«De loin, en s'approchant, Bel--vit le vaisseau; et Bel s'arrêta;

il fut rempli de colère contre les dieux et les Archanges

célestes.--Personne ne doit sortir vivant! aucun homme ne sera

préservé de l'abîme!»--Ninib ouvrit sa bouche et parla; il dit au

guerrier Bel:--«Quel autre que Êa en aurait formé la

résolution?--car Êa possède «la science et [il prévoit] tout.»--Êa

ouvrit sa bouche et parla; il dit au guerrier Bel:--«O toi, héraut

des dieux, guerrier,--comme tu «ne t'es pas maîtrisé, tu as fait la

trombe (du déluge).--Laisse le «pécheur porter le poids de son

péché, le blasphémateur le poids de «son blasphème.--Complais-toi

dans ce bon plaisir et jamais il ne «sera enfreint; la foi jamais

[n'en sera violée.]--Au lieu que tu fasses «un (nouveau) déluge,

que les lions surviennent et qu'ils réduisent «le nombre des

hommes;--au lieu que tu fasses un (nouveau) déluge, que les hyènes

surviennent et qu'elles réduisent le nombre des hommes;--au lieu

que tu fasses, un (nouveau) déluge, qu'il y ait famine et que la

terre soit [dévastée;]--au lieu que tu fasses un (nouveau)

65 déluge, que Dibbarra (le dieu des épidémies) survienne et que les

hommes soient [moissonnés][61].--Je n'ai pas révélé la décision des

grands dieux;--c'est 'Hasisadra qui a interprété un songe et

compris ce que les dieux avaient décidé.»

[Note 61: Pour les Chaldéo-Babyloniens, comme pour les Hébreux, les

famines et les épidémies étaient des visitations de la colère

divine provoquées par les péchés des hommes. On racontait des

légendes étendues sur certains de ces fléaux qui avaient désolé le

monde d'une manière particulièrement terrible dans les temps

antiques, mais depuis le déluge, conformément à l'arrêt de Êa,

consenti par Bel, d'après lequel ce châtiment seul devait être

désormais employé, au lieu d'un cataclysme, pour amener l'humanité

à résipiscence.]

«Alors quand sa résolution fut arrêtée, Bel entra dans le

vaisseau,--il prit ma main et me fit lever.--Il fit lever aussi ma

femme et la fit se placer à mon côté.--Il tourna autour de nous et

s'arrêta fixe; il s'approcha de notre groupe.--«Jusqu'à présent

'Hasisadra a fait partie de l'humanité périssable;--mais voici que

'Hasisadra et sa femme vont être enlevés pour vivre comme les

dieux,--et 'Hasisadra résidera au loin, à l'embouchure des

fleuves.»--Ils m'emportèrent et m'établirent dans un lieu reculé, à

l'embouchure des fleuves.»

Ce récit suit très exactement la même marche que celui de la

Genèse, et d'un côté à l'autre les analogies sont frappantes.

Pourtant il faut aussi noter des divergences d'une certaine valeur,

qui prouvent que les deux traditions ont bifurqué dès une époque

fort antique, et que celle dont nous avons l'expression dans la

Bible n'est pas seulement une édition de celle du sacerdoce

chaldéen, expurgée au point de vue d'un sévère monothéisme.

Le récit biblique porte l'empreinte d'un peuple qui vit au milieu

des terres et ignore les choses de la navigation. Dans la _Genèse_

le nom de l'arche, _tebah_, signifie «coffre» et non «vaisseau;» il

n'y est pas question de la mise à l'eau de l'arche; aucune mention

ni de la mer, ni de la navigation; point de pilote. Au contraire,

dans l'épopée d'Ourouk, tout indique qu'elle a été composée chez un

peuple maritime; chaque circonstance porte le reflet des moeurs et

des coutumes des riverains du Golfe Persique. 'Hasisadra monte sur

un navire formellement désigné par le mot propre; ce navire est mis

à l'eau et éprouvé par une navigation d'essai; toutes ses fentes

sont calfatées avec du bitume; il est confié à un pilote.

