Dans tous ces récits diluviens de la Grèce, on ne saurait douter

qu'à l'antique tradition du cataclysme qui avait fait périr

l'humanité, tradition commune à tous les peuples aryens, se mêlent

le souvenir plus ou moins précis de catastrophes locales, produites

par des débordements extraordinaires des lacs ou des rivières, par

la rupture des digues naturelles de certains lacs, par des

affaissements de portions de rivages de la mer, par des ras de

marée à la suite de tremblements de terre ou de soulèvements

partiels du fond de la mer. Les Grecs racontaient que dans les âges

primitifs leur pays avait été le théâtre de plusieurs de ces

catastrophes; Istros en comptait quatre principales, dont une avait

ouvert les détroits du Bosphore et de l'Hellespont, précipitant les

eaux du Pont-Euxin dans la Mer Égée et submergeant les îles et les

côtes voisines. C'est là manifestement le déluge de Samothrace, où

les habitants qui parvinrent à se sauver ne le firent qu'en gagnant

le plus haut sommet de la montagne qui s'y élève, puis, en

75 reconnaissance de leur préservation, consacrèrent l'île toute

entière, en entourant ses rivages d'une ceinture d'autels dédiés

aux dieux. De même, la tradition du déluge d'Ogygès paraît bien se

rapporter au souvenir d'une crue extraordinaire du lac Copaïs,

inondant toute la grande vallée béotienne, souvenir que la légende

a ensuite amplifiée, comme elle fait toujours, et qu'elle a surtout

grossi par ce qu'elle a appliqué à ce désastre local les traits qui

couraient dans les dires populaires sur le déluge primitif, qui

s'était produit avant la dispersion et la séparation des ancêtres

des deux races, sémitique et aryenne. Il est probable aussi que

quelque événement survenu dans la Thessalie ou plutôt dans la

région du Parnasse, a déterminé la localisation de la légende de

Deucalion. Cependant celle-ci, comme nous l'avons déjà remarqué,

garde toujours un caractère plus général que les autres, soit qu'on

étende le déluge à toute la terre, soit qu'on ne parle que de la

totalité de la Grèce.

Quoiqu'il en soit, on concilia les différents récits en admettant

trois déluges successifs, celui d'Ogygès, celui de Deucalion et

celui de Dardanos. L'opinion générale faisait du déluge d'Ogygès le

plus ancien de tous, et les chronographes le placèrent 600 ans ou

250 environ avant celui de Deucalion. Mais cette chronologie était

loin d'être universellement admise, et les habitants de Samothrace

soutenaient que leur déluge avait précédé tous les autres. Les

chronographes chrétiens du IIIe et du IVe siècle, comme Jules

l'Africain et Eusèbe, adoptèrent les dates des chronographes

hellènes pour les déluges d'Ogygès et de Deucalion, et les

inscrivirent dans leurs tableaux comme des événements différents du

déluge mosaïque, antérieur pour eux de mille ans à celui d'Ogygès.

En Phrygie, la tradition diluvienne était nationale comme en Grèce.

La ville d'Apamée en tirait son surnom de _Kibôtos_ ou «arche,»

prétendant être le lieu où l'arche s'était arrêtée. Iconion, de son

côté, avait la même prétention. C'est ainsi que les gens du pays de

Milyas, en Arménie, montraient sur le sommet de la montagne appelée

Baris les débris de l'arche, que l'on faisait aussi voir aux

pèlerins sur l'Ararat, dans les premiers siècles du christianisme,

comme Bérose raconte que sur les monts Gordyéens on visitait de son

temps les restes du vaisseau de 'Hasisadra.

Dans le IIe et le IIIe siècle de l'ère chrétienne, par suite de

l'infiltration syncrétique de traditions juives et chrétiennes, qui

pénétrait jusque dans les esprit encore attachés au paganisme, les

76 autorités sacerdotales d'Apamée de Phrygie firent frapper des

monnaies qui ont pour type l'arche ouverte, dans laquelle sont le

patriarche sauvé du déluge et sa femme, recevant la colombe qui

apporte le rameau d'olivier, puis, à côté, les deux mêmes

personnages sortis du coffre pour reprendre possession de la terre.

