il fut rempli de colère contre les dieux et les Archanges
célestes.--Personne ne doit sortir vivant! aucun homme ne sera
préservé de l'abîme!»--Ninib ouvrit sa bouche et parla; il dit au
guerrier Bel:--«Quel autre que Êa en aurait formé la
résolution?--car Êa possède «la science et [il prévoit] tout.»--Êa
ouvrit sa bouche et parla; il dit au guerrier Bel:--«O toi, héraut
des dieux, guerrier,--comme tu «ne t'es pas maîtrisé, tu as fait la
trombe (du déluge).--Laisse le «pécheur porter le poids de son
péché, le blasphémateur le poids de «son blasphème.--Complais-toi
dans ce bon plaisir et jamais il ne «sera enfreint; la foi jamais
[n'en sera violée.]--Au lieu que tu fasses «un (nouveau) déluge,
que les lions surviennent et qu'ils réduisent «le nombre des
hommes;--au lieu que tu fasses un (nouveau) déluge, que les hyènes
surviennent et qu'elles réduisent le nombre des hommes;--au lieu
que tu fasses, un (nouveau) déluge, qu'il y ait famine et que la
terre soit [dévastée;]--au lieu que tu fasses un (nouveau)
65 déluge, que Dibbarra (le dieu des épidémies) survienne et que les
hommes soient [moissonnés][61].--Je n'ai pas révélé la décision des
grands dieux;--c'est 'Hasisadra qui a interprété un songe et
compris ce que les dieux avaient décidé.»
[Note 61: Pour les Chaldéo-Babyloniens, comme pour les Hébreux, les
famines et les épidémies étaient des visitations de la colère
divine provoquées par les péchés des hommes. On racontait des
légendes étendues sur certains de ces fléaux qui avaient désolé le
monde d'une manière particulièrement terrible dans les temps
antiques, mais depuis le déluge, conformément à l'arrêt de Êa,
consenti par Bel, d'après lequel ce châtiment seul devait être
désormais employé, au lieu d'un cataclysme, pour amener l'humanité
à résipiscence.]
«Alors quand sa résolution fut arrêtée, Bel entra dans le
vaisseau,--il prit ma main et me fit lever.--Il fit lever aussi ma
femme et la fit se placer à mon côté.--Il tourna autour de nous et
s'arrêta fixe; il s'approcha de notre groupe.--«Jusqu'à présent
'Hasisadra a fait partie de l'humanité périssable;--mais voici que
'Hasisadra et sa femme vont être enlevés pour vivre comme les
dieux,--et 'Hasisadra résidera au loin, à l'embouchure des
fleuves.»--Ils m'emportèrent et m'établirent dans un lieu reculé, à
l'embouchure des fleuves.»
Ce récit suit très exactement la même marche que celui de la
Genèse, et d'un côté à l'autre les analogies sont frappantes.
Pourtant il faut aussi noter des divergences d'une certaine valeur,
qui prouvent que les deux traditions ont bifurqué dès une époque
fort antique, et que celle dont nous avons l'expression dans la
Bible n'est pas seulement une édition de celle du sacerdoce
chaldéen, expurgée au point de vue d'un sévère monothéisme.
Le récit biblique porte l'empreinte d'un peuple qui vit au milieu
des terres et ignore les choses de la navigation. Dans la _Genèse_
le nom de l'arche, _tebah_, signifie «coffre» et non «vaisseau;» il
n'y est pas question de la mise à l'eau de l'arche; aucune mention
ni de la mer, ni de la navigation; point de pilote. Au contraire,
dans l'épopée d'Ourouk, tout indique qu'elle a été composée chez un
peuple maritime; chaque circonstance porte le reflet des moeurs et
des coutumes des riverains du Golfe Persique. 'Hasisadra monte sur
un navire formellement désigné par le mot propre; ce navire est mis
à l'eau et éprouvé par une navigation d'essai; toutes ses fentes
sont calfatées avec du bitume; il est confié à un pilote.
La narration chaldéo-babylonienne représente 'Hasisadra comme un
roi qui monte dans le vaisseau entouré de tout un peuple de
serviteurs et de compagnons; dans la Bible il n'y a que la famille
66 de Noa'h qui soit sauvée[62]; la nouvelle humanité n'a pas d'autre
souche que les trois fils du patriarche. Pas de trace dans le poème
chaldéen de la distinction des animaux purs et impurs, et du nombre
de sept couples pour chaque espèce des premiers, bien qu'en
Babylonie le nombre sept eût un caractère tout à fait sacramentel.
