Nous n'avons pas de preuve formelle et directe de ce que la

tradition du péché originel, telle que la racontent nos Livres

Saints, ait fait partie du cycle des récits de Babylone et de la

Chaldée sur les origines du monde et de l'homme. On n'y trouve non

plus aucune allusion dans les fragments de Bérose. Malgré ce

silence, le parallélisme des traditions chaldéennes et hébraïques,

33 sur ce point comme sur les autres, a en sa faveur une probabilité

si grande, qu'elle équivaut presque à une certitude. Nous

reviendrons un peu plus loin sur certains indices fort probants de

l'existence de mythes relatifs au paradis terrestre dans les

traditions sacrées du bassin inférieur de l'Euphrate et du Tigre.

Mais il importe de nous arrêter quelques instants aux

représentations de la plante mystérieuse et sacrée que les

bas-reliefs assyriens nous font voir si souvent, gardée par des

génies célestes. Aucun texte n'est venu jusqu'à présent éclairer le

sens de ce symbole, et l'on doit déplorer une telle lacune, que

combleront sans doute un jour des documents nouveaux. Mais par

l'étude des seuls monuments figurés, il est impossible de se

méprendre sur la haute importance de cette représentation de la

plante sacrée. C'est incontestablement un des emblèmes les plus

élevés de la religion; et ce qui achève de lui assurer ce

caractère, c'est que souvent au-dessus de la plante nous voyons

planer l'image symbolique du dieu suprême, le disque ailé, surmonté

ou non d'un buste humain. Les cylindres de travail babylonien ou

assyrien ne présentent pas cet emblème moins fréquemment que les

bas-reliefs des palais de l'Assyrie, toujours dans les mêmes

conditions et en lui attribuant autant d'importance.

[Illustration 058: La plante de vie gardée par des génies

ailés[1].]

[Note 1: D'après un bas-relief assyrien du palais de Nimroud

(l'ancienne Kala'h), conservé au Musée Britannique.]

Il est bien difficile de ne pas rapprocher cette plante

mystérieuse, en qui tout fait voir un symbole religieux de premier

34 ordre, des fameux arbres de la vie et de la science, qui jouent un

rôle si considérable dans l'histoire du premier péché. Toutes les

traditions paradisiaques les mentionnent: celle de la Genèse, qui

semble admettre tantôt deux arbres, celui de la vie et celui de la

science, tantôt un seulement, réunissant les deux attributions,

dans le milieu du jardin de 'Éden; celle de l'Inde, qui en suppose

quatre, plantés sur les quatre contre-forts du mont Mêrou; enfin

celle des Iraniens, qui n'admet tantôt qu'un seul arbre, sortant du

milieu même de la source sainte Ardvî-çoura dans l'Airyana-vaedja,

tantôt deux, correspondant exactement à ceux du 'Éden biblique. Le

plus ancien nom de Babylone, dans l'idiome de la population

antésémitique, _Tin-tir-ki_, signifie «le lieu de l'arbre de vie.»

Enfin la figure de la plante sacrée, que nous assimilons à celle

des traditions édéniques, apparaît comme un symbole de vie

éternelle sur les curieux sarcophages en terre émaillée,

appartenant aux derniers temps de la civilisation chaldéenne, après

Alexandre le Grand, que l'on a découverts à Warkah, l'ancienne

Ourouk.

[Illustration 059: Adoration de la plante de vie[1].]

[Note 1: D'après le monument du roi assyrien Asschour-a'h-iddin,

connu sous le nom de «Pierre noire de lord Aberdeen.»

Un prêtre est en adoration devant la plante sacrée, placée sous

un édicule ou naos que surmonte une tiare droite ou cidaris,

garnie de plusieurs paires de cornes parallèlement appliquées.

Derrière le prêtre est de nouveau la plante divine, figurée de

plus grande dimension, puis vient le taureau du sacrifice.]

