la même famille, que nous offre la tradition grecque, la fable des
Aloades. Ici le caractère des antagonistes des dieux est absolument
55 humain, quoique prodigieux; et Preller a été complètement dans le
vrai quand il a rangé ce récit, non dans la classe des mythes
naturalistes, mais dans celle des mythes qui ont trait aux origines
de l'histoire des hommes. Les Aloades, représentés comme d'une
taille gigantesque, sont fils d'Alôeus, le héros de l'aire à battre
le blé, et d'Iphimédée, la terre féconde dont les productions
donnent la force; on doit donc reconnaître en eux une
personnification des premiers agriculteurs, et en même temps,
enorgueillis de leur vigueur prodigieuse, de leur puissance et de
leur richesse, ils se croient capables de tout, défient les dieux
et se préparent à les détrôner[46]. Leur légende porte ainsi une
empreinte qui conduit à en rechercher les origines dans le temps où
les ancêtres de la race hellénique, vivant encore de la vie
pastorale, regardaient avec inquiétude et hostilité les populations
déjà fixées au sol, cultivant la terre et habitant des villes;
c'est le même esprit qui fait que dans la Genèse le premier
meurtrier, Qaïn, est agriculteur et constructeur de ville, tandis
que sa victime, l'innocent Habel, mène l'existence de pasteur. Les
Aloades sont, d'ailleurs, des constructeurs et des ingénieurs en
même temps que des agriculteurs. Ils ne visent rien moins qu'à
changer par leurs travaux la surface terrestre, faisant du
continent la mer et de la mer un continent. On raconte même qu'ils
ont commencé à élever une tour dont le sommet, dans leur projet,
doit atteindre jusqu'au ciel, variante manifeste, et la seule que
nous connaissions en Grèce, de la tradition de la Tour de Babel,
telle que nous la lisons dans la Genèse et qu'elle existait dans le
cycle chaldéo-babylonien des légendes sur les origines. C'est au
milieu de ces entreprises insensées d'orgueil qu'ils sont foudroyés
par les dieux et précipités dans le Tartare.
[Note 46: Platon et Aristote citent les Aloades comme types du
degré auquel peut atteindre l'arrogance humaine. Plus tard on les
réunit aux autres géants et blasphémateurs des dieux.]
§ 4.--LE DÉLUGE.
La tradition universelle par excellence, entre toutes celles qui
ont trait à l'histoire de l'humanité primitive, est la tradition du
Déluge. Ce serait trop que de dire qu'on la retrouve chez tous les
peuples, mais elle se reproduit dans toutes les grandes races de
l'humanité, sauf pourtant une,--il importe de le remarquer,--la
race noire, chez laquelle on en a vainement cherché la trace, soit
56 parmi les tribus africaines, soit parmi les populations noires de
l'Océanie. Ce silence absolu d'une race sur le souvenir d'un
événement aussi capital, au milieu de l'accord de toutes les
autres, est un fait que la science doit soigneusement noter, car il
peut en découler des conséquences importantes[47].
[Note 47: Voy. Schoebel, _De l'universalité du Déluge_, Paris,
1858.]
Nous allons passer en revue les principales traditions sur le
déluge éparses dans les divers rameaux de l'humanité. Leur
concordance avec le récit biblique en fera nettement ressortir
l'unité première, et nous reconnaîtrons ainsi que cette tradition
est bien une de celles qui datent d'avant la dispersion des
peuples, qu'elle remonte à l'aurore même du monde civilisé et
qu'elle ne peut se rapporter qu'à un fait réel et précis.
Mais nous devrons d'abord écarter certains souvenirs légendaires
que l'on a rapprochés à tort du déluge biblique et que leurs traits
essentiels ne permettent pas d'y assimiler en bonne critique. Ce
sont ceux qui se rapportent à quelques phénomènes locaux et d'une
date historique relativement assez voisine de nous. Sans doute la
tradition du grand cataclysme primitif a pu s'y confondre, amener à
en exagérer l'importance; mais les points caractéristiques du récit
admis dans la Genèse ne s'y retrouvent pas, et le fait garde
nettement, même sous la forme légendaire qu'il a revêtue, sa
physionomie restreinte et spéciale. Commettre la faute de grouper
les souvenirs de cette nature avec ceux qui ont trait au déluge,
serait infirmer la valeur des conséquences que l'on est en droit de
tirer de l'accord des derniers, au lieu de la fortifier.
