qu'à l'antique tradition du cataclysme qui avait fait périr
l'humanité, tradition commune à tous les peuples aryens, se mêlent
le souvenir plus ou moins précis de catastrophes locales, produites
par des débordements extraordinaires des lacs ou des rivières, par
la rupture des digues naturelles de certains lacs, par des
affaissements de portions de rivages de la mer, par des ras de
marée à la suite de tremblements de terre ou de soulèvements
partiels du fond de la mer. Les Grecs racontaient que dans les âges
primitifs leur pays avait été le théâtre de plusieurs de ces
catastrophes; Istros en comptait quatre principales, dont une avait
ouvert les détroits du Bosphore et de l'Hellespont, précipitant les
eaux du Pont-Euxin dans la Mer Égée et submergeant les îles et les
côtes voisines. C'est là manifestement le déluge de Samothrace, où
les habitants qui parvinrent à se sauver ne le firent qu'en gagnant
le plus haut sommet de la montagne qui s'y élève, puis, en
75 reconnaissance de leur préservation, consacrèrent l'île toute
entière, en entourant ses rivages d'une ceinture d'autels dédiés
aux dieux. De même, la tradition du déluge d'Ogygès paraît bien se
rapporter au souvenir d'une crue extraordinaire du lac Copaïs,
inondant toute la grande vallée béotienne, souvenir que la légende
a ensuite amplifiée, comme elle fait toujours, et qu'elle a surtout
grossi par ce qu'elle a appliqué à ce désastre local les traits qui
couraient dans les dires populaires sur le déluge primitif, qui
s'était produit avant la dispersion et la séparation des ancêtres
des deux races, sémitique et aryenne. Il est probable aussi que
quelque événement survenu dans la Thessalie ou plutôt dans la
région du Parnasse, a déterminé la localisation de la légende de
Deucalion. Cependant celle-ci, comme nous l'avons déjà remarqué,
garde toujours un caractère plus général que les autres, soit qu'on
étende le déluge à toute la terre, soit qu'on ne parle que de la
totalité de la Grèce.
Quoiqu'il en soit, on concilia les différents récits en admettant
trois déluges successifs, celui d'Ogygès, celui de Deucalion et
celui de Dardanos. L'opinion générale faisait du déluge d'Ogygès le
plus ancien de tous, et les chronographes le placèrent 600 ans ou
250 environ avant celui de Deucalion. Mais cette chronologie était
loin d'être universellement admise, et les habitants de Samothrace
soutenaient que leur déluge avait précédé tous les autres. Les
chronographes chrétiens du IIIe et du IVe siècle, comme Jules
l'Africain et Eusèbe, adoptèrent les dates des chronographes
hellènes pour les déluges d'Ogygès et de Deucalion, et les
inscrivirent dans leurs tableaux comme des événements différents du
déluge mosaïque, antérieur pour eux de mille ans à celui d'Ogygès.
En Phrygie, la tradition diluvienne était nationale comme en Grèce.
La ville d'Apamée en tirait son surnom de _Kibôtos_ ou «arche,»
prétendant être le lieu où l'arche s'était arrêtée. Iconion, de son
côté, avait la même prétention. C'est ainsi que les gens du pays de
Milyas, en Arménie, montraient sur le sommet de la montagne appelée
Baris les débris de l'arche, que l'on faisait aussi voir aux
pèlerins sur l'Ararat, dans les premiers siècles du christianisme,
comme Bérose raconte que sur les monts Gordyéens on visitait de son
temps les restes du vaisseau de 'Hasisadra.
Dans le IIe et le IIIe siècle de l'ère chrétienne, par suite de
l'infiltration syncrétique de traditions juives et chrétiennes, qui
pénétrait jusque dans les esprit encore attachés au paganisme, les
76 autorités sacerdotales d'Apamée de Phrygie firent frapper des
monnaies qui ont pour type l'arche ouverte, dans laquelle sont le
patriarche sauvé du déluge et sa femme, recevant la colombe qui
apporte le rameau d'olivier, puis, à côté, les deux mêmes
personnages sortis du coffre pour reprendre possession de la terre.