L'image de cet arbre de vie était chez les Chaldéo-Assyriens

l'objet d'un véritable culte divin. Dans les représentations du

monument connu sous le nom de «la Pierre noire de Lord Aberdeen,»

et qui se rapporte aux fondations religieuses du roi

Asschour-a'h-iddin, à Babylone, nous voyons ce simulacre placé, à

l'état d'idole, dans un naos que surmonte une cidaris ou tiare

35 droite, garnie de plusieurs paires de cornes. On l'avait donc

identifié à une divinité. Ici doit trouver place la très ingénieuse

observation de M. Georges Rawlinson sur la relation que les oeuvres

de l'art symbolique assyrien établissent entre cette image et le

dieu Asschour. Celui-ci plane au-dessus en sa qualité de dieu

céleste, et l'arbre de vie au-dessous de lui semble être l'emblème

d'une divinité féminine chthonienne, présidant à la vie et à la

fécondité terrestre, qui lui aurait été associée. Nous aurions

ainsi, dans cette association du dieu et de l'arbre paradisiaque

sur lequel il plane, une expression plastique du couple

cosmogonique, rappelant celui d'Ouranos et de Gê chez les Grecs,

personnifiant le firmament et le sol terrestre chargé de sa

végétation. Nous retrouvons ainsi le prototype de l'_ascherah_, ce

pieu plus ou moins enrichi d'ornements, qui constituait le

simulacre consacré de la déesse chthonienne de la fécondité et de

la vie dans le culte kanânéen de la Palestine, et dont il est si

souvent parlé dans la Bible.

* * * * *

Qu'en outre de ce culte il existât dans les traditions

cosmogoniques des Chaldéens et des Babyloniens, au sujet de l'arbre

de vie et du fruit paradisiaque, un mythe en action se rapprochant

étroitement dans sa forme du récit biblique sur la tentation, c'est

ce que paraît établir d'une façon positive, en l'absence de textes

écrits, la représentation d'un cylindre de pierre dure conservé au

Musée Britannique. Nous y voyons, en effet, un homme et une femme,

le premier portant sur sa tête la sorte de turban qui était propre

aux Babyloniens, assis face à face aux deux côtés d'un arbre aux

rameaux étendus horizontalement, d'où pendent deux gros fruits,

chacun devant l'un des personnages, lesquels étendent la main pour

les cueillir. Derrière la femme se dresse un serpent. Cette

représentation peut servir d'illustration directe à la narration de

la Genèse et ne se prête à aucune autre explication.

[Illustration 060: L'arbre et le serpent sur un cylindre

babylonien[1].]

[Note 1: Monument faisant partie des collections du Musée

Britannique.]

M. Renan n'hésite pas à retrouver un vestige de la même tradition

chez les Phéniciens, dans les fragments du livre de Sanchoniathon,

traduit en grec par Philon de Biblos. En effet, il y est dit, à

propos du premier couple humain et de Æon, qui semble la traduction

de 'Havah et en tient la place dans le couple, que ce personnage

36 «inventa de se nourrir des fruits de l'arbre.» Le savant

académicien croit même trouver ici l'écho de quelque type de

représentation figurée phénicienne, qui aura retracé une scène

pareille à celle que raconte la Genèse, pareille à celle que l'on

voit sur le cylindre babylonien. Il est certain qu'à l'époque du

grand afflux des traditions orientales dans le monde classique, on

voit apparaître une représentation de ce genre sur plusieurs

sarcophages romains, où elle indique positivement l'introduction

d'une légende analogue au récit de la Genèse, et liée au mythe de

la formation de l'homme par Prométhée. Un fameux sarcophage du

Musée du Capitole montre auprès du Titan, fils de Iapétos, qui

accomplit son oeuvre de modeleur, le couple d'un homme et d'une

femme dans la nudité des premiers jours, debout au pied d'un arbre

dont l'homme fait le geste de cueillir le fruit. La présence, à

côté de Prométhée, d'une Parque tirant l'horoscope de l'homme que

le Titan est en train de former, est de nature à faire soupçonner

dans les sujets figurés par le sculpteur une influence des

doctrines de ces astrologues chaldéens, qui s'étaient répandus dans

le monde gréco-romain dans les derniers siècles avant l'ère

chrétienne et avaient acquis en particulier un grand crédit à Rome.

Cependant, la date des monuments que nous venons de signaler rend

possible de considérer la donnée du premier couple humain, auprès

de l'arbre paradisiaque dont il va manger le fruit, comme y

provenant directement de l'Ancien Testament lui-même, aussi bien

que des mythes cosmogoniques de la Chaldée ou de la Phénicie.

[Illustration 061: Sarcophage du Musée du Capitole[1].]

