montagne sainte où se rassemblent les dieux, où est la source des
eaux terrestres et qui sert de pivot aux mouvements célestes. On
qualifie ce mont de «père des pays» (en assyrien _abu matâti_),
preuve certaine de ce qu'on y rattachait les origines de
l'humanité. C'est le point culminant de la convexité de la surface
de la terre, d'où son appellation de «montagne de la terre» (en
accadien _gharsak kalama_). Par rapport à la Chaldée et à
l'Assyrie, on la considère comme située dans le nord-est, à côté du
pays mystérieux d'Arali, célèbre par la quantité d'or qu'il
produit, et où est placée la résidence des morts. Aussi la
désigne-t-on encore comme «la Montagne de l'Orient» (en accadien
_gharsak kurra_, en assyrien sémitique _schad schadî_). C'est à
l'imitation de cette montagne sainte que les Chaldéens des plus
anciennes époques, dans les plaines absolument sans une ondulation
où l'Euphrate et le Tigre terminent leurs cours, faisaient de leurs
temples de véritables montagnes artificielles, leur donnant
typiquement et rituellement la forme d'une haute pyramide à degrés,
que surmontait un petit sanctuaire.
Les «paradis» des monarques perses, parcs ombreux, plantés
d'arbres, ornés de viviers, et placés en général au sommet de
hauteurs, dont le nom signifiait «lieu élevé, endroit délicieux»
(sanscrit _paradêças_, zend _paradâeçô_), et était déjà connu des
populations de la Syrie et de la Palestine au temps où fut écrit le
Cantique des cantiques[88], ces paradis étaient pour les rois
iraniens, qui en entouraient leurs palais, une image et une
106 imitation du céleste paradis d'Ahouramazda, planté sur le Harâ
Berezaiti. Mais ce type particulier et symbolique de jardins, avec
l'idée qui s'y attachait, n'était pas exclusivement propre aux
monarques iraniens de la Médie et de la Perse; avant eux les rois
d'Assyrie et de Babylone, dont ils copiaient presque tous les
usages, avaient eu des «paradis» semblables. Il est même à
remarquer que le type le plus parfait et le plus paradisiaque, dans
le sens de l'imitation du jardin légendaire de la montagne sainte,
berceau des hommes, en avait été donné à Babylone, dans les fameux
jardins suspendus, que tous les auteurs décrivent comme une
montagne artificielle, élevée jusqu'à une très grande hauteur sur
des étages voûtés, couverte d'arbres de la plus forte dimension sur
son sommet et sur ses terrasses latérales, et où des machines
hydrauliques, placées aux quatre angles et puisant l'eau de
l'Euphrate, entretenaient sur la plate-forme culminante des viviers
et des courants d'eau, destinés bien évidemment à reproduire les
courants d'eau du paradis traditionnel. Cependant du fait seul des
jardins suspendus il n'y aurait pas de conséquence à tirer, car
Bérose, Diodore de Sicile et Quinte-Curce racontent tous les trois
une historiette d'après laquelle ce serait pour complaire à sa
femme, princesse mède de naissance, et lui rappeler son pays natal,
que Nabou-koudourri-ouçour (Nabuchodonosor) aurait créé ces jardins
fameux, regardés depuis comme une des merveilles du monde. On
serait donc en droit de supposer par là que ce prince avait
transporté à Babylone un usage purement iranien, inconnu
jusqu'alors à la civilisation chaldéo-assyrienne. Mais un monument
assyrien d'époque antérieure vient répondre à cette objection.
107 C'est un bas-relief du palais du roi Asschour-bani-abal, à
Koyoundjik (première moitié du VIIe siècle av. J.-C.); on y voit un
paradis royal attenant à un palais, planté de grands arbres, situé
au sommet d'une éminence prolongée par un jardin suspendu que
soutiennent des arcades, et arrosé par un cours d'eau unique, qui
se divise en plusieurs canaux sur le flanc de la montagne, comme le
fleuve du 'Eden biblique, la fontaine divine Ghe-tim-kour-koû de la
Montagne de la Terre des Chaldéens, la source Arvanda ou
Ardvî-çourâ du Harâ-Berezaiti iranien, et la Gangâ du Mêrou des
Indiens.
[Illustration 131: Un paradis artificiel assyrien{1}.]