La narration chaldéo-babylonienne représente 'Hasisadra comme un

roi qui monte dans le vaisseau entouré de tout un peuple de

serviteurs et de compagnons; dans la Bible il n'y a que la famille

66 de Noa'h qui soit sauvée[62]; la nouvelle humanité n'a pas d'autre

souche que les trois fils du patriarche. Pas de trace dans le poème

chaldéen de la distinction des animaux purs et impurs, et du nombre

de sept couples pour chaque espèce des premiers, bien qu'en

Babylonie le nombre sept eût un caractère tout à fait sacramentel.

[Note 62: Dans le Qorân, qui a manifestement emprunté son récit du

déluge à des sources populaires, Nou'h obtient d'Allah de faire

entrer dans son vaisseau avec lui, non seulement sa famille, mais

les rares hommes qui ont cru à ses prédications. Les interprètes

orthodoxes musulmans disent qu'outre Nou'h, sa femme, ses trois

fils et leurs femmes, il y avait en outre dans le vaisseau 72

personnes, serviteurs et amis, en tout 80.]

L'auteur du traité _Sur la Déesse Syrienne_, indûment attribué à

Lucien, nous fait connaître la tradition diluvienne des Araméens,

issue directement de celle de la Chaldée, telle qu'on la racontait

dans le fameux sanctuaire d'Hiérapolis ou Bambyce.

«La plupart des gens, dit-il, racontent que le fondateur du temple

fut Deucalion-Sisythès, ce Deucalion sous lequel eut lieu la grande

inondation. J'ai aussi entendu le récit que les Grecs font de leur

côté sur Deucalion; le mythe est ainsi conçu: La race actuelle des

hommes n'est pas la première; car il y en a eu une auparavant, dont

tous les hommes ont péri. Nous sommes d'une deuxième race, qui

descend de Deucalion et s'est multipliée avec la suite des temps.

Quant aux premiers hommes, on dit qu'ils étaient pleins d'orgueil

et d'insolence et qu'ils commettaient beaucoup de crimes, ne

gardant pas leurs serments, n'exerçant pas les lois de

l'hospitalité, n'épargnant pas les suppliants; aussi furent-ils

châtiés par un immense désastre. Subitement d'énormes masses d'eau

jaillirent de la terre et des pluies d'une abondance extraordinaire

se mirent à tomber, les fleuves sortirent de leur lit et la mer

franchit ses rivages; tout fut couvert d'eau, et tous les hommes

périrent. Deucalion seul fut conservé vivant, pour donner naissance

à une nouvelle race, à cause de sa vertu et de sa piété. Voici

comment il se sauva. Il se mit avec ses enfants et ses femmes dans

un grand coffre, qu'il avait, et où vinrent se réfugier auprès de

lui des porcs, des chevaux, des lions, des serpents et de tous les

animaux terrestres. Il les reçut tous avec lui, et tout le temps

qu'ils furent dans le coffre Zeus inspira à ces animaux une amitié

réciproque, qui les empêcha de s'entredévorer. De cette façon,

enfermés dans un seul coffre, ils flottèrent tant que les eaux

67 furent dans leur force. Tel est le récit des Grecs sur Deucalion.

«Mais à ceci qu'ils racontent également, les gens d'Hiérapolis

ajoutent une narration merveilleuse: que dans leur pays s'ouvrit un

vaste gouffre, où toute l'eau du déluge s'engloutit. Alors

Deucalion éleva un hôtel et consacra un temple à Héra

(Athar-'athè=Alargatis) près du gouffre même. J'ai vu ce gouffre,

qui est très-étroit et situé sous le temple. S'il était plus grand

autrefois et s'est maintenant rétréci, je ne sais; mais je l'ai vu,

il est tout petit. En souvenir de l'événement que l'on raconte,

voici le rite que l'on accomplit. Deux fois par an l'on amène de

l'eau de la mer au temple. Ce ne sont pas les prêtres seuls qui en

font venir, mais de nombreux pèlerins viennent de toute la Syrie,

de l'Arabie et même d'au-delà de l'Euphrate, apportant de l'eau. On

la verse dans le temple, et elle descend dans le gouffre, qui

malgré son étroitesse en engloutit ainsi une quantité

très-considérable. On dit que cela se fait en vertu d'une loi

religieuse instituée par Deucalion, pour conserver le souvenir de

la catastrophe et du bienfait qu'il reçut des dieux. Tel est

l'antique tradition du temple.»