Sur l'arche est écrit le nom [Grec: NOÉ], c'est-à-dire la forme

même que revêt l'appellation de Noa'h dans la version grecque de la

Bible, dite des Septante. Ainsi, à cette époque, le sacerdoce païen

de la cité phrygienne avait adopté le récit biblique avec ses noms

mêmes, et l'avait greffé sur l'ancienne tradition indigène. Il

racontait aussi qu'un peu avant le déluge avait régné un saint

homme, nommé Annacos, qui l'avait prédit et avait occupé le trône

plus de 300 ans, reproduction manifeste du 'Hanoch de la Bible,

avec ses 365 ans de vie dans les voies du Seigneur.

[Illustration 101: La déluge de Noa'h sur une monnaie

d'Apamée[1].]

[Note 1: Le droit de cette monnaie porte l'effigie de Septime

Sévère, empereur sous lequel elle a été frappée. Les inscriptions

de la face ici gravée consistent d'abord, à l'exergue, dans le

nom des _Apaméens_ pour qui elle était émise, puis, autour du

type, dans la date, exprimée sous cette forme: _Artémas étant

chargé de présider aux jeux pour la troisième fois_.]

Pour le rameau des peuples celtiques, nous trouvons dans les

poésies bardiques des Cymris du pays de Galles, une tradition du

déluge qui, malgré la date récente de sa rédaction, résumée sous la

forme concise de ce que l'on appelle les Triades, mérite à son tour

d'attirer l'attention. Comme toujours, la légende est localisée

dans le pays même, et le déluge est compté au nombre des trois

catastrophes terribles de l'île de Prydain ou de Bretagne, les deux

autres consistant en une dévastation par le feu et une sécheresse

désastreuse. «Le premier de ces événements, est-il dit, fut

l'éruption du Llyn-llion ou «lac des flots,» et la venue, sur toute

la surface du pays, d'une inondation, par laquelle tous les hommes

furent noyés, à l'exception de Dwyfan et Dwyfach, qui se sauvèrent

dans un vaisseau sans agrès; et c'est par eux que l'île de Prydain

fut repeuplée.» «Bien que les Triades, sous leur forme actuelle, ne

datent guère que du XIIIe ou XIVe siècle, remarque ici Pictet[67],

quelques-unes se rattachent sûrement à de très anciennes

traditions, et, dans celle-ci, rien n'indique un emprunt fait à la

77 Genèse. Il n'en est peut-être pas de même d'une autre Triade, où il

est parlé du vaisseau Nefydd-Naf-Neifion, qui portait un couple de

toutes les créatures vivantes quand le lac Llyn-Ilion fit éruption,

et qui ressemble un peu trop à l'arche de Noé. Le nom même du

patriarche peut avoir suggéré cette triple épithète d'un sens

obscur, mais formée évidemment sur le principe de l'allitération

cymrique. Dans la même Triade figure l'histoire fort énigmatique

des boeufs à cornes de Hu le puissant, qui ont tiré du Llyn-Ilion

l'Avanc (castor ou crocodile?), pour que le lac ne fit plus

éruption. La solution de ces énigmes ne peut s'espérer que si l'on

parvient à débrouiller le chaos des monuments bardiques du moyen

âge gallois; mais on ne saurait douter, en attendant, que les

Cymris n'aient possédé une tradition indigène du déluge.»

[Note 67: _Les origines indo-européennes_, t. II, p. 619.]

Les Lithuaniens sont, parmi les peuples de l'Europe, celui qui a le

dernier embrassé le christianisme et en même temps celui dont la

langue est restée le plus près de l'origine aryaque. Ils possèdent

une légende du déluge dont le fond paraît ancien, bien qu'elle ait

pris le caractère naïf d'un conte populaire, et que certains

détails puissent avoir été empruntés à la Genèse lors des premières

prédications des missionnaires du christianisme. Suivant cette

légende, le dieu Pramzimas, voyant la terre pleine de désordres,

envoie deux géants Wandou et Wêjas, l'eau et le vent, pour la

ravager. Ceux-ci bouleversent tout dans leur fureur, et quelques

hommes seulement se sauvent sur une montagne. Alors, pris de

compassion, Pramzimas, qui était en train de manger des noix

célestes, en laisse tomber près de la montagne une coquille, dans

laquelle les hommes se réfugient et que les géants respectent.

Échappés au désastre, ils se dispersent ensuite, et un seul couple,

très âgé, reste dans le pays, se désolant de ne pas avoir

d'enfants. Pramzimas, pour les consoler, leur envoie son

arc-en-ciel et leur prescrit de «sauter sur les os de la terre,» ce

qui rappelle singulièrement l'oracle que reçoit Deucalion. Les deux

vieux époux font neuf sauts, et il en résulte neuf couples qui

deviennent les aïeux des neuf tribus lithuaniennes.