Sur l'arche est écrit le nom [Grec: NOÉ], c'est-à-dire la forme
même que revêt l'appellation de Noa'h dans la version grecque de la
Bible, dite des Septante. Ainsi, à cette époque, le sacerdoce païen
de la cité phrygienne avait adopté le récit biblique avec ses noms
mêmes, et l'avait greffé sur l'ancienne tradition indigène. Il
racontait aussi qu'un peu avant le déluge avait régné un saint
homme, nommé Annacos, qui l'avait prédit et avait occupé le trône
plus de 300 ans, reproduction manifeste du 'Hanoch de la Bible,
avec ses 365 ans de vie dans les voies du Seigneur.
[Illustration 101: La déluge de Noa'h sur une monnaie
d'Apamée[1].]
[Note 1: Le droit de cette monnaie porte l'effigie de Septime
Sévère, empereur sous lequel elle a été frappée. Les inscriptions
de la face ici gravée consistent d'abord, à l'exergue, dans le
nom des _Apaméens_ pour qui elle était émise, puis, autour du
type, dans la date, exprimée sous cette forme: _Artémas étant
chargé de présider aux jeux pour la troisième fois_.]
Pour le rameau des peuples celtiques, nous trouvons dans les
poésies bardiques des Cymris du pays de Galles, une tradition du
déluge qui, malgré la date récente de sa rédaction, résumée sous la
forme concise de ce que l'on appelle les Triades, mérite à son tour
d'attirer l'attention. Comme toujours, la légende est localisée
dans le pays même, et le déluge est compté au nombre des trois
catastrophes terribles de l'île de Prydain ou de Bretagne, les deux
autres consistant en une dévastation par le feu et une sécheresse
désastreuse. «Le premier de ces événements, est-il dit, fut
l'éruption du Llyn-llion ou «lac des flots,» et la venue, sur toute
la surface du pays, d'une inondation, par laquelle tous les hommes
furent noyés, à l'exception de Dwyfan et Dwyfach, qui se sauvèrent
dans un vaisseau sans agrès; et c'est par eux que l'île de Prydain
fut repeuplée.» «Bien que les Triades, sous leur forme actuelle, ne
datent guère que du XIIIe ou XIVe siècle, remarque ici Pictet[67],
quelques-unes se rattachent sûrement à de très anciennes
traditions, et, dans celle-ci, rien n'indique un emprunt fait à la
77 Genèse. Il n'en est peut-être pas de même d'une autre Triade, où il
est parlé du vaisseau Nefydd-Naf-Neifion, qui portait un couple de
toutes les créatures vivantes quand le lac Llyn-Ilion fit éruption,
et qui ressemble un peu trop à l'arche de Noé. Le nom même du
patriarche peut avoir suggéré cette triple épithète d'un sens
obscur, mais formée évidemment sur le principe de l'allitération
cymrique. Dans la même Triade figure l'histoire fort énigmatique
des boeufs à cornes de Hu le puissant, qui ont tiré du Llyn-Ilion
l'Avanc (castor ou crocodile?), pour que le lac ne fit plus
éruption. La solution de ces énigmes ne peut s'espérer que si l'on
parvient à débrouiller le chaos des monuments bardiques du moyen
âge gallois; mais on ne saurait douter, en attendant, que les
Cymris n'aient possédé une tradition indigène du déluge.»
[Note 67: _Les origines indo-européennes_, t. II, p. 619.]
Les Lithuaniens sont, parmi les peuples de l'Europe, celui qui a le
dernier embrassé le christianisme et en même temps celui dont la
langue est restée le plus près de l'origine aryaque. Ils possèdent
une légende du déluge dont le fond paraît ancien, bien qu'elle ait
pris le caractère naïf d'un conte populaire, et que certains
détails puissent avoir été empruntés à la Genèse lors des premières
prédications des missionnaires du christianisme. Suivant cette
légende, le dieu Pramzimas, voyant la terre pleine de désordres,
envoie deux géants Wandou et Wêjas, l'eau et le vent, pour la
ravager. Ceux-ci bouleversent tout dans leur fureur, et quelques
hommes seulement se sauvent sur une montagne. Alors, pris de
compassion, Pramzimas, qui était en train de manger des noix
célestes, en laisse tomber près de la montagne une coquille, dans
laquelle les hommes se réfugient et que les géants respectent.
Échappés au désastre, ils se dispersent ensuite, et un seul couple,
très âgé, reste dans le pays, se désolant de ne pas avoir
d'enfants. Pramzimas, pour les consoler, leur envoie son
arc-en-ciel et leur prescrit de «sauter sur les os de la terre,» ce
qui rappelle singulièrement l'oracle que reçoit Deucalion. Les deux
vieux époux font neuf sauts, et il en résulte neuf couples qui
deviennent les aïeux des neuf tribus lithuaniennes.