[Note 1: D'après un bas-relief du palais de Koyoundjik, conservé
au Musée Britannique.]
[Note 88: IV, 13.]
§ 6.--LE PATRIARCHE SAUVÉ DU DÉLUGE ET SES TROIS FILS.
Nous avons déjà fait remarquer plus haut que les narrations
chaldéennes, telles que nous les connaissons par les fragments de
Bérose et par le texte original déchiffré sur les tablettes
cunéiformes du Musée Britannique, réunissaient, sur le personnage
du juste sauvé du déluge, ce que la Bible raconte de Noa'h et de
'Hanoch. Après être sorti de son vaisseau et avoir offert le
sacrifice de la nouvelle alliance, 'Hasis-Adra est enlevé par les
dieux et transporté dans un lieu retiré, où il jouit du privilège
de l'immortalité, de même qu'après 365 ans de vie où «il marcha
avec Dieu, 'Hanoch ne fut plus vu, car Dieu l'avait pris[89].»
[Note 89: _Genes._, V, 24.]
Le rénovateur de l'humanité après le cataclysme tient une place
considérable dans les souvenirs traditionnels de la race
aryenne[90], et le plus souvent il s'y confond avec le premier père
du genre humain. La distinction des auteurs des deux humanités
successives n'y apparaît un peu nettement que dans la formation du
nom du Deucalion des Grecs, qui, étymologiquement, paraît avoir
signifié «le second excellent, béni.» Dans le récit indien du
déluge, le héros sauvé par la protection du poisson divin est
Manou, dont le nom a été d'abord un terme désignant «l'homme» en
général, en tant que «l'être intelligent, pensant,» avant de
devenir l'appellation spéciale d'un personnage mythique. Ce Manou
s'est modifié et multiplié plus tard sous diverses formes dans la
mythologie indienne. Déjà le _Rig-Vêda_ en distingue plusieurs, et,
dans la suite, on en a compté jusqu'à sept, dont chacun préside à
108 un _manvantara_ ou période du monde. Le principal, et le seul qui
doive nous occuper ici, est le Manou, surnommé Vâivasvata, parce
qu'on en fait le fils de Vivasvat, c'est-à-dire du Soleil, et le
frère de Yama, le dieu des morts, qualifié aussi de Vâivasvata. Le
_Rig-Vêda_ parle plusieurs fois de ce Manou comme du père des
hommes, qui sont appelés _Manôr apatya_, «la descendance de Manou,»
et lui-même y reçoit le titre de père par excellence,
Manouschpitar. Il a donné aux humains la prospérité et le salut, et
il leur a indiqué de bienfaisants remèdes. Le premier il a sacrifié
aux dieux, et son sacrifice est devenu le prototype de tous ceux
des générations postérieures. On a souvent signalé la remarquable
coïncidence de cette tradition indienne avec celle des anciens
Germains, qui, au témoignage de Tacite, se disaient issus de
Mannus, fils de Tuiscon ou Tuiston, dieu issu de la Terre.
[Note 90: Il faut sur ce sujet consulter avant tout Pictet, _Les
origines indo-européennes_, t. II, p. 621 et suiv. C'est le
savant genevois que nous avons ici principalement pris pour
guide.]
[Illustration 133: Les trois juges des enfers dans la mythologie
grecque[1].]
[Note 1: D'après les peintures d'un vase découvert à Canosa, dans
l'ancienne Apulie. _Minos_ est celui qui siège sur un trône du
centre de la composition; _Rhadamanthe_, en costume asiatique
(comme juge spécial des morts de l'Asie), se tient debout à sa
droite; enfin _Èaque_ est celui qui se voit assis à sa gauche.]