Tel est le caractère de la grande inondation placée par les livres
historiques de la Chine sous le règne de Yao. Elle n'a aucune
parenté réelle, ni même aucune ressemblance avec le déluge
biblique; c'est un événement purement local et dont on peut
parvenir, dans la limite de l'incertitude que présente encore la
chronologie chinoise, quand on remonte au-delà du VIIIe siècle
avant l'ère chrétienne, à déterminer la date, bien postérieure au
début des temps pleinement historiques en Égypte et à Babylone[48].
Les écrivains chinois nous montrent alors Yu, ministre et
ingénieur, rétablissant le cours des eaux, élevant des digues,
57 creusant des canaux et réglant les impôts de chaque province dans
toute la Chine. Un savant sinologue, Édouard Biot, a prouvé, dans
un mémoire sur les changements du cours inférieur du Hoang-ho, que
c'est aux inondations fréquentes de ce fleuve que fut due la
catastrophe ainsi relatée; la société chinoise primitive, établie
sur les bords du fleuve, eut beaucoup à souffrir de ses
débordements. Les travaux de Yu ne furent autre chose que le
commencement des endiguements nécessaires pour contenir les eaux,
lesquels furent continués dans les âges suivants. Une célèbre
inscription, gravée sur le rocher d'un des pics des montagnes du
Hou-nan, serait, dit-on, un monument contemporain de ces travaux et
par suite le plus antique spécimen de l'épigraphie chinoise, si
elle était authentique, ce qui demeure encore douteux.
[Note 48: D'après le système chronologique du _Lih-taï-ki-ssé_,
les travaux de Yu pour réparer les désastres de l'inondation
auraient été terminés en 2278 av. J.-C.; d'après celui des
«Annales des Bambous» su _Tchou-schou_, en 2062.]
Le caractère d'événement local n'est pas moins clair dans la
légende de Botchica, telle que la rapportaient les Muyscas, anciens
habitants de la province de Cundinamarca dans l'Amérique
méridionale, bien que la fable s'y soit mêlée dans une beaucoup
plus forte proportion à l'élément historique fondamental. Qu'y
voyons-nous, en effet? L'épouse d'un homme divin ou plutôt d'un
dieu nommé Botchica, laquelle s'appelait Huythaca, se livrant à
d'abominables sortiléges pour faire sortir de son lit la rivière
Funzha; toute la plaine de Bogota bouleversée par les eaux; les
hommes et les animaux périssant dans cette catastrophe,
quelques-uns seulement échappent à la destruction en gagnant les
plus hautes montagnes. La tradition ajoute que Botchica brisa les
rochers qui fermaient la vallée de Canoas et de Tequendama, pour
faciliter l'écoulement des eaux; puis il rassembla les restes
dispersés de la nation des Muyscas, leur enseigna le culte du
Soleil et monta au ciel après avoir vécu 500 ans dans le
Cundinamarca.
Des traditions relatives au grand cataclysme, la plus curieuse sans
contredit est celle des Chaldéens. Elle a marqué d'une manière
incontestable l'empreinte de son influence sur la tradition de
l'Inde, et de toutes les narrations du déluge c'est celle qui se
rapproche le plus exactement de la narration de la Genèse. Il est
bien évident pour quiconque compare les deux récits, qu'ils ont dû
n'en faire qu'un jusqu'au moment où les Téra'hites sortirent d'Our
pour gagner la Palestine.
Nous possédons du récit chaldéen du Déluge deux versions
inégalement développées, mais qui offrent entre elles un
remarquable accord. La plus anciennement connue, et aussi la plus
abrégée, est celle que Bérose avait tirée des livres sacrés de
58 Babylone et comprise dans l'histoire qu'il écrivait à l'usage des
Grecs. Après avoir parlé des neuf premiers rois antédiluviens, le
prêtre chaldéen continuait ainsi:
«Obartès (Oubaratoutou) étant mort, son fils Xisouthros
('Hasisadra) régna dix-huit sares (64800 ans). C'est sous lui
qu'arriva le grand déluge, dont l'histoire est racontée de la
manière suivante dans les documents sacrés. Cronos (Êa) lui apparut
dans son sommeil et lui annonça que le 15 du mois de daisios (le
mois assyrien de sivan, un peu avant le solstice d'été) tous les
hommes périraient par un déluge. Il lui ordonna donc de prendre le
commencement, le milieu et la fin de tout ce qui était consigné par
écrit et de l'enfouir dans la ville du Soleil, à Sippara, puis de
construire un navire et d'y monter avec sa famille et ses amis les
plus chers; de déposer dans le navire des provisions pour la
nourriture et la boisson, et d'y faire entrer les animaux,
volatiles et quadrupèdes; enfin de tout préparer pour la
navigation. Et quand Xisouthros demanda de quel côté il devait
tourner la marche de son navire, il lui fut répondu «vers les
dieux,» et de prier pour qu'il en arrivât du bien aux hommes.
