. Rien n'autorise à regarder l'Europe

comme le point de départ de l'espèce, ni le lieu de formation des

races primitives. C'est en Asie qu'il faudrait surtout les

chercher. C'est là, sur les versants de l'Himalaya, au pied du

grand massif central, que Falconer espérait trouver l'homme

tertiaire. Des recherches assidues et persévérantes pourraient

seules vérifier les prévisions de l'éminent paléontologiste.»

«Quelques faits généraux, dont on comprendra facilement l'intérêt,

continue le savant professeur du Muséum d'Histoire naturelle, se

dégagent déjà des détails recueillis sans sortir des terres

européennes. Constatons d'abord que, dès les temps quaternaires,

l'homme ne présente pas l'uniformité de caractères que supposerait

une origine récente. _L'espèce_ est déjà composée de plusieurs

_races_ distinctes; ces races apparaissent successivement ou

simultanément; elles vivent à côté les unes des autres; et

136 peut-être, comme l'a pensé M. Dupont, la guerre de races

remonte-t-elle jusque là. La présence de ces groupes humains

nettement caractérisés à l'époque quaternaire, est à elle seule une

forte présomption en faveur de l'existence antérieure de l'homme.

L'influence d'actions très diverses et longtemps continuées peut

seule expliquer les différences qui séparent l'homme de la Vezère,

en France, de celui de la Lesse, en Belgique.

«Malgré quelques appréciations émises à un moment où la science

était moins avancée et où les termes de comparaison manquaient, on

peut affirmer qu'aucune tête fossile ne se rattache au type nègre

africain ou mélanésien. Le vrai nègre n'existait pas en Europe à

l'époque quaternaire. Nous ne concluons pourtant pas que ce type

n'a pris naissance que plus tard et date de la période géologique

actuelle. De nouvelles recherches, faites surtout en Asie et dans

les contrées où vivent les peuples noirs, sont encore nécessaires

pour qu'on puisse conclure avec certitude sur ce point. Toutefois

on voit que jusqu'ici les résultats de l'observation sont peu

favorables à l'opinion des anthropologistes qui ont regardé les

races nègres comme ayant précédé toutes les autres.»

«Dolichocéphale ou brachycéphale, dit encore M. de Quatrefages,

grand ou petit, orthognathe ou prognathe, l'homme quaternaire est

toujours homme dans l'acception entière du mot. Toutes les fois que

ses restes ont permis d'en juger, on a retrouvé chez lui le pied,

la main qui caractérisent notre espèce; la colonne vertébrale a

montré la double courbure à laquelle Lawrence attachait une si

haute importance, et dont Serres faisait l'attribut du _règne

humain_, tel qu'il l'entendait. Plus on étudie et plus on s'assure

que chaque os du squelette, depuis le plus volumineux jusqu'au plus

petit, porte avec lui, dans sa forme et ses proportions, un

certificat d'origine impossible à méconnaître... Nous pouvons donc

avec certitude appliquer à l'homme fossile que nous connaissons les

paroles de Huxley. Pas plus aux temps quaternaires que dans la

période actuelle, aucun être intermédiaire ne comble la brèche qui

sépare l'homme du singe anthropoïde. Nier l'existence de cet abîme

serait aussi blâmable qu'absurde.»

Les races humaines de l'époque quaternaire--c'est là un des

résultats les plus certains, et historiquement le plus important

des recherches dont elles ont été l'objet--n'ont pas été

exterminées par les catastrophes géologiques ou par les populations

qui sont venues s'établir, à la suite d'invasions plus ou moins

137 violentes, dans les contrées qu'elles ont habitées les premières.

Recouvertes et comme submergées par plusieurs couches ethniques

successives, elles s'y sont fondues, et leur type reparaît

sporadiquement jusqu'à nos jours, par un curieux effet d'atavisme,

au milieu des nations qui occupent le sol où elles vivaient. Ainsi

les races d'hommes qui chassaient le mammouth et l'hippopotame dans

les forêts do nos pays, avant la période géologique actuelle,

comptent encore, pour une faible part il est vrai, dans les

éléments constitutifs de la population de l'Europe occidentale.

Elles y ont encore des descendants directs, chez lesquels se

perpétue leur type.

[Illustration 162: Vue latérale de la portion de crâne humain

trouvé dans la caverne de Neanderthal[1].]

[Note 1: D'après le livre de Lyell sur _l'Ancienneté de l'homme_.

Le fragment comprend toute la calotte supérieure du crâne depuis

l'arcade sourcilière (_a_) jusqu'à la protubérance occipitale

(_d_); la lettre _b_ marque la suture coronale, et _c_ le sommet

de la suture lamdoïde.]

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 14 / 46 段