[Note 1: Au centre de la composition, _Prométhée_; assis, tient

de la main gauche sur ses genoux une figure humaine qu'il a

modelée, et de la droite l'ébauchoir pour la terminer. À côté de

lui est une corbeille remplie d'argile et une autre figure déjà

terminée. _Minerve_ pose un papillon, symbole de l'âme, sur la

tête de la figure que tient Prométhée. En haut, derrière le

Titan, sont les Parques, _Clotho_ avec la quenouille, sur

laquelle elle file les jours des hommes, et _Lachésis_ qui trace

avec une baguette, sur un globe, les lignes de l'horoscope de

l'homme que le fils de Iapétos est en train de former. La femme

couchée derrière Prométhée, et qui tient une grande corne

d'abondance soutenue par les _Génies_ de l'été et de l'hiver, est

la _Terre_. À ses pieds sont l'_Amour_ et _Psyché_ qui

s'embrassent, emblèmes du corps et de l'âme. Au-dessus est le

char du _Soleil_, pour indiquer le ciel. L'_Océan_ le suit,

tenant une rame et monté sur le monstre marin qui le portait

quand il vint consoler Prométhée pendant son supplice. Plus loin,

à gauche, est la forge de _Vulcain_, établie dans une caverne.

Deux _Cyclopes_ aident le dieu à battre à grands coups de marteau

le fer destiné à forger les chaînes de Prométhée et les clous

qu'il doit lui enfoncer dans la poitrine. Un troisième Cyclope

est derrière le rocher pour faire aller les soufflets. À

l'extrémité gauche de la composition, l'on voit le _premier

homme_ et _la première femme_, nus, au pied de l'arbre, dont

l'homme va cueillir le fruit. À droite du groupe central de

Prométhée et de Minerve, est un corps étendu à terre, dont l'âme

est représentée par un papillon qui s'envole. Auprès, le _Génie

de la mort_ tient son flambeau renversé. La figure enveloppée

dans un long voile est l'ombre du défunt. La Parque _Atropos_,

assise auprès du cadavre, tient le livre fatal où est inscrit le

sort de tous. Au-dessus est le char d'_Hécate_, symbolisant la

nuit de la mort. _Mercure Psychopompe_ emporte aux enfers l'âme,

sous la figure de _Psyché_. Le supplice de _Prométhée_ termine la

composition sur la droite. Le Titan est attaché au rocher où l'a

cloué la vengeance de Jupiter et le vautour lui ronge le foie. À

ses pieds est encore la figure de la _Terre_, couchée et

accompagnée de _Génies_ enfantins. _Hercule_ s'apprête à délivrer

Prométhée de ses tortures en perçant le vautour à coup de

flèches. Le vieillard assis sur le rocher, à l'extrémité de la

scène, est la personnification du mont _Caucase_, théâtre du

supplice de Prométhée dans la tradition mythologique.]

37

Mais l'existence de cette tradition dans le cycle des légendes

indigènes du peuple de Kena'an ne me semble plus contestable en

présence d'un curieux vase peint de travail phénicien, du VIIe ou

du VIe siècle avant Jésus-Christ, découvert par M. le général de

Cesnola dans une des plus anciennes sépultures d'Idalion, dans

l'île de Cypre. Nous y voyons, en effet, un arbre feuillu, du bas

des rameaux duquel pendent, de chaque côté, deux grosses grappes de

fruits; un grand serpent s'avance par ondulations vers cet arbre et

se dresse pour saisir un des fruits avec sa gueule.

[Illustration 062: L'arbre et le serpent sur un vase de travail

phénicien[1].]

[Note 1: Le monument original est conservé au Metropolitan Museum

of art, de New-York.]

Maintenant on est en droit de douter qu'en Chaldée, et à plus forte

raison en Phénicie, la tradition parallèle au récit biblique de la

déchéance ait revêtu une signification aussi exclusivement

spirituelle que dans la Genèse, qu'elle y ait contenu la même leçon

morale, qui se retrouve aussi dans la narration des livres du

zoroastrisme. L'esprit de panthéisme grossièrement matérialiste de

38 la religion de ces contrées y mettait un obstacle invincible.

Pourtant il est à remarquer que chez les Chaldéens et les Assyriens

leurs disciples, au moins à partir d'une certaine époque, la notion

de la nature du péché et de la nécessité de la pénitence se

retrouve d'une manière plus précise que chez la plupart des autres

peuples antiques; et par suite il est difficile de croire que le

sacerdoce de la Chaldée, dans ses profondes spéculations de

philosophie religieuse, n'ait pas cherché une solution du problème

de l'origine du mal et du péché.