Xisouthros obéit et construisit un navire long de cinq stades et
large de deux; il réunit tout ce qui lui avait été prescrit et
embarqua sa femme, ses enfants et ses amis intimes...
Le déluge étant survenu et bientôt décroissant, Xisouthros lâcha
quelques-uns des oiseaux. Ceux-ci n'ayant trouvé ni nourriture, ni
lieu pour se poser, revinrent au vaisseau. Quelques jours après
Xisouthros leur donna de nouveau la liberté; mais ils revinrent
encore au navire avec les pieds pleins de boue. Enfin, lâchés une
troisième fois, les oiseaux ne retournèrent plus. Alors Xisouthros
comprit que la terre était découverte; il fit une ouverture au toit
du navire et vit que celui-ci était arrêté sur une montagne. Il
descendit donc avec sa femme, sa fille et son pilote, adora la
Terre, éleva un autel et y sacrifia aux dieux; à ce moment il
disparut avec ceux qui l'accompagnaient.
Cependant ceux qui étaient restés dans le navire, ne voyant pas
revenir Xisouthros, descendirent à terre à leur tour et se mirent à
le chercher en l'appelant par son nom. Ils ne revirent plus
Xisouthros, mais une voix du ciel se fit entendre, leur prescrivant
d'être pieux envers les dieux; qu'en effet il recevait la
récompense de sa piété en étant enlevé pour habiter désormais au
milieu des dieux, et que sa femme, sa fille et le pilote du navire
partageaient un tel honneur. La voix dit en outre à ceux qui
59 restaient qu'ils devaient retourner à Babylone et, conformément aux
décrets du destin, déterrer les écrits enfouis à Sippara pour les
transmettre aux hommes. Elle ajouta que le pays où ils se
trouvaient était l'Arménie. Ceux-ci, après avoir entendu la voix,
sacrifièrent aux dieux et revinrent à pied à Babylone. Du vaisseau
de Xisouthros, qui s'était enfin arrêté en Arménie, une partie
subsiste encore dans les monts Gordyéens, en Arménie, et les
pèlerins en rapportent l'asphalte qu'ils ont râclé sur les débris;
on s'en sert pour repousser l'influence des maléfices. Quant aux
compagnons de Xisouthros, ils vinrent à Babylone, déterrèrent les
écrits déposés à Sippara, fondèrent des villes nombreuses, bâtirent
des temples et reconstituèrent Babylone[49].»
[Note 49: Ceci est l'extrait tiré du livre de Bérose par Cornelius
Alexander, dit le Polyhistor. L'extrait fait par Abydène est plus
abrégé, mais précise davantage les circonstances relatives à
l'envoi des oiseaux.]
A côté de cette version qui, tout intéressante qu'elle soit, n'est
cependant que de seconde main, nous pouvons maintenant placer une
rédaction chaldéo-babylonienne originale, celle que le regretté
George Smith a déchiffrée le premier sur des tablettes cunéiformes
exhumées à Ninive et transportées au Musée Britannique. La
narration du déluge y intervient comme épisode dans la onzième
tablette ou onzième chant d'une grande épopée héroïque de la ville
d'Ourouk dans la Basse-Chaldée, dont nous donnerons l'analyse
détaillée dans le livre de cette histoire qui traitera des
Chaldéens et des Assyriens. Cette narration y est placée dans la
bouche même de 'Hasisadra, le patriarche sauvé du déluge et
transporté par les dieux dans un lieu reculé, où il jouit d'une
éternelle félicité.
