Le plus précieux document pour la connaissance du système

cosmogonique des Mexicains est celui que l'on désigne sous le nom

de _Codex Vaticanus_, d'après la Bibliothèque du Vatican, où il est

conservé. Ce sont quatre tableaux symboliques, résumant les quatre

âges du monde qui ont précédé l'âge actuel. Le premier y est appelé

_Tlatonatiuh_, «soleil de terre.» C'est celui des géants ou

Quinamés, premiers habitants de l'Anahuac, qui finissent par être

détruits par une famine. Le second, nommé _Tlétonatiuh_, «soleil de

feu,» se termine par la descente sur la terre de Xiuhteuctli, le

dieu de l'élément igné. Les hommes sont tous transformés en oiseaux

et n'échappent qu'ainsi à l'incendie. Toutefois un couple humain

trouve asile dans une caverne et repeuple l'univers après cette

destruction. Pour le troisième âge, _Ehécatonatiuh_, «soleil de

vent,» la catastrophe qui le termine est un ouragan terrible

suscité par Quetzalcohuatl, le dieu de l'air. À de rares exceptions

près, les hommes, au milieu de cet ouragan, sont métamorphosés en

singes. Vient ensuite, comme quatrième âge, celui qu'on appelle

_Atonatiuh_, «soleil d'eau.» Il se termine par une grande

85 inondation, un véritable déluge. Tous les hommes sont changés en

poissons, sauf un individu et sa femme, qui se sauvent dans un

bateau fait du tronc d'un cyprès chauve. Le tableau figuratif

représente Matlalcuéyé, déesse des eaux, et compagne de Tlaloc, le

dieu de la pluie, s'élançant vers la terre. Coxcox et Xochiquetzal,

les deux êtres humains préservés du désastre, apparaissent assis

sur un tronc d'arbre et flottant au milieu des eaux. Ce déluge est

représenté comme le dernier cataclysme qui ait bouleversé la face

de la terre.

[Illustration 110: Tableau du déluge dans le _Codex

Vaticanus_[1].]

[Note 1: A côté du tableau sont exprimés, en hiéroglyphes

aztèques, le nom de cet âge du monde et les chiffres de sa durée:

10 x 400 + 10, c'est-à-dire 4010 ans.]

La conception que nous venons de résumer offre, avec celle des

quatre âges ou _yougas_ de l'Inde, et celle des _manvantaras_, où

alternent les destructions du monde et les renouvellements de

l'humanité, une analogie singulière. Celle-ci est de telle nature

qu'on est en droit de se demander si les Mexicains ont pu trouver

de leur côté, et d'une manière tout à fait indépendante, une

conception aussi exactement pareille à celle des Indiens, ou s'ils

ont dû la recevoir de l'Inde par une voie plus ou moins directe. La

tradition diluvienne et le système des quatre âges, dont cette

tradition est inséparable au Mexique, nous placent donc en face du

problème auquel on revient toujours forcément quand il s'agit des

civilisations américaines, le problème de l'originalité plus ou

moins absolue, plus ou moins spontanée, de ces civilisations, et

86 des apports qu'elles ont pu recevoir de l'Asie, par des

missionnaires bouddhistes ou d'autres, à une certaine époque. Dans

l'état actuel des connaissances il est aussi impossible de résoudre

ce problème négativement qu'affirmativement, et toutes les

tentatives que l'on fait aujourd'hui pour le pénétrer sont beaucoup

trop prématurées, ne peuvent conduire à aucun résultat solide.