L'Inde nous offre à son tour un récit du déluge, dont la parenté

avec celui de la Bible et celui des Chaldéens est grande. La forme

la plus ancienne et la plus simple s'en trouve dans le _Çatapata

Brâhmana_, dont nous avons essayé plus haut d'indiquer la date

approximative. Ce morceau a été traduit pour la première fois par

M. Max Müller.

«Un matin, l'on apporta à Manou[63] de l'eau pour se laver; et,

quand il se fut lavé, un poisson lui resta dans les mains. Et il

lui adressa ces mots: «Protège-moi et je te sauverai.»--«De quoi me

sauveras-tu?»--«Un déluge emportera toutes les créatures; c'est là

ce dont je te sauverai.»--«Comment te protégerai-je?» Le poisson

répondit: «Tant que nous sommes petits, nous restons en grand

péril; car le poisson avale le poisson. Garde-moi d'abord dans un

vase. Quand je serai trop gros, creuse un bassin pour m'y mettre.

Quand j'aurai grandi encore, porte-moi dans l'Océan. Alors je serai

préservé de la destruction.» Bientôt il devint un gros poisson. Il

68 dit à Manou: «Dans l'année même où j'aurai atteint ma pleine

croissance, le déluge surviendra. Construis alors un vaisseau et

adore-moi. Quand les eaux s'élèveront, entre dans ce vaisseau et je

te sauverai.»

[Note 63: Manou Vaivasvata, le type et l'ancêtre de l'humanité

dans les légendes indiennes.]

«Après l'avoir ainsi gardé, Manou porta le poisson dans l'Océan.

Dans l'année qu'il avait indiquée, Manou construisit un vaisseau et

adora le poisson. Et quand le déluge fut arrivé, il entra dans le

vaisseau. Alors le poisson vint à lui en nageant, et Manou attacha

le câble du vaisseau à la corne du poisson, et, par ce moyen,

celui-ci le fit passer par-dessus la montagne du Nord. Le poisson

dit: «Je t'ai sauvé; attache le vaisseau à un arbre, pour que l'eau

ne l'entraîne pas pendant que tu es sur la montagne; à mesure que

les eaux baisseront, tu descendras.» Manou descendit avec les eaux,

et c'est ce qu'on appelle _la descente de Manou_ sur la montagne du

Nord. Le déluge avait emporté toutes les créatures, et Manou resta

seul.»

Vient ensuite par ordre de date et de complication du récit, qui va

toujours en se surchargeant de traits fantastiques et parasites, la

version de l'énorme épopée du _Mahâbhârata_. Celle du poème

intitulé _Bhâgavata-Pourâna_ est encore plus récente et plus

fabuleuse. Enfin la même tradition fait le sujet d'un poème entier,

de date fort basse, le _Matsya-Pourâna_, dont le grand indianiste

anglais Wilson a donné l'analyse.

Dans la préface du troisième volume de son édition du

_Bhâgavata-Pourâna_; notre illustre Eugène Burnouf a comparé avec

soin les trois récits connus quand il écrivait (celui du

_Çatapatha-Brâhmana_ a été découvert depuis) pour éclairer la

question de l'origine de la tradition indienne du déluge. Il y

montre, par une discussion qui mérite de rester un modèle

d'érudition, de finesse et de critique, que cette tradition fait

totalement défaut dans les hymnes des Vêdas, où on ne trouve que

des allusions lointaines à la donnée du déluge, et des allusions

qui paraissent se rapporter à une forme de légende assez

différente, et aussi que cette tradition a été primitivement

étrangère au système, essentiellement indien, des _manvantaras_ ou

destructions périodiques du monde. Il en conclut qu'elle doit avoir

été importée dans l'Inde postérieurement à l'adoption de ce dernier

système, fort ancien cependant, puisqu'il est commun au brahmanisme

et au bouddhisme. Il incline dès lors à y voir une importation

sémitique, opérée dans les temps déjà historiques, non pas de la

Genèse, dont il est difficile d'admettre l'action dans l'Inde à

69 une époque aussi ancienne, mais plus probablement de la tradition

babylonienne.

