tradition du péché originel, telle que la racontent nos Livres
Saints, ait fait partie du cycle des récits de Babylone et de la
Chaldée sur les origines du monde et de l'homme. On n'y trouve non
plus aucune allusion dans les fragments de Bérose. Malgré ce
silence, le parallélisme des traditions chaldéennes et hébraïques,
33 sur ce point comme sur les autres, a en sa faveur une probabilité
si grande, qu'elle équivaut presque à une certitude. Nous
reviendrons un peu plus loin sur certains indices fort probants de
l'existence de mythes relatifs au paradis terrestre dans les
traditions sacrées du bassin inférieur de l'Euphrate et du Tigre.
Mais il importe de nous arrêter quelques instants aux
représentations de la plante mystérieuse et sacrée que les
bas-reliefs assyriens nous font voir si souvent, gardée par des
génies célestes. Aucun texte n'est venu jusqu'à présent éclairer le
sens de ce symbole, et l'on doit déplorer une telle lacune, que
combleront sans doute un jour des documents nouveaux. Mais par
l'étude des seuls monuments figurés, il est impossible de se
méprendre sur la haute importance de cette représentation de la
plante sacrée. C'est incontestablement un des emblèmes les plus
élevés de la religion; et ce qui achève de lui assurer ce
caractère, c'est que souvent au-dessus de la plante nous voyons
planer l'image symbolique du dieu suprême, le disque ailé, surmonté
ou non d'un buste humain. Les cylindres de travail babylonien ou
assyrien ne présentent pas cet emblème moins fréquemment que les
bas-reliefs des palais de l'Assyrie, toujours dans les mêmes
conditions et en lui attribuant autant d'importance.
[Illustration 058: La plante de vie gardée par des génies
ailés[1].]
[Note 1: D'après un bas-relief assyrien du palais de Nimroud
(l'ancienne Kala'h), conservé au Musée Britannique.]
Il est bien difficile de ne pas rapprocher cette plante
mystérieuse, en qui tout fait voir un symbole religieux de premier
34 ordre, des fameux arbres de la vie et de la science, qui jouent un
rôle si considérable dans l'histoire du premier péché. Toutes les
traditions paradisiaques les mentionnent: celle de la Genèse, qui
semble admettre tantôt deux arbres, celui de la vie et celui de la
science, tantôt un seulement, réunissant les deux attributions,
dans le milieu du jardin de 'Éden; celle de l'Inde, qui en suppose
quatre, plantés sur les quatre contre-forts du mont Mêrou; enfin
celle des Iraniens, qui n'admet tantôt qu'un seul arbre, sortant du
milieu même de la source sainte Ardvî-çoura dans l'Airyana-vaedja,
tantôt deux, correspondant exactement à ceux du 'Éden biblique. Le
plus ancien nom de Babylone, dans l'idiome de la population
antésémitique, _Tin-tir-ki_, signifie «le lieu de l'arbre de vie.»
Enfin la figure de la plante sacrée, que nous assimilons à celle
des traditions édéniques, apparaît comme un symbole de vie
éternelle sur les curieux sarcophages en terre émaillée,
appartenant aux derniers temps de la civilisation chaldéenne, après
Alexandre le Grand, que l'on a découverts à Warkah, l'ancienne
Ourouk.
[Illustration 059: Adoration de la plante de vie[1].]
[Note 1: D'après le monument du roi assyrien Asschour-a'h-iddin,
connu sous le nom de «Pierre noire de lord Aberdeen.»
Un prêtre est en adoration devant la plante sacrée, placée sous
un édicule ou naos que surmonte une tiare droite ou cidaris,
garnie de plusieurs paires de cornes parallèlement appliquées.
Derrière le prêtre est de nouveau la plante divine, figurée de
plus grande dimension, puis vient le taureau du sacrifice.]
L'image de cet arbre de vie était chez les Chaldéo-Assyriens
l'objet d'un véritable culte divin. Dans les représentations du
monument connu sous le nom de «la Pierre noire de Lord Aberdeen,»
et qui se rapporte aux fondations religieuses du roi
Asschour-a'h-iddin, à Babylone, nous voyons ce simulacre placé, à
l'état d'idole, dans un naos que surmonte une cidaris ou tiare
35 droite, garnie de plusieurs paires de cornes. On l'avait donc
identifié à une divinité. Ici doit trouver place la très ingénieuse
observation de M. Georges Rawlinson sur la relation que les oeuvres
de l'art symbolique assyrien établissent entre cette image et le
dieu Asschour. Celui-ci plane au-dessus en sa qualité de dieu
céleste, et l'arbre de vie au-dessous de lui semble être l'emblème
d'une divinité féminine chthonienne, présidant à la vie et à la
fécondité terrestre, qui lui aurait été associée. Nous aurions
ainsi, dans cette association du dieu et de l'arbre paradisiaque
sur lequel il plane, une expression plastique du couple
cosmogonique, rappelant celui d'Ouranos et de Gê chez les Grecs,
personnifiant le firmament et le sol terrestre chargé de sa
végétation. Nous retrouvons ainsi le prototype de l'_ascherah_, ce
pieu plus ou moins enrichi d'ornements, qui constituait le
simulacre consacré de la déesse chthonienne de la fécondité et de
la vie dans le culte kanânéen de la Palestine, et dont il est si
souvent parlé dans la Bible.
