plus concordantes avec celles qui résultent de la Bible, parce
qu'ils se sont moins éloignés du berceau primitif, qui n'a pas pris
par conséquent pour eux un caractère aussi nuageux. Les souvenirs
si précieux sur les stations successives de la race, qui sont
contenus dans un des plus antiques chapitres des livres attribués à
Zoroastre[78], caractérisent l'Airyana Vaedja, point de départ
94 originaire des hommes et particulièrement des Iraniens, comme une
contrée septentrionale, froide et alpestre, d'où la race des Perses
descendit au sud vers la Sogdiane[79]. Là s'élève l'ombilic des
eaux, la montagne sainte, le Harâ Berezaiti du Zend-Avesta,
l'Albordj des Persans modernes, du flanc duquel découle le fleuve
non moins sacré de l'Arvand, dont les premiers hommes burent les
eaux. Notre illustre Eugène Burnouf a démontré, d'une manière qui
ne laisse pas place au doute, que le Harâ Berezaiti est le Bolor,
ou Belourtagh, et que l'Arvand est l'Iaxarte ou plutôt le Tarim[80].
«Il est vrai, remarque M. Renan, que les noms de Berezaiti et
d'Arvand ont servi plus tard à désigner des montagnes et des
fleuves fort éloignés de la Bactriane: ou les trouve successivement
appliqués à des montagnes et à des fleuves de la Perse, de la
Médie, de la Mésopotamie, de la Syrie, de l'Asie-Mineure, et ce
n'est pas sans surprise qu'on les reconnaît dans les noms
classiques du Bérécynthe de Phrygie et de l'Oronte de Syrie.» Ce
dernier est particulièrement curieux, car nous le lisons déjà dans
les inscriptions égyptiennes de la XVIIIe et de la XIXe dynastie,
et il n'a certainement pas été apporté dans la Syrie septentrionale
par des populations aryennes, mais par les Sémites. Les faits que
nous venons de citer sont le produit du déplacement que subissent
toutes les localités de la géographie légendaire des premiers âges.
«Les races, dit encore M. Renan, portent avec elles dans leurs
migrations les noms antiques auxquels se rattachent leurs
souvenirs, et les appliquent aux montagnes et aux fleuves nouveaux
qu'elles trouvent dans les pays où elles s'établissent.» C'est ce
qui est arrivé aussi au nom d'Ararat. M. Obry a fait voir que la
montagne que les tribus aryennes regardaient comme le berceau sacré
de l'humanité, avait originairement porté dans leurs souvenirs le
nom d'Aryâratha, char des vénérables, «parce qu'à sa cime était
censé tourner le char des sept Mahârschis brahmaniques, des sept
Amescha-Çpentas perses et des sept Kakkabi chaldéens, c'est-à-dire
le char des sept astres de la Grande-Ourse.» Ce nom d'Aryâratha est
la source de celui d'Ararat, et c'est seulement plus tard que les
premières tribus aryennes, qui vinrent en Arménie, le
transportèrent au mont appelé aussi Masis. Ainsi la donnée biblique
95 d'un Ararat primitif, situé très à l'est du pays de Schine'ar,
coïncide exactement avec les traditions des peuples aryens.
[Note 78: Voy. Ritter, _Erdkunde, Asien_, t. VIII, 1re partie, p.
29-31, 50-69.--Haug, _Der erste Kapitel der Vendidâd_, dans le
tome V de Bunsen, _Ægyptens Stelle_.--Kiepert, dans le _Bulletin
de l'Académie de Berlin_, décembre 1856.--_Obry, Du berceau de
l'espèce humaine_, p. 61 et suiv.--Spiegel, _Avesta_, t. I, p. 4
et suiv.]
[Note 79: Il a été ensuite transporté dans l'Atropatène des
géographes classiques; Spiegel, _Erdnische Alterthumskunde_, t.
I, p. 683.]
[Note 80: _Commentaire sur le Yaçna_, t. I, p. 239 et suiv., CXI
et suiv., CLXXXI et suiv.]