Sous la réserve de cette dernière remarque, il est vraisemblable

que, dans son esprit, la légende chaldéenne et phénicienne sur le

fruit de l'arbre paradisiaque devait se rapprocher beaucoup du

cycle des vieux mythes communs à toutes les branches de la race

aryenne, à l'étude desquels M. Adalbert Kuhn a consacré un livre du

plus grand intérêt[38]. Ce sont ceux qui ont trait à l'invention du

feu et au breuvage de vie; on les trouve à leur état le plus ancien

dans les _Vêdas_, et ils ont passé, plus ou moins modifiés par le

cours du temps, chez les Grecs, les Germains et les Slaves, comme

chez les Iraniens et les Indiens. La donnée fondamentale de ces

mythes, qui ne se montrent complets que sous leurs plus vieilles

formes, représente l'univers comme un arbre immense dont les

racines embrassent la terre et dont les branches forment la voûte

du ciel. Le fruit de cet arbre est le feu, indispensable a

l'existence de l'homme et symbole matériel de l'intelligence; ses

feuilles distillent le breuvage de vie. Les dieux se sont réservé

la possession du feu, qui descend quelquefois sur la terre dans la

foudre, mais que les hommes ne doivent pas produire eux-mêmes.

Celui qui, comme le Prométhée des Grecs, découvre le procédé qui

permet d'allumer artificiellement la flamme et le communique aux

autres hommes est un impie, qui a dérobé à l'arbre sacré le fruit

défendu; il est maudit, et le courroux des dieux le poursuit, lui

et sa race.

[Note 38: _Die Herabkunft des Feuers und der Goettertranks_,

Berlin, 1859.--Voy. les importants articles de M. F. Baudry sur

ce livre, dans la _Revue germanique_ de 1861.]

L'analogie de forme entre ces mythes et le récit de la Bible est

saisissante. C'est bien la même tradition, mais prise dans un tout

autre sens, symbolisant une invention de l'ordre matériel au lieu

de s'appliquer au fait fondamental de l'ordre moral, défigurée de

plus par cette monstrueuse conception, trop fréquente dans le

paganisme, qui se représente la divinité comme une puissance

redoutable et ennemie, jalouse du bonheur et du progrès des hommes.

L'esprit d'erreur avait altéré chez les Gentils ce mystérieux

39 souvenir symbolique de l'événement qui décida du sort de

l'humanité. L'auteur inspiré de la Genèse le reprit sous la forme

même qu'il avait revêtue avec un sens matériel; mais il lui rendit

sa véritable signification, et il en fit ressortir l'enseignement

solennel.

* * * * *

Quelques remarques sont encore nécessaires sur la forme animale que

revêt le tentateur dans le récit biblique, sur ce serpent qui

jouait un rôle analogue, les monuments figurés viennent de nous le

montrer, dans les légendes de la Chaldée et de la Phénicie.

[Illustration 064: Horus combattant le serpent Apap[1].]

[Note 1: D'après un bas-relief égyptien du temple d'Elfou.]

Le serpent, ou, pour parler plus exactement, les diverses espèces

de serpent tiennent une place très considérable dans la symbolique

religieuse des peuples de l'antiquité. Ces animaux y sont employés

avec les significations les plus opposées, et il serait contraire à

tout esprit de critique de grouper ensemble et confusément, comme

l'ont fait quelques érudits d'autrefois, les notions si

contradictoires qui s'attachent ainsi aux différents serpents dans

les anciens mythes, de manière à en former un vaste système

ophiolâtrique, rattaché à une seule source et mis en rapport avec

la narration de la Genèse. Mais à côté de serpents divins d'un

40 caractère essentiellement favorable et protecteur, fatidiques ou

mis en rapport avec les dieux de la santé, de la vie et de la

guérison, nous voyons dans toutes les mythologies un serpent

gigantesque personnifier la puissance nocturne, hostile, le mauvais

principe, les ténèbres matérielles et le mal moral.

