7. 'Hanoch (initiateur)(8) 7. Edoranchos ou Sixième

Il marche dans Evedoreschos. et

les voies de dernière

l'Éternel révélation

et est enlevé au ciel. divine.

8. Methouschela'h 8. Amemphsinos.

(l'homme au trait).

9. Lemech (jeune homme 9. Otiartès Obartès. Oubaratoutou.

robuste). ou Ardatès.

10. Noa'h (consolation). 10. Xisouthros 'Hasisatra.

Sous lui arrive ou Sous lui

le déluge. Sisithros. arrive le

déluge.

44

En Égypte, les premiers temps de l'existence de l'humanité sont

marqués par les règnes des dieux sur la terre. Les fragments de

Manéthon, relatifs à ces premières époques, nous sont parvenus dans

un tel état d'altération qu'il est difficile d'établir d'une

manière certaine combien cet auteur admettait au juste de règnes

divins. Mais les lambeaux parvenus jusqu'à nous du célèbre Papyrus

historique de Turin, qui contenait une liste des dynasties

égyptiennes tracée en écriture hiératique, semblent indiquer

formellement que le rédacteur de ce canon portait à dix les dieux

qui au commencement avaient gouverné les hommes.

Cette répétition constante, chez tant de peuples divers, du même

nombre dix est on ne saurait plus frappante. Et cela d'autant plus

qu'il s'agit incontestablement d'un nombre rond et systématiquement

choisi. Nous en avons la preuve quand nous voyons dans la Genèse,

au chapitre XI, ce même chiffre de dix se répéter pour les

générations postdiluviennes de Schem à Abraham, ou plutôt, car la

donnée de la version des Septante, qui compte ici un nom de plus

que l'hébreu, paraît mieux représenter le plus ancien texte, pour

les générations de Schem à Tera'h, père de trois fils, chefs de

races[39] de la même façon que Noa'h, le dixième patriarche à partir

d'Adam. Et il paraît que dans le livre où Bérose exposait les

traditions chaldéennes, les dix premières générations après le

déluge formaient un cycle, une époque sans doute encore entièrement

mythique, faisant pendant aux dix règnes antédiluviens. Cependant

on chercherait vainement à rattacher le choix de ce nombre dix à

quelqu'une des spéculations raffinées des philosophies religieuses

du paganisme sur la valeur mystérieuse des nombres. Ce n'est pas

dans ce stage postérieur, et déjà bien avancé, du développement

humain que la tradition des dix patriarches antédiluviens prend sa

racine. Elle nous reporte bien plus haut, à une époque réellement

primitive, où les ancêtres de toutes les races chez lesquelles nous

l'avons retrouvée vivaient encore rapprochés les uns des autres,

assez en contact pour expliquer cette communauté de traditions, et

ne s'étaient pas éloignés en se dispersant. Cette époque, dans la

marche progressive des connaissances, est celle où dix était le

nombre le plus haut auquel on sût atteindre, par suite le nombre

45 indéterminé, celui qui servait pour dire «beaucoup,» pour exprimer

la notion générale de pluralité. C'est le stage où de la numération

quinaire primitive, donnée par les doigts de la main, on passa à la

numération décimale, basée sur le calcul digital des deux mains,

laquelle est demeurée, pour presque tous les peuples, le point de

départ des computs plus complets et plus perfectionnés qui arrivent

à ne plus connaître de limite à la multiplication infinie ni à la

division infinie. Or, il importe de remarquer que c'est précisément

jusqu'à dix qu'existent les affinités incontestables des noms de

nombres égyptiens et sémitiques, et qu'également, s'il y a une

parenté entre les mêmes noms dans les langages des Aryens et dans

ceux des Sémites, elle est aussi restreinte dans cette limite.

[Note 39: Abram, Na'hor et 'Haran.]

On voit à quelle énorme antiquité dans le passé primitif de

l'humanité nous replace la tradition biblique sur les patriarches

antérieurs au déluge, comparée aux traditions parallèles qui

dérivent incontestablement de la même source.