Quoi qu'il en soit, la doctrine des âges successifs et la

destruction de l'humanité du premier de ces âges par un déluge, se

retrouvent dans le singulier livre du _Popol-vuh_, ce recueil des

traditions mythologiques des indigènes du Guatemala, rédigé en

langue quiché, postérieurement à la conquête, par un adepte secret

de l'ancienne religion, découvert, copié et traduit en espagnol au

commencement du siècle dernier par le dominicain Francisco Ximenez,

curé de Saint-Thomas de Chuila. On y lit qu'après la création, les

dieux, ayant vu que les animaux n'étaient capables ni de parler ni

de les adorer, voulurent former les hommes à leur propre image. Ils

en façonnèrent d'abord en argile. Mais ces hommes étaient sans

consistance; ils ne pouvaient tourner la tête; ils parlaient, mais

ne comprenaient rien. Les dieux détruisirent alors par un déluge

leur oeuvre imparfaite. S'y reprenant une deuxième fois, ils firent

un homme de bois et une femme de résine. Ces créatures étaient bien

supérieures aux précédentes; elles remuaient et vivaient, mais

comme des animaux; elles parlaient, mais d'une façon

inintelligible, et elles ne pensaient pas aux dieux. Alors

Hourakan, «le coeur du ciel,» dieu de l'orage, fit pleuvoir sur la

terre une résine enflammée, en même temps que le sol était secoué

par un épouvantable tremblement de terre. Tous les hommes descendus

du couple de bois et de résine périrent, à l'exception de

quelques-uns, qui devinrent les singes des forêts. Enfin les dieux

firent avec du maïs blanc et du maïs jaune quatre hommes parfaits:

Balam-Quitzé, «le jaguar qui sourit,» Balam-Agab, «le jaguar de la

nuit,» Mahuentah, «le nom distingué,» et Iqi-Balam, «le jaguar de

la lune.» Ils étaient grands et forts, ils voyaient tout et

connaissaient tout, et ils remercièrent les dieux. Mais ceux-ci

furent effrayés du succès définitif de leur oeuvre et eurent peur

pour leur suprématie; aussi jetèrent-ils un léger voile, comme un

brouillard, sur la vue des quatre hommes, qui devint semblable à

celle des hommes d'aujourd'hui. Pendant qu'ils dormaient les dieux

leur créèrent quatre épouses d'une grande beauté, et de trois

87 naquirent les Quichés, Iqi-Balam et sa femme Cakixaha n'ayant pas

eu d'enfants. Avec cette série d'essais maladroits des dieux pour

créer les hommes, ce à quoi ils ne réussissent qu'après avoir été

deux fois obligés de détruire leur oeuvre imparfaite, nous voici

bien loin du récit biblique, assez loin pour écarter tout soupçon

d'influence des prédications des missionnaires chrétiens sur cette

narration indigène guatémalienne, où nous retrouvons toujours la

croyance qu'une première race d'hommes a été détruite dans le

commencement des temps par une grande inondation.

De nombreuses légendes sur la grande inondation des premiers âges

ont été aussi relevées chez les tribus américaines demeurées à

l'état sauvage. Mais par leur nature même ces récits peuvent

laisser une certaine place au doute. Ce ne sont pas les indigènes

eux-mêmes qui les ont fixés par écrit; nous ne les connaissons que

par des intermédiaires qui ont pu, de très bonne foi, leur faire

subir des altérations considérables en les rapportant, forcer

presque inconsciemment leur ressemblance avec les données

bibliques. D'ailleurs, ils n'ont été recueillis qu'à des époques

tardives, quand les tribus avaient eu déjà des contacts prolongés

avec les Européens et avaient vu vivre au milieu d'elles plus d'un

aventurier qui avait pu faire pénétrer des éléments nouveaux dans

leurs traditions. Ces récits ne devraient donc avoir qu'une bien

faible valeur sans les faits, autrement positifs, que nous avons

constatés au Mexique, au Guatemala et au Nicaragua, et qui prouvent

l'existence de la tradition diluvienne chez les populations de

l'Amérique avant l'arrivée des conquérants européens. Appuyées sur

ces faits, les narrations diluviennes des tribus illettrées du

Nouveau-Monde méritent d'être mentionnées, mais avec la réserve que

nous venons d'indiquer.

La plus remarquable comme excluant, par sa forme même, l'idée d'une

communication de la tradition par les Européens, est celle des

Chéroquis. Elle semble une traduction enfantine du récit de l'Inde,

avec cette différence, que c'est un chien qui s'y substitue au

poisson, dans le rôle de sauveur de l'homme qui échappe au

cataclysme.