Tandis que la tradition du déluge tient une si grande place dans

les souvenirs légendaires de tous les rameaux de la race aryenne,

les monuments et les textes originaux de l'Égypte, au milieu de

leurs spéculations cosmogoniques, n'ont pas offert une seule

allusion, même lointaine, à un souvenir de ce cataclysme. Quand les

Grecs racontaient aux prêtres de l'Égypte le déluge de Deucalion,

78 ceux-ci leur répondaient que la vallée du Nil en avait été

préservée, aussi bien que de la conflagration produite par

Phaéthon; ils ajoutaient même que les Hellènes étaient des enfants

d'attacher tant d'importance à cet événement, car il y avait eu

bien d'autres catastrophes locales analogues.

Cependant les Égyptiens admettaient une destruction des hommes

primitifs par les dieux, à cause de leur rébellion et de leurs

péchés. Cet événement était raconté dans un chapitre des livres

sacrés de Tahout, des fameux Livres Hermétiques du sacerdoce

égyptien, lequel a été gravé sur les parois d'une des salles les

plus reculées de l'hypogée funéraire du roi Séti Ier, à Thèbes. Le

texte en a été publié et traduit par M. Édouard Naville, de Genève.

La scène se passe à la fin du règne du dieu Râ, le premier règne

terrestre suivant le système des prêtres de Thèbes, second suivant

le système des prêtres de Memphis, suivis par Manéthon, qui

plaçaient à l'origine des choses le règne de Phia'h, avant celui de

Râ. Irrité de l'impiété et des crimes des hommes qu'il a produits,

le dieu rassemble les autres dieux pour tenir conseil avec eux,

dans le plus grand secret, «afin que les hommes ne le voient point

et que leur coeur ne s'effraie point.»

«Dit par Râ à Noun[68]: «Toi, l'aîné des dieux, de qui je suis né,

et vous, dieux antiques, voici les hommes qui sont nés de moi-même;

ils prononcent des paroles contre moi; dites-moi ce que vous ferez

à ce propos; voici, j'ai attendu et je ne les ai point tués avant

d'avoir entendu vos paroles.»

[Note 68: Personnification de l'Abîme primordial.]

«Dit par la majesté de Noun: «Mon fils Râ, dieu plus grand que

celui qui l'a fait et qui l'a créé, je demeure en grande crainte

devant toi; que toi-même délibères en toi-même.»

«Dit par la majesté de Râ: «Voici, ils s'enfuient dans le pays, et

leurs coeurs sont effrayés...»

«Dit par les dieux: «Que ta face le permette, et qu'on frappe ces

hommes qui trament des choses mauvaises, tes ennemis, et que

personne [ne subsiste parmi eux.]»

Une déesse, dont malheureusement le nom a disparu, mais qui paraît

être Tefnout, identifiée à Hat'hor et à Sekhet, est alors envoyée

79 pour accomplir la sentence de destruction. «Cette déesse partit, et

elle tua les hommes sur la terre.--Dit par la majesté de ce dieu:

«Viens en paix, Hat'hor, tu as fait [ce qui t'était ordonné.]»--Dit

par cette déesse: «Tu es vivant, car j'ai été plus forte que les

hommes, «et mon coeur est content.»--Dit par la majesté de Râ: «Je

suis vivant, car je dominerai sur eux [et j'achèverai] leur

ruine.»--Et voici que Sekhet, pendant plusieurs nuits, foula aux

pieds leur sang jusqu'à la ville de Hâ-khnen-sou (Héracléopolis).»

[Illustration 104a: La déesse Tefnout[1].]

[Note 1: D'après un bas-relief égyptien de l'époque pharaonique.]

Mais le massacre achevé, la colère de Râ s'appaise; il commence à

se repentir de ce qu'il a fait. Un grand sacrifice expiatoire

achève de le calmer. On recueille des fruits dans toute l'Égypte,

on les broie et on les mêle au sang des hommes, dont on remplit

7000 cruches, que l'on présente devant le dieu.

[Illustration 104b: Le dieu Râ[2].]

[Note 2: D'après un bas-relief égyptien.]