La découverte d'une rédaction originale de celle-ci confirme

l'opinion du grand sanscritiste dont le nom restera l'une des plus

hautes gloires scientifiques de notre pays. Le trait dominant du

récit indien, celui qui y tient une place essentielle et en fait le

caractère distinctif, est le rôle attribué à un dieu qui revêt la

forme d'un poisson pour avertir Manou, guider son navire et le

sauver du déluge. La nature de la métamorphose est le seul point

fondamental et primitif, car les diverses versions varient sur la

personne du dieu qui prend cette forme: le _Brâhmana_ ne précise

rien; le _Mahâbhârata_ en fait Brâhma, et pour les rédacteurs des

_Pourânas_ c'est Vischnou. Ceci est d'autant plus remarquable que

la métamorphose en poisson, _matsyavatara_, demeure isolée dans la

mythologie indienne, étrangère à sa symbolique habituelle, et n'y

donne naissance à aucun développement ultérieur; on ne trouve pas

dans l'Inde d'autre trace du culte des poissons, qui avait pris

tant d'importance et d'étendue chez d'autres peuples de

l'antiquité. Burnouf y voyait avec raison une des marques

d'importation de l'extérieur et le principal indice d'origine

babylonienne, car les témoignages classiques, confirmés depuis par

les monuments indigènes, faisaient entrevoir dans la religion de

Babylone un rôle plus capital que partout ailleurs, attribué à la

conception des dieux ichthyomorphes ou en forme de poissons. Le

rôle que la légende conservée dans l'Inde fait tenir par le poisson

divin auprès de Manou, est, en effet, rempli près de 'Hasisadra,

dans la narration de l'épopée d'Ourouk, et dans celle de Bérose,

par le dieu Êa, qualifié aussi de Schalman, «le sauveur.» Or, ce

dieu, dont on connaît maintenant avec certitude le type de

représentation sur les monuments assyriens et babyloniens, y est le

dieu ichtyomorphe par essence; presque constamment son image

consacrée combine les formes du poisson et celle de l'homme.

[Illustration: Le _Matsyavatara_, incarnation de Vischnou en

homme-poisson[1].]

[Note 1: D'après une peinture indienne moderne.]

70

Quand on trouve chez deux peuples différant entre eux une même

légende, avec une circonstance aussi _spéciale_, et qui ne ressort

pas _nécessairement_ et _naturellement_ de la donnée fondamentale

du récit; quand, de plus, cette circonstance tient étroitement à

l'ensemble des conceptions religieuses d'un des deux peuples, et

chez l'autre reste isolée, en dehors des habitudes de sa

symbolique, une règle absolue de critique impose de conclure que la

légende a été transmise de l'un à l'autre avec une rédaction déjà

fixée, et constitue une importation étrangère qui s'est superposée,

sans s'y confondre, aux traditions vraiment nationales, et pour

ainsi dire générales, du peuple qui l'a reçue sans l'avoir créée.

[Illustration 095: Le dieu Êa[1].]

[Note 1: D'après un bas-relief assyrien du palais de Nimroud

(l'ancienne Kala'h), conservé au Musée Britannique.]

Il est encore à remarquer que dans les _Pourânas_ ce n'est plus

Manou Vâivasvata que le poisson divin sauve du déluge; c'est un

personnage différent, roi des Dâsas, c'est-à-dire des pêcheurs,

Satyavrata, «l'homme qui aime la justice et la vérité,» ressemblant

d'une manière frappante au 'Hasisadra de la tradition chaldéenne.