On a pu en rétablir le récit presque sans lacunes par la
comparaison des débris de trois exemplaires du poème, que
renfermait la bibliothèque du palais de Ninive. Ces trois copies
furent faites au VIIe siècle avant notre ère, par l'ordre du roi
d'Assyrie Asschour-bani-abal, d'après un exemplaire très ancien que
possédait la bibliothèque sacerdotale de la cité d'Ourouk, fondée
par les monarques du premier Empire de Chaldée. Il est difficile de
préciser la date de l'original ainsi transcrit par les scribes
assyriens; mais il est certain qu'il remontait à l'époque de cet
Ancien Empire, dix-sept siècles au moins avant notre ère, et même
probablement plus; il était donc fort antérieur à Moscheh (Moïse)
et presque contemporain d'Abraham. Les variantes que les trois
60 copies existantes présentent entre elles prouvent que l'exemplaire
type était tracé au moyen de la forme primitive d'écriture désignée
sous le nom d'_hiératique_, caractère qui était déjà devenu
difficile à lire au VIIe siècle, puisque les copistes ont varié sur
l'interprétation à donner à certains signes et dans d'autres cas
ont purement et simplement reproduit les formes de ceux qu'ils ne
comprenaient plus. Il résulte enfin de la comparaison des mêmes
variantes, que l'exemplaire transcrit par ordre
d'Asschour-bani-abal était lui-même la copie d'un manuscrit plus
ancien, sur laquelle on avait déjà joint au texte original quelques
gloses interlinéaires. Certains des copistes les ont introduites
dans le texte; les autres les ont omises.
«Je veux te révéler, ô Izdhubar, l'histoire de ma conservation--et
te dire la décision des dieux.
La ville de Schourippak[50], une ville que tu connais, est située
sur l'Euphrate;--elle était antique et en elle [on n'honorait pas]
les dieux.--[Moi seul, j'étais] leur serviteur, aux grands
dieux.--[Les dieux tinrent conseil sur l'appel d']Anou.--[Un déluge
fut proposé par] Bel--[et approuvé par Nabou, Nergal et] Ninib.
[Note 50: Schourippak, dont les copistes de Bérose, par une série
de fautes successives, ont fait Larancha, était une ville de la
Basse Chaldée, située près de la mer, car on nous parle des
«vaisseaux de Schourippak.» Le nom religieux accadien de cette
ville était mâ-uru, «la ville du vaisseau,» sans doute par
allusion à la légende de la construction de celui de 'Hasisadra.
Dans les traditions musulmanes, le lieu d'embarquement de Nou'h
dans son vaisseau fut à Koufah, sur le bras occidental de
l'Euphrate, ou bien à Babylone, ou bien à 'Aïnvardah dans la
Mésopotamie.]
Et le dieu [Êa], le seigneur immuable,--répéta leur commandement
dans un songe.--J'écoutais l'arrêt du destin qu'il annonçait, et il
me dit:--«Homme de Schourippak, fils d'Oubaratoutou,--toi, fais un
vaisseau et achève-le [vite].--[Par un déluge] je détruirai la
semence et la vie.--Fais (donc) monter dans le vaisseau la semence
de tout ce qui a vie.--Le vaisseau que tu construiras,--600 coudées
le montant de sa largeur et de sa hauteur.--[Lance-le] aussi sur
l'Océan et couvre-le d'un toit.»--Je compris et je dis à Êa, mon
seigneur:--«[Le vaisseau] que tu me commandés de construire
ainsi,--[quand] je le ferai--jeunes et vieux [se riront de
moi].»--[Êa ouvrit sa bouche et] parla;--il dit à moi, son
serviteur:--«[S'ils se rient de toi,] tu leur diras:--[Sera puni]
celui qui m'a injurié,--[car la protection des dieux] existe sur
moi[51].--.... comme des cavernes....
61
j'exercerai mon jugement sur ce qui est en haut et ce qui est en
bas....--.... Ferme le vaisseau....--.... Au moment venu, que je te
ferai connaître,--entre dedans et amène à toi la porte du
navire.--A l'intérieur, ton grain, tes meubles, tes
provisions,--tes richesses, tes serviteurs mâles et femelles, et
les jeunes gens,--le bétail des champs et les animaux sauvages des
campagnes que je rassemblerai--et que je t'enverrai, seront gardés
derrière ta porte.»--'Hasisadra ouvrit sa bouche et parla;--il dit
à Êa, son seigneur:--«Personne n'a fait [un tel] vaisseau.--Sur la
carène je fixerai....--je verrai.... et le vaisseau....--le
vaisseau que tu me commandes de construire [ainsi,]--qui dans....»