Si de la Germanie nous passons à la Grèce, nous trouverons dans le
personnage mythique de Minos un autre représentant du Manou indien,
mais considérablement modifié par les traditions helléniques. Il ne
s'agit plus ici, en effet, du premier homme ni du juste sauvé du
déluge, mais d'un roi fabuleux des anciens âges, fils de Zeus, qui
régnait sur l'île de Crète, et qui le premier donna de sages lois
aux Hellènes. A ces divers égards, et sauf la localisation
postérieure de sa légende, il rappelle certainement le Manou roi et
législateur. Cela ne suffirait pas, toutefois, à autoriser un
rapprochement, si Minos, comme juge des morts ne touchait pas par
d'autres points aux traditions indo-iraniennes. Chez les Indiens,
c'est Yama qui règne sur les morts, tandis que son corrélatif
iranien Yima, fils de Vivanghvat (le Vivasvat indien), est comme
Manou le premier roi législateur, l'ordonnateur de la société
humaine. Les rôles se sont ainsi intervertis de plusieurs manières
entre les deux frères Manou et Yama, ce qui s'explique par leur
109 identité primitive, que la science a établie d'une manière
irréfragable. Tous deux représentent le premier homme, car il est
dit de Yama que le premier il a passé par la mort pour entrer dans
le royaume des Mânes. Minos aussi ne devient juge aux enfers
qu'après sa mort, et il partage cet office avec Rhadamanthe, dont
le nom signifie «celui qui brandit la verge,» épithète
caractéristique du rôle de juge, que la poésie indienne donne à
Yama. Il réunit ainsi dans sa personne les traits propres à ce
dernier, et ceux du Manou de l'Inde et du Yima de l'Iran, rois et
législateurs. En même temps, la transformation, que nous venons de
saisir sur le fait, du premier homme qui a passé par la mort en un
dieu qui règne sur le royaume des ombres, nous explique comment les
Gaulois, au rapport de César, prétendaient tirer leur origine d'un
dieu funèbre, que le Romain a traduit par Dis Pater ou Pluton.
* * * * *
Windischmann a encore retrouvé dans les traditions de l'Inde un
autre personnage qui, par certains points, présente un remarquable
parallélisme avec le Noa'h de la Bible. C'est Nahouscha qui, comme
Manou, est une sorte de personnification symbolique de l'«homme,»
idée exprimée par son nom même, et un ancêtre de l'humanité, que le
_Rig-Vêda_ appelle souvent «race de Nahouscha.» On le représente
comme fils de Manou, comme spécialement adonné au culte de Soma, le
dieu de la boisson enivrante qui, pour les Aryas primitifs, était
le succédané du vin; ses biens deviennent la conquête de ce dieu.
Ceci rappelle bien étroitement Noa'h plantant la vigne et
s'enivrant du jus de son fruit[91]; et il semble que dans la Bible
le patriarche Noa'h réunisse sur sa tête deux traditions qui dans
l'Inde se divisent entre Manou et Nahouscha. Quant à l'assonnance
entre les noms de Noa'h et de Nahouscha, elle n'est peut-être pas
seulement fortuite, bien que ces deux appellations aient, l'une en
hébreu, l'autre en sanscrit, des significations parfaitement
déterminées et absolument différentes. Il est, au contraire,
probable, que nous avons ici un nouvel exemple de la façon dont les
noms des traditions primitives, en étant adoptés par des peuples de
race différente, gardent le même son, la même physionomie
extérieure, mais se différencient pourtant de façon à prendre un
sens dans la langue de chacun de ces peuples, un sens qui s'éloigne
110 du tout au tout d'une nation à l'autre, et qui n'est peut-être
nulle part celui qu'avait réellement à l'origine le nom qui subit
ces métamorphoses.
[Note 91: _Genes._, IX, 20 et 21.]
Je réserve pour le livre suivant l'étude du tableau des
personnifications de peuples que la Genèse énumère comme descendues
des trois fils de Noa'h, 'Ham, Schem et Vapheth, ainsi que de la
signification ethnique qui en résulte pour chacun d'eux. Les trois
fils de Noa'h sont, en effet, les ancêtres et les représentants des
trois grandes races entre lesquelles se divise l'humanité
postdiluvienne, la descendance du rénovateur de l'espèce humaine
après le cataclysme. Mais sans entrer encore dans l'examen de cette
question ethnographique, qui trouvera mieux sa place lorsque nous
parlerons des principales races des hommes, de celles
particulièrement qui ont leur place dans l'histoire ancienne de
l'Orient, il importe de remarquer ici le parallélisme frappant
qu'offrent, dans la façon dont elles se terminent, les deux
généalogies bibliques des Schethites et des Qaïnites. Après Lemech,
la lignée de Qaïn se divise entre trois chefs de races; celle de
Scheth présente le même fait après Noa'h; et il est difficile de ne
pas en voir encore un reflet dans la façon dont la généalogie
biblique des descendants de Scheth par Arphakschad, à la fin de la
période qui s'étend du déluge à Abraham, nous offre aussi la triple
division des fils de Tera'h[92], chefs et pères des nations s'ils ne
le sont plus de grandes races. La donnée fondamentale, plus nette
que partout ailleurs dans les fils de Noa'h, est celle d'une
répartition de l'humanité en trois familles ethniques. C'est aussi
celle qu'admettaient les Égyptiens, pour qui les hommes formaient
trois races, les 'Amou et les Tama'hou ou Ta'hennou, correspondant
exactement aux familles de Schem et de Yapheth dans le récit
biblique, et les Na'hasiou, c'est-à-dire les nègres. Il est vrai
que les Égyptiens se mettaient à part de ces trois divisions de
l'humanité, sous le nom de Rot, «la race» par excellence,
s'attribuant une origine plus relevée que celle des autres hommes.
