Au reste, dans la Genèse, le récit relatif à la Tour de Babel n'a

pas seulement la Chaldée pour théâtre; il porte dans sa rédaction

même l'empreinte incontestable et manifeste d'une origine

chaldéenne. On y trouve jusqu'à un jeu de mots qui ne peut

s'expliquer que par l'analogie des mots _zikru_, «souvenir, nom,»

et _zikurat_, «tour, pyramide à étages,» dans la langue assyrienne,

et dont l'idiome hébraïque ne rendrait compte en aucune façon. Le

déchiffrement des inscriptions cunéiformes, en nous faisant

connaître le nom indigène de Babel ou Babylone sous sa forme

authentique, lui assigne une toute autre étymologie que celle qui

semblerait ressortir du texte de la Bible; c'est Bab-Ilou, «la

porte du dieu Ilou.» L'explication par _babel_, «confusion,» est

donc le résultat d'une allitération inspirée par les récits qui

s'attachaient à ce lieu. Mais cette explication factice est

d'origine chaldéo-babylonienne et non juive; car le mot _babel_,

sur lequel elle repose, n'appartient pas à l'hébreu; c'est un

vocable de l'idiome sémitique qui se parlait à Babylone et à

Ninive.

La tradition de la Tour et de la confusion des langues est, du

reste, indépendante de cette étymologie et même de toute

localisation de ce souvenir à Babylone. L'opinion des Chaldéens

paraît avoir varié sur le lieu où les premiers habitants de leur

pays avaient élevé ce monument fameux de leur orgueil. Il résulte

d'une précieuse glose introduite dans le texte du prophète

Yescha'yahou (Isaïe)[95] par la version des Septante et de nombreux

passages des anciens Pères de l'Église, qu'une des formes du récit

plaçait la Tour des langues dans la ville de la Chaldée

méridionale, que la Bible appel Kalneh ou Kalno, et les documents

cunéiformes Koul-ounou; c'était un souvenir des âges reculés où la

civilisation de l'Euphrate et du Tigre avait eu pour foyer

principal les provinces les plus voisines du golfe Persique, le

118 pays auquel appartient en propre le nom de Schoumer ou Schine'ar.

Cette incertitude sur le site de la tour ou de la pyramide à

étages, à la construction de laquelle était lié le châtiment divin

de la confusion du langage des hommes, prouve que l'on considérait

ce monument légendaire comme ayant été totalement renversé par la

colère céleste, comme ayant disparu sans laisser de vestiges

appréciables. Jusqu'aux premiers siècles chrétiens, en effet, on ne

voit nulle part que l'on prétendît, ni à Babylone, ni dans aucune

autre ville de la Chaldée, montrer les ruines de la Tour de Babel.

Ce sont seulement les docteurs juifs des écoles mésopotamiennes où

se forma le Talmud de Babylone, qui eurent l'idée d'en retrouver

les restes dans les gigantesques ruines de la pyramide de Borsippa,

appelées aujourd'hui Birs-Nimroud. Ce qui les y induisit fut

seulement l'impression de désolation et de majestueuse grandeur

qu'éveille la vue de cette énorme montagne de décombres, la plus

imposante ruine de la contrée de Babylone. Mais en réalité aucune

tradition ancienne ne justifiait le nom glorieux dont les docteurs

juifs gratifièrent la pyramide de Borsippa. C'était un édifice

religieux de date fort ancienne, consacré au dieu Nabou, que

Nabou-koudourri-ouçour (Nabuchodonosor), au VIe siècle avant notre

ère, trouva en ruines, qu'il restaura et rebâtit en grande partie.

Il a consacré des inscriptions pompeuses à léguer à la postérité le

souvenir de cette reconstruction; il y parle des traditions qui se

rattachaient à l'origine du monument, mais il ne souffle pas mot de

celle de la confusion des langues, dont il n'aurait pas manqué de

faire mention si elle y avait été appliquée. C'est donc à tort que

beaucoup de modernes ont attaché foi à une prétendue tradition, qui

est toute artificielle, de date récente, et ne repose sur rien de

sérieux. Le vrai est qu'il faut renoncer à voir dans le

Birs-Nimroud ou dans toute autre ruine subsistant aujourd'hui le

long du cours inférieur de l'Euphrate, les restes de la Tour de

Babel.