«Voici que la majesté de Râ, le roi de la Haute et de la

Basse-Égypte, vint avec les dieux en trois jours de navigation,

pour voir ces vases de boisson, après qu'il eut ordonné à la déesse

de tuer les hommes.--Dit par la majesté de Râ: «C'est bien, cela;

je vais protéger les hommes à cause de cela.» Dit par Râ: «J'élève

ma main à ce sujet, pour jurer que je ne tuerai plus les hommes.»

«La majesté de Râ, le roi de la Haute et Basse-Égypte, ordonna au

milieu de la nuit de verser le liquide des vases, et les champs

furent complètement remplis d'eau, par la volonté de ce dieu. La

déesse arriva au matin et trouva les champs pleins d'eau; son

visage en fut joyeux, et elle but en abondance et elle s'en alla

rassasiée. Elle n'aperçut plus d'hommes.

«Dit par la majesté de Râ à cette déesse: «Viens en paix, gracieuse

déesse.»--Et il fit naître les jeunes prêtresses d'Amou (le nome

Libyque).--Dit par la majesté de Râ à la déesse: «On lui fera des

libations à chacune des fêtes de la nouvelle année, sous

80 l'intendance de mes prêtresses.»--De là vient que des libations

sont faites sous l'intendance des prêtresses de Hat'hor par tous

les hommes depuis les jours anciens.»

Cependant quelques hommes ont échappé à la destruction qui avait

été ordonnée par Râ; ils renouvellent la population de la surface

terrestre. Pour le dieu solaire qui règne sur le monde, il se sent

vieux, malade, fatigué; il en a assez de vivre au milieu des

hommes, qu'il regrette de ne pas avoir complètement anéantis, mais

qu'il a juré d'épargner désormais.

«Dit par la majesté de Râ: «Il y a une douleur cuisante qui me

tourmente; qu'est-ce donc qui me fait mal?» Dit par la majesté de

Râ: «Je suis vivant, mais mon coeur est lassé d'être avec eux (les

hommes), et je ne les ai nullement détruits. Ce n'est pas là une

destruction que j'aie faite moi-même.»

«Dit par les dieux qui l'accompagnent: «Arrière avec ta lassitude,

tu as obtenu tout ce que tu désirais.»

Le dieu Râ se décide pourtant à accepter le secours des hommes de

la nouvelle humanité, qui s'offrent à lui pour combattre ses

ennemis et livrent une grande bataille, d'où ils sortent

vainqueurs. Mais malgré ce succès, le dieu, dégoûté de la vie

terrestre, se résout à la quitter pour toujours et se fait porter

au ciel par la déesse Nout, qui prend la forme d'une vache. Là il

crée un lieu de délices, les champs d'Aalou, l'Élysée de la

mythologie égyptienne, qu'il peuple d'étoiles. Entrant dans le

repos, il attribue aux différents dieux le gouvernement des

différentes parties du monde. Schou, qui va lui succéder comme roi,

administrera les choses célestes avec Nout; Seb et Noun reçoivent

la garde des êtres de la terre et de l'eau. Enfin Râ, souverain

descendu volontairement du pouvoir par une véritable abdication,

s'en va faire sa demeure avec Tahout, son fils préféré, auquel il a

donné l'intendance du monde inférieur.

Tel est cet étrange récit, «dans lequel, a très bien dit M.

Naville, au milieu d'inventions fantastiques et souvent puériles,

nous trouvons cependant les deux termes de l'existence telle que la

comprenaient les anciens Égyptiens. Râ commence par la terre, et,

passant par le ciel, s'arrête dans la région de la profondeur,

l'Ament, dans laquelle il paraît vouloir séjourner. C'est donc une

représentation symbolique et religieuse de la vie, qui, pour chaque

Égyptien, et surtout pour un roi conquérant, devait commencer et

finir comme le soleil. Voilà ce qui explique que ce chapitre ait pu

81 être inscrit dans un tombeau.»

C'est donc la dernière partie du récit, que nous nous sommes borné

à analyser très brièvement, l'histoire de l'abdication de Râ et de

sa retraite, d'abord dans le ciel, puis dans l'Ament, symbole de la

mort, qui doit être suivie d'une résurrection comme le soleil

ressortira des ténèbres, c'est cette conclusion du récit qui en

faisait tout l'intérêt dans la conception d'enseignement religieux

sur la vie future, qui se déroulait dans la décoration des parois

intérieures du tombeau de Sétî Ier. Pour nous, au contraire,

l'importance du morceau réside dans l'épisode qui en forme le

début, dans cette destruction des premiers hommes par les dieux,

dont on n'a jusqu'à présent trouvé la mention nulle part ailleurs.