Nous voici donc reportés, par l'accord de la tradition sacrée et
des plus respectables parmi les traditions profanes, au massif
montueux de la Petite-Boukharie et du Thibet occidental, comme au
lieu d'où sortirent les races humaines. C'est là que quatre des
plus grands fleuves de l'Asie, l'Indus, le Tarîm, l'Oxus et
l'Iaxarte prennent leur source. Les points culminants en sont le
Beloustagh et le vaste plateau de Pamir, si propre à nourrir des
populations primitives encore à l'état pastoral, et dont le nom,
sous sa forme première, était Oupa-Mêrou, «le pays sous le Mêrou,»
ou peut-être Oupa-mîra, «le pays auprès du lac,» qui lui-même avait
motivé l'appellation du Mêrou. C'est encore là que certains
souvenirs des Grecs nous forcent à tourner nos regards,
particulièrement l'expression sacrée [Grec: meropes anthrôpoi], qui
ne peut avoir voulu dire originairement que «les hommes issus du
Mêrou.» Les souvenirs d'autres peuples sur la patrie d'origine de
leurs ancêtres convergent aussi dans la même direction, mais sans
atteindre le point central, oblitérés qu'ils sont en partie par
l'éloignement. Les Chinois se disent issus du Kouen-lun. «Les
tribus mongoles, remarque M. Renan, rattachent leurs légendes les
plus anciennes au Thian-Chan et à l'Altaï, les tribus finnoises à
l'Oural, parce que ces deux chaînes leur dérobent la vue d'un plan
de montagnes plus reculé. Mais prolongez les deux lignes de
migration qu'indiquent ces souvenirs vers un berceau moins voisin,
vous les verrez se rencontrer dans la Petite-Boukharie.»
* * * * *
Ces lieux ayant été le berceau de l'humanité postdiluvienne, les
peuples qui en avaient gardé le souvenir furent amenés par une
pente assez naturelle à y placer le berceau de l'humanité
antédiluvienne. Chez les Indiens, les hommes d'avant le déluge,
comme ceux d'après le déluge, descendent du mont Mêrou. C'est là
que se trouve l'Outtara-Kourou, véritable paradis terrestre. C'est
là aussi que nous ramène, chez les Grecs, le mythe paradisiaque des
Méropes, les gens du Mêrou, mythe qui, transporté jusque dans la
Grèce, s'y localisa dans l'île de Cos. Les Perses dépeignent
l'Airyana Vaedja, situé sur le mont Harâ Berezaiti, comme un
paradis exactement semblable à celui de la Genèse, jusqu'au jour où
la déchéance des premiers pères et la méchanceté d'Angrômainyous le
transforme en un séjour que le froid rend inhabitable. La croyance
96 à un âge de bonheur et d'innocence par lequel débuta l'humanité,
est en effet, nous l'avons déjà dit, une des plus positives et des
plus importantes parmi les traditions communes aux Aryas et aux
Sémites. Il n'est pas jusqu'au nom même de 'Eden qui n'ait été à
une certaine époque appliqué à cette région, car il se retrouve
clairement dans le nom du royaume d'Oudyâna ou du «jardin,» près de
Kaschmyr, arrosé précisément par quatre fleuves comme le 'Eden
biblique. Il est vrai qu'étymologiquement et au point de vue de la
rigueur philologique, 'Eden et Oudyâna sont parfaitement distincts;
de ces deux noms l'un a revêtu une forme purement sémitique et
significative dans cette famille de langues, l'autre une forme
purement sanscrite et également significative. Mais c'est le propre
de ces quelques noms de la géographie tout à fait primitive des
traditions communes aux Aryas et aux Sémites, dont l'origine
remonte à une époque bien antérieure à celle où les deux familles
d'idiomes se constituèrent telles que nous pouvons les étudier, et
dont l'étymologie réelle serait actuellement impossible à
restituer, de se retrouver à la fois chez les Aryas et chez les
Sémites sous des formes assez voisines pour que le rapprochement
s'en fasse avec toute vraisemblance, bien que ces formes aient été
combinées de manière à avoir un sens dans les langues des uns et
des autres. Les plus anciennes traditions religieuses et les
vieilles légendes du brahmanisme se rattachent au pays d'Oudyâna,
qui certainement a été un des points où se sont localisées les
traditions paradisiaques de l'Inde. Mais ce n'a été que par un
déplacement vers le sud de la position du 'Eden primitif, qui était
d'abord plus au nord, quand les habitants de cette région
prétendirent posséder le Mêrou dans leurs monts Nischadhas, d'où
les compagnons d'Alexandre-le-Grand conclurent que c'était là le
Mêros ([Grec: mêros] «cuisse») de Zeus, où Dionysos avait été
recueilli après le foudroiement de sa mère Sémélé. Il est à
remarquer que Josèphe et les plus anciens Pères de l'Église furent
conduits, par des raisons fort différentes de celles qui amènent la
science moderne au même résultat, à placer le paradis terrestre du
récit biblique à l'est des possessions sémitiques et même au delà,
dans les environs de la chaîne de l'Imaüs ou Himalaya.
