Il est bien souvent question, dans les textes cunéiformes, de cette

montagne sainte où se rassemblent les dieux, où est la source des

eaux terrestres et qui sert de pivot aux mouvements célestes. On

qualifie ce mont de «père des pays» (en assyrien _abu matâti_),

preuve certaine de ce qu'on y rattachait les origines de

l'humanité. C'est le point culminant de la convexité de la surface

de la terre, d'où son appellation de «montagne de la terre» (en

accadien _gharsak kalama_). Par rapport à la Chaldée et à

l'Assyrie, on la considère comme située dans le nord-est, à côté du

pays mystérieux d'Arali, célèbre par la quantité d'or qu'il

produit, et où est placée la résidence des morts. Aussi la

désigne-t-on encore comme «la Montagne de l'Orient» (en accadien

_gharsak kurra_, en assyrien sémitique _schad schadî_). C'est à

l'imitation de cette montagne sainte que les Chaldéens des plus

anciennes époques, dans les plaines absolument sans une ondulation

où l'Euphrate et le Tigre terminent leurs cours, faisaient de leurs

temples de véritables montagnes artificielles, leur donnant

typiquement et rituellement la forme d'une haute pyramide à degrés,

que surmontait un petit sanctuaire.

Les «paradis» des monarques perses, parcs ombreux, plantés

d'arbres, ornés de viviers, et placés en général au sommet de

hauteurs, dont le nom signifiait «lieu élevé, endroit délicieux»

(sanscrit _paradêças_, zend _paradâeçô_), et était déjà connu des

populations de la Syrie et de la Palestine au temps où fut écrit le

Cantique des cantiques[88], ces paradis étaient pour les rois

iraniens, qui en entouraient leurs palais, une image et une

106 imitation du céleste paradis d'Ahouramazda, planté sur le Harâ

Berezaiti. Mais ce type particulier et symbolique de jardins, avec

l'idée qui s'y attachait, n'était pas exclusivement propre aux

monarques iraniens de la Médie et de la Perse; avant eux les rois

d'Assyrie et de Babylone, dont ils copiaient presque tous les

usages, avaient eu des «paradis» semblables. Il est même à

remarquer que le type le plus parfait et le plus paradisiaque, dans

le sens de l'imitation du jardin légendaire de la montagne sainte,

berceau des hommes, en avait été donné à Babylone, dans les fameux

jardins suspendus, que tous les auteurs décrivent comme une

montagne artificielle, élevée jusqu'à une très grande hauteur sur

des étages voûtés, couverte d'arbres de la plus forte dimension sur

son sommet et sur ses terrasses latérales, et où des machines

hydrauliques, placées aux quatre angles et puisant l'eau de

l'Euphrate, entretenaient sur la plate-forme culminante des viviers

et des courants d'eau, destinés bien évidemment à reproduire les

courants d'eau du paradis traditionnel. Cependant du fait seul des

jardins suspendus il n'y aurait pas de conséquence à tirer, car

Bérose, Diodore de Sicile et Quinte-Curce racontent tous les trois

une historiette d'après laquelle ce serait pour complaire à sa

femme, princesse mède de naissance, et lui rappeler son pays natal,

que Nabou-koudourri-ouçour (Nabuchodonosor) aurait créé ces jardins

fameux, regardés depuis comme une des merveilles du monde. On

serait donc en droit de supposer par là que ce prince avait

transporté à Babylone un usage purement iranien, inconnu

jusqu'alors à la civilisation chaldéo-assyrienne. Mais un monument

assyrien d'époque antérieure vient répondre à cette objection.

107 C'est un bas-relief du palais du roi Asschour-bani-abal, à

Koyoundjik (première moitié du VIIe siècle av. J.-C.); on y voit un

paradis royal attenant à un palais, planté de grands arbres, situé

au sommet d'une éminence prolongée par un jardin suspendu que

soutiennent des arcades, et arrosé par un cours d'eau unique, qui

se divise en plusieurs canaux sur le flanc de la montagne, comme le

fleuve du 'Eden biblique, la fontaine divine Ghe-tim-kour-koû de la

Montagne de la Terre des Chaldéens, la source Arvanda ou

Ardvî-çourâ du Harâ-Berezaiti iranien, et la Gangâ du Mêrou des

Indiens.