Tandis que la tradition du déluge tient une si grande place dans
les souvenirs légendaires de tous les rameaux de la race aryenne,
les monuments et les textes originaux de l'Égypte, au milieu de
leurs spéculations cosmogoniques, n'ont pas offert une seule
allusion, même lointaine, à un souvenir de ce cataclysme. Quand les
Grecs racontaient aux prêtres de l'Égypte le déluge de Deucalion,
78 ceux-ci leur répondaient que la vallée du Nil en avait été
préservée, aussi bien que de la conflagration produite par
Phaéthon; ils ajoutaient même que les Hellènes étaient des enfants
d'attacher tant d'importance à cet événement, car il y avait eu
bien d'autres catastrophes locales analogues.
Cependant les Égyptiens admettaient une destruction des hommes
primitifs par les dieux, à cause de leur rébellion et de leurs
péchés. Cet événement était raconté dans un chapitre des livres
sacrés de Tahout, des fameux Livres Hermétiques du sacerdoce
égyptien, lequel a été gravé sur les parois d'une des salles les
plus reculées de l'hypogée funéraire du roi Séti Ier, à Thèbes. Le
texte en a été publié et traduit par M. Édouard Naville, de Genève.
La scène se passe à la fin du règne du dieu Râ, le premier règne
terrestre suivant le système des prêtres de Thèbes, second suivant
le système des prêtres de Memphis, suivis par Manéthon, qui
plaçaient à l'origine des choses le règne de Phia'h, avant celui de
Râ. Irrité de l'impiété et des crimes des hommes qu'il a produits,
le dieu rassemble les autres dieux pour tenir conseil avec eux,
dans le plus grand secret, «afin que les hommes ne le voient point
et que leur coeur ne s'effraie point.»
«Dit par Râ à Noun[68]: «Toi, l'aîné des dieux, de qui je suis né,
et vous, dieux antiques, voici les hommes qui sont nés de moi-même;
ils prononcent des paroles contre moi; dites-moi ce que vous ferez
à ce propos; voici, j'ai attendu et je ne les ai point tués avant
d'avoir entendu vos paroles.»
[Note 68: Personnification de l'Abîme primordial.]
«Dit par la majesté de Noun: «Mon fils Râ, dieu plus grand que
celui qui l'a fait et qui l'a créé, je demeure en grande crainte
devant toi; que toi-même délibères en toi-même.»
«Dit par la majesté de Râ: «Voici, ils s'enfuient dans le pays, et
leurs coeurs sont effrayés...»
«Dit par les dieux: «Que ta face le permette, et qu'on frappe ces
hommes qui trament des choses mauvaises, tes ennemis, et que
personne [ne subsiste parmi eux.]»
Une déesse, dont malheureusement le nom a disparu, mais qui paraît
être Tefnout, identifiée à Hat'hor et à Sekhet, est alors envoyée
79 pour accomplir la sentence de destruction. «Cette déesse partit, et
elle tua les hommes sur la terre.--Dit par la majesté de ce dieu:
«Viens en paix, Hat'hor, tu as fait [ce qui t'était ordonné.]»--Dit
par cette déesse: «Tu es vivant, car j'ai été plus forte que les
hommes, «et mon coeur est content.»--Dit par la majesté de Râ: «Je
suis vivant, car je dominerai sur eux [et j'achèverai] leur
ruine.»--Et voici que Sekhet, pendant plusieurs nuits, foula aux
pieds leur sang jusqu'à la ville de Hâ-khnen-sou (Héracléopolis).»
[Illustration 104a: La déesse Tefnout[1].]
[Note 1: D'après un bas-relief égyptien de l'époque pharaonique.]
Mais le massacre achevé, la colère de Râ s'appaise; il commence à
se repentir de ce qu'il a fait. Un grand sacrifice expiatoire
achève de le calmer. On recueille des fruits dans toute l'Égypte,
on les broie et on les mêle au sang des hommes, dont on remplit
7000 cruches, que l'on présente devant le dieu.
[Illustration 104b: Le dieu Râ[2].]
[Note 2: D'après un bas-relief égyptien.]