117

[Illustration 142: Les ruines du Birs-Nimroud[1]]

[Note 1: D'après un dessin de M. Thomas, architecte, publié dans

l'_Expédition en Mésopotamie_, de M. Oppert.]

[Note 95: IX, 10.]

119

CHAPITRE III

VESTIGES MATÉRIELS DE L'HUMANITÉ PRIMITIVE.

§ 1.--L'HOMME DES TEMPS GÉOLOGIQUES.

Nous avons écouté jusqu'à présent la grande voix de l'humanité

racontant, dans la tradition sacrée et dans la tradition profane,

les souvenirs qu'elle avait gardés de ses premiers âges. Il nous

faut maintenant aborder un tout autre ordre d'informations, pour

essayer de compléter les renseignements que l'on peut grouper dans

l'état actuel sur l'existence primitive de l'homme. Ce sont

désormais les pierres qui vont parler. Nous demanderons aux couches

constitutives de notre sol les secrets qu'elles cachent dans leur

sein; nous examinerons soigneusement les vestiges matériels qu'a

laissés le passage des populations antérieures à toute histoire. Et

nous pourrons ainsi placer, à côté des faits généraux transmis par

la tradition, de nombreux détails sur la vie des premiers hommes,

ainsi que sur les phases successives de leurs progrès matériels.

Il s'agit là d'une science toute nouvelle, qui n'a pas encore plus

d'un quart de siècle d'existence et qu'on a appelée l'archéologie

préhistorique. Comme toutes les sciences qui en sont encore à leurs

débuts, elle est très orgueilleuse; elle prétend, du moins dans la

bouche d'une partie de ses adeptes, bouleverser la tradition, en

réduire à néant l'autorité et expliquer à elle seule tout le

problème de nos origines. Ce sont là des prétentions bien hardies

et qui ne se réaliseront jamais. Sans viser si haut, la science

nouvelle, dans les vraies limites de ce qui lui est possible, a

déjà un rôle assez considérable et assez brillant à remplir pour

pouvoir s'en contenter. Combler avec certitude les énormes lacunes

de la tradition, en éclaircir les données obscures au moyen de

faits positifs, scientifiquement constatés, c'est là ce qu'elle

doit faire un jour et ce qu'elle a déjà fait en partie.

L'archéologie préhistorique, au reste, n'est encore

qu'imparfaitement constituée; elle présente de grandes canules, des

120 problèmes jusqu'à présent dépourvus de solution. L'esprit de

système s'y est trop souvent donné carrière, et bien des savants se

sont hâtés d'y échafauder des théories avant d'avoir mené assez

loin les observations. Enfin tous les faits de cette science ne

sont pas établis d'une manière parfaitement certaine.

Mais malgré ces imperfections, inévitables dans une étude commencée

depuis si peu d'années, la science des vestiges archéologiques de

l'humanité primitive a pris rang parmi les sciences positives. Elle

a rassemblé déjà un très grand nombre de faits absolument certains,

dont la synthèse commence à se dessiner. Ses recherches ont fait

réapparaître les scènes de la vie rude et sauvage des premiers

hommes, et de ses succès jusqu'à présent on peut augurer ceux qui

suivront. Il est désormais impossible de faire un livre dans le

genre de celui que nous avons entrepris, et de le mettre à la

hauteur de l'état des connaissances, sans y donner une place aux

résultats de cette étude. Comme de raison, les faits

indubitablement constatés doivent seuls être insérés dans un résumé

tel que le nôtre. Aussi avons-nous fait avec le plus grand soin le

départ des choses certaines et des choses encore douteuses.