[Illustration 131: Un paradis artificiel assyrien{1}.]

[Note 1: D'après un bas-relief du palais de Koyoundjik, conservé

au Musée Britannique.]

[Note 88: IV, 13.]

§ 6.--LE PATRIARCHE SAUVÉ DU DÉLUGE ET SES TROIS FILS.

Nous avons déjà fait remarquer plus haut que les narrations

chaldéennes, telles que nous les connaissons par les fragments de

Bérose et par le texte original déchiffré sur les tablettes

cunéiformes du Musée Britannique, réunissaient, sur le personnage

du juste sauvé du déluge, ce que la Bible raconte de Noa'h et de

'Hanoch. Après être sorti de son vaisseau et avoir offert le

sacrifice de la nouvelle alliance, 'Hasis-Adra est enlevé par les

dieux et transporté dans un lieu retiré, où il jouit du privilège

de l'immortalité, de même qu'après 365 ans de vie où «il marcha

avec Dieu, 'Hanoch ne fut plus vu, car Dieu l'avait pris[89].»

[Note 89: _Genes._, V, 24.]

Le rénovateur de l'humanité après le cataclysme tient une place

considérable dans les souvenirs traditionnels de la race

aryenne[90], et le plus souvent il s'y confond avec le premier père

du genre humain. La distinction des auteurs des deux humanités

successives n'y apparaît un peu nettement que dans la formation du

nom du Deucalion des Grecs, qui, étymologiquement, paraît avoir

signifié «le second excellent, béni.» Dans le récit indien du

déluge, le héros sauvé par la protection du poisson divin est

Manou, dont le nom a été d'abord un terme désignant «l'homme» en

général, en tant que «l'être intelligent, pensant,» avant de

devenir l'appellation spéciale d'un personnage mythique. Ce Manou

s'est modifié et multiplié plus tard sous diverses formes dans la

mythologie indienne. Déjà le _Rig-Vêda_ en distingue plusieurs, et,

dans la suite, on en a compté jusqu'à sept, dont chacun préside à

108 un _manvantara_ ou période du monde. Le principal, et le seul qui

doive nous occuper ici, est le Manou, surnommé Vâivasvata, parce

qu'on en fait le fils de Vivasvat, c'est-à-dire du Soleil, et le

frère de Yama, le dieu des morts, qualifié aussi de Vâivasvata. Le

_Rig-Vêda_ parle plusieurs fois de ce Manou comme du père des

hommes, qui sont appelés _Manôr apatya_, «la descendance de Manou,»

et lui-même y reçoit le titre de père par excellence,

Manouschpitar. Il a donné aux humains la prospérité et le salut, et

il leur a indiqué de bienfaisants remèdes. Le premier il a sacrifié

aux dieux, et son sacrifice est devenu le prototype de tous ceux

des générations postérieures. On a souvent signalé la remarquable

coïncidence de cette tradition indienne avec celle des anciens

Germains, qui, au témoignage de Tacite, se disaient issus de

Mannus, fils de Tuiscon ou Tuiston, dieu issu de la Terre.

[Note 90: Il faut sur ce sujet consulter avant tout Pictet, _Les

origines indo-européennes_, t. II, p. 621 et suiv. C'est le

savant genevois que nous avons ici principalement pris pour

guide.]

[Illustration 133: Les trois juges des enfers dans la mythologie

grecque[1].]

[Note 1: D'après les peintures d'un vase découvert à Canosa, dans

l'ancienne Apulie. _Minos_ est celui qui siège sur un trône du

centre de la composition; _Rhadamanthe_, en costume asiatique

(comme juge spécial des morts de l'Asie), se tient debout à sa

droite; enfin _Èaque_ est celui qui se voit assis à sa gauche.]