.............................................,,,,,,,,,,,,......[52]
[Note 51: Mo'hammed dit dans le Qorân, évidemment d'après une
tradition populaire des Juifs de son temps: «Il construisit un
vaisseau, et chaque fois que les chefs de son peuple passaient
auprès de lui, ils le raillaient.»--«Ne me raillez pas, dit
Nou'h; car je vous raillerai à mon tour comme vous me raillez, et
vous apprendrez sur qui tombera le châtiment qui le couvrira
d'opprobre. Ce châtiment restera perpétuellement sur votre
tête.»]
[Note 52: Ici une lacune de quelques versets.]
«Au cinquième jour [ses deux flancs[53]] étaient élevés.--Dans sa
couverture quatorze en tout étaient ses fermes,--quatorze en tout
on en comptait en dessus.--Je plaçai son toit et je le couvris.--Je
naviguai dedans au sixième (jour); je divisai ses étages au
septième;--je divisai les compartiments intérieurs au huitième.--Je
bouchai les fentes par où l'eau entrait dedans;--je visitai les
fissures et j'ajoutai ce qui manquait.--Je versai sur l'extérieur
trois fois 3600 (mesures) de bitume,--et trois fois 3600 (mesures)
de bitume à l'intérieur.--Trois fois 3600 hommes porte-faix
apportèrent sur leurs têtes les caisses (de provisions).--Je gardai
3600 caisses pour la nourriture de ma famille--et les mariniers se
partagèrent deux fois 3600 caisses.--Pour [l'approvisionnement] je
fis tuer des boeufs;--j'instituai [des distributions] pour chaque
jour.--En [prévision des besoins de] boissons, des tonneaux et du
vin--[je rassemblai en quantité] comme les eaux d'un fleuve
et--[des provisions] en quantité pareille à la poussière de la
terre;--[à les arranger dans] les caisses je mis la main.--.... du
soleil.... le vaisseau était achevé.--.... fort, et--je fis porter
en haut et en bas les apparaux du navire.--[Ce chargement] en
remplit les deux tiers.
[Note 53: Du navire.]
Tout ce que je possédais, je le réunis; tout ce que je possédais
62 d'argent, je le réunis;--tout ce que je possédais d'or, je le
réunis;--tout ce que je possédais de semences de vie de toute
nature, je le réunis.--Je fis tout monter dans le vaisseau; mes
serviteurs mâles et femelles,--le bétail des champs, les animaux
sauvages des campagnes et les fils du peuple, je les fis tous
monter.
«Schamasch (le Soleil) fit le moment déterminé, et--il l'annonça en
ces termes: «Au soir je ferai pleuvoir abondamment du ciel;--entre
dans le vaisseau et ferme ta porte.»--Le moment fixé était
arrivé,--qu'il annonçait en ces termes: «Au soir je ferai pleuvoir
abondamment du ciel.»--Quand j'arrivai au soir de ce jour,--du jour
où je devais me tenir sur mes gardes, j'eus peur;--j'entrai dans le
vaisseau et je fermai ma porte.--En fermant le vaisseau, à
Bouzour-schadi-rabi, le pilote,--je confiai (cette) demeure avec
tout ce qu'elle comportait.
[Illustration 087: Le dieu Raman[3].]
[Note 3: D'après un cylindre assyrien.]
Mou-scheri-ina-namari[54] s'éleva des fondements du ciel en un nuage
noir;--Raman[55] tonnait au milieu de ce nuage,--et Nabou et
Scharrou marchaient devant;--ils marchaient dévastant la montagne
et la plaine;--Nergal[56] le puissant traîna (après lui) les
châtiments;--Ninib[57] s'avança en renversant devant lui;--les
Archanges de l'abîme apportèrent la destruction,--dans leurs
épouvantements ils agitèrent la terre.--L'inondation de Raman se
gonfla jusqu'au ciel,--et [la terre,] devenue sans éclat, fut
changée en désert.
[Note 54: «L'Eau du crépuscule au lever du jour,» une des
personnifications de la pluie.]
[Note 55: Dieu de la foudre et des orages.]
[Note 56: Dieu de la guerre et de la destruction.]
[Note 57: L'Hercule chaldéo-assyrien.]
Ils brisèrent les.... de la surface de la terre comme....;--[ils
détruisirent] les êtres vivants de la surface de la terre.--Le
terrible [déluge] sur les hommes se gonfla jusqu'au [ciel.]--Le
frère ne vit plus son frère; les hommes ne se reconnurent plus.