Malheureusement les recherches de l'archéologie préhistorique n'ont

pas pu être poussées encore dans toutes les parties du globe. Elles

ont eu jusqu'à présent pour théâtre principal l'Europe occidentale,

et en particulier la France et l'Angleterre. Ceci nous met loin des

lieux où l'espèce humaine dut faire son apparition, où vécut le

couple de nos premiers pères. C'est en cela que la science présente

une de ses plus regrettables lacunes, qui sera sans doute un jour

comblée. Mais, comme on va le voir, les faits mêmes constatés en

Europe, bien que ne pouvant pas être regardés comme absolument

primordiaux, ont un intérêt de premier ordre qui ne permettait pas

de les passer ici sous silence.

Ils ont pris surtout une importance exceptionnelle depuis que la

paléontologie humaine s'est constituée comme une branche à part de

l'archéologie préhistorique. Celle-ci, lorsque les savants des pays

scandinaves en ont jeté les premières bases, n'étendait pas ses

investigations au delà de l'époque actuelle de la formation de

l'écorce du globe, au delà du temps où les continents prirent à peu

de chose près le relief que nous leur voyons aujourd'hui. La

paléontologie humaine, au contraire, fait remonter bien autrement

haut dans les annales du passé de l'homme; elle nous reporte à une

121

antiquité qu'on ne saurait, au moins quant à présent, évaluer en

années ni en siècles d'une manière quelque peu précise. Elle fait

suivre les plus antiques représentants de notre espèce, au travers

des dernières révolutions de l'écorce terrestre, par delà plusieurs

changements profonds des continents et des climats, et dans des

conditions de vie très différentes de celles de l'époque actuelle.

* * * * *

C'est dans les étages supérieurs du groupe de terrains désigné sous

le nom de _miocène_, c'est-à-dire dans les couches de sédiments

déposés vers le milieu de la grande période géologique appelée

_époque tertiaire_, que l'on a cru retrouver dans nos pays les plus

antiques vestiges de l'existence de l'homme.

La flore et la faune des couches en question démontrent que la

température de la surface du globe était alors beaucoup plus élevée

qu'elle n'est aujourd'hui. Les contrées de l'Europe centrale

jouissaient d'un climat pareil à celui des tropiques; les portions

les plus septentrionales de l'Asie et de l'Amérique, et le

Groënland lui-même, n'étaient pas encore envahis par les glaces.

Jusque sous le cercle polaire, toutes les terres émergées--et de ce

côté elles paraissent alors avoir été plus nombreuses

qu'aujourd'hui--étaient couvertes d'épaisses forêts, dont la riante

végétation était alors, à peu de chose près, ce qu'est maintenant

celle des climats tempérés. De grands singes anthropomorphes

voisins des gibbons, le rhinocéros à quatre doigts que les

paléontologistes ont appelé _acerotherium_, le dicrocère,

l'amphicyon gigantesque, plusieurs espèces d'ours et de grands

félins plus formidables que le lion et le tigre de nos jours: tels

étaient les animaux qui peuplaient alors la France, et auxquels

vinrent bientôt se joindre les colosses de la famille des

proboscidiens, mastodontes et dinothériums, auprès desquels les

éléphants actuels ne sont que des diminutifs.

Il est certain que, sur quelques points du centre de la France, on

a exhumé des strates des terrains miocènes supérieurs des silex

éclatés à l'aide du feu, où il est bien difficile de ne pas

reconnaître les traces d'un travail intentionnel et intelligent,

destiné à les transformer en armes et en instruments. De très

hautes autorités n'hésitent pas à y voir les oeuvres des premières

générations humaines. D'autres, au contraire, effrayés de

l'antiquité que ces faits révéleraient pour notre espèce, ou bien,

dans une autre direction d'idées, influencés par les doctrines

122 transformistes, attribuent ces vestiges à un «précurseur de

l'homme,» encore inconnu, qui aurait été déjà doué d'intelligence

et capable d'industrie. D'autres enfin, mais le nombre en va

toujours diminuant devant l'évidence de plus en plus grande des

faits observés, y opposent une dénégation formelle et prétendent ne

voir ici que de simples produits de circonstances fortuites.

[Illustration 147: Silex éclaté en forme de grattoir, des

terrains miocènes supérieurs[1].]

[Note 1: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M. le

docteur Hamy. La pièce a été extraite, par M. l'abbé Bourgeois,

des marnes lacustres de Thenay (Loir-et-Cher).]