* * * * *
Qu'en outre de ce culte il existât dans les traditions
cosmogoniques des Chaldéens et des Babyloniens, au sujet de l'arbre
de vie et du fruit paradisiaque, un mythe en action se rapprochant
étroitement dans sa forme du récit biblique sur la tentation, c'est
ce que paraît établir d'une façon positive, en l'absence de textes
écrits, la représentation d'un cylindre de pierre dure conservé au
Musée Britannique. Nous y voyons, en effet, un homme et une femme,
le premier portant sur sa tête la sorte de turban qui était propre
aux Babyloniens, assis face à face aux deux côtés d'un arbre aux
rameaux étendus horizontalement, d'où pendent deux gros fruits,
chacun devant l'un des personnages, lesquels étendent la main pour
les cueillir. Derrière la femme se dresse un serpent. Cette
représentation peut servir d'illustration directe à la narration de
la Genèse et ne se prête à aucune autre explication.
[Illustration 060: L'arbre et le serpent sur un cylindre
babylonien[1].]
[Note 1: Monument faisant partie des collections du Musée
Britannique.]
M. Renan n'hésite pas à retrouver un vestige de la même tradition
chez les Phéniciens, dans les fragments du livre de Sanchoniathon,
traduit en grec par Philon de Biblos. En effet, il y est dit, à
propos du premier couple humain et de Æon, qui semble la traduction
de 'Havah et en tient la place dans le couple, que ce personnage
36 «inventa de se nourrir des fruits de l'arbre.» Le savant
académicien croit même trouver ici l'écho de quelque type de
représentation figurée phénicienne, qui aura retracé une scène
pareille à celle que raconte la Genèse, pareille à celle que l'on
voit sur le cylindre babylonien. Il est certain qu'à l'époque du
grand afflux des traditions orientales dans le monde classique, on
voit apparaître une représentation de ce genre sur plusieurs
sarcophages romains, où elle indique positivement l'introduction
d'une légende analogue au récit de la Genèse, et liée au mythe de
la formation de l'homme par Prométhée. Un fameux sarcophage du
Musée du Capitole montre auprès du Titan, fils de Iapétos, qui
accomplit son oeuvre de modeleur, le couple d'un homme et d'une
femme dans la nudité des premiers jours, debout au pied d'un arbre
dont l'homme fait le geste de cueillir le fruit. La présence, à
côté de Prométhée, d'une Parque tirant l'horoscope de l'homme que
le Titan est en train de former, est de nature à faire soupçonner
dans les sujets figurés par le sculpteur une influence des
doctrines de ces astrologues chaldéens, qui s'étaient répandus dans
le monde gréco-romain dans les derniers siècles avant l'ère
chrétienne et avaient acquis en particulier un grand crédit à Rome.
Cependant, la date des monuments que nous venons de signaler rend
possible de considérer la donnée du premier couple humain, auprès
de l'arbre paradisiaque dont il va manger le fruit, comme y
provenant directement de l'Ancien Testament lui-même, aussi bien
que des mythes cosmogoniques de la Chaldée ou de la Phénicie.
[Illustration 061: Sarcophage du Musée du Capitole[1].]
[Note 1: Au centre de la composition, _Prométhée_; assis, tient
de la main gauche sur ses genoux une figure humaine qu'il a
modelée, et de la droite l'ébauchoir pour la terminer. À côté de
lui est une corbeille remplie d'argile et une autre figure déjà
terminée. _Minerve_ pose un papillon, symbole de l'âme, sur la
tête de la figure que tient Prométhée. En haut, derrière le
Titan, sont les Parques, _Clotho_ avec la quenouille, sur
laquelle elle file les jours des hommes, et _Lachésis_ qui trace
avec une baguette, sur un globe, les lignes de l'horoscope de
l'homme que le fils de Iapétos est en train de former. La femme
couchée derrière Prométhée, et qui tient une grande corne
d'abondance soutenue par les _Génies_ de l'été et de l'hiver, est
la _Terre_. À ses pieds sont l'_Amour_ et _Psyché_ qui
s'embrassent, emblèmes du corps et de l'âme. Au-dessus est le
char du _Soleil_, pour indiquer le ciel. L'_Océan_ le suit,
tenant une rame et monté sur le monstre marin qui le portait
quand il vint consoler Prométhée pendant son supplice. Plus loin,
à gauche, est la forge de _Vulcain_, établie dans une caverne.