«Le chien ne cessait pas pendant plusieurs jours de parcourir avec

une persistance singulière les bords de la rivière, regardant l'eau

fixement et hurlant comme en détresse. Son maître s'étant irrité de

ces manoeuvres, lui ordonna d'un ton rude de rentrer à la maison;

alors il se mit à parler et révéla le malheur qui le menaçait. Il

termina sa prédiction en disant que son maître, et la famille de

88 celui-ci, ne pourrait échapper à la submersion qu'en le jetant

immédiatement à l'eau, lui chien, car il deviendrait alors leur

sauveur. Qu'il s'en irait en nageant chercher un bateau pour se

mettre à l'abri, avec ceux qu'il voulait faire échapper, mais qu'il

n'y avait pas à perdre un moment, car il allait survenir une pluie

terrible qui produirait une inondation générale, où tout périrait.

L'homme obéit à ce que lui disait son chien; il fut ainsi sauvé

avec sa famille, et ce furent eux qui repeuplèrent la terre.»

On prétend que les Tamanakis, tribus caraïbes des bords de

l'Orénoque, ont une légende diluvienne, d'après laquelle un homme

et une femme auraient seuls échappé au cataclysme en gagnant le

sommet du mont Tapanacu. Là, ils auraient jeté derrière eux

par-dessus leurs têtes des fruits de cocotier, d'où serait sortie

une nouvelle race d'hommes et de femmes. Si le rapport est exact,

ce que nous n'oserions affirmer, il y aurait là un bien curieux

accord avec un des traits essentiels de l'histoire hellénique de

Deucalion et Pyrrha.

Les explorateurs russes ont signalé l'existence d'une narration

enfantine du déluge dans les îles Aléoutiennes, qui forment le

chaînon géographique entre l'Asie et l'Amérique septentrionale, et

à l'extrémité de la côte nord-ouest américaine, chez les Kolosches.

Le voyageur Henry raconte cette tradition, qu'il avait recueillie

chez les Indiens des grands lacs: «Autrefois le père des tribus

indiennes habitait vers le soleil levant. Ayant été averti en songe

qu'un déluge allait désoler la terre, il construisit un radeau, sur

lequel il se sauva avec sa famille et tous les animaux. Il flotta

ainsi plusieurs mois sur les eaux. Les animaux, qui parlaient

alors, se plaignaient hautement et murmuraient contre lui. Une

nouvelle terre apparut enfin; il y descendit avec toutes les

créatures, qui perdirent dès lors l'usage de la parole, en punition

de leurs murmures contre leur libérateur.» Selon le P. Charlevoix,

les tribus du Canada et de la vallée du Mississipi rapportaient,

dans leurs grossières légendes, que tous les humains avaient été

détruits par un déluge, et qu'alors le Grand-Esprit, pour repeupler

la terre, avait changé des animaux en hommes. Nous devons à J.-G.

Kohl la connaissance de la version des Chippeways, pleine de traits

bizarres et difficiles à expliquer, où l'homme sauvé du cataclysme

est appelé Ménaboschu[73]. Pour savoir si la terre se dessèche, il

envoie de son embarcation un oiseau, le plongeon; puis, une fois

89 revenu sur le sol débarrassé des eaux, il devient le restaurateur

du genre humain et le fondateur de la société.

[Note 73: Ceci semble une altération du sanscrit Manou

Vaivasvata.]

Il était question, dans les chants des habitants de la

Nouvelle-Californie, d'une époque très reculée où la mer sortit de

son lit et couvrit la terre. Tous les hommes et tous les animaux

périrent à la suite de ce déluge, envoyé par le dieu suprême

Chinigchinig, à l'exception de quelques-uns, qui s'étaient réfugiés

sur une haute montagne où l'eau ne parvint pas. Les commissaires

des États-Unis, chargés de l'exploration des territoires du

Nouveau-Mexique, lors de leur prise de possession par la grande

République américaine, ont constaté l'existence d'une tradition

pareille chez diverses tribus des indigènes de cette vaste contrée.