La description du jardin de 'Eden dans la Genèse est bien
certainement un de ces documents primitifs, antérieurs à la
migration des Hébreux vers la Syrie, que la famille d'Abraham
apporta avec elle en quittant les bords de l'Euphrate, et que le
rédacteur du Pentateuque inséra dans son texte, tels que la
97 tradition les avait conservés. Il a trait à des pays dont il n'est
plus question dans le reste de la Bible, et tout, comme dans
d'autres morceaux placés également au début de la Genèse, y est
empreint de la couleur symbolique propre à l'esprit des premiers
âges. Dans le pays de 'Eden est un jardin qui sert au premier
couple humain de séjour; la tradition se le représente sur le
modèle d'un de ces _paradis_ des monarques asiatiques, ayant au
centre le cyprès pyramidal. Mais on ne saurait voir dans cette
analogie un argument en faveur de l'opinion qui regarderait les
récits relatifs au jardin de 'Eden comme empruntés par les Juifs
aux Perses, vers le temps de la captivité. En effet, si le nom des
paradis des rois de l'Asie est purement iranien, zend _paradâeçô_,
le type de ces jardins, comme la plupart des détails de
civilisation matérielle des empires de Médie et de Perse, tire son
origine des usages des antiques monarchies de Babylone et de
Ninive, aussi bien que la relation de ces paradis artificiels avec
les données des traditions édéniques. Ce qui prouve, du reste,
d'une manière à notre avis tout à fait définitive, la haute
antiquité du récit de la Genèse sur le jardin de 'Eden et la
connaissance qu'en avaient les Hébreux bien avant la captivité,
c'est l'intention manifeste d'imiter les quatre fleuves édéniques,
qui présida aux travaux de Schelomoh (Salomon) et de 'Hizqiahou
(Ezéchias) pour la distribution des eaux de Yerouschalaïm,
considérée à son tour comme le nombril de la terre[81], au double
sens de centre du globe et de source des fleuves. Les quatre
ruisseaux qui arrosaient la ville et le pied de ses remparts, et
dont l'un s'appelait Gi'hon comme un des fleuves paradisiaques,
étaient réputés sortir de la source d'eau vive qu'on supposait
placée sous le temple. Et en présence de cette dernière
circonstance nous n'hésitons pas à mettre, avec Wilford, le nom de
la montagne sur laquelle avait été construit le temple, Moriah, nom
qui n'a aucune étymologie naturelle dans les langues sémitiques, en
rapprochement avec celui du Mêrou, le mont paradisiaque des
Indiens, regardé aussi comme le point de départ de quatre fleuves.
[Note 81: _Ezech._ V, 5.]