[Note 92: _Genes._, XI, 26.]
111
[Illustration 136: Les races humaines admis par les
Égyptiens[1].]
[Note 1: D'après les peintures du tombeau du roi Séti Ier, à
Thèbes. Les types de ces races se succèdent dans l'ordre suivant,
en commençant par la gauche: Rot ou égyptienne, au teint rouge;
'Amou ou asiatique au teint jaune; Na'hasiou ou nègre; Tama'hou
ou libyeo-européenne, au teint blanc et aux cheveux blonds.]
Dans les antiques traditions iraniennes nous trouvons aussi la
division tripartite des races humaines, personnifiées dans trois
ancêtres issus d'un même père. Ce sont les fils de Thraetaona, l'un
des premiers Paradhâtas, des héros des premiers jours de
l'humanité, celui qui succède à la domination impie de Azhi-Dahâka,
112 personnification terrestre du principe mauvais. Les anciens livres
zends nomment ces trois frères, chefs de races, Çairima, Toûra et
Arya, qui deviennent Selm, Tour et Eradj dans l'épopée
traditionnelle de la Perse moderne. Çairima correspond au Schem de
la Bible, dont son nom n'est qu'une variante; celui d'Arya
s'applique à la même famille ethnique que Yapheth dans la Genèse.
Mais à 'Ham, père d'une race avec laquelle les Iraniens n'avaient
plus depuis longtemps de contact direct à l'époque où furent
composés les livres sacrés du mazdéisme, ces livres substituent
Toûra, personnification des peuples turcs, qui n'ont pas de
représentant dans le tableau ethnographique du chapitre X de la
Genèse, non plus que les nègres, l'une des races essentielles du
système égyptien.
Nous sommes ainsi amenés à mettre en regard des trois fils de Noa'h
les trois fils de Thraetaona, qui leur correspondent dans les
traditions religieuses de l'Irân, et les grandes races humaines
telles que les reconnaissaient les Égyptiens[93].
BIBLE. | IRÂN. | ÉGYPTE.
| |
1. Schem. | 1. Çairima. | 2. 'Amou.
2. 'Ham | | 1. Rotou
3. Yapheth. | 3. Arya. | 4. Tama'hou
| 2. Toûra. |
| | 3. Na'hasiou
[Note 93: Le chiffre qui précède chaque nom dans ce tableau,
marque l'ordre de primogéniture qui lui est attribué dans le
système auquel il appartient.]
Les Sabiens ou Mendaïtes, dans leurs livres sacrés, parlent des
trois frères Schoum, Yamin et Yaphet, mais on ne saurait dire si la
tradition leur en vient de source babylonienne ou bien est chez eux
le résultat d'une infiltration juive ou chrétienne. En revanche,
dans les fragments de Bérose, qui, eux, représentent exactement les
récits qui se lisaient dans les livres des Chaldéens, il est
question de trois frères à demi divins, qui ont régné presque
aussitôt après le déluge, et que dès les premiers siècles chrétiens
les Pères de l'Église comparaient à Schem, 'Ham et Yapheth. Ce sont
Cronos, Titan et Prométhée, que l'auteur des _Chaldaïgues_
représentait comme trois frères ennemis se faisant la guerre.
Malheureusement on n'a pas encore jusqu'à présent retrouvé de
rédaction cunéiforme originale de cette histoire, qui fasse
113 connaître quels étaient les noms assyriens que Bérose a ainsi
traduits en grec, s'ils étaient identiques à ceux de la Genèse ou
s'ils en différaient.