Et la version pourânique de la légende du déluge n'est pas à

dédaigner, malgré la date récente de sa rédaction, malgré les

détails fantastiques et souvent presque enfantins dont elle

surcharge le récit. Par certains côtés, elle est moins aryanisée

que la version du _Brâhmana_ et que celle du _Mahâbhârata_; elle

offre surtout quelques circonstances omises dans les rédactions

antérieures et qui pourtant doivent appartenir au fonds primitifs,

puisqu'elles se retrouvent dans la légende babylonienne,

circonstances qui sans doute s'étaient conservées dans la tradition

orale, populaire et non brahmanique, dont les _Pourânas_ se

montrent si profondément pénétrés. C'est ce qu'a remarqué déjà

Pictet; qui insiste avec raison sur le trait suivant de la

rédaction du _Bhâgavata-Pourâna:_ «_Dans sept jours_, dit Yischnou

71 à Satyavatra, les trois mondes seront submergés par l'océan de la

destruction.» Il n'y a rien de semblable dans le _Brâhmana_ ni dans

le _Mahàbhârata_; mais nous voyons dans la Genèse[64] que l'Éternel

dit à Noa'h: «_Dans sept jours_ je ferai pleuvoir sur toute la

terre;» et un peu plus loin nous y voyons encore: «_Au bout de sept

jours_, les eaux du déluge furent sur toute la terre[65].» Il ne

faut pas accorder moins d'attention à ce que dit le

_Bhâgavata-Pourâna_ des recommandations faites à Satyavrata par le

dieu incarné en poisson, pour qu'il dépose les écritures sacrées en

un lieu sûr, afin de le mettre à l'abri du Hayagrîva, cheval marin

qui réside dans les abîmes, et de la lutte du dieu contre cet

Hayagrîva qui a dérobé les _Vêdas_ et produit ainsi le cataclysme

en troublant l'ordre du monde. C'est encore une circonstance qui

manque aux rédactions plus anciennes, même au _Mahâbhârata_; mais

elle est capitale et ne peut être considérée comme un produit

spontané du sol de l'Inde, car il est difficile d'y méconnaître,

sous un vêtement indien, le pendant exact de la tradition de

l'enfouissement des écritures sacrées à Sippara par 'Hasisadra,

telle qu'elle apparaît dans la version des fragments de Bérose.

[Note 64: VII, 4.]

[Note 65: _Genes._, VII, 10.]

C'est donc la forme chaldéenne de la tradition du déluge que les

Indiens ont adoptée, à la suite d'une communication que les

rapports de commerce entre les deux contrées rendent historiquement

toute naturelle, et qu'ils ont ensuite développée avec l'exubérance

propre à leur imagination. Mais ils ont dû adopter d'autant plus

facilement ce récit de la Chaldée qu'il s'accordait avec une

tradition que, sous une forme un peu différente, leurs ancêtres

avaient apportées du berceau primitif de la race aryenne. Que le

souvenir du déluge ait fait partie du fond premier des légendes de

cette grande race sur les origines du monde, c'est, en effet, ce

dont il n'est pas possible de douter. Car si les Indiens ont

accepté la forme du récit de la Chaldée, si voisine de celle du

récit de la Genèse, tous les autres rameaux de la race aryenne se

montrent à nous en possession de versions pleinement originales de

l'histoire du cataclysme, que l'on ne saurait tenir pour empruntées

à Babylone ou aux Hébreux.

Chez les Iraniens, nous rencontrons dans les livres sacrés qui

72 constituent le fondement de la doctrine du zoroastrisme et

remontent à une très-haute antiquité; une tradition dans laquelle

il faut reconnaître bien certainement une variante de celle du

déluge, mais qui prend un caractère bien spécial et s'écarte par

certains traits essentiels de celles que nous avons jusqu'ici

examinées. On y raconte comment Yima, qui dans sa conception

originaire et primitive était le père de l'humanité, fut averti,

par Ahouramazda, le dieu bon, de ce que la terre allait être

dévastée par une inondation destructrice. Le dieu lui ordonna de

construire un refuge, un jardin de forme carrée, _vara_, défendu

par une enceinte, et d'y faire entrer les germes des hommes, des

animaux et des plantes pour les préserver de l'anéantissement. En

effet, quand l'inondation survint, le jardin de Yima fut seul

épargné, avec tout ce qu'il contenait; et l'annonce du salut y fut

apportée par l'oiseau Karschipta, envoyé d'Ahouramazda.

Les Grecs avaient deux légendes principales et différentes sur le

cataclysme qui détruisit l'humanité primitive. La première se

rattachait au nom d'Ogygès, le plus ancien roi de Béotie ou de

l'Attique, personnage tout a fait mythique et qui se perd dans la

nuit des âges; son nom paraît dérivé de celui qui désignait

primitivement le déluge dans les idiomes aryens, en sanscrit

_âugha_. On racontait que, de son temps, tout le pays fut envahi

par le déluge dont les eaux s'élevèrent jusqu'au ciel, et auquel il

échappa dans un vaisseau avec quelques compagnons.