Si de la Germanie nous passons à la Grèce, nous trouverons dans le

personnage mythique de Minos un autre représentant du Manou indien,

mais considérablement modifié par les traditions helléniques. Il ne

s'agit plus ici, en effet, du premier homme ni du juste sauvé du

déluge, mais d'un roi fabuleux des anciens âges, fils de Zeus, qui

régnait sur l'île de Crète, et qui le premier donna de sages lois

aux Hellènes. A ces divers égards, et sauf la localisation

postérieure de sa légende, il rappelle certainement le Manou roi et

législateur. Cela ne suffirait pas, toutefois, à autoriser un

rapprochement, si Minos, comme juge des morts ne touchait pas par

d'autres points aux traditions indo-iraniennes. Chez les Indiens,

c'est Yama qui règne sur les morts, tandis que son corrélatif

iranien Yima, fils de Vivanghvat (le Vivasvat indien), est comme

Manou le premier roi législateur, l'ordonnateur de la société

humaine. Les rôles se sont ainsi intervertis de plusieurs manières

entre les deux frères Manou et Yama, ce qui s'explique par leur

109 identité primitive, que la science a établie d'une manière

irréfragable. Tous deux représentent le premier homme, car il est

dit de Yama que le premier il a passé par la mort pour entrer dans

le royaume des Mânes. Minos aussi ne devient juge aux enfers

qu'après sa mort, et il partage cet office avec Rhadamanthe, dont

le nom signifie «celui qui brandit la verge,» épithète

caractéristique du rôle de juge, que la poésie indienne donne à

Yama. Il réunit ainsi dans sa personne les traits propres à ce

dernier, et ceux du Manou de l'Inde et du Yima de l'Iran, rois et

législateurs. En même temps, la transformation, que nous venons de

saisir sur le fait, du premier homme qui a passé par la mort en un

dieu qui règne sur le royaume des ombres, nous explique comment les

Gaulois, au rapport de César, prétendaient tirer leur origine d'un

dieu funèbre, que le Romain a traduit par Dis Pater ou Pluton.

* * * * *

Windischmann a encore retrouvé dans les traditions de l'Inde un

autre personnage qui, par certains points, présente un remarquable

parallélisme avec le Noa'h de la Bible. C'est Nahouscha qui, comme

Manou, est une sorte de personnification symbolique de l'«homme,»

idée exprimée par son nom même, et un ancêtre de l'humanité, que le

_Rig-Vêda_ appelle souvent «race de Nahouscha.» On le représente

comme fils de Manou, comme spécialement adonné au culte de Soma, le

dieu de la boisson enivrante qui, pour les Aryas primitifs, était

le succédané du vin; ses biens deviennent la conquête de ce dieu.

Ceci rappelle bien étroitement Noa'h plantant la vigne et

s'enivrant du jus de son fruit[91]; et il semble que dans la Bible

le patriarche Noa'h réunisse sur sa tête deux traditions qui dans

l'Inde se divisent entre Manou et Nahouscha. Quant à l'assonnance

entre les noms de Noa'h et de Nahouscha, elle n'est peut-être pas

seulement fortuite, bien que ces deux appellations aient, l'une en

hébreu, l'autre en sanscrit, des significations parfaitement

déterminées et absolument différentes. Il est, au contraire,

probable, que nous avons ici un nouvel exemple de la façon dont les

noms des traditions primitives, en étant adoptés par des peuples de

race différente, gardent le même son, la même physionomie

extérieure, mais se différencient pourtant de façon à prendre un

sens dans la langue de chacun de ces peuples, un sens qui s'éloigne

110 du tout au tout d'une nation à l'autre, et qui n'est peut-être

nulle part celui qu'avait réellement à l'origine le nom qui subit

ces métamorphoses.

[Note 91: _Genes._, IX, 20 et 21.]