Bien que le moyen de destruction employé par Râ contre les hommes

soit tout différent, bien qu'il ne procède pas par une submersion

mais par un massacre dont la déesse Tefnout ou Sekhet, à tête de

lionne, la forme terrible de Hat'hor, est l'exécutrice, ce récit

offre par tous les autres côtés une analogie assez frappante avec

celui du déluge mosaïque ou chaldéen, pour qu'il soit difficile de

ne pas l'en rapprocher, de ne pas y voir la forme spéciale, et très

individuelle, que la même tradition avait revêtue en Égypte. Des

deux côtés, en effet, nous avons la même corruption des hommes, qui

excite le courroux divin; cette corruption, de part et d'autre, est

châtiée par un anéantissement de l'humanité, décidé dans le ciel,

anéantissement dont le mode seul diffère, mais auquel n'échappent,

dans une forme et dans l'autre de la tradition, qu'un très petit

nombre d'individus, destinés à devenir la souche d'une humanité

nouvelle. Enfin, la destruction des hommes accomplie, un sacrifice

expiatoire achève de calmer le courroux céleste, et un pacte

solennel est conclu entre la divinité et la nouvelle race des

hommes, qu'elle fait serment de ne plus anéantir. La concordance de

tous ces traits essentiels me paraît primer ici la divergence au

sujet de la manière dont la première humanité créée a été détruite.

Et il faut encore observer ici la singulière parenté du rôle et du

caractère que le narrateur égyptien prête à Râ, avec le rôle et le

caractère que l'épopée d'Ourouk assigne au dieu Bel, dans le déluge

de 'Hasisadra. «Les Égyptiens, dit M. l'abbé Vigouroux, avaient

conservé la mémoire de la destruction des hommes, mais comme

l'inondation était pour eux la richesse et la vie, ils altérèrent

la tradition primitive; le genre humain, au lieu de périr dans

l'eau, fut exterminé d'une autre manière, et l'inondation, ce

82 bienfait de la vallée du Nil, devint à leurs yeux la marque que la

colère de Râ était apaisée.»

«C'est un fait très digne de remarque, a dit M. Maury[69], de

rencontrer en Amérique des traditions relatives au déluge

infiniment plus rapprochées de celle de la Bible et de la religion

chaldéenne, que chez aucun peuple de l'ancien monde. On conçoit

difficilement que les émigrations qui eurent lieu très certainement

de l'Asie dans l'Amérique septentrionale par les îles Kouriles et

Aléoutiennes, et qui s'accomplissent encore de nos jours, aient

apporté de semblables souvenirs, puisqu'on n'en trouve aucune trace

chez les populations mongoles ou sibériennes[70], qui furent celles

qui se mêlèrent aux races autochthones du Nouveau Monde.... Sans

doute, certaines nations américaines, les Mexicains et les

Péruviens, avaient atteint, au moment de la conquête espagnole, un

état social fort avancé; mais cette civilisation porte un caractère

qui lui est propre, et elle paraît s'être développée sur le sol où

elle florissait. Plusieurs inventions très simples, telles que la

pesée par exemple[71], étaient inconnues à ces peuples, et cette

circonstance nous montre que ce n'était pas de l'Inde ou du Japon

qu'ils tenaient leurs connaissances. Les tentatives que l'on a

faites pour retrouver en Asie, dans la société bouddhique, les

origines de la civilisation mexicaine, n'ont pu amener encore à un

fait suffisamment concluant. D'ailleurs le Bouddhisme eût-il, ce

qui nous paraît douteux, pénétré en Amérique, il n'eût pu y

apporter un mythe qu'on ne rencontre pas dans ses livres[72]. La

cause de ces ressemblances des traditions diluviennes des indigènes

du Nouveau-Monde avec celle de la Bible, demeure donc un fait

inexpliqué.» Je me plais à citer ces paroles d'un homme dont

l'érudition est immense, précisément parce qu'il n'appartient pas

aux écrivains catholiques et que, par conséquent, il ne saurait

être suspect de se laisser aller dans son jugement à une opinion

préconçue. D'autres, d'ailleurs, non moins rationalistes que lui,

ont signalé de même cette parenté des traditions américaines, au

83 sujet du déluge avec celles de la Bible et des Chaldéens.