Tant que l'on n'aura pas rencontré, dans les couches où s'observent

ces silex, qui paraissent travaillés et ont déjà donné lieu à tant

de discussions, des ossements de l'homme ou de son précurseur

supposé, la question devra demeurer indécise. Il n'y aura pas moyen

de la trancher d'une manière définitive. On doit cependant

remarquer que, dans l'état actuel de la science, une grande

objection contre l'opinion qui suppose dès cette époque l'existence

de l'homme, perpétué ensuite sans interruption depuis lors, se tire

du hiatus énorme formé dans le temps par la durée des époques où se

déposèrent les terrains _pliocènes_ inférieurs et moyens, terrains

où jusqu'ici l'on n'a pu constater aucun vestige analogue.

Le passage de l'époque miocène à celle où se formèrent les strates

pliocènes inférieures, représentées dans nos pays par les

mollasses, fut marqué par un changement de climat notable, un

abaissement de température qui plaça l'Europe centrale environ dans

les mêmes conditions qu'aujourd'hui. «Si, dit M. Schimper dans son

_Traité de paléontologie végétale_, la période miocène offre un

mélange de plantes tropicales et subtropicales, au milieu

desquelles les plantes des zones tempérées ne jouent qu'un rôle

secondaire, il n'en est plus ainsi dans la période pliocène, où

celles-ci finissent par dominer exclusivement.» Cette flore

européenne tempérée correspond assez exactement à celle des

contrées dont la moyenne thermométrique est de 13 degrés environ. A

la modification de la flore de nos pays correspond une modification

parallèle de la faune, en rapport avec le changement du climat.

Celui-ci, du reste, alla rapidement en s'accentuant de plus en

plus. La baisse de la température, par suite de causes qui restent

encore absolument inconnues, en vint au point de produire les

phénomènes, aujourd'hui parfaitement constatés, de la _première

époque glaciaire_.

123

Le climat moyen de l'Europe, descendu bien au-dessous de ce qu'il

est aujourd'hui, donna naissance à d'immenses accumulations de

glace qui couvrirent toute la Scandinavie, toute l'Écosse et tout

le plateau central de la France d'une calotte uniforme, pareille à

celle qui enveloppe aujourd'hui le Groënland, et remplirent les

vallées de toutes les chaînes de montagnes jusqu'à leurs débouchés

dans les plaines inférieures. C'est alors que le grand glacier du

Rhône descendit jusqu'au point que marque la ligne des anciennes

moraines s'étendant de Bourg-en-Bresse à Lyon. Un refroidissement

aussi considérable de la température, qui paraît s'être produit

proportionnellement sur toute la surface du globe, eut pour

résultat de tuer la riche végétation qui embellissait nos régions,

et d'anéantir en grande partie la faune européenne. Les

mastodontes, et avec eux nombre d'espèces de carnassiers, de

ruminants, etc., s'éteignirent ou émigrèrent vers le sud. De même,

s'il avait existé antérieurement des hommes dans nos contrées, ils

durent forcément être détruits ou contraints à l'émigration; car le

climat de l'Europe ne permettait plus alors la vie de l'homme, non

plus que de la plupart des animaux de la faune vertébrée. C'est

dans des contrées plus méridionales qu'on devra rechercher un jour,

quand elles seront mieux ouvertes aux explorations, si la race

humaine se conserva pendant ce temps sous des climats moins

rigoureux où elle aurait émigré, ou bien si les êtres intelligents,

qui taillèrent les silex découverts dans le calcaire de Beauce et

dans les sables de l'Orléanais, furent entièrement anéantis. Alors

seulement on pourra se former une opinion sérieusement motivée sur

la question de savoir s'ils étaient les ancêtres des hommes

actuels, des _préadamites_, c'est-à-dire, des humains d'une race

disparue, ou bien encore des précurseurs de l'homme, des êtres se

rapprochant de notre espèce mais en étant nettement distincts,

sortes d'ébauches par lesquelles le Créateur aurait préludé à la

formation définitive de l'homme.