* * * * *
En effet, suivant la Genèse, du pays de 'Eden sort un fleuve qui
arrose le jardin, puis se divise en quatre fleuves. Le nom du
premier est Pischon; il entoure toute la terre de 'Havilah, où se
trouve l'or; l'or de ce pays est excellent; là aussi se trouve le
98 _bedola'h_, le _budil'hu_ des textes cunéiformes, c'est-à-dire
l'escarboucle, et la pierre _schoham_, dont les documents assyriens
nous ont fait connaître la véritable nature et qui est le
lapis-lazuli. Le nom du second fleuve est Gi'hon: il entoure toute
la terre de Kousch. Le nom du troisième fleuve est 'Hid-Deqel; il
coule devant le pays d'Asschour. Le quatrième fleuve est le
Phrath[82]. Le _Boundehesch_ pehlevi contient une description toute
pareille; et pourtant on ne saurait admettre ici un emprunt, ni de
la Genèse aux traditions du zoroastrisme, ni du livre mazdéen à la
Genèse; d'où il faut bien conclure que l'un et l'autre ont
99 également puisé à une vieille tradition qui remontait réellement
aux âges voisins de la naissance de l'humanité. En combinant les
données du _Boundehesch_ avec celles des livres zends, d'une
rédaction beaucoup plus ancienne, on arrive à compléter les noms
des quatre fleuves que les Iraniens admettaient comme sortant à la
fois de l'Airyana Vaedja: l'Arang-roût, primitivement Rangha
(l'Iaxarte), fleuve appelé aussi Frât; le Veh-roût, primitivement
Vangouhi (l'Oxus); le Dei-roût ou antérieurement Arvand (le Tarîm)
enfin le Mehrva ou Mehra-roût (l'Indus supérieur).
[Note 82: _Genes._, II, 8-14.]
[Illustration 123: Localisation des données géographiques de la
Genèse sur le 'Eden et les contrées environnantes, dans la région
du Pamir[1].]
[Note 1: Cette carte et les suivantes ont été dressées par M.J.
Hansen, d'après les documents les plus récents.]
[Illustration 124: Géographie des traditions paradisiaques des
peuples iraniens[1].]
[Note 1: Les noms du mont _Mérou_, du plateau d'_Oupa-Mérou_ et
de la source _Ganga_ sont empruntées à la tradition indienne.]
Que la description biblique du jardin de 'Eden se rapporte
originairement à la même contrée que les autres traditions passées
100 par nous en revue, la grande majorité des savants sont aujourd'hui
d'accord sur ce point, et en effet bien des preuves l'établissent.
C'est le lieu du monde où l'on peut dire avec le plus de vérité que
quatre grands fleuves sortent d'une même source. Là se trouvent,
comme autour du paradis de la Genèse, l'or et les pierres
précieuses. Il est certain, d'ailleurs, que deux des fleuves
paradisiaques sont les plus grands fleuves qui prennent leur source
dans le massif du Belourtagh et de Pamir, l'un vers le nord et
l'autre au sud. Le Gi'hon est l'Oxus, appelé encore aujourd'hui
Dji'houn par ses riverains; la plupart des commentateurs modernes
sont unanimes à cet égard. Le nom de Gi'hon présente, du reste, la
même particularité que presque tous ceux de la géographie des
traditions primitives; sans que la forme s'en altère
essentiellement, il prend un sens pour les peuples sémitiques et
pour les peuples aryens. Pour les premiers il signifie «le fleuve
impétueux,» pour les seconds «le fleuve sinueux, tortueux.» Le pays
de Kousch, que baigne ce fleuve, semblerait être ainsi le séjour
primitif de la race Kouschite, dont le berceau apparaîtrait à côté
de celui des Aryas et des Sémites. Dans le Pischon, où la tradition
a toujours vu un fleuve de l'Inde, il est difficile de méconnaître
le haut Indus, et le pays de 'Havilah, qu'il longe, paraît bien
être le pays de Darada, vers Kaschmyr, célèbre dans la tradition
grecque et indienne par sa richesse, et où l'on trouve une foule de
noms géographiques apparentés à celui de 'Havilah.
Mais, d'un autre côté, les deux derniers fleuves paradisiaques de
la Genèse, le 'Hid-Deqel et le Phrath sont non moins positivement
les deux grands fleuves de la Mésopotamie, le Tigre et l'Euphrate.