[Note 62: Dans le Qorân, qui a manifestement emprunté son récit du
déluge à des sources populaires, Nou'h obtient d'Allah de faire
entrer dans son vaisseau avec lui, non seulement sa famille, mais
les rares hommes qui ont cru à ses prédications. Les interprètes
orthodoxes musulmans disent qu'outre Nou'h, sa femme, ses trois
fils et leurs femmes, il y avait en outre dans le vaisseau 72
personnes, serviteurs et amis, en tout 80.]
L'auteur du traité _Sur la Déesse Syrienne_, indûment attribué à
Lucien, nous fait connaître la tradition diluvienne des Araméens,
issue directement de celle de la Chaldée, telle qu'on la racontait
dans le fameux sanctuaire d'Hiérapolis ou Bambyce.
«La plupart des gens, dit-il, racontent que le fondateur du temple
fut Deucalion-Sisythès, ce Deucalion sous lequel eut lieu la grande
inondation. J'ai aussi entendu le récit que les Grecs font de leur
côté sur Deucalion; le mythe est ainsi conçu: La race actuelle des
hommes n'est pas la première; car il y en a eu une auparavant, dont
tous les hommes ont péri. Nous sommes d'une deuxième race, qui
descend de Deucalion et s'est multipliée avec la suite des temps.
Quant aux premiers hommes, on dit qu'ils étaient pleins d'orgueil
et d'insolence et qu'ils commettaient beaucoup de crimes, ne
gardant pas leurs serments, n'exerçant pas les lois de
l'hospitalité, n'épargnant pas les suppliants; aussi furent-ils
châtiés par un immense désastre. Subitement d'énormes masses d'eau
jaillirent de la terre et des pluies d'une abondance extraordinaire
se mirent à tomber, les fleuves sortirent de leur lit et la mer
franchit ses rivages; tout fut couvert d'eau, et tous les hommes
périrent. Deucalion seul fut conservé vivant, pour donner naissance
à une nouvelle race, à cause de sa vertu et de sa piété. Voici
comment il se sauva. Il se mit avec ses enfants et ses femmes dans
un grand coffre, qu'il avait, et où vinrent se réfugier auprès de
lui des porcs, des chevaux, des lions, des serpents et de tous les
animaux terrestres. Il les reçut tous avec lui, et tout le temps
qu'ils furent dans le coffre Zeus inspira à ces animaux une amitié
réciproque, qui les empêcha de s'entredévorer. De cette façon,
enfermés dans un seul coffre, ils flottèrent tant que les eaux
67 furent dans leur force. Tel est le récit des Grecs sur Deucalion.
«Mais à ceci qu'ils racontent également, les gens d'Hiérapolis
ajoutent une narration merveilleuse: que dans leur pays s'ouvrit un
vaste gouffre, où toute l'eau du déluge s'engloutit. Alors
Deucalion éleva un hôtel et consacra un temple à Héra
(Athar-'athè=Alargatis) près du gouffre même. J'ai vu ce gouffre,
qui est très-étroit et situé sous le temple. S'il était plus grand
autrefois et s'est maintenant rétréci, je ne sais; mais je l'ai vu,
il est tout petit. En souvenir de l'événement que l'on raconte,
voici le rite que l'on accomplit. Deux fois par an l'on amène de
l'eau de la mer au temple. Ce ne sont pas les prêtres seuls qui en
font venir, mais de nombreux pèlerins viennent de toute la Syrie,
de l'Arabie et même d'au-delà de l'Euphrate, apportant de l'eau. On
la verse dans le temple, et elle descend dans le gouffre, qui
malgré son étroitesse en engloutit ainsi une quantité
très-considérable. On dit que cela se fait en vertu d'une loi
religieuse instituée par Deucalion, pour conserver le souvenir de
la catastrophe et du bienfait qu'il reçut des dieux. Tel est
l'antique tradition du temple.»