D'autres récits du même genre sont encore signalés par d'autres

voyageurs en diverses parties de l'Amérique du nord, avec des

ressemblances plus ou moins accusées avec la narration biblique.

Mais ils sont généralement indiqués d'une manière trop vague pour

que l'on puisse se fier absolument aux détails dont ceux qui les

rapportent les ont accompagnés.

Il n'est pas jusqu'à l'Océanie où l'on n'ait pensé retrouver, non

dans la race des nègres pélagiens ou Papous[74], mais dans la race

polynésienne, originaire des archipels de l'Australasie, la

tradition diluvienne, mêlée à des traits empruntés aux ras de

marée, qui sont un des fléaux les plus habituels de ces îles. Le

récit le plus célèbre en ce genre est celui de Tahiti, que l'on a

plus spécialement que les autres rattaché à la tradition des

premiers âges. Mais ce récit, comme tous ceux de la même partie du

monde où l'on a vu le souvenir du déluge, a revêtu le caractère

enfantin qui est le propre des légendes des populations

polynésiennes ou canaques, et d'ailleurs, comme l'a justement

remarqué M. Maury, la narration de Tahiti pourrait s'expliquer très

naturellement par le souvenir d'un de ces ras de marée si fréquents

dans la Polynésie. Le trait le plus essentiel de tous les récits

proprement diluviens fait défaut. «L'île de Toa-Marama, dans

laquelle, suivant le récit de Tahiti, se réfugièrent les pêcheurs

qui avaient excité la colère du dieu des eaux, Rouahatou, en jetant

leur hameçon dans sa chevelure, n'a pas, dit M. Maury, de

90 ressemblance avec l'arche[75].» Il est vrai qu'une des versions de

la légende tahitienne ajoute que les deux pêcheurs se rendirent à

Toa-Marama, non-seulement avec leurs familles, mais avec un cochon,

un chien et un couple de poules, circonstance qui se rapproche fort

de l'entrée des animaux dans l'arche. D'un autre côté, certains

traits du récit des Fidjiens, surtout celui que pendant de longues

années après l'événement on tint constamment des pirogues toutes

prêtes pour le cas où il se reproduirait, se rapportent bien plus à

un phénomène local, à un ras de marée, qu'au déluge universel.

[Note 74: Sauf à Fidji, point où les Polynésiens ont été quelque

temps établis au milieu des Mélaniens, et où ils n'ont été

détruits par ceux-ci qu'après avoir infusé dans la population un

élément assez marqué pour avoir fait des Fidjiiens une race mixte

plutôt que purement noire.]

[Note 75: Remarquons cependant que, dans le mythe iranien de Yima,

que nous avons rapporté plus haut, un enclos carré (_vara_),

préservé miraculeusement du déluge, tient la place de l'arche de

la Bible et du vaisseau de la tradition chaldéenne.]

Cependant, si ces légendes se rattachaient exclusivement à des

catastrophes locales, il serait singulier qu'elles se

reproduisissent presque pareilles dans un certain nombre de

localités fort éloignées les unes des autres, et que parmi les

populations de l'Océanie elles n'existassent que là où se

rencontre, ou du moins a pris pied pour quelque temps et laissé des

vestiges incontestables de son passage, une seule race, la race

polynésienne, originaire de l'archipel Malais, d'où ses premiers

ancêtres n'émigrèrent que vers le IVe siècle de l'ère chrétienne,

c'est-à-dire à une époque à laquelle, de proche en proche, par

suite des rapports entre l'Inde et une partie de la Malaisie, la

narration du déluge, sous sa forme indienne plus ou moins altérée,

avait pu y pénétrer. Sans oser donc trancher d'une manière

affirmative dans un sens ou dans l'autre cette question difficile,

et peut-être à toujours insoluble, nous ne croyons pas que l'on

puisse absolument rejeter l'opinion de ceux qui, dans les récits

polynésiens, dont nous avons cité deux échantillons, veulent

trouver un écho de la tradition du déluge, très affaibli, très

altéré, plus inextricablement confondu que partout ailleurs avec le

souvenir de désastres locaux d'une date peu éloignée.