«Voici que la majesté de Râ, le roi de la Haute et de la
Basse-Égypte, vint avec les dieux en trois jours de navigation,
pour voir ces vases de boisson, après qu'il eut ordonné à la déesse
de tuer les hommes.--Dit par la majesté de Râ: «C'est bien, cela;
je vais protéger les hommes à cause de cela.» Dit par Râ: «J'élève
ma main à ce sujet, pour jurer que je ne tuerai plus les hommes.»
«La majesté de Râ, le roi de la Haute et Basse-Égypte, ordonna au
milieu de la nuit de verser le liquide des vases, et les champs
furent complètement remplis d'eau, par la volonté de ce dieu. La
déesse arriva au matin et trouva les champs pleins d'eau; son
visage en fut joyeux, et elle but en abondance et elle s'en alla
rassasiée. Elle n'aperçut plus d'hommes.
«Dit par la majesté de Râ à cette déesse: «Viens en paix, gracieuse
déesse.»--Et il fit naître les jeunes prêtresses d'Amou (le nome
Libyque).--Dit par la majesté de Râ à la déesse: «On lui fera des
libations à chacune des fêtes de la nouvelle année, sous
80 l'intendance de mes prêtresses.»--De là vient que des libations
sont faites sous l'intendance des prêtresses de Hat'hor par tous
les hommes depuis les jours anciens.»
Cependant quelques hommes ont échappé à la destruction qui avait
été ordonnée par Râ; ils renouvellent la population de la surface
terrestre. Pour le dieu solaire qui règne sur le monde, il se sent
vieux, malade, fatigué; il en a assez de vivre au milieu des
hommes, qu'il regrette de ne pas avoir complètement anéantis, mais
qu'il a juré d'épargner désormais.
«Dit par la majesté de Râ: «Il y a une douleur cuisante qui me
tourmente; qu'est-ce donc qui me fait mal?» Dit par la majesté de
Râ: «Je suis vivant, mais mon coeur est lassé d'être avec eux (les
hommes), et je ne les ai nullement détruits. Ce n'est pas là une
destruction que j'aie faite moi-même.»
«Dit par les dieux qui l'accompagnent: «Arrière avec ta lassitude,
tu as obtenu tout ce que tu désirais.»
Le dieu Râ se décide pourtant à accepter le secours des hommes de
la nouvelle humanité, qui s'offrent à lui pour combattre ses
ennemis et livrent une grande bataille, d'où ils sortent
vainqueurs. Mais malgré ce succès, le dieu, dégoûté de la vie
terrestre, se résout à la quitter pour toujours et se fait porter
au ciel par la déesse Nout, qui prend la forme d'une vache. Là il
crée un lieu de délices, les champs d'Aalou, l'Élysée de la
mythologie égyptienne, qu'il peuple d'étoiles. Entrant dans le
repos, il attribue aux différents dieux le gouvernement des
différentes parties du monde. Schou, qui va lui succéder comme roi,
administrera les choses célestes avec Nout; Seb et Noun reçoivent
la garde des êtres de la terre et de l'eau. Enfin Râ, souverain
descendu volontairement du pouvoir par une véritable abdication,
s'en va faire sa demeure avec Tahout, son fils préféré, auquel il a
donné l'intendance du monde inférieur.
Tel est cet étrange récit, «dans lequel, a très bien dit M.
Naville, au milieu d'inventions fantastiques et souvent puériles,
nous trouvons cependant les deux termes de l'existence telle que la
comprenaient les anciens Égyptiens. Râ commence par la terre, et,
passant par le ciel, s'arrête dans la région de la profondeur,
l'Ament, dans laquelle il paraît vouloir séjourner. C'est donc une
représentation symbolique et religieuse de la vie, qui, pour chaque
Égyptien, et surtout pour un roi conquérant, devait commencer et
finir comme le soleil. Voilà ce qui explique que ce chapitre ait pu
81 être inscrit dans un tombeau.»
C'est donc la dernière partie du récit, que nous nous sommes borné
à analyser très brièvement, l'histoire de l'abdication de Râ et de
sa retraite, d'abord dans le ciel, puis dans l'Ament, symbole de la
mort, qui doit être suivie d'une résurrection comme le soleil
ressortira des ténèbres, c'est cette conclusion du récit qui en
faisait tout l'intérêt dans la conception d'enseignement religieux
sur la vie future, qui se déroulait dans la décoration des parois
intérieures du tombeau de Sétî Ier. Pour nous, au contraire,
l'importance du morceau réside dans l'épisode qui en forme le
début, dans cette destruction des premiers hommes par les dieux,
dont on n'a jusqu'à présent trouvé la mention nulle part ailleurs.