Chez les Égyptiens, c'est le serpent Apap, qui lutte contre le

Soleil et que Horus perce de son arme. On nous dit formellement que

c'est à la mythologie phénicienne que Phérécyde de Syros emprunta

son récit sur le Titan Ophion, le vieux serpent, précipité avec ses

compagnons dans le Tartare par le dieu Cronos (El), qui triomphe de

lui à l'origine des choses, récit dont l'analogie est frappante

avec l'histoire de la défaite «du serpent antique, qui est le

calomniateur et Satan,» rejeté et enfermé dans l'abîme, laquelle ne

figure pas dans l'Ancien Testament, mais existait dans les

traditions orales des Hébreux et a trouvé place dans les chapitres

XII et XX de l'Apocalypse de saint Jean.

Le mazdéisme est la seule religion dans la symbolique de laquelle

le serpent ne soit jamais pris qu'en mauvais part, car dans celle

de la Bible elle-même il se présente quelquefois avec une

signification favorable, par exemple dans l'histoire du Serpent

d'airain. C'est que, dans la conception du dualisme zoorastrien,

l'animal lui-même appartenait à la création impure et funeste du

mauvais principe. Aussi est-ce sous la forme d'un grand serpent

qu'Angrômainyous, après avoir tenté de corrompre le ciel, a sauté

sur la terre; c est sous cette forme que le combat Mithra, le dieu

du ciel pur; c'est sous cette forme enfin qu'il sera un jour

vaincu, enchaîné pendant trois mille ans, et à la fin du monde

brûlé dans les métaux fondus.

[Illustration 065: Mithra combattant Angrômainyous sous la forme

d'un serpent[1].]

[Note 1: Intaille de travail perse du temps des Sassanides.]

Dans ces récits du zoroastrisme, Angrômainyous, sous la forme du

serpent, est l'emblème du mal, la personnification de l'esprit

méchant, aussi nettement que l'est le serpent de la Genèse, et cela

dans un sens presque aussi complètement spirituel. Au contraire,

dans les _Vêdas_, le même mythe de la lutte contre le serpent se

présente à nous avec un caractère purement naturaliste, peignant de

la façon la plus transparente un phénomène de l'atmosphère. La

donnée qui revient le plus fréquemment dans les vieux hymnes des

41 Aryas de l'Inde à leur époque primitive, est celle du combat

d'Indra, le dieu du ciel lumineux et de l'azur, contre Ahi, le

serpent, ou Vritra, personnifications du nuage orageux qui

s'allonge en rampant dans les airs. Indra terrasse Ahi, le frappe

de sa foudre, et en le déchirant donne un libre cours aux eaux

fécondantes qu'il retenait enfermées dans ses flancs. Jamais dans

les _Vêdas_ le mythe ne s'élève au-dessus de cette réalité purement

physique, et ne passe de la représentation de la lutte des éléments

de l'atmosphère à celle de la lutte morale du bien et du mal, dont

il est devenu l'expression dans le mazdéisme.

Ma foi de chrétien n'éprouve, du reste, aucun embarras à admettre

qu'ici le rédacteur inspiré de la Genèse a employé, pour raconter

la chute du premier couple humain, une narration qui, chez les

peuples voisins, avait pris un caractère entièrement mythique, et

que la forme du serpent qu'y revêt le tentateur a pu avoir pour

point de départ, un symbole essentiellement naturaliste. Rien

n'oblige à prendre au pied de la lettre le récit du chapitre III de

la Genèse. On est en droit, sans sortir de l'orthodoxie, de le

considérer comme une figure destinée à rendre sensible un fait de

l'ordre purement moral. Ce n'est donc pas la forme du récit qui

importe ici; c'est le dogme qu'elle exprime, et ce dogme de la

déchéance de la race des hommes, par le mauvais usage que ses

premiers auteurs ont fait de leur libre arbitre, est une vérité

éternelle qui nulle part ailleurs n'éclate avec la même netteté.

Elle fournit la seule solution du redoutable problème qui revient

toujours se dresser devant l'esprit de l'homme, et qu'aucune

philosophie religieuse n'est parvenue à résoudre en dehors de la

révélation.

§ 3.--LES GÉNÉRATIONS ANTÉDILUVIENNES.