Le nom du premier se présente dans le texte biblique avec sa forme
de la langue non-sémitique de Schoumer et d'Accad, telle que nous
la lisons dans les documents cunéiformes, Hid-Diqla, «le fleuve
Tigre;» et l'indication qu'il «coule devant le pays d'Asschour» ne
laisse pas de doute possible sur son identification. Quelques
érudits, comme Bunsen et le baron d'Eckstein, en ont conclu que le
'Eden biblique avait une bien plus grande étendue que le paradis
des Indiens et des Iraniens, qu'il comprenait toute la vaste région
qui va des montagnes d'où sortent l'Oxus et l'Indus, à l'est, aux
montagnes d'où descendent le Tigre et l'Euphrate, à l'ouest, région
fertile, tempérée, véritable séjour de délices situé entre des pays
brûlés du soleil ou désolés par le froid. A ceci doit être objecté
qu'en donnant une pareille étendue au sens géographique du nom de
'Eden, on ne comprendrait plus comment il a été possible de
101 regarder quatre fleuves, formant deux groupes aussi distants l'un
de l'autre, comme sortant de la même source. D'ailleurs, il est
encore une des indications du texte biblique sur un troisième des
fleuves paradisiaques qui peut parfaitement s'entendre comme se
rapportant à la Mésopotamie. C'est la mention de la terre de
Kousch, qu'entoure le Gi'hon; car on est en droit d'y voir le pays
des Cosséens ou des Cissiens de la géographie classique, des
Kasschi des textes cunéiformes, c'est-à-dire la contrée de 'Elam.
[Illustration 126: Localisation dos fleuves paradisiaques, dans
la Mésopotamie[1].]
[Note 1: Les noms écrits en lettres droites sont ceux de la
tradition chaldéenne, les noms écrits en lettres penchées ceux de
la Bible.]
Il est positif que, comme nous l'avons déjà signalé tout à l'heure,
qu'un des noms religieux les plus antiques de Babylone est
Tin-tir-kî, appellation accadienne qui veut dire «le lieu de
l'arbre de la vie.» En même temps, le nom de Gan-Dounyasch, «le
jardin du dieu Dounyasch,» donné à partir d'une certaine époque au
district admirable de fertilité dont Babylone est le centre, offre
une remarquable assonnance avec le biblique Gan-'Eden ou «jardin de
'Eden.» C'est en se fondant sur ces faits, et sur quelques autres
qui viennent les confirmer, que sir Henry Rawlinson et M. Friedrich
Delitzsch ont cherché à prouver que les Babyloniens avaient
localisé la tradition édénique dans leur propre contrée, et que la
narration biblique a aussi en vue la même donnée de situation. Et,
en effet, il est facile de retrouver dans la Babylonie et la
Chaldée quatre cours d'eau à qui l'on appliquera très bien les
caractéristiques fournies par la Genèse pour ceux qui sortent du
jardin de 'Eden: d'abord les cours principaux de l'Euphrate et du
Tigre, qui seront le Phrath et le 'Hid-Deqel; puis le Choaspès
(appelé Sourappi dans les textes cunéiformes), qui coule le long de
la contrée de 'Elam où sont les Cosséens, et qui sera, par
conséquent, le Gi'hon; enfin le bras occidental de l'Euphrate
(l'Ougni des documents indigènes), que l'on identifiera au Pischon,
d'autant plus qu'il longe le désert de l'Arabie, auquel le nom de
102 'Havilah a pu être appliqué, en le prenant pour un terme sémitique
signifiant un «pays de sables», et qu'il est un fleuve qui dort au
milieu des roseaux (en assyrien _pisanni_).