Moïse de Khorène, l'historien national de l'Arménie, développe un
peu davantage le récit de l'hostilité des trois frères, en disant
qu'il l'emprunte à Bérose; mais en employant pour désigner ses
personnages des noms différents de ceux que nous lisons dans les
fragments grecs de l'historien de Babylone. «Avant la construction
de la tour et la confusion du langage des hommes, dit-il, mais
après la navigation de Xisouthros jusqu'à l'Ararat, les trois
frères Zerovan, Titan et Yapedosthê se partagèrent la domination de
la terre. Et ils me semblent les mêmes que Schem, 'Ham et Yapheth.
Quand ils se furent partagés l'empire de toute la surface
terrestre, Zerovan, enflammé d'orgueil, voulut dominer sur les deux
autres. Titan et Yapedosthê résistèrent à sa violence et lui firent
la guerre, parce qu'il voulait instituer ses fils comme rois sur
tous les hommes. Et pendant cette guerre, Titan occupa une partie
des limites héréditaires de Zerovan. Alors leur soeur Astlik[94]
s'interposa entre eux, calma par ses séductions leur querelle et
les amena à convenir que Zerovan aurait la primauté. Mais les deux
autres frères arrêtèrent, en se liant par des serments, qu'ils
tueraient désormais tous les enfants mâles de Zerovan, pour éviter
que sa postérité ne continuât sa domination. Pour réaliser ce
projet, ils chargèrent quelques-uns des plus actifs parmi les
compagnons de Titan de surveiller les accouchements des femmes.
C'est ainsi qu'ils mirent à mort, conformément à leur serment, deux
des enfants de Zerovan. Mais enfin Astlik, après s'être concertée
avec les femmes de Zerovan, parvint à persuader à quelques-uns des
serviteurs de Titan de laisser vivre les autres enfants et de les
transporter dans l'Orient, sur la montagne de l'assemblée des
dieux.»
[Note 94: Cette mention d'une soeur à côté des trois frères,
rappelle les enfants de Lemech dans la Genèse.]
Moïse de Khorène n'a certainement pas pris ceci dans un texte écrit
en grec, dans les extraits directs de l'ouvrage de Bérose. Sa
source était déjà arménienne, et les noms grecs qui désignaient les
personnages du mythe dans le livre du prêtre chaldéen contemporain
des Séleucides, y étaient traduits et déguisés sous une forme tout
iranienne. Zerovan est bien évidemment le zend _zarvan_, «temps,»
et cette appellation s'est formée sur le modèle du Zrvâna-akarana,
114 le Temps incréé, infini, des livres mazdéens. Yapedosthê est un
superlatif (sanscrit _djâpatista_) du nom arien de Djâpati, «le
chef de la race,» qui a été la source du biblique Yapheth; c'est
donc «le chef de la race par excellence.» Cette formation confirme
l'opinion d'Ewald et de Pictet, attribuant une origine aryenne au
nom du personnage dont la Bible fait l'ancêtre des Aryas, nom connu
du reste aussi dans la tradition grecque, tandis que ceux de Schem
et de 'Ham sont purement sémitiques. Tout ceci doit être le
résultat d'un travail, en partie basé sur des traditions encore
existantes, que le récit traduit d'abord des tablettes chaldéennes
en grec par Bérose aura subi à une certaine époque pour reprendre
une forme orientale, en passant de nouveau du grec dans une des
langues de l'Asie. Nous n'hésitons pas à rapporter un tel travail
aux deux premiers siècles de l'ère chrétienne et aux savants de
l'école d'Édesse, à laquelle appartenait certainement--bien qu'il
ait prétendu attribuer une antiquité apocryphe à son livre--le
Mar-Abas Katina dont Moïse de Khorène a fait son guide pour les
époques antiques de l'histoire d'Arménie. Des noms grecs que Bérose
avait employés, Titan n'a pas été changé; Cronos, par suite des
idées d'antiquité prodigieusement reculée qui s'attachent toujours
à ce nom, a été très naturellement remplacé par Zerovan; quant à
Prométhée, l'échange de son nom avec celui de Yapedosthê est tout
naturel, si l'on se souvient des mythes helléniques qui font de
Prométhée le fils de Iapétos. En traduisant sous une forme grecque
les noms de la tradition ethnologique que lui offraient les
documents babyloniens, Bérose la rapprochait de la très antique
tradition hellénique d'après laquelle Cronos et Iapétos étaient
également deux Titans, fils d'Ouranos et de Gaia, et Iapétos
devenait le père d'Atlas, de Menoitios (Manou), de Prométhée et
d'Épiméthée, c'est-à-dire la souche de l'humanité primitive.