Quoiqu'il en soit, après la période glaciaire, lorsque se formèrent

les terrains pliocènes supérieurs, la température de l'Europe

redevint tempérée et probablement très voisine de ce qu'elle est

aujourd'hui, car dès lors la flore fut à peu de chose près ce

qu'elle n'a pas cessé d'être depuis. Sur nos pays débarrassés des

glaces qui les avaient couverts, on vit revenir une faune très

différente de celle qui l'avait précédée. À celle-ci appartenaient

les derniers mastodontes; celle-là voit apparaître les premiers

éléphants, _l'elephas meridionalis_. Aux rhinocéros et aux tapirs,

124 aux ours et aux cerfs du pliocène inférieur, se substituent des

cerfs, des ours, des tapirs, des rhinocéros d'espèces jusqu'alors

inconnues. Les genres hippopotame (_hippopotamus major_) et cheval

(_equus robustus_) jouent un rôle important dans cette population

animale nouvelle; les félins, au contraire, y deviennent

relativement rares. C'est le temps des alluvions de Saint-Prest

auprès de Chartres, et du val d'Arno supérieur, si riches en débris

d'éléphants.

L'homme avait apparu ou reparu dans nos contrées en même temps que

les animaux que nous venons de nommer; et depuis lors les monuments

de sa présence se succèdent sans interruption jusqu'à nos jours. On

a trouvé les traces non équivoques de son passage à Saint-Prest, où

elles ont été constatées pour la première fois par M. Desnoyers;

dans le val d'Arno, où elles ont été reconnues par M. Ramorino; et

aussi dans les _oesar_ de la Scandinavie, dépôts de la même époque,

étudiés par M. Nilsson. Ce sont des pointes de flèche et des

grattoirs en silex, taillés par éclatement d'une manière encore

fort grossière; ce sont surtout des incisions produites

manifestement par les lames de pierre servant de couteaux sur les

ossements des grands pachydermes, en en détachant les chairs pour

les manger. Car les sauvages de l'époque pliocène supérieure

chassaient hardiment ces colosses animaux et en faisaient leur

nourriture.

[Illustration: Petite pointe de flèche en silex de

Saint-Prest[1]]

[Note 149: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M.

Hamy.]

Les terres émergées dans notre partie du globe étaient beaucoup

plus vastes qu'aujourd'hui. Un soulèvement d'environ 180 mètres du

fond de la mer unissait les Iles Britanniques à la France, comme

appendice du continent européen, qui embrassait aussi toute

l'étendue actuelle de la mer du Nord, de telle façon que la Tamise

était alors un affluent du Rhin. Au midi, la Sicile tenait à

l'Afrique septentrionale, comme aussi l'Espagne. Cet état des

continents explique les migrations animales qui commencèrent

presque aussitôt à se produire et qui occupèrent toute l'époque de

la transition entre l'âge tertiaire et l'âge quaternaire. En effet,

tandis que la faune caractérisée par l'_elephas meridionalis_,

l'_hippopotamus major_ et le _rhinoceros leptorhinus_ apparaissait

dans l'Europe centrale, deux autres faunes analogues, mais

distinctes, caractérisées par des espèces différentes des mêmes

genres, s'étaient montrées en même temps, l'une au nord et l'autre

125 au sud, l'une dans les régions hyperboréennes et l'autre en

Afrique. La première était remarquable surtout par le mammouth ou

éléphant à longs poils (_elephas primigenius_), par un rhinocéros à

épaisse toison (_rhinoceros tichorinus_), animaux aujourd'hui

disparus, par le renne, l'élan, le glouton, le boeuf musqué, qui

habitent encore maintenant les environs du pôle; la seconde était

la faune qui subsiste en Afrique avec son éléphant, son rhinocéros

et son hippopotame.