Tout ceci est très vraisemblable. J'admets pleinement cette
localisation de la tradition du 'Eden dans la Babylonie et dans la
Chaldée, et je reconnais qu'elle explique seule certains traits du
texte de la Genèse. Mais elle n'a été sûrement que le résultat d'un
transport de la donnée consacrée par de bien plus antiques
souvenirs, qui avait pris naissance dans une contrée beaucoup plus
reculée vers l'est. La conception du 'Eden et de ses quatre fleuves
a pu être appliquée aux plaines voisines du golfe Persique; elle
n'y a pas pris naissance, pas plus que dans le massif des montagnes
de l'Arménie, où on l'a aussi naturalisée, trouvant les fleuves
paradisiaques dans les quatre grands fleuves qui en sortent vers
différentes directions, le Tigre et l'Euphrate ('Hid-Deqel et
Phrath), l'Araxe, auquel on a quelquefois appliqué le nom de
Gi'hon, et le Kour ou bien le Phase, dont l'appellation paraît
reproduire celle de Pischon. Il suffit de lire attentivement le
texte biblique pour y discerner, sous les données qui ont trait aux
fleuves de la Babylonie, d'autres plus anciennes qui ne peuvent
s'appliquer à cette contrée et qui reportent forcément au même
point de départ que les traditions de l'Inde et de l'Iran. C'est
avant tout la donnée fondamentale de la conception géographique du
Gan-'Eden, le cours d'eau unique qui entre dans le jardin pour
l'arroser, et qui s'y divise de façon à sortir en quatre fleuves
dans des directions divergentes. En Babylonie, nous avons
exactement l'inverse, deux fleuves divisés en quatre rameaux qui
entrent séparés dans le Gan-Dounyasch pour s'y réunir et en sortir
en formant un seul cours d'eau. C'est ensuite l'indication des
produits minéraux, métaux et pierres précieuses, du pays arrosé par
le Pischon, qui sont bien plus ceux de la contrée de 'Havilah du
haut Indus que ceux de l'Arabie.
Nous ne croyons pas cependant que l'on doive supposer, avec Ewald,
que les noms de 'Hid-Deqel et de Phrath, de Tigre et d'Euphrate,
aient été, à une époque postérieure au déplacement de la tradition
des fleuves paradisiaques, substitués à deux noms plus anciens, que
l'on ne comprenait plus. Nous pensons au contraire, avec M. Obry,
que ces noms, aussi bien que ceux de Gi'hon et de Pischon, sont du
nombre des appellations qui, appartenant à la géographie
traditionnelle des âges primitifs, ont été plus tard transportés
103 dans l'ouest avec les migrations des peuples. Il nous semble
probable qu'à l'origine il y a eu un Tigre et un Euphrate
primitifs, parmi les fleuves sortant du plateau de Pamir.
Remarquons que, dans la tradition des Persans, l'Arvand s'est
confondu avec le Tigre, ce qui donne lieu de soupçonner l'existence
antique, chez les Iraniens, d'un nom analogue à celui de 'Hid-Deqel
parallèlement du nom de Arvand. Plus positive est la présence du
nom de Frât dans les livres mazdéens parmi les désignations des
fleuves paradisiaques. Pour le rédacteur de basse époque du
_Boundehesch_, peut-être influencé ici par la donnée biblique, ce
Frât est l'Euphrate de la Mésopotamie. Mais des preuves nombreuses
établissent que plus anciennement la même appellation a été
attachée à l'Helmend, l'Etymander des Grecs, lorsque la notion de
la montagne sainte avec ses quatre fleuves se fut localisée dans la
partie méridionale de l'Hindou-Kousch, au massif de l'Ouçadarena
des livres zends, fameux comme le théâtre des révélations divines
reçues par Zarathoustra (Zoroastre). Et, ceci étant, on peut encore
avec certitude reporter le nom de Frât au point primitif où
convergent toutes les traditions iraniennes sur le berceau de
l'humanité.
Une dernière circonstance achève de fixer le site originaire du
'Eden biblique dans la région que nous avons indiquée, d'accord
avec tant de savants illustres. C'est le voisinage de la terre de
Nod ou d'exil, de nécessité, située à l'orient de 'Eden, où Qaïn se
retire après son crime et bâtit la première ville, la ville de
'Hanoch[83], car elle paraît bien correspondre à la lisière du
désert central de l'Asie, du désert de Gobi. C'est là que se trouve
cette ville de Khotan, dont les traditions, enregistrées dans des
chroniques indigènes, qui ont été connues des historiens chinois,
remontaient beaucoup plus haut que celles d'aucune autre cité de
l'Asie intérieure. Abel Rémusat, qui avait bien compris toute
l'importance de ce que les Chinois racontent de cette ville et de
ses souvenirs, y a consacré un travail spécial, auquel nous
renverrons le lecteur[84]. Le savant baron d'Eckstein a fait
ressortir tout ce qu'ont de précieux pour l'histoire primitive les
renseignements qui y sont contenus; il a montré dans Khotan le
centre d'un commerce métallurgique qui doit être regardé comme un
des plus antiques du monde, et il ne serait pas éloigné de rapporter
104 à cette ville les récits de la Genèse sur la 'Hanoch qaïnite.