Bien que le moyen de destruction employé par Râ contre les hommes
soit tout différent, bien qu'il ne procède pas par une submersion
mais par un massacre dont la déesse Tefnout ou Sekhet, à tête de
lionne, la forme terrible de Hat'hor, est l'exécutrice, ce récit
offre par tous les autres côtés une analogie assez frappante avec
celui du déluge mosaïque ou chaldéen, pour qu'il soit difficile de
ne pas l'en rapprocher, de ne pas y voir la forme spéciale, et très
individuelle, que la même tradition avait revêtue en Égypte. Des
deux côtés, en effet, nous avons la même corruption des hommes, qui
excite le courroux divin; cette corruption, de part et d'autre, est
châtiée par un anéantissement de l'humanité, décidé dans le ciel,
anéantissement dont le mode seul diffère, mais auquel n'échappent,
dans une forme et dans l'autre de la tradition, qu'un très petit
nombre d'individus, destinés à devenir la souche d'une humanité
nouvelle. Enfin, la destruction des hommes accomplie, un sacrifice
expiatoire achève de calmer le courroux céleste, et un pacte
solennel est conclu entre la divinité et la nouvelle race des
hommes, qu'elle fait serment de ne plus anéantir. La concordance de
tous ces traits essentiels me paraît primer ici la divergence au
sujet de la manière dont la première humanité créée a été détruite.
Et il faut encore observer ici la singulière parenté du rôle et du
caractère que le narrateur égyptien prête à Râ, avec le rôle et le
caractère que l'épopée d'Ourouk assigne au dieu Bel, dans le déluge
de 'Hasisadra. «Les Égyptiens, dit M. l'abbé Vigouroux, avaient
conservé la mémoire de la destruction des hommes, mais comme
l'inondation était pour eux la richesse et la vie, ils altérèrent
la tradition primitive; le genre humain, au lieu de périr dans
l'eau, fut exterminé d'une autre manière, et l'inondation, ce
82 bienfait de la vallée du Nil, devint à leurs yeux la marque que la
colère de Râ était apaisée.»
«C'est un fait très digne de remarque, a dit M. Maury[69], de
rencontrer en Amérique des traditions relatives au déluge
infiniment plus rapprochées de celle de la Bible et de la religion
chaldéenne, que chez aucun peuple de l'ancien monde. On conçoit
difficilement que les émigrations qui eurent lieu très certainement
de l'Asie dans l'Amérique septentrionale par les îles Kouriles et
Aléoutiennes, et qui s'accomplissent encore de nos jours, aient
apporté de semblables souvenirs, puisqu'on n'en trouve aucune trace
chez les populations mongoles ou sibériennes[70], qui furent celles
qui se mêlèrent aux races autochthones du Nouveau Monde.... Sans
doute, certaines nations américaines, les Mexicains et les
Péruviens, avaient atteint, au moment de la conquête espagnole, un
état social fort avancé; mais cette civilisation porte un caractère
qui lui est propre, et elle paraît s'être développée sur le sol où
elle florissait. Plusieurs inventions très simples, telles que la
pesée par exemple[71], étaient inconnues à ces peuples, et cette
circonstance nous montre que ce n'était pas de l'Inde ou du Japon
qu'ils tenaient leurs connaissances. Les tentatives que l'on a
faites pour retrouver en Asie, dans la société bouddhique, les
origines de la civilisation mexicaine, n'ont pu amener encore à un
fait suffisamment concluant. D'ailleurs le Bouddhisme eût-il, ce
qui nous paraît douteux, pénétré en Amérique, il n'eût pu y
apporter un mythe qu'on ne rencontre pas dans ses livres[72]. La
cause de ces ressemblances des traditions diluviennes des indigènes
du Nouveau-Monde avec celle de la Bible, demeure donc un fait
inexpliqué.» Je me plais à citer ces paroles d'un homme dont
l'érudition est immense, précisément parce qu'il n'appartient pas
aux écrivains catholiques et que, par conséquent, il ne saurait
être suspect de se laisser aller dans son jugement à une opinion
préconçue. D'autres, d'ailleurs, non moins rationalistes que lui,
ont signalé de même cette parenté des traditions américaines, au
83 sujet du déluge avec celles de la Bible et des Chaldéens.