Or, tandis que la faune propre à nos contrées s'éteignait assez

rapidement, sauf quelques espèces, comme l'ours des cavernes, sous

l'influence de causes que nous ne pouvons encore pénétrer, un

double courant de migration, dont la constatation est due aux

travaux de M. Lartet, amenait dans l'Europe centrale les animaux de

la faune hyperboréenne et ceux de la flore africaine, les uns

descendant du nord, les autres remontant du sud par les

communications terrestres qui existaient alors, venant se réunir

sur notre sol et pénétrant jusque dans ce qui a été plus tard les

Iles Britanniques. Ce sont les diverses phases de ce mélange, et de

cette substitution d'une faune à une autre, qui sont marquées en

Angleterre par les couches du crag des comtés de Norfolk et de

Suffolk, ainsi que par le «forest-bed» de Cromer, auprès de Paris

par les alluvions fluviales de Montreuil et de Villejuif, en Sicile

par les remplissages des grottes de Syracuse et de San-Teodoro. Du

même temps sont aussi les dépôts qui remplissent la grotte de

Wookey, en Angleterre, où l'on a recueilli des objets de travail

humain indiquant une industrie un peu plus avancée que celle à

laquelle appartiennent les instruments en silex de Saint-Prest et

des _oesar_ de la Suède.

Mais, en même temps que la double migration des animaux

hyperboréens et africains vers l'Europe centrale achevait ses

premières étapes, une grande révolution s'accomplissait dans le

relief des continents et marquait l'aurore d'une nouvelle époque

géologique. Un immense affaissement, sensible plus fortement

qu'ailleurs dans les régions septentrionales, plongeait sous les

eaux la plus grande partie du nord de l'Europe; où les glaces

flottantes venaient disperser, dans les plaines de la Russie, de la

Pologne et de la Prusse, des blocs de rochers arrachés au voisinage

du pôle. Les Iles Britanniques étaient réduites à un archipel de

petits îlots formés seulement par les sommets les plus élevés. A la

même date, l'Atlantide tertiaire disparaissait également, la Sicile

se séparait de l'Afrique, la mer venait couvrir l'espace qu'occupe

126 aujourd'hui le Sahara. De tels changements dans la distribution des

terres et des eaux amenaient forcément avec eux un changement

profond dans le climat.

* * * * *

L'accomplissement des phénomènes d'immersion dont nous venons de

parler, et le moment où ils atteignirent leur maximum d'intensité

ouvrent une nouvelle époque géologique, celle que l'on appelle

_quaternaire_. Ses débuts sont marqués par une extension des

glaciers, moins grande que celle du milieu des temps pliocènes,

mais énorme encore, et qui a laissé des vestiges impossibles à

méconnaître dans toutes les régions de montagnes. Les vallées des

Carpathes, des Balkans, des Pyrénées, des Apennins, sont alors de

nouveau encombrées de glaces. Les glaciers du versant sud des Alpes

s'avancent jusqu'à l'entrée des plaines du Piémont et de la

Lombardie; celui du Rhône va rejoindre une seconde fois le Jura,

remplissant le bassin du lac Léman. C'est la _seconde période

glaciaire_.

On n'est point surpris de retrouver, dans les dépôts que cette

époque a laissés sur notre sol, des débris de toutes les espèces,

éteintes ou conservées, qui caractérisent la faune des régions

circumpolaires et ne peuvent vivre que dans un climat très froid.

Le mammouth et le rhinocéros à narines cloisonnées, dont le berceau

fut en Sibérie à l'âge pliocène, et que leur épaisse fourrure

révèle comme des animaux organisés pour vivre sous la température

la plus rigoureuse, descendaient alors jusqu'aux Pyrénées et aux

Alpes. Les marmottes, les bouquetins, les chamois, maintenant

relégués sur la cime des plus hautes montagnes, habitaient, jusque

dans les environs de la Méditerranée, des plaines où il leur serait

impossible de vivre aujourd'hui. Le boeuf musqué, que l'on ne

trouve plus que par delà le 60e parallèle, dans l'Amérique

septentrionale, errait dans les campagnes du Périgord. Le renne,

plus arctique encore, abondait dans toute la France, où le glouton

l'attaquait, comme aujourd'hui dans le pays des Lapons. Le grand

ours des cavernes, espèce qui s'est graduellement éteinte, et qui

avait disparu longtemps avant l'ouverture des temps purement

historiques, se rattache aussi à cette faune septentrionale.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 13 / 46 段