Je réserve pour le livre suivant l'étude du tableau des

personnifications de peuples que la Genèse énumère comme descendues

des trois fils de Noa'h, 'Ham, Schem et Vapheth, ainsi que de la

signification ethnique qui en résulte pour chacun d'eux. Les trois

fils de Noa'h sont, en effet, les ancêtres et les représentants des

trois grandes races entre lesquelles se divise l'humanité

postdiluvienne, la descendance du rénovateur de l'espèce humaine

après le cataclysme. Mais sans entrer encore dans l'examen de cette

question ethnographique, qui trouvera mieux sa place lorsque nous

parlerons des principales races des hommes, de celles

particulièrement qui ont leur place dans l'histoire ancienne de

l'Orient, il importe de remarquer ici le parallélisme frappant

qu'offrent, dans la façon dont elles se terminent, les deux

généalogies bibliques des Schethites et des Qaïnites. Après Lemech,

la lignée de Qaïn se divise entre trois chefs de races; celle de

Scheth présente le même fait après Noa'h; et il est difficile de ne

pas en voir encore un reflet dans la façon dont la généalogie

biblique des descendants de Scheth par Arphakschad, à la fin de la

période qui s'étend du déluge à Abraham, nous offre aussi la triple

division des fils de Tera'h[92], chefs et pères des nations s'ils ne

le sont plus de grandes races. La donnée fondamentale, plus nette

que partout ailleurs dans les fils de Noa'h, est celle d'une

répartition de l'humanité en trois familles ethniques. C'est aussi

celle qu'admettaient les Égyptiens, pour qui les hommes formaient

trois races, les 'Amou et les Tama'hou ou Ta'hennou, correspondant

exactement aux familles de Schem et de Yapheth dans le récit

biblique, et les Na'hasiou, c'est-à-dire les nègres. Il est vrai

que les Égyptiens se mettaient à part de ces trois divisions de

l'humanité, sous le nom de Rot, «la race» par excellence,

s'attribuant une origine plus relevée que celle des autres hommes.

[Note 92: _Genes._, XI, 26.]

111

[Illustration 136: Les races humaines admis par les

Égyptiens[1].]

[Note 1: D'après les peintures du tombeau du roi Séti Ier, à

Thèbes. Les types de ces races se succèdent dans l'ordre suivant,

en commençant par la gauche: Rot ou égyptienne, au teint rouge;

'Amou ou asiatique au teint jaune; Na'hasiou ou nègre; Tama'hou

ou libyeo-européenne, au teint blanc et aux cheveux blonds.]

Dans les antiques traditions iraniennes nous trouvons aussi la

division tripartite des races humaines, personnifiées dans trois

ancêtres issus d'un même père. Ce sont les fils de Thraetaona, l'un

des premiers Paradhâtas, des héros des premiers jours de

l'humanité, celui qui succède à la domination impie de Azhi-Dahâka,

112 personnification terrestre du principe mauvais. Les anciens livres

zends nomment ces trois frères, chefs de races, Çairima, Toûra et

Arya, qui deviennent Selm, Tour et Eradj dans l'épopée

traditionnelle de la Perse moderne. Çairima correspond au Schem de

la Bible, dont son nom n'est qu'une variante; celui d'Arya

s'applique à la même famille ethnique que Yapheth dans la Genèse.

Mais à 'Ham, père d'une race avec laquelle les Iraniens n'avaient

plus depuis longtemps de contact direct à l'époque où furent

composés les livres sacrés du mazdéisme, ces livres substituent

Toûra, personnification des peuples turcs, qui n'ont pas de

représentant dans le tableau ethnographique du chapitre X de la

Genèse, non plus que les nègres, l'une des races essentielles du

système égyptien.

Nous sommes ainsi amenés à mettre en regard des trois fils de Noa'h

les trois fils de Thraetaona, qui leur correspondent dans les

traditions religieuses de l'Irân, et les grandes races humaines

telles que les reconnaissaient les Égyptiens[93].

BIBLE. | IRÂN. | ÉGYPTE.

| |

1. Schem. | 1. Çairima. | 2. 'Amou.

2. 'Ham | | 1. Rotou

3. Yapheth. | 3. Arya. | 4. Tama'hou

| 2. Toûra. |

| | 3. Na'hasiou

[Note 93: Le chiffre qui précède chaque nom dans ce tableau,

marque l'ordre de primogéniture qui lui est attribué dans le

système auquel il appartient.]

Les Sabiens ou Mendaïtes, dans leurs livres sacrés, parlent des

trois frères Schoum, Yamin et Yaphet, mais on ne saurait dire si la

tradition leur en vient de source babylonienne ou bien est chez eux

le résultat d'une infiltration juive ou chrétienne. En revanche,

dans les fragments de Bérose, qui, eux, représentent exactement les

récits qui se lisaient dans les livres des Chaldéens, il est

question de trois frères à demi divins, qui ont régné presque

aussitôt après le déluge, et que dès les premiers siècles chrétiens

les Pères de l'Église comparaient à Schem, 'Ham et Yapheth. Ce sont

Cronos, Titan et Prométhée, que l'auteur des _Chaldaïgues_

représentait comme trois frères ennemis se faisant la guerre.

Malheureusement on n'a pas encore jusqu'à présent retrouvé de

rédaction cunéiforme originale de cette histoire, qui fasse

113 connaître quels étaient les noms assyriens que Bérose a ainsi

traduits en grec, s'ils étaient identiques à ceux de la Genèse ou

s'ils en différaient.