[Note 69: Article _Déluge_ dans _l'Encyclopédie nouvelle_.]

[Note 70: Cependant le déluge tient une place importante dans les

traditions cosmogoniques, d'un caractère franchement original,

que Réguly a recueillies chez les Vogouls. On signale aussi un

récit diluvien chez les Eulets ou Kalmouks, où il semble avoir

pénétré avec le Bouddhisme.]

[Note 71: Ajoutons-y l'usage d'une lumière artificielle quelconque

pour s'éclairer dans la nuit.]

[Note 72: Il faut pourtant remarquer que les missionnaires

bouddhistes paraissent avoir introduit en Chine la tradition

diluvienne de l'Inde; Gutzlaff affirme en avoir vu l'épisode

principal représenté dans une très belle peinture d'un temple de

la déesse Kouan-yin.]

[Illustration 108: Le déluge et les premières migrations

humaines, suivant la tradition du Mexique[1].]

[Note 1: Extrait de la gravure faite au siècle dernier (et

reproduite par Humboldt dans ses _Vues des Cordillères_), d'après

la copie d'un manuscrit indigène de Cholula, exécutée en 1566,

par Pedro de los Rios, religieux dominicain qui, moins de

cinquante ans après Cortez, s'adonna à la recherche des

traditions des naturels comme étude nécessaire à ses travaux de

missionnaire.

On y voit d'abord Coxcox dans sa barque de cyprès, flottant sur

les eaux du déluge. Du milieu de ces eaux émerge le pic de la

montagne de Colhuacan. Sur l'arbre qui couronne ce pic est posé

un aigle, distribuant des langues aux premiers hommes issus de

Coxcox; car ils avaient été d'abord privés de la parole. Ensuite,

les ancêtres des diverses tribus des Aztèques se mettent en

marche pour leur migration; chacun porte sur la tête les symboles

hiéroglyphiques du nom de sa tribu. Leur première station est

marquée à Cholula, qu'indique sa fameuse pyramide à degrés,

surmontée d'un autel; auprès est un palmier, et derrière cet

arbre on voit l'expression du nom de la localité en hiéroglyphes

aztèques.

Le style de l'art barbare des Mexicains est très altéré dans

cette reproduction d'une peinture dont l'original est

malheureusement perdu. On peut s'en assurer en la comparant à la

peinture originale du _Codex Vaticanus_, que nous plaçons à la p.

85. Mais malgré cette altération de style, l'authenticité

parfaite du document est reconnue par un critique de la valeur et

de l'autorité de Humboldt.]

Les plus importantes de ces légendes diluviennes de l'Amérique sont

celles du Mexique, parce qu'elles paraissent avoir eu une forme

définitivement fixée en peintures symboliques et mnémoniques avant

tout contact des indigènes avec les Européens. D'après ces

documents, le Noa'h du cataclysme mexicain serait Coxcox, appelé

par certaines populations Teocipactli ou Tezpi. Il se serait sauvé,

conjointement avec sa femme Xochiquetzal, dans une barque, ou,

suivant d'autres traditions, sur un radeau de bois de cyprès chauve

(_cupressus disticha_). Des peintures retraçant le déluge de Coxcox

ont été retrouvées chez les Aztèques, les Miztèques, les

84 Zapotèques, les Tlascaltèques et les Méchoacanèses. La tradition de

ces derniers, en particulier, offrirait une conformité plus

frappante encore que chez les autres avec les récits de la Genèse

et des sources chaldéennes. Il y serait dit que Tezpi s'embarqua

dans un vaisseau spacieux avec sa femme, ses enfants, plusieurs

animaux et des graines dont la conservation était nécessaire à la

substance du genre humain. Lorsque le grand dieu Tezcatlipoca

ordonna que les eaux se retirassent, Tezpi fit sortir de la barque

un vautour. L'oiseau, qui se nourrit de chair morte, ne revint pas

à cause du grand nombre de cadavres dont était jonchée la terre

récemment desséchée. Tezpi envoya d'autres oiseaux, parmi lesquels

le colibri seul revint, en tenant dans son bec une rameau de

feuilles. Alors Tezpi, voyant que le sol commençait à se couvrir

d'une verdure nouvelle, quitta son navire sur la montagne de

Colhuacan.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 9 / 46 段