Maintenant la généalogie des Qaïnites nous offre sept noms depuis

Adam jusqu'à Lemech, père de trois chefs de races comme Noa'h, et

nous avons constaté plus haut que la généalogie de la descendance

d'Adam par Scheth présente des traces manifestes d'un travail

systématique, qui, de sept noms parallèles à ceux de la lignée

qaïnite, l'a portée à dix[40]. De même, les Paradhâtas de la

tradition iranienne sont sept à partir de Yima, qui était

originairement le premier homme; ils sont devenus dix seulement

quand avant Yima l'on a placé Gayômarétan, par un doublement

analogue à celui que la généalogie biblique nous offre avec Adam et

Enosch. En Égypte, si le système du rédacteur du Papyrus de Turin a

admis dix rois divins, ceux qui étaient le plus généralement

adoptés dans les grands centres sacerdotaux comme Thèbes et

Memphis, en comptaient sept. Dans la tradition chaldéenne, la

donnée de six révélations divines successives avant le déluge

mérite une sérieuse attention, car ce nombre et la manière dont

elles se produisent est de nature à faire fortement soupçonner que

primitivement on devait en compter une par règne ou par génération

jusqu'au patriarche du vivant duquel se produisait le cataclysme.

[Note 40: En revanche, l'addition des trois fils de Lamech fait

qu'il y a en tout dix noms enregistrés jusqu'au déluge du côté

des Qaïnites, comme du côté des Schethites, ces dix noms se

répartissant seulement sur dix générations dans la lignée du

Qaïn.]

46

Tous ces faits sont autant d'indices de ce qu'a déjà entrevu Ewald,

que l'on a varié entre les chiffres sept et dix, comme nombre rond

des ancêtres antédiluviens. Les Indiens aussi substituent

quelquefois dans ce cas le nombre sept au nombre dix, et c'est

ainsi que nous les voyons admettre à l'origine sept Maharschis ou

«grands saints ancêtres,» et sept Pradjâpatis, «maîtres des

créatures» ou pères primordiaux[41]. De ces deux nombres entre

lesquels la tradition flottait, l'influence des Chaldéo-Babyloniens

a puissamment contribué à faire définitivement prédominer celui de

dix. Ils s'y étaient, en effet, attachés d'une façon toute

particulière en vertu d'un système calendaire dont l'étude ne

saurait trouver ici sa place, mais sur lequel nous reviendrons dans

le livre de cette histoire qui traitera spécialement de la Chaldée

et de l'Assyrie.

[Note 41: Multipliant ce chiffre de sept par celui de trois âges

du monde, on arrive à compter vingt et un Pradjâpatis.]

Nous devons aussi, pour éviter des développements exagérés, laisser

de côté ce qui a trait aux rapprochements que pourrait provoquer,

avec les traditions d'autres peuples de l'antiquité, le récit

biblique qui lie la construction de la première ville au premier

meurtre, perpétré par un frère sur son frère. Car c'est encore une

notion qui se retrouve presque partout, une de ces notions

primitives, antérieures à la dispersion des grandes races

civilisées et qu'elles ont conservées après leur séparation, que la

tradition qui rattache une fondation de ville à un fratricide. Et

on pourrait en suivre la trace depuis Qaïn bâtissant la première

ville, 'Hanoch, après avoir assassiné Habel, jusqu'à Romulus

fondant Rome dans le sang de son fils Rémus. On le verrait même

s'élargir et donner naissance à une superstition d'un caractère

plus général, qui a sa place dans les traditions populaires de

toutes les nations et que le paganisme a trop souvent traduite en

une pratique d'une révoltante barbarie, celle que l'établissement

d'une ville doit être accompagnée d'une immolation humaine, que ses

fondations réclament d'être arrosées d'un sang pur.

Une autre croyance universellement admise de l'antiquité était

celle que les hommes des premiers âges dépassaient énormément par

leur taille ceux qui leur ont succédé, de même que leur vie était

infiniment plus longue.

Chez les Grecs, la notion de la taille gigantesque des premiers

47 hommes était intimement liée à celle de leur atochthonie.