La longue revue à laquelle nous venons de nous livrer, nous permet

d'affirmer que le récit du déluge est une tradition universelle

dans tous les rameaux de l'humanité, à l'exception toutefois de la

race noire. Mais un souvenir partout aussi précis et aussi

concordant ne saurait être celui d'un mythe inventé à plaisir.

Aucun mythe religieux ou cosmogonique ne présente ce caractère

d'universalité. C'est nécessairement le souvenir d'un événement

réel et terrible, qui frappa assez puissamment l'imagination des

91 premiers ancêtres de notre espèce, pour n'être jamais oublié de

leur descendance. Ce cataclysme se produisit près du berceau

premier de l'humanité, et avant que les familles-souches, d'où

devaient descendre les principales races, ne fussent encore

séparées; car il serait tout à fait contraire à la vraisemblance et

aux saines lois de la critique d'admettre que, sur autant de points

différents du globe qu'il faudrait le supposer, pour expliquer ces

traditions partout répandues, des phénomènes locaux exactement

semblables se seraient reproduits et que leur souvenir aurait

toujours pris une forme identique, avec des circonstances qui ne

devaient pas nécessairement se présenter à l'esprit en pareil cas.

Notons cependant que la tradition diluvienne n'est peut-être pas

primitive, mais importée, en Amérique, qu'elle a sûrement ce

caractère d'importation chez les rares populations de race jaune où

on la retrouve; enfin que son existence réelle en Océanie, chez les

Polynésiens, est encore douteuse. Restent trois grandes races

auxquelles elle appartient sûrement en propre, qui ne se la sont

pas empruntées les unes aux autres, mais chez lesquelles, cette

tradition est incontestablement primitive, remonte aux plus anciens

souvenirs des ancêtres. Et ces trois races sont précisément les

seules dont la Bible parle pour les rattacher à la descendance de

Noa'h, celles dont elle donne la filiation ethnique dans le

chapitre X de la Genèse. Cette observation, qu'il ne me paraît pas

possible de révoquer en doute, donne une valeur singulièrement

historique, et précise à la tradition qu'enregistre le livre sacré,

et telle qu'il la présente, si d'un autre côté elle doit peut-être

conduire à lui donner une signification plus resserrée

géographiquement et ethnologiquement. Et l'on ne saurait hésiter à

reconnaître que le déluge biblique, loin d'être un mythe, a été un

fait historique et réel, qui a frappé à tout le moins les ancêtres

des trois races aryenne ou indo-européenne, sémitique ou

syro-arabe, chamitique ou kouschite, c'est-à-dire des trois grandes

races civilisées du monde ancien, de celles qui constituent

l'humanité vraiment supérieure, avant que les ancêtres de ces trois

races ne se fussent encore séparés et dans la contrée de l'Asie

qu'ils habitaient ensemble.

92

§ 5.--LE BERCEAU DE L'HUMANITÉ POSTDILUVIENNE[76].