L'Inde nous offre à son tour un récit du déluge, dont la parenté
avec celui de la Bible et celui des Chaldéens est grande. La forme
la plus ancienne et la plus simple s'en trouve dans le _Çatapata
Brâhmana_, dont nous avons essayé plus haut d'indiquer la date
approximative. Ce morceau a été traduit pour la première fois par
M. Max Müller.
«Un matin, l'on apporta à Manou[63] de l'eau pour se laver; et,
quand il se fut lavé, un poisson lui resta dans les mains. Et il
lui adressa ces mots: «Protège-moi et je te sauverai.»--«De quoi me
sauveras-tu?»--«Un déluge emportera toutes les créatures; c'est là
ce dont je te sauverai.»--«Comment te protégerai-je?» Le poisson
répondit: «Tant que nous sommes petits, nous restons en grand
péril; car le poisson avale le poisson. Garde-moi d'abord dans un
vase. Quand je serai trop gros, creuse un bassin pour m'y mettre.
Quand j'aurai grandi encore, porte-moi dans l'Océan. Alors je serai
préservé de la destruction.» Bientôt il devint un gros poisson. Il
68 dit à Manou: «Dans l'année même où j'aurai atteint ma pleine
croissance, le déluge surviendra. Construis alors un vaisseau et
adore-moi. Quand les eaux s'élèveront, entre dans ce vaisseau et je
te sauverai.»
[Note 63: Manou Vaivasvata, le type et l'ancêtre de l'humanité
dans les légendes indiennes.]
«Après l'avoir ainsi gardé, Manou porta le poisson dans l'Océan.
Dans l'année qu'il avait indiquée, Manou construisit un vaisseau et
adora le poisson. Et quand le déluge fut arrivé, il entra dans le
vaisseau. Alors le poisson vint à lui en nageant, et Manou attacha
le câble du vaisseau à la corne du poisson, et, par ce moyen,
celui-ci le fit passer par-dessus la montagne du Nord. Le poisson
dit: «Je t'ai sauvé; attache le vaisseau à un arbre, pour que l'eau
ne l'entraîne pas pendant que tu es sur la montagne; à mesure que
les eaux baisseront, tu descendras.» Manou descendit avec les eaux,
et c'est ce qu'on appelle _la descente de Manou_ sur la montagne du
Nord. Le déluge avait emporté toutes les créatures, et Manou resta
seul.»
Vient ensuite par ordre de date et de complication du récit, qui va
toujours en se surchargeant de traits fantastiques et parasites, la
version de l'énorme épopée du _Mahâbhârata_. Celle du poème
intitulé _Bhâgavata-Pourâna_ est encore plus récente et plus
fabuleuse. Enfin la même tradition fait le sujet d'un poème entier,
de date fort basse, le _Matsya-Pourâna_, dont le grand indianiste
anglais Wilson a donné l'analyse.
Dans la préface du troisième volume de son édition du
_Bhâgavata-Pourâna_; notre illustre Eugène Burnouf a comparé avec
soin les trois récits connus quand il écrivait (celui du
_Çatapatha-Brâhmana_ a été découvert depuis) pour éclairer la
question de l'origine de la tradition indienne du déluge. Il y
montre, par une discussion qui mérite de rester un modèle
d'érudition, de finesse et de critique, que cette tradition fait
totalement défaut dans les hymnes des Vêdas, où on ne trouve que
des allusions lointaines à la donnée du déluge, et des allusions
qui paraissent se rapporter à une forme de légende assez
différente, et aussi que cette tradition a été primitivement
étrangère au système, essentiellement indien, des _manvantaras_ ou
destructions périodiques du monde. Il en conclut qu'elle doit avoir
été importée dans l'Inde postérieurement à l'adoption de ce dernier
système, fort ancien cependant, puisqu'il est commun au brahmanisme
et au bouddhisme. Il incline dès lors à y voir une importation
sémitique, opérée dans les temps déjà historiques, non pas de la
Genèse, dont il est difficile d'admettre l'action dans l'Inde à
69 une époque aussi ancienne, mais plus probablement de la tradition
babylonienne.