L'Arcadien était quelquefois appelée _Gigantis_ et la Lycie

_Gigantia_, d'après le caractère attribué à leurs habitants

primitifs. Des traditions sur une population de géants, nés de la

terre, s'attachent à la partie méridionale de l'île de Rhodes et à

Cos. Cyzique montrait sur son territoire une digue qu'elle

prétendait construite par ces mêmes géants. Cette idée que les

héros des origines étaient d'une taille gigantesque devient un lieu

commun dans la poésie classique, et elle paraissait confirmée par

les découvertes de débris de grands mammifères fossiles, que l'on

prenait pour les ossements de héros. Bérose, d'après la tradition

chaldéo-babylonienne, disait que les premiers hommes avaient été

d'une stature et d'une force prodigieuses, et les représentait

comme demeurant encore tels dans les premières générations après le

déluge. C'est dans les récits de l'historien de la Chaldée et aussi

dans les traditions nationales de l'Arménie, que Mar Abas Katina

puisa sa narration sur les antiques géants de cette contrée et de

la Mésopotamie, leurs violences et la guerre des deux plus

terribles d'entre eux, Bel le Babylonien et Haïgh l'Arménien.

Toutes les légendes arabes sont unanimes à représenter comme des

géants les peuples primitifs et antésémitiques de la Péninsule

arabique, les fils de 'Amliq et de 'Ad, nations éteintes dès une

très haute antiquité, dont l'origine se perd dans la nuit des temps

et qui ont laissé derrière elles un souvenir d'impiété et de

violence.

On n'a donc pas lieu d'être surpris de trouver dans les récits

antédiluviens de la Genèse[42] cette croyance populaire, dont la

généralité atteste l'origine très ancienne, et que l'on peut

hardiment ranger au nombre de celles qui s'étaient formées au temps

où les grands peuples civilisés de la haute antiquité, encore

voisins de leur berceau primitif, demeuraient dans un contact assez

étroit pour avoir des traditions communes. Il est aujourd'hui

scientifiquement prouvé qu'elle n'a pas de fondement réel, qu'elle

est un simple produit de l'imagination, et ce ne sont pas les

fables populaires ou les faits tératologiques individuels amassés

confusément et sans critique par Sennert, par Dom Calmet et par

quelques autres, qui peuvent aller à l'encontre de ce fait positif.

Aussi haut que l'on remonte dans les vestiges de l'humanité,

jusqu'aux races qui vivaient dans la période géologique quaternaire

à côté des grands mammifères d'espèces éteintes, on constate que la

48 taille moyenne de notre espèce ne s'est pas modifiée avec le cours

des siècles et qu'elle n'a jamais excédé ses limites actuelles.

Mais c'est ici le cas de se souvenir des paroles si sages et si

profondes, que nous citions un peu plus haut, d'un des premiers

théologiens catholiques de l'Allemagne contemporaine, proclamant

que la lumière surnaturelle donnée par Dieu aux écrivains bibliques

«n'avait pour but, comme la révélation en général, que la

manifestation des vérités religieuses, non la communication d'une

science profane,» et que sur ce terrain de la science les écrivains

inspirés «ne se sont point élevés au-dessus de leurs contemporains,

que même ils ont partagé les erreurs de leur époque et de leur

nation.»

[Note 42: IV, 4.]

À la tradition des géants primordiaux se lie toujours une idée de

violence, d'abus de la force et de révolte contre le ciel.

«C'était, a dit M. Maury[43], une ancienne tradition que des hommes

forts et puissants, dépeints par l'imagination populaire comme des

géants, avaient attiré sur eux, par leur impiété, leur orgueil et

leur arrogance, le courroux céleste. Les prétendus géants n'étaient

probablement que les premiers humains qui abusèrent de la

supériorité de leurs lumières et de leur force pour opprimer leurs

semblables. Les connaissances dont ils étaient dépositaires

parurent à des peuplades ignorantes et crédules une révélation

qu'ils tenaient des dieux, des secrets qu'ils avaient ravis au

ciel. Soit que ces géants se donnassent pour issus des divinités,

soit que la superstition des peuples enfants les crût fils de

celles-ci, ils passèrent pour être nés du commerce des immortels

avec les femmes de la terre. Les prêtres, dépositaires exclusifs et

jaloux des connaissances, enseignèrent par la suite que ces géants

impies avaient été foudroyés par les dieux dont ils voulaient

égaler la puissance. Sans doute que quelques grandes catastrophes

qui mirent fin à la domination de ces tyrans, peut-être la

révolution qui livra aux mains des prêtres le pouvoir qui

appartenait auparavant aux chefs militaires, furent présentés comme

des actes de la colère divine; quoi qu'il en soit, cette légende se

répandit de bonne heure en Chaldée, et de là en Grèce.» Il y a plus

d'une réserve à faire sur cette explication, qui suppose la

généralité d'un fait spécial, les luttes des Kchatryas et des

Brahmanes dans l'Inde[44] et le triomphe d'une caste sacerdotale

puissamment organisée sur les guerriers, qu'elle finit par plier à

49 sa domination. Les choses ne se sont certainement point passées de

même chez la plupart des nations, et l'on a dû renoncer aujourd'hui

au mirage d'une puissance mystérieuse et primitive des prêtres,

dépositaires de toutes les connaissances, qui avait tant de crédit

au temps où les idées systématiques de Creuzer régnaient dans la

science des religions. Mais M. Maury a eu parfaitement raison de ne

pas voir uniquement un mythe physique dans cette tradition si

générale des géants primitifs, de leurs violences et de leurs

impiétés. Il y a certainement là une part de souvenirs historiques,

comme un écho et une représentation expressive du déchaînement de

corruption et de brutalité sans frein, que la tradition biblique

nous fait voir chez les dernières générations antédiluviennes,

oublieuses de Dieu, au temps où «les géants étaient sur la terre,»

état de choses hideux qui exista dans la réalité, puisque la

conscience des hommes, en conservant la mémoire, fut unanime à en

voir le châtiment divin dans le cataclysme qui frappa les

populations chez lesquelles il s'était développé.

[Note 43: Article _Diable_ dans l'_Encyclopédie nouvelle_.]

[Note 44: Elles seront racontées en détail dans le livre de cette

histoire consacré aux annales primitives de l'Inde.]

Pour tous les peuples où existe la tradition du déluge, cette

catastrophe terrible est l'effet de la colère céleste provoquée par

les crimes des premiers hommes, lesquels, nous venons de le dire,

sont généralement regardés comme des géants. Cette impiété des

antédiluviens envers les dieux, aussi bien que la violence de leurs

moeurs, sont en particulier très nettement indiqués dans la

narration chaldéenne du cataclysme, parvenue jusqu'à nous dans un

texte original, et qui offre une si étroite affinité avec celle de

la Bible. La même notion de violence et d'impiété s'attache aussi

aux générations gigantesques qui se produisent encore dans les

premiers temps après le déluge. Bérose disait que «les premiers

hommes (d'après le cataclysme), enorgueillis outre mesure par leur

force et leur taille gigantesque, en vinrent à mépriser les dieux

et à se croire supérieurs à eux,» et c'est à cette violente impiété

qu'il rattachait la tradition de la Tour de Babel et de la

confusion des langues. Mar Abas Katina, qui combina dans son livre

les récits populaires des Arméniens sur leurs origines et les

données historiques de la littérature gréco-babylonienne, racontait

à son tour: «Quand la race des hommes se fut répandue sur toute la

surface de la terre, des géants d'une force extraordinaire vivaient

au milieu d'elle. Ceux-ci, toujours agités de fureur, tiraient le

glaive chacun contre son voisin et luttaient continuellement pour

s'emparer de la domination.»

50

La tradition, non-seulement de l'existence des géants primitifs,

mais aussi de leur violence désordonnée, de leur rébellion contre

le ciel et de leur châtiment, est une de celles qui sont communes

aux Aryas comme aux Sémites et aux Kouschites. Mais dans

l'exubérance de végétation mythologique à laquelle s'est laissé

aller, par une pente naturelle, le génie des nations aryennes,

cette tradition d'histoire primitive se combine et se confond d'une

manière souvent inextricable avec les mythes purement naturalistes

qui dépeignent les luttes de l'organisation de l'univers, entre les

dieux célestes et les personnifications des forces telluriques.

Aussi serait-il imprudent de suivre l'historien juif Josèphe, et un

certain nombre d'interprètes modernes, en établissant un

rapprochement entre les indications de la Genèse sur les géants

antédiluviens et sur la violence dont toute la terre était remplie

avant le déluge, d'une part, et la Gigantomachie des Hellènes,

d'autre part. Ce dernier mythe, en effet, est exclusivement

naturaliste; le génie plastique de la Grèce a beau étendre aux

personnages des Géants, nés de la Terre, son anthropomorphisme

habituel[45], ils demeurent absolument étrangers à l'humanité, ne

cessent pas d'être uniquement des représentants de forces de la

nature, et aucun mythologue sérieux n'a jamais eu l'idée de

rapporter la Gigantomachie au cycle des traditions sur les origines

de l'histoire humaine. Il en est de même de la lutte des Asouras

contre les Dêvas ou dieux célestes, mythe qui est dans l'Inde

51 le pendant de celui de la Gigantomachie chez les Hellènes; la lutte

y est également toute physique; c'est au sein de la nature qu'elle

se produit, et si l'on devait y chercher une certaine part de

souvenir d'un événement historique de l'antiquité primitive, ce ne

pourrait être que le triomphe des dieux célestes et lumineux des

Aryas, sur les dieux sombres et chthoniens d'une population

antérieure, lesquels, vaincus, passent à l'état de démons.

[Note 45: La magnifique composition en deux parties, retraçant

sous des traits purement anthropomorphiques le mythe grec du

combat des Dieux et des Géants, que nous reproduisons aux pages

52 et 53, décore les deux faces d'une amphore peinte à figures

rouges, datant du siècle d'Alexandre-le-Grand, qui a été

découverte dans l'île de Milo et fait partie des collections du

Musée du Louvre. Les _Géants_ y sont figurés comme des guerriers

à l'aspect sauvage, vêtus de peaux de bêtes, armés de massues, de

pierres ou de flambeaux allumés, d'autres avec le casque et le

bouclier; une _Amazone_ combat au milieu d'eux. Les dieux qui

luttent contre eux sont: sur une face, _Zeus_ qui pour lancer sa

foudre est descendu de son char à quatre chevaux que conduit

_Nicé_ (la Victoire); _Dionysos_ armé du thyse et monté dans un

char que traînent deux panthères; _Poséidon_ à cheval et

brandissant son trident, puis, à pied; _Apollon_ muni de l'arc et

d'un flambeau allumé; _Artémis_ en costume de chasseresse, avec

l'arc et deux flambeaux; _Athéné_ casquée, couverte de l'égide,

armée du bouclier et de la lance; _Héraclès_ coiffé de la peau de

lion, qui, un genou en terre, lance ses flèches; enfin _Hermès_,

reconnaissable à son pétase ailé, qui combat avec l'épée. Sur

l'autre face, nous avons _Arès_ et _Aphrodite_ montés sur un même

char à quatre chevaux, sur la croupe d'un desquels est posé

_Éros_, qui tire de l'arc; les deux _Dioscures_ à cheval, coiffés

du chapeau thessalien; _Adonis_ en costume asiatique, lançant des

flèches; enfin _Déméter_ et _Perséphoné_, vêtues de longues

robes, qui combattent à pied, l'une avec son sceptre et un grand

flambeau allumé, l'autre avec un glaive. Ces belles peintures ont

été éditées pour la première fois en 1875, dans les _Monuments

grecs publiés par l'Association des études grecques_.]

La même idée de la victoire de nouveaux dieux qui supplantent les

anciens se combine aussi manifestement avec le mythe cosmogonique

fondamental dans les récits poétiques de la Titanomachie, bien

distincte de la Gigantomachie, c'est-à-dire de la lutte que les

dieux Olympiens soutiennent contre les Titans, auxiliaires de

Cronos, et à la suite de laquelle ce dernier est détrôné, en même

temps que les fils d'Ouranos et de Gaia sont précipités dans le

Tartare. La localisation et la forme épique que ce récit revêt chez

Hésiode ont été influencés par le souvenir d'une grande convulsion

de l'écorce terrestre, produite par l'effort des feux souterrains,

qui eut les contrées grecques pour théâtre et déjà les hommes pour

témoins, sans doute celle que les géologues appellent le

_Soulèvement du Ténare_, la dernière des crises plutoniennes qui

ont bouleversé l'ancien monde et qui fit sentir ses effets du

centre de la France jusqu'aux côtes de la Syrie. L'Italie, en

effet, en fut brisée dans toute sa longueur, la Toscane éclata en

volcans, les Champs Phlégréens s'enflammèrent, le Stromboli et

l'Etna s'ouvrirent dans une première éruption. En Grèce, le Taygète

se souleva au centre du Péloponnèse, de nouvelles îles, Mélos,

Cimolos, Siphnos, Thermia, Délos, Théra, sortirent des flots

bouillonnants de la mer Égée. Les hommes qui assistèrent à cette

effroyable convulsion de la nature se crurent naturellement pris au

milieu d'un combat des Titans issus de la mère chthonienne contre

les puissances célestes, assistées d'autres forces terrestres en

conflit avec les Titans, les Hécatonchires, et leur imagination se

représenta ces adversaires tout puissants, les uns postés sur le

sommet de l'Othrys, les autres sur le sommet de l'Olympe, cherchant

réciproquement à s'écraser en se lançant des roches enflammées.

52

[Illustration 077: La Gigantomachie hellénique.]

53

[Illustration 078: La Gigantomachie hellénique.]

54

Mais dans le mythe de la Titanomachie, à la différence de la

Gigantomachie, il y a aussi autre chose qu'une lutte des forces de

la nature. Il faut également tenir compte de la donnée que les

hommes sont issus du sang des Titans. La conception des fils

d'Ouranos et de Gaia, précédant les dieux Olympiens, telle que nous

la trouvons exprimée avec son complet développement dans la

_Théogonie_ d'Hésiode, a ceci de particulier, qu'à côté des

personnifications des forces de la nature dans les quatre éléments,

forces envisagées comme encore violentes, exubérantes et mal

assujetties à un ordre régulier, nous y rencontrons les prototypes,

non moins exagérés et imparfaitement réglés, comme énergie et comme

stature, de l'humanité primitive, véritables représentants des

géants des premiers âges, tels que les admettait la tradition

chaldéenne. Je veux parler de Iapétos et de ses fils, Atlas,

Ménoitios, Prométhée et Épiméthée, ancêtres et types symboliques de

la race humaine, qui sont qualifiés de Titans comme leur père. La

tradition qui se rapporte à eux est d'autant plus remarquable que

la Bible accepte le Titan Iapétos de la légende grecque, en lui

conservant son nom d'origine aryenne sous la forme Yapheth, comme

un des fils de Noa'h et le père d'une des grandes races humaines,

celle des Aryas. C'est spécialement au rameau de ce Iapétos que

s'attache l'idée d'antagonisme avec les dieux Olympiens. Ménoitios,

que son nom caractérise comme un parallèle du Manou des Indiens, un

représentant de «l'homme» en général, est un contempteur des dieux,

que Zeus foudroie et précipite dans le Tartare pour le punir de sa

violence et de son impiété. Prométhée, avec son frère Épiméthée,

est le protagoniste d'une série de mythes qui correspondent à

l'histoire du premier péché dans la Genèse et qui attirent sur lui

le châtiment de la colère de Zeus. Dans les récits arméniens de Mar

Abas Katina et de Moïse de Khorène, Yapedosthê, le correspondant du

Iapétos grec et du Yapheth biblique, est un géant, père de la race

de géants à laquelle appartient le héros national Haïgh. Tous ces

faits, dont il est impossible de méconnaître l'enchaînement,

amènent à cette conclusion que la tradition qui liait une idée de

violence, d'impiété, de révolte contre le ciel et de punition

divine à la croyance que les premiers hommes avaient été démesurés

de taille et de force, a eu sa part, autant que la notion des

luttes primordiales des forces physiques, dans la naissance de la

conception fondamentale de la Titanomachie, bien que la description

épique d'Hésiode en efface complètement le côté humain.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 6 / 46 段