Deux _Cyclopes_ aident le dieu à battre à grands coups de marteau
le fer destiné à forger les chaînes de Prométhée et les clous
qu'il doit lui enfoncer dans la poitrine. Un troisième Cyclope
est derrière le rocher pour faire aller les soufflets. À
l'extrémité gauche de la composition, l'on voit le _premier
homme_ et _la première femme_, nus, au pied de l'arbre, dont
l'homme va cueillir le fruit. À droite du groupe central de
Prométhée et de Minerve, est un corps étendu à terre, dont l'âme
est représentée par un papillon qui s'envole. Auprès, le _Génie
de la mort_ tient son flambeau renversé. La figure enveloppée
dans un long voile est l'ombre du défunt. La Parque _Atropos_,
assise auprès du cadavre, tient le livre fatal où est inscrit le
sort de tous. Au-dessus est le char d'_Hécate_, symbolisant la
nuit de la mort. _Mercure Psychopompe_ emporte aux enfers l'âme,
sous la figure de _Psyché_. Le supplice de _Prométhée_ termine la
composition sur la droite. Le Titan est attaché au rocher où l'a
cloué la vengeance de Jupiter et le vautour lui ronge le foie. À
ses pieds est encore la figure de la _Terre_, couchée et
accompagnée de _Génies_ enfantins. _Hercule_ s'apprête à délivrer
Prométhée de ses tortures en perçant le vautour à coup de
flèches. Le vieillard assis sur le rocher, à l'extrémité de la
scène, est la personnification du mont _Caucase_, théâtre du
supplice de Prométhée dans la tradition mythologique.]
37
Mais l'existence de cette tradition dans le cycle des légendes
indigènes du peuple de Kena'an ne me semble plus contestable en
présence d'un curieux vase peint de travail phénicien, du VIIe ou
du VIe siècle avant Jésus-Christ, découvert par M. le général de
Cesnola dans une des plus anciennes sépultures d'Idalion, dans
l'île de Cypre. Nous y voyons, en effet, un arbre feuillu, du bas
des rameaux duquel pendent, de chaque côté, deux grosses grappes de
fruits; un grand serpent s'avance par ondulations vers cet arbre et
se dresse pour saisir un des fruits avec sa gueule.
[Illustration 062: L'arbre et le serpent sur un vase de travail
phénicien[1].]
[Note 1: Le monument original est conservé au Metropolitan Museum
of art, de New-York.]
Maintenant on est en droit de douter qu'en Chaldée, et à plus forte
raison en Phénicie, la tradition parallèle au récit biblique de la
déchéance ait revêtu une signification aussi exclusivement
spirituelle que dans la Genèse, qu'elle y ait contenu la même leçon
morale, qui se retrouve aussi dans la narration des livres du
zoroastrisme. L'esprit de panthéisme grossièrement matérialiste de
38 la religion de ces contrées y mettait un obstacle invincible.
Pourtant il est à remarquer que chez les Chaldéens et les Assyriens
leurs disciples, au moins à partir d'une certaine époque, la notion
de la nature du péché et de la nécessité de la pénitence se
retrouve d'une manière plus précise que chez la plupart des autres
peuples antiques; et par suite il est difficile de croire que le
sacerdoce de la Chaldée, dans ses profondes spéculations de
philosophie religieuse, n'ait pas cherché une solution du problème
de l'origine du mal et du péché.
Sous la réserve de cette dernière remarque, il est vraisemblable
que, dans son esprit, la légende chaldéenne et phénicienne sur le
fruit de l'arbre paradisiaque devait se rapprocher beaucoup du
cycle des vieux mythes communs à toutes les branches de la race
aryenne, à l'étude desquels M. Adalbert Kuhn a consacré un livre du
plus grand intérêt[38]. Ce sont ceux qui ont trait à l'invention du
feu et au breuvage de vie; on les trouve à leur état le plus ancien
dans les _Vêdas_, et ils ont passé, plus ou moins modifiés par le
cours du temps, chez les Grecs, les Germains et les Slaves, comme
chez les Iraniens et les Indiens. La donnée fondamentale de ces
mythes, qui ne se montrent complets que sous leurs plus vieilles
formes, représente l'univers comme un arbre immense dont les
racines embrassent la terre et dont les branches forment la voûte
du ciel. Le fruit de cet arbre est le feu, indispensable a
l'existence de l'homme et symbole matériel de l'intelligence; ses
feuilles distillent le breuvage de vie. Les dieux se sont réservé
la possession du feu, qui descend quelquefois sur la terre dans la
foudre, mais que les hommes ne doivent pas produire eux-mêmes.
Celui qui, comme le Prométhée des Grecs, découvre le procédé qui
permet d'allumer artificiellement la flamme et le communique aux
autres hommes est un impie, qui a dérobé à l'arbre sacré le fruit
défendu; il est maudit, et le courroux des dieux le poursuit, lui
et sa race.
[Note 38: _Die Herabkunft des Feuers und der Goettertranks_,
Berlin, 1859.--Voy. les importants articles de M. F. Baudry sur
ce livre, dans la _Revue germanique_ de 1861.]
L'analogie de forme entre ces mythes et le récit de la Bible est
saisissante. C'est bien la même tradition, mais prise dans un tout
autre sens, symbolisant une invention de l'ordre matériel au lieu
de s'appliquer au fait fondamental de l'ordre moral, défigurée de
plus par cette monstrueuse conception, trop fréquente dans le
paganisme, qui se représente la divinité comme une puissance
redoutable et ennemie, jalouse du bonheur et du progrès des hommes.