La découverte d'une rédaction originale de celle-ci confirme
l'opinion du grand sanscritiste dont le nom restera l'une des plus
hautes gloires scientifiques de notre pays. Le trait dominant du
récit indien, celui qui y tient une place essentielle et en fait le
caractère distinctif, est le rôle attribué à un dieu qui revêt la
forme d'un poisson pour avertir Manou, guider son navire et le
sauver du déluge. La nature de la métamorphose est le seul point
fondamental et primitif, car les diverses versions varient sur la
personne du dieu qui prend cette forme: le _Brâhmana_ ne précise
rien; le _Mahâbhârata_ en fait Brâhma, et pour les rédacteurs des
_Pourânas_ c'est Vischnou. Ceci est d'autant plus remarquable que
la métamorphose en poisson, _matsyavatara_, demeure isolée dans la
mythologie indienne, étrangère à sa symbolique habituelle, et n'y
donne naissance à aucun développement ultérieur; on ne trouve pas
dans l'Inde d'autre trace du culte des poissons, qui avait pris
tant d'importance et d'étendue chez d'autres peuples de
l'antiquité. Burnouf y voyait avec raison une des marques
d'importation de l'extérieur et le principal indice d'origine
babylonienne, car les témoignages classiques, confirmés depuis par
les monuments indigènes, faisaient entrevoir dans la religion de
Babylone un rôle plus capital que partout ailleurs, attribué à la
conception des dieux ichthyomorphes ou en forme de poissons. Le
rôle que la légende conservée dans l'Inde fait tenir par le poisson
divin auprès de Manou, est, en effet, rempli près de 'Hasisadra,
dans la narration de l'épopée d'Ourouk, et dans celle de Bérose,
par le dieu Êa, qualifié aussi de Schalman, «le sauveur.» Or, ce
dieu, dont on connaît maintenant avec certitude le type de
représentation sur les monuments assyriens et babyloniens, y est le
dieu ichtyomorphe par essence; presque constamment son image
consacrée combine les formes du poisson et celle de l'homme.
[Illustration: Le _Matsyavatara_, incarnation de Vischnou en
homme-poisson[1].]
[Note 1: D'après une peinture indienne moderne.]
70
Quand on trouve chez deux peuples différant entre eux une même
légende, avec une circonstance aussi _spéciale_, et qui ne ressort
pas _nécessairement_ et _naturellement_ de la donnée fondamentale
du récit; quand, de plus, cette circonstance tient étroitement à
l'ensemble des conceptions religieuses d'un des deux peuples, et
chez l'autre reste isolée, en dehors des habitudes de sa
symbolique, une règle absolue de critique impose de conclure que la
légende a été transmise de l'un à l'autre avec une rédaction déjà
fixée, et constitue une importation étrangère qui s'est superposée,
sans s'y confondre, aux traditions vraiment nationales, et pour
ainsi dire générales, du peuple qui l'a reçue sans l'avoir créée.
[Illustration 095: Le dieu Êa[1].]
[Note 1: D'après un bas-relief assyrien du palais de Nimroud
(l'ancienne Kala'h), conservé au Musée Britannique.]
Il est encore à remarquer que dans les _Pourânas_ ce n'est plus
Manou Vâivasvata que le poisson divin sauve du déluge; c'est un
personnage différent, roi des Dâsas, c'est-à-dire des pêcheurs,
Satyavrata, «l'homme qui aime la justice et la vérité,» ressemblant
d'une manière frappante au 'Hasisadra de la tradition chaldéenne.