La seconde tradition est la légende thessalienne de Deucalion. Zeus

ayant résolu de détruire les hommes de l'âge de bronze, dont les

crimes avaient excité sa colère, Deucalion, sur le conseil de

Prométhée, son père, construit un coffre dans lequel il se réfugie

avec sa femme Pyrrha. Le déluge arrive; le coffre flotte au gré des

flots pendant neuf jours et neuf nuits, et est enfin déposé par les

eaux au sommet du Parnasse. Deucalion et Pyrrha en sortent, offrent

un sacrifice et repeuplent le monde, suivant l'ordre de Zeus, en

jetant derrière eux «les os de la terre,» c'est-à-dire des pierres,

qui se changent en hommes. Ce déluge de Deucalion est, dans la

tradition grecque, celui qui a le plus le caractère de déluge

universel. Beaucoup d'auteurs disent qu'il s'étendit à toute la

terre et que l'humanité entière y périt. À Athènes, on célébrait en

mémoire de cet événement, et pour apaiser les mânes des morts du

cataclysme, une cérémonie appelé _Hydrophoria_, laquelle avait une

analogie si étroite avec celle qui était en usage à Hiérapolis de

73 Syrie, qu'il est difficile de ne pas voir ici une importation

syro-phénicienne et le résultat d'une assimilation établie dès une

haute antiquité entre le déluge de Deucalion et le déluge de

'Hasisadra, comme l'établit aussi l'auteur du traité _Sur la Déesse

syrienne_[66]. Auprès du temple de Zeus Olympien, l'on montrait une

fissure dans le sol, longue d'une coudée seulement, par laquelle on

disait que les eaux du déluge avaient été englouties dans la terre.

Là, chaque année, dans le troisième jour de la fête des

Antesthéries, jour de deuil, consacré aux morts, c'est-à-dire le 13

du mois d'anthestérion, vers le commencement de mars, on venait

verser dans le gouffre de l'eau, comme à Bambyce, et de la farine

mêlée de miel, ainsi qu'on faisait dans la fosse que l'on creusait

à l'occident du tombeau, dans les sacrifices funèbres des

Athéniens.

[Note 66: C'est encore en vertu de cette assimilation que

Plutarque parle de la colombe envoyée par Deucalion pour voir si

le déluge avait cessé, circonstance que ne mentionne aucun

mythographe grec.]

[Illustration 098: Libations et offrandes au tombeau, suivant

l'usage attique[2].]

[Note 2: Peinture d'un _léctyhos_ décoré au trait rouge sur fond

blanc, découvert à Athènes et conservé au Musée Britannique.]

D'autres, au contraire, limitaient l'étendue du déluge de Deucalion

à la Grèce. Ils disaient même que cette catastrophe n'avait détruit

que la majeure partie de la population de la contrée, mais que

74 beaucoup d'hommes avaient pu se sauver sur les plus hautes

montagnes. Ainsi la légende de Delphes racontait que les habitants

de cette ville, suivant les loups dans leur fuite, s'étaient

réfugiés dans une grotte au sommet du Parnasse, où ils avaient bâti

la ville de Lycorée. Cette idée qu'il y avait eu simultanément des

sauvetages sur un certain nombre de points, fut inspirée

nécessairement aux mythographes postérieurs par le désir de

concilier entre elles les légendes locales de bon nombre d'endroits

de la Grèce, qui nommaient comme le héros sauvé du déluge un autre

que Deucalion. Tel était à Mégare l'éponyme de la ville, Mégaros,

fils de Zeus et d'une des Nymphes Sithnides, qui, averti de

l'imminence du déluge par les cris des grues, avait cherché un

refuge sur le Mont Géranien. Tels étaient le Thessalien Cérambos,

qui avait pu, disait-on, échapper au déluge en s'élevant dans les

airs au moyen d'ailes que les Nymphes lui avaient données, ou bien

Perirrhoos, fils d'Aiolos, que Zeus Naïos avait préservé du

cataclysme à Dodone. Pour les gens de l'île de Cos, le héros sauvé

du déluge était Mérops, fils d'Hyas, qui avait rassemblé sous sa

loi dans leur île les débris de l'humanité, préservés avec lui. Les

traditions de Rhodes faisaient échapper au cataclysme les seuls

Telchines, celles de la Crète Jasion. A Samothrace, ce rôle de

héros sauvé du déluge était attribué à Saon, que l'on disait fils

de Zeus ou d'Hermès. Dardanos, que l'on fait arriver à Samothrace

immédiatement après ces événements, vient de l'Arcadie, d'où il a

été chassé par le déluge.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 8 / 46 段