Le lieu où le récit biblique montre l'arche s'arrêtant après le

déluge, le point de départ qu'elle assigne aux Noa'hides est «les

montagnes d'Ararat.» À dater d'une certaine époque ce souvenir

s'est appliqué à la plus haute montagne de la chaîne de l'Arménie,

qui, dans le cours des migrations diverses dont ce pays a été le

théâtre, a reçu en effet le nom d'Ararat, plus anciennement que le

IXe siècle avant l'ère chrétienne, après avoir été désigné sous

celui de Masis par les premiers habitants indigènes. La plupart des

interprètes de l'Écriture Sainte ont adopté cette manière de voir,

bien que d'autres, dans les premiers siècles du christianisme,

préférassent suivre les données de la tradition chaldéenne

rapportée par Bérose, laquelle mettait le lieu de la descente de

Xisouthros ('Hasisadra) dans une partie plus méridionale de la même

chaîne, aux monts Gordyéens, les montagnes du Kurdistan actuel, au

nord-est de l'Assyrie. La montagne de Nizir, où la tradition de la

sortie du vaisseau du patriarche sauvé du cataclysme est localisée

par le récit déchiffré sur les tablettes cunéiformes de Ninive, que

nous avons rapporté tout à l'heure, constituait la portion sud de

ce massif. Sa situation par 36° de latitude est, en effet,

déterminée formellement par les indications que fournit, dans ses

inscriptions historiques, le monarque assyrien Asschour-naçir-abal

au sujet d'une expédition militaire qu'il conduisit dans cette

contrée. Il s'y rendit en partant d'une localité voisine d'Arbèles,

en passant la rivière du Zab inférieur et en marchant toujours vers

l'Orient.

[Note 76: Sur cet ordre de traditions, voy. principalement

d'Eckstein, _De quelques légendes brahmaniques qui se rapportent

au berceau de l'espèce humaine_, Paris, 1856.--Renan, _De

l'origine du langage_, 2e édition, p. 218-235.--Obry, _Le berceau

de l'espèce humaine selon les Indiens, les Perses et les

Hébreux_. Amiens, 1858.]

Si l'on examine attentivement le texte sacré, il est impossible

d'admettre que dans la pensée de l'écrivain de la Genèse l'Ararat

du déluge fût celui de l'Arménie. En effet, quelques versets plus

loin[77], il est dit formellement que ce fut en marchant toujours de

l'est à l'ouest que la postérité de Noa'h parvint dans les plaines

de Schine'ar. Ceci s'accorde beaucoup mieux avec la donnée de la

tradition chaldéo-babylonienne sur la montagne de Nizir comme point

de départ de l'humanité renouvelée après le cataclysme. Mais il

faut remarquer que si l'on prolonge davantage dans la direction de

93 l'Orient, par delà les monts Gordyéens, la recherche d'un très haut

sommet, comme celui où l'arche se fixe, on arrive à la chaîne de

l'Hindou-Kousch, ou plutôt, encore aux montagnes où l'Indus prend

sa course. Or, c'est exactement sur ce dernier point que convergent

les traditions sur le berceau de l'humanité chez deux des grands

peuples du monde antique, qui ont conservé les souvenirs les plus

nets et les plus circonstanciés des âges primitifs, les récits les

plus analogues à ceux de la Bible et des livres sacrés de la

Chaldée, je veux dire les Indiens et les Iraniens.

[Note 77: _Genes._, XI, 2.]

* * * * *

Dans toutes les légendes de l'Inde, l'origine des humains est

placée au mont Mêrou, résidence des dieux, colonne qui unit le ciel

à la terre. Ce mont Mêrou a plus tard été déplacé à plusieurs

reprises, par suite du progrès de la marche des Aryas dans l'Inde;

les Brahmanes de l'Inde centrale ont voulu avoir dans leur

voisinage la montagne sacrée, et ils en ont transporté le nom

d'abord au Kailâsa, puis au Mahâpantha (surnommé Soumêrou), et plus

tardivement encore la propagation des doctrines bouddhiques chez

les Birmans, les Chinois et les Singhalais, fit revendiquer par

chacun de ces peuples le Mêrou pour leur propre pays. C'est

exactement de même que nous voyons l'Ararat diluvien se déplacer

graduellement, en étant fixé d'abord dans les monts Gordyéens, puis

à l'Ararat d'Arménie. Mais le Mêrou primitif était situé au nord,

par rapport même à la première habitation des tribus aryennes sur

le sol indien, dans le Pendjâb et sur le haut Indus. Et ce n'est

pas là une montagne fabuleuse, étrangère à la géographie terrestre;

le baron d'Eckstein a complètement démontré son existence réelle,

sa situation vers la Sérique des anciens, c'est-à-dire la partie

sud-est du Thibet.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 10 / 46 段