[Note 83: _Genes._, IV, 16-17.]
[Note 84: _Histoire de la ville de Khotan_. Paris, 1820, in-8°.]
* * * * *
C'est donc bien au plateau de Pamir qu'a trait originairement le
récit biblique sur le jardin de 'Eden, aussi bien que la tradition
iranienne de l'Airyana Vaedja. Et l'assimilation des fleuves
paradisiaques à ceux de cette contrée doit être faite de la manière
suivante: Gi'hon=Oxus; Pischon=Indus; 'Hid-Deqel=Tarîm;
Phrath=Iaxarte. Mais dans la forme où nous possédons ce récit, au
premier fond de la description traditionnelle, qui avait en vue
cette région lointaine, se sont superposés certains traits
empruntés à la Chaldée, lesquels se rattachent à une localisation
postérieure de la donnée du paradis terrestre sur le cours
inférieur du Tigre et de l'Euphrate.
Du reste, les Chaldéens, s'ils paraissent bien avoir transplanté
dans leur propre pays, comme beaucoup d'autres peuples, l'antique
tradition édénique, n'en avaient pas moins conservé, eux aussi,
bien des restes de la forme plus ancienne de ces souvenirs, de
celle qui les reportait à leur véritable berceau. La conception de
la montagne sainte et paradisiaque située au nord, plus haute que
toutes les autres montagnes de la terre, colonne du monde autour de
laquelle tournent les sept étoiles de la Grande-Ourse, assimilées
aux sept corps planétaires, cette conception qui est celle du
Mêrou, du Harâ-Berezaiti et de l'Aryâratha primitif, a été
certainement connue et admise des Chaldéens. C'est ce que prouve
surabondamment l'admirable et si poétique morceau du prophète
Yescha'yahou (Isaïe)[85] sur la chute de l'orgueilleux monarque de
Babylone, de cet astre du matin, fils de l'aurore, de cet
oppresseur des nations qui s'était vanté de ne pas descendre, à
l'exemple des autres rois, dans les profondeurs du schéôl[86], mais
d'aller s'asseoir au-dessus des étoiles du Dieu fort et de prendre
place à côté du Très-Haut sur la montagne de l'Assemblée (_har
moad_) dans le Septentrion. Théodoret, natif de Syrie et
profondément imbu de traditions orientales, dit à cette occasion:
«On rapporte qu'il y a au nord des Assyriens et des Mèdes une haute
montagne qui sépare ces peuples des nations scythiques, et que
cette chaîne est la plus haute de toutes les montagnes de la
terre.» Il applique donc la notion de la montagne à laquelle le
prophète fait allusion, précisément au sommet sur lequel les
105 Iraniens de la Médie avaient transporté et localisé leurs souvenirs
bien antérieurs sur la montagne sainte, le Harâ Berezaiti; car
Théodoret a eu certainement en vue l'Elbourz du sud de la Mer
Caspienne, si important par ses traditions mythiques, qui avait été
connu des Assyriens dès le IXe siècle av. J.-C. sous son nom perse
de Hâra-Barjat, altéré en Hâla-Barjat par la prononciation
particulière aux Mèdes[87]. La donnée dont nous parlons a été
conservée, comme tant d'autres débris des croyances religieuses de
la Chaldée et de la Babylonie, par les Sabiens ou Mendaïtes, qui
mariaient le culte des sept planètes à l'adoration des sept astres
de la Grande-Ourse, dans leur célébration des mystères du Nord sur
la haute montagne du Septentrion, réputée le séjour du Seigneur des
lumières, du père des génies célestes.
[Note 85: XIV, 4-20.]
[Note 86: La demeure des morts.]
[Note 87: Fr. Lenormant, _Lettres assyiologiques_, t. I, p. 36.]