Et la version pourânique de la légende du déluge n'est pas à
dédaigner, malgré la date récente de sa rédaction, malgré les
détails fantastiques et souvent presque enfantins dont elle
surcharge le récit. Par certains côtés, elle est moins aryanisée
que la version du _Brâhmana_ et que celle du _Mahâbhârata_; elle
offre surtout quelques circonstances omises dans les rédactions
antérieures et qui pourtant doivent appartenir au fonds primitifs,
puisqu'elles se retrouvent dans la légende babylonienne,
circonstances qui sans doute s'étaient conservées dans la tradition
orale, populaire et non brahmanique, dont les _Pourânas_ se
montrent si profondément pénétrés. C'est ce qu'a remarqué déjà
Pictet; qui insiste avec raison sur le trait suivant de la
rédaction du _Bhâgavata-Pourâna:_ «_Dans sept jours_, dit Yischnou
71 à Satyavatra, les trois mondes seront submergés par l'océan de la
destruction.» Il n'y a rien de semblable dans le _Brâhmana_ ni dans
le _Mahàbhârata_; mais nous voyons dans la Genèse[64] que l'Éternel
dit à Noa'h: «_Dans sept jours_ je ferai pleuvoir sur toute la
terre;» et un peu plus loin nous y voyons encore: «_Au bout de sept
jours_, les eaux du déluge furent sur toute la terre[65].» Il ne
faut pas accorder moins d'attention à ce que dit le
_Bhâgavata-Pourâna_ des recommandations faites à Satyavrata par le
dieu incarné en poisson, pour qu'il dépose les écritures sacrées en
un lieu sûr, afin de le mettre à l'abri du Hayagrîva, cheval marin
qui réside dans les abîmes, et de la lutte du dieu contre cet
Hayagrîva qui a dérobé les _Vêdas_ et produit ainsi le cataclysme
en troublant l'ordre du monde. C'est encore une circonstance qui
manque aux rédactions plus anciennes, même au _Mahâbhârata_; mais
elle est capitale et ne peut être considérée comme un produit
spontané du sol de l'Inde, car il est difficile d'y méconnaître,
sous un vêtement indien, le pendant exact de la tradition de
l'enfouissement des écritures sacrées à Sippara par 'Hasisadra,
telle qu'elle apparaît dans la version des fragments de Bérose.
[Note 64: VII, 4.]
[Note 65: _Genes._, VII, 10.]
C'est donc la forme chaldéenne de la tradition du déluge que les
Indiens ont adoptée, à la suite d'une communication que les
rapports de commerce entre les deux contrées rendent historiquement
toute naturelle, et qu'ils ont ensuite développée avec l'exubérance
propre à leur imagination. Mais ils ont dû adopter d'autant plus
facilement ce récit de la Chaldée qu'il s'accordait avec une
tradition que, sous une forme un peu différente, leurs ancêtres
avaient apportées du berceau primitif de la race aryenne. Que le
souvenir du déluge ait fait partie du fond premier des légendes de
cette grande race sur les origines du monde, c'est, en effet, ce
dont il n'est pas possible de douter. Car si les Indiens ont
accepté la forme du récit de la Chaldée, si voisine de celle du
récit de la Genèse, tous les autres rameaux de la race aryenne se
montrent à nous en possession de versions pleinement originales de
l'histoire du cataclysme, que l'on ne saurait tenir pour empruntées
à Babylone ou aux Hébreux.
Chez les Iraniens, nous rencontrons dans les livres sacrés qui
72 constituent le fondement de la doctrine du zoroastrisme et
remontent à une très-haute antiquité; une tradition dans laquelle
il faut reconnaître bien certainement une variante de celle du
déluge, mais qui prend un caractère bien spécial et s'écarte par
certains traits essentiels de celles que nous avons jusqu'ici
examinées. On y raconte comment Yima, qui dans sa conception
originaire et primitive était le père de l'humanité, fut averti,
par Ahouramazda, le dieu bon, de ce que la terre allait être
dévastée par une inondation destructrice. Le dieu lui ordonna de
construire un refuge, un jardin de forme carrée, _vara_, défendu
par une enceinte, et d'y faire entrer les germes des hommes, des
animaux et des plantes pour les préserver de l'anéantissement. En
effet, quand l'inondation survint, le jardin de Yima fut seul
épargné, avec tout ce qu'il contenait; et l'annonce du salut y fut
apportée par l'oiseau Karschipta, envoyé d'Ahouramazda.
Les Grecs avaient deux légendes principales et différentes sur le
cataclysme qui détruisit l'humanité primitive. La première se
rattachait au nom d'Ogygès, le plus ancien roi de Béotie ou de
l'Attique, personnage tout a fait mythique et qui se perd dans la
nuit des âges; son nom paraît dérivé de celui qui désignait
primitivement le déluge dans les idiomes aryens, en sanscrit
_âugha_. On racontait que, de son temps, tout le pays fut envahi
par le déluge dont les eaux s'élevèrent jusqu'au ciel, et auquel il
échappa dans un vaisseau avec quelques compagnons.