[Note 69: Article _Déluge_ dans _l'Encyclopédie nouvelle_.]
[Note 70: Cependant le déluge tient une place importante dans les
traditions cosmogoniques, d'un caractère franchement original,
que Réguly a recueillies chez les Vogouls. On signale aussi un
récit diluvien chez les Eulets ou Kalmouks, où il semble avoir
pénétré avec le Bouddhisme.]
[Note 71: Ajoutons-y l'usage d'une lumière artificielle quelconque
pour s'éclairer dans la nuit.]
[Note 72: Il faut pourtant remarquer que les missionnaires
bouddhistes paraissent avoir introduit en Chine la tradition
diluvienne de l'Inde; Gutzlaff affirme en avoir vu l'épisode
principal représenté dans une très belle peinture d'un temple de
la déesse Kouan-yin.]
[Illustration 108: Le déluge et les premières migrations
humaines, suivant la tradition du Mexique[1].]
[Note 1: Extrait de la gravure faite au siècle dernier (et
reproduite par Humboldt dans ses _Vues des Cordillères_), d'après
la copie d'un manuscrit indigène de Cholula, exécutée en 1566,
par Pedro de los Rios, religieux dominicain qui, moins de
cinquante ans après Cortez, s'adonna à la recherche des
traditions des naturels comme étude nécessaire à ses travaux de
missionnaire.
On y voit d'abord Coxcox dans sa barque de cyprès, flottant sur
les eaux du déluge. Du milieu de ces eaux émerge le pic de la
montagne de Colhuacan. Sur l'arbre qui couronne ce pic est posé
un aigle, distribuant des langues aux premiers hommes issus de
Coxcox; car ils avaient été d'abord privés de la parole. Ensuite,
les ancêtres des diverses tribus des Aztèques se mettent en
marche pour leur migration; chacun porte sur la tête les symboles
hiéroglyphiques du nom de sa tribu. Leur première station est
marquée à Cholula, qu'indique sa fameuse pyramide à degrés,
surmontée d'un autel; auprès est un palmier, et derrière cet
arbre on voit l'expression du nom de la localité en hiéroglyphes
aztèques.
Le style de l'art barbare des Mexicains est très altéré dans
cette reproduction d'une peinture dont l'original est
malheureusement perdu. On peut s'en assurer en la comparant à la
peinture originale du _Codex Vaticanus_, que nous plaçons à la p.
85. Mais malgré cette altération de style, l'authenticité
parfaite du document est reconnue par un critique de la valeur et
de l'autorité de Humboldt.]
Les plus importantes de ces légendes diluviennes de l'Amérique sont
celles du Mexique, parce qu'elles paraissent avoir eu une forme
définitivement fixée en peintures symboliques et mnémoniques avant
tout contact des indigènes avec les Européens. D'après ces
documents, le Noa'h du cataclysme mexicain serait Coxcox, appelé
par certaines populations Teocipactli ou Tezpi. Il se serait sauvé,
conjointement avec sa femme Xochiquetzal, dans une barque, ou,
suivant d'autres traditions, sur un radeau de bois de cyprès chauve
(_cupressus disticha_). Des peintures retraçant le déluge de Coxcox
ont été retrouvées chez les Aztèques, les Miztèques, les
84 Zapotèques, les Tlascaltèques et les Méchoacanèses. La tradition de
ces derniers, en particulier, offrirait une conformité plus
frappante encore que chez les autres avec les récits de la Genèse
et des sources chaldéennes. Il y serait dit que Tezpi s'embarqua
dans un vaisseau spacieux avec sa femme, ses enfants, plusieurs
animaux et des graines dont la conservation était nécessaire à la
substance du genre humain. Lorsque le grand dieu Tezcatlipoca
ordonna que les eaux se retirassent, Tezpi fit sortir de la barque
un vautour. L'oiseau, qui se nourrit de chair morte, ne revint pas
à cause du grand nombre de cadavres dont était jonchée la terre
récemment desséchée. Tezpi envoya d'autres oiseaux, parmi lesquels
le colibri seul revint, en tenant dans son bec une rameau de
feuilles. Alors Tezpi, voyant que le sol commençait à se couvrir
d'une verdure nouvelle, quitta son navire sur la montagne de
Colhuacan.