Moïse de Khorène, l'historien national de l'Arménie, développe un

peu davantage le récit de l'hostilité des trois frères, en disant

qu'il l'emprunte à Bérose; mais en employant pour désigner ses

personnages des noms différents de ceux que nous lisons dans les

fragments grecs de l'historien de Babylone. «Avant la construction

de la tour et la confusion du langage des hommes, dit-il, mais

après la navigation de Xisouthros jusqu'à l'Ararat, les trois

frères Zerovan, Titan et Yapedosthê se partagèrent la domination de

la terre. Et ils me semblent les mêmes que Schem, 'Ham et Yapheth.

Quand ils se furent partagés l'empire de toute la surface

terrestre, Zerovan, enflammé d'orgueil, voulut dominer sur les deux

autres. Titan et Yapedosthê résistèrent à sa violence et lui firent

la guerre, parce qu'il voulait instituer ses fils comme rois sur

tous les hommes. Et pendant cette guerre, Titan occupa une partie

des limites héréditaires de Zerovan. Alors leur soeur Astlik[94]

s'interposa entre eux, calma par ses séductions leur querelle et

les amena à convenir que Zerovan aurait la primauté. Mais les deux

autres frères arrêtèrent, en se liant par des serments, qu'ils

tueraient désormais tous les enfants mâles de Zerovan, pour éviter

que sa postérité ne continuât sa domination. Pour réaliser ce

projet, ils chargèrent quelques-uns des plus actifs parmi les

compagnons de Titan de surveiller les accouchements des femmes.

C'est ainsi qu'ils mirent à mort, conformément à leur serment, deux

des enfants de Zerovan. Mais enfin Astlik, après s'être concertée

avec les femmes de Zerovan, parvint à persuader à quelques-uns des

serviteurs de Titan de laisser vivre les autres enfants et de les

transporter dans l'Orient, sur la montagne de l'assemblée des

dieux.»

[Note 94: Cette mention d'une soeur à côté des trois frères,

rappelle les enfants de Lemech dans la Genèse.]

Moïse de Khorène n'a certainement pas pris ceci dans un texte écrit

en grec, dans les extraits directs de l'ouvrage de Bérose. Sa

source était déjà arménienne, et les noms grecs qui désignaient les

personnages du mythe dans le livre du prêtre chaldéen contemporain

des Séleucides, y étaient traduits et déguisés sous une forme tout

iranienne. Zerovan est bien évidemment le zend _zarvan_, «temps,»

et cette appellation s'est formée sur le modèle du Zrvâna-akarana,

114 le Temps incréé, infini, des livres mazdéens. Yapedosthê est un

superlatif (sanscrit _djâpatista_) du nom arien de Djâpati, «le

chef de la race,» qui a été la source du biblique Yapheth; c'est

donc «le chef de la race par excellence.» Cette formation confirme

l'opinion d'Ewald et de Pictet, attribuant une origine aryenne au

nom du personnage dont la Bible fait l'ancêtre des Aryas, nom connu

du reste aussi dans la tradition grecque, tandis que ceux de Schem

et de 'Ham sont purement sémitiques. Tout ceci doit être le

résultat d'un travail, en partie basé sur des traditions encore

existantes, que le récit traduit d'abord des tablettes chaldéennes

en grec par Bérose aura subi à une certaine époque pour reprendre

une forme orientale, en passant de nouveau du grec dans une des

langues de l'Asie. Nous n'hésitons pas à rapporter un tel travail

aux deux premiers siècles de l'ère chrétienne et aux savants de

l'école d'Édesse, à laquelle appartenait certainement--bien qu'il

ait prétendu attribuer une antiquité apocryphe à son livre--le

Mar-Abas Katina dont Moïse de Khorène a fait son guide pour les

époques antiques de l'histoire d'Arménie. Des noms grecs que Bérose

avait employés, Titan n'a pas été changé; Cronos, par suite des

idées d'antiquité prodigieusement reculée qui s'attachent toujours

à ce nom, a été très naturellement remplacé par Zerovan; quant à

Prométhée, l'échange de son nom avec celui de Yapedosthê est tout

naturel, si l'on se souvient des mythes helléniques qui font de

Prométhée le fils de Iapétos. En traduisant sous une forme grecque

les noms de la tradition ethnologique que lui offraient les

documents babyloniens, Bérose la rapprochait de la très antique

tradition hellénique d'après laquelle Cronos et Iapétos étaient

également deux Titans, fils d'Ouranos et de Gaia, et Iapétos

devenait le père d'Atlas, de Menoitios (Manou), de Prométhée et

d'Épiméthée, c'est-à-dire la souche de l'humanité primitive.