La seconde tradition est la légende thessalienne de Deucalion. Zeus
ayant résolu de détruire les hommes de l'âge de bronze, dont les
crimes avaient excité sa colère, Deucalion, sur le conseil de
Prométhée, son père, construit un coffre dans lequel il se réfugie
avec sa femme Pyrrha. Le déluge arrive; le coffre flotte au gré des
flots pendant neuf jours et neuf nuits, et est enfin déposé par les
eaux au sommet du Parnasse. Deucalion et Pyrrha en sortent, offrent
un sacrifice et repeuplent le monde, suivant l'ordre de Zeus, en
jetant derrière eux «les os de la terre,» c'est-à-dire des pierres,
qui se changent en hommes. Ce déluge de Deucalion est, dans la
tradition grecque, celui qui a le plus le caractère de déluge
universel. Beaucoup d'auteurs disent qu'il s'étendit à toute la
terre et que l'humanité entière y périt. À Athènes, on célébrait en
mémoire de cet événement, et pour apaiser les mânes des morts du
cataclysme, une cérémonie appelé _Hydrophoria_, laquelle avait une
analogie si étroite avec celle qui était en usage à Hiérapolis de
73 Syrie, qu'il est difficile de ne pas voir ici une importation
syro-phénicienne et le résultat d'une assimilation établie dès une
haute antiquité entre le déluge de Deucalion et le déluge de
'Hasisadra, comme l'établit aussi l'auteur du traité _Sur la Déesse
syrienne_[66]. Auprès du temple de Zeus Olympien, l'on montrait une
fissure dans le sol, longue d'une coudée seulement, par laquelle on
disait que les eaux du déluge avaient été englouties dans la terre.
Là, chaque année, dans le troisième jour de la fête des
Antesthéries, jour de deuil, consacré aux morts, c'est-à-dire le 13
du mois d'anthestérion, vers le commencement de mars, on venait
verser dans le gouffre de l'eau, comme à Bambyce, et de la farine
mêlée de miel, ainsi qu'on faisait dans la fosse que l'on creusait
à l'occident du tombeau, dans les sacrifices funèbres des
Athéniens.
[Note 66: C'est encore en vertu de cette assimilation que
Plutarque parle de la colombe envoyée par Deucalion pour voir si
le déluge avait cessé, circonstance que ne mentionne aucun
mythographe grec.]
[Illustration 098: Libations et offrandes au tombeau, suivant
l'usage attique[2].]
[Note 2: Peinture d'un _léctyhos_ décoré au trait rouge sur fond
blanc, découvert à Athènes et conservé au Musée Britannique.]
D'autres, au contraire, limitaient l'étendue du déluge de Deucalion
à la Grèce. Ils disaient même que cette catastrophe n'avait détruit
que la majeure partie de la population de la contrée, mais que
74 beaucoup d'hommes avaient pu se sauver sur les plus hautes
montagnes. Ainsi la légende de Delphes racontait que les habitants
de cette ville, suivant les loups dans leur fuite, s'étaient
réfugiés dans une grotte au sommet du Parnasse, où ils avaient bâti
la ville de Lycorée. Cette idée qu'il y avait eu simultanément des
sauvetages sur un certain nombre de points, fut inspirée
nécessairement aux mythographes postérieurs par le désir de
concilier entre elles les légendes locales de bon nombre d'endroits
de la Grèce, qui nommaient comme le héros sauvé du déluge un autre
que Deucalion. Tel était à Mégare l'éponyme de la ville, Mégaros,
fils de Zeus et d'une des Nymphes Sithnides, qui, averti de
l'imminence du déluge par les cris des grues, avait cherché un
refuge sur le Mont Géranien. Tels étaient le Thessalien Cérambos,
qui avait pu, disait-on, échapper au déluge en s'élevant dans les
airs au moyen d'ailes que les Nymphes lui avaient données, ou bien
Perirrhoos, fils d'Aiolos, que Zeus Naïos avait préservé du
cataclysme à Dodone. Pour les gens de l'île de Cos, le héros sauvé
du déluge était Mérops, fils d'Hyas, qui avait rassemblé sous sa
loi dans leur île les débris de l'humanité, préservés avec lui. Les
traditions de Rhodes faisaient échapper au cataclysme les seuls
Telchines, celles de la Crète Jasion. A Samothrace, ce rôle de
héros sauvé du déluge était attribué à Saon, que l'on disait fils
de Zeus ou d'Hermès. Dardanos, que l'on fait arriver à Samothrace
immédiatement après ces événements, vient de l'Arcadie, d'où il a
été chassé par le déluge.