Dans le ciel--les dieux prirent peur de la trombe et--cherchèrent
un refuge; ils montèrent jusqu'au ciel d'Anou[58].--Les dieux
étaient étendus immobiles, serrés les uns contre les autres, comme
des chiens.--Ischtar parla comme un petit enfant,--la grande déesse
prononça son discours:--«Voici que l'humanité est retournée en
limon, et--c'est le malheur que j'ai annoncé en présence des
dieux.--Tel que j'ai annoncé le malheur en présence des
63 dieux,--pour le mal j'ai annoncé le.... terrible des hommes qui
sont à moi.--Je suis la mère qui a enfanté les hommes, et--comme la
race des poissons les voilà qui remplissent la mer; et--les dieux,
à cause de (ce que font) les Archanges de l'abîme, sont pleurant
avec moi.»--Les dieux sur leurs sièges étaient assis en larmes,--et
ils tenaient leurs lèvres fermées, [méditant] les choses futures.
[Note 58: Le ciel supérieur des étoiles fixes.]
Six jours et autant de nuits--se passèrent; le vent, la trombe et
la pluie diluvienne étaient dans toute leur force.--A l'approche du
septième jour, la pluie diluvienne s'affaiblit, la trombe
terrible--qui avait assailli à la façon d'un tremblement de
terre--se calma. La mer tendit à se dessécher, et le vent et la
trombe prirent fin.--Je regardai la mer en observant
attentivement.--Et toute l'humanité était retournée en
limon;--comme des algues les cadavres flottaient.--J'ouvris la
fenêtre, et la lumière vint frapper ma face.--Je fus saisi de
tristesse, je m'assis et je pleurai;--et mes larmes vinrent sur ma
face.
[Illustration 088: La déesse Ischtar[1].]
[Note 1: D'après un cylindre assyrien.]
Je regardai les régions qui bornaient la mer;--vers les douze
points de l'horizon, pas de continent.--Le vaisseau fut porté
au-dessus du pays de Nizir.--La montagne de Nizir arrêta le
vaisseau et ne lui permit pas de passer par-dessus.--Un jour et un
second jour, la montagne de Nizir arrêta le vaisseau et ne lui
permit pas de passer par-dessus;--le troisième et le quatrième
jour, la montagne de Nizir arrêta le vaisseau et ne lui permit pas
de passer par-dessus;--le cinquième et le sixième jour, la montagne
de Nizir arrêta le vaisseau et ne lui permit pas de passer
par-dessus.--A l'approche du septième jour,--je fis sortir et
lâchai une colombe. La colombe alla, tourna et--ne trouva pas
d'endroit où se poser et elle revint.--Je fis sortir et je lâchai
une hirondelle. L'hirondelle alla, tourna et--ne trouva pas
d'endroit où se poser, et elle revint.--Je fis sortir et je lâchai
64 un corbeau.--Le corbeau alla et vit les charognes sur les eaux;--il
mangea, se posa, tourna et ne revint pas.
Je fis sortir alors (ce qui était dans le vaisseau) vers les quatre
vents, et j'offris un sacrifice.--J'élevai le bûcher de
l'holocauste sur le pic de la montagne;--sept par sept je disposai
les vases mesurés[59],--et en dessous j'étendis des roseaux, du bois
de cèdre et de genévrier.--Les dieux sentirent l'odeur; les dieux
sentirent la bonne odeur;--et les dieux se rassemblèrent comme des
mouches au-dessus du maître du sacrifice.--De loin, en
s'approchant, la Grande Déesse--éleva les grandes zones que Anou a
faites comme leur gloire (des dieux)[60].--Ces dieux, cristal
lumineux devant moi, je ne les quitterai jamais;--en ce jour je
priai pour qu'à toujours je pusse ne jamais les quitter:--«Que les
dieux viennent à mon bûcher d'holocauste!--mais que jamais Bel ne
vienne à mon bûcher d'holocauste! car il ne s'est pas maîtrisé et
il a fait la trombe (du déluge),--et il a compté mes hommes pour le
gouffre.»
[Note 59: Il s'agit d'un détail de prescriptions rituelles du
sacrifice.]
[Note 60: Ces expressions métaphoriques paraissent bien désigner
l'arc-en-ciel.]
[Illustration 089: Le dieu Bel[3].]
[Note 3: D'après un cylindre babylonien.]