L'emploi du nom de Prométhée par Bérose semble indiquer
positivement que celui de Yapheth existait dans les traditions
chaldéennes comme dans la Bible. Et, d'un autre côté, l'importance
du cycle des fables relatives à Iapétos a été depuis longtemps
reconnue par la science comme un des points de contact les plus
frappants entre les mythes helléniques relatifs aux premiers âges
et la narration de la Genèse. Au reste, il faut remarquer que chez
les Grecs les Titans, en général, sont représentés comme les
premiers éducateurs du genre humain, ou que, suivant d'autres
légendes, les hommes sont issus du sang des Titans.
115
§ 7.--LA TOUR DES LANGUES.
Les traditions parallèles à celles de la Bible, que nous avons
jusqu'à présent examinées, avaient un caractère véritablement
universel; elles se retrouvaient dans tous les rameaux supérieurs
de l'humanité Noa'hide; chez les peuples des races et des contrées
les plus diverses. Il n'en est plus de même pour celle de la
confusion des langues et de la Tour de Babel. Celle-ci a pour
théâtre, dans la Bible, les plaines de Schine'ar ou de la Chaldée,
et elle est particulière aux habitants de cette contrée ou aux
peuples qui en sortirent à une époque historiquement appréciable.
Le récit de la Tour des langues existait dans les plus anciens
souvenirs des Chaldéens, et il faisait aussi partie des traditions
nationales de l'Arménie, où il était venu des nations civilisées du
bassin de l'Euphrate et du Tigre. Mais nous ne trouvons rien de
semblable ni dans l'Inde, ni dans l'Iran. Chez les Grecs seuls,
nous constatons un trait manifestement parallèle, venu on ne sait
par quelle voie, dans la légende des Aloades, que nous avons déjà
racontée plus haut (p. 55), en parlant des traditions relatives aux
géants. On prétend, en effet, qu'ils ont commencé à élever une tour
dont le sommet, dans leur projet, doit atteindre jusqu'au ciel,
lorsque les dieux, enfin las de leur arrogance et de leur audace,
les foudroient et les précipitent dans le Tartare.
Les extraits de Bérose offrent deux versions, très exactement
concordantes entre elles, de l'histoire de la construction de la
Tour et de la confusion des langues. Voici d'abord celle d'Abydène:
«On raconte que les premiers hommes, enorgueillis outre mesure par
leur force et leur haute taille, en vinrent à mépriser les dieux et
à se croire supérieurs à eux; c'est dans cette pensée qu'ils
élevèrent une tour d'une prodigieuse hauteur, qui est maintenant
Babylone. Déjà elle approchait du ciel, quand les vents vinrent au
secours des dieux et bouleversèrent tout l'échafaudage, en le
renversant sur les constructeurs. Les ruines en sont appelées
Babylone, et les hommes, qui avaient jusqu'alors une seule langue,
commencèrent, depuis lors à parler, par l'ordre des dieux, des
idiomes différents.» La rédaction d'Alexandre Polyhistor dit:
«Lorsque les hommes avaient encore une seule langue, quelques-uns
d'entre eux entreprirent de construire une tour immense, afin de
monter jusqu'au ciel. Mais la divinité, ayant fait souffler les
vents, renversa la tour, bouleversa ces hommes et donna à chacun
116 une langue propre; d'où la ville fut appelée Babylone.» Parmi les
fragments des tablettes cunéiformes provenant de Ninive et
conservées au Musée Britannique, on a reconnu un lambeau d'une
rédaction originale de ce récit. Il est déplorablement mutilé, mais
cependant il en reste encore assez pour qu'on soit bien assuré du
sujet, et même pour que l'on puisse constater que cette narration,
dans les circonstances les plus essentielles, était en parfaite
conformité avec les extraits de Bérose.