L'emploi du nom de Prométhée par Bérose semble indiquer

positivement que celui de Yapheth existait dans les traditions

chaldéennes comme dans la Bible. Et, d'un autre côté, l'importance

du cycle des fables relatives à Iapétos a été depuis longtemps

reconnue par la science comme un des points de contact les plus

frappants entre les mythes helléniques relatifs aux premiers âges

et la narration de la Genèse. Au reste, il faut remarquer que chez

les Grecs les Titans, en général, sont représentés comme les

premiers éducateurs du genre humain, ou que, suivant d'autres

légendes, les hommes sont issus du sang des Titans.

115

§ 7.--LA TOUR DES LANGUES.

Les traditions parallèles à celles de la Bible, que nous avons

jusqu'à présent examinées, avaient un caractère véritablement

universel; elles se retrouvaient dans tous les rameaux supérieurs

de l'humanité Noa'hide; chez les peuples des races et des contrées

les plus diverses. Il n'en est plus de même pour celle de la

confusion des langues et de la Tour de Babel. Celle-ci a pour

théâtre, dans la Bible, les plaines de Schine'ar ou de la Chaldée,

et elle est particulière aux habitants de cette contrée ou aux

peuples qui en sortirent à une époque historiquement appréciable.

Le récit de la Tour des langues existait dans les plus anciens

souvenirs des Chaldéens, et il faisait aussi partie des traditions

nationales de l'Arménie, où il était venu des nations civilisées du

bassin de l'Euphrate et du Tigre. Mais nous ne trouvons rien de

semblable ni dans l'Inde, ni dans l'Iran. Chez les Grecs seuls,

nous constatons un trait manifestement parallèle, venu on ne sait

par quelle voie, dans la légende des Aloades, que nous avons déjà

racontée plus haut (p. 55), en parlant des traditions relatives aux

géants. On prétend, en effet, qu'ils ont commencé à élever une tour

dont le sommet, dans leur projet, doit atteindre jusqu'au ciel,

lorsque les dieux, enfin las de leur arrogance et de leur audace,

les foudroient et les précipitent dans le Tartare.

Les extraits de Bérose offrent deux versions, très exactement

concordantes entre elles, de l'histoire de la construction de la

Tour et de la confusion des langues. Voici d'abord celle d'Abydène:

«On raconte que les premiers hommes, enorgueillis outre mesure par

leur force et leur haute taille, en vinrent à mépriser les dieux et

à se croire supérieurs à eux; c'est dans cette pensée qu'ils

élevèrent une tour d'une prodigieuse hauteur, qui est maintenant

Babylone. Déjà elle approchait du ciel, quand les vents vinrent au

secours des dieux et bouleversèrent tout l'échafaudage, en le

renversant sur les constructeurs. Les ruines en sont appelées

Babylone, et les hommes, qui avaient jusqu'alors une seule langue,

commencèrent, depuis lors à parler, par l'ordre des dieux, des

idiomes différents.» La rédaction d'Alexandre Polyhistor dit:

«Lorsque les hommes avaient encore une seule langue, quelques-uns

d'entre eux entreprirent de construire une tour immense, afin de

monter jusqu'au ciel. Mais la divinité, ayant fait souffler les

vents, renversa la tour, bouleversa ces hommes et donna à chacun

116 une langue propre; d'où la ville fut appelée Babylone.» Parmi les

fragments des tablettes cunéiformes provenant de Ninive et

conservées au Musée Britannique, on a reconnu un lambeau d'une

rédaction originale de ce récit. Il est déplorablement mutilé, mais

cependant il en reste encore assez pour qu'on soit bien assuré du

sujet, et même pour que l'on puisse constater que cette narration,

dans les circonstances les plus essentielles, était en parfaite

conformité avec les extraits de Bérose.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 12 / 46 段