Un remarquable rapport entre les traditions des peuples les plus

divers se manifeste ici et ne permet pas de douter de l'antique

communauté des récits sur les premiers jours de l'humanité chez

toutes les grandes races civilisées de l'ancien monde. Les

patriarches antédiluviens, de Scheth à Noa'h, sont dix dans le

récit de la Genèse, et une persistance bien digne de la plus

sérieuse attention fait reproduire ce chiffre de dix dans les

légendes d'un très grand nombre de nations, pour leurs ancêtres

primitifs encore enveloppés dans le brouillard des fables. À

quelque époque qu'elles fassent remonter ces ancêtres, avant ou

42 après le déluge, que le côté mythique ou historique prédomine dans

leur physionomie, ils offrent ce nombre sacramentel de dix.

Les noms des dix rois antédiluviens qu'admettait la tradition

chaldéenne nous ont été transmis dans les fragments de Bérose,

malheureusement sous une forme très altérée par les copistes

successifs du texte. On en trouvera le tableau dans la page en

regard de celle-ci, parallèlement à celui des patriarches

correspondants de la Genèse.

Une tradition assyrienne recueillie par Abydène plaçait à l'origine

de la nation, antérieurement à la fondation de Ninive, dix

générations de héros, éponymes d'autant de cités successivement

érigées. Le même Abydène, l'un des polygraphes grecs qui pendant la

période des successeurs d'Alexandre s'efforcèrent sans succès de

vulgariser auprès de leurs compatriotes les traditions et

l'histoire des peuples de l'Asie, paraît avoir déjà enregistré la

donnée arménienne d'une succession de dix héros ancêtres précédant

Aram, celui qui constitua définitivement la nation et lui donna son

nom, donnée qui fut ensuite adoptée par Mar-Abas Katina et les

écrivains de l'école d'Edesse, et d'après eux par Moïse de Khorène,

l'historien national de l'Arménie.

Les livres sacrés des Iraniens, attribués à Zarathoustra

(Zoroastre), comptent au début de l'humanité neuf héros d'un

caractère absolument mythique, succédant à Gayômaretan, l'homme

type, héros autour desquels se groupent toutes les traditions sur

les premiers âges, jusqu'au moment où elles prennent un caractère

plus humain et presque semi-historique. Ainsi se présentent les

Paradhâtas de l'antique tradition, devenus les dix rois

Peschdâdiens de la légende iranienne postérieure, mise en épopée

par Firdoûsi, les premiers monarques terrestres «les hommes de

l'ancienne loi,» qui se nourrissaient «du pur breuvage du haoma et

qui gardaient la sainteté.»

Dans les légendes cosmogoniques des Indiens, nous rencontrons les

neuf Brahmâdikas, qui sont dix avec Brahmâ, leur auteur, et qu'on

appelle les dix Pîtris ou «pères.» Les Chinois comptent dix

empereurs participant à la nature divine entre Fou-hi et le

souverain qui inaugure les temps historiques, Hoang-fi, et

l'avènement de celui-ci marque la dixième des périodes, ki, qui se

sont succédées depuis la création de l'homme et le commencement de

la «souveraineté humaine» sur la terre, Jin-hoang. Enfin, pour ne

pas multiplier les exemples outre mesure, les Germains et les

Scandinaves croyaient aux dix ancêtres de Wodan ou Odin, comme les

Arabes aux dix rois mythiques de 'Ad, le peuple primordial de leur

péninsule, dont le nom signifie «antique.»

43

LES GÉNÉRATIONS ANTÉDILUVIENNES

PATRIARCHES ROIS

ANTÉDILUVIENS ANTÉDILUVIENS

DE LA BIBLE DE LA TRADITION

CHALDÉENNE.

NOMS Faits relatés NOMS Faits relatés

à leur occasion. à leur occasion.

____ _______________ ______________________________ ______________

Dans les Formes Formes

fragments orrigées. originales.

de Bérose.

1. Adam (homme). 1. Alôros. Adôros. Adiourou. Première

révélation

divine.

2. Scheth (fondement). 2. Alaparos.

3. Enosch (homme). 3. Almélon ou Seconde

On commence Amillaros révélation

alors à invoquer divine.

le nom de Yahveh.

4. Qenân (créature). 4. Amménon. 'Hammanou. Troisième

révélation

divine.

5. Mahalalel (louange de 5. Amegalaros ou Quatrième

Dieu). Megalaros. révélation

divine.

6. Yered (descente). 6. Daônos ou Ce roi est

Daôs. qualifié de

«pasteur.»

Cinquième

révélation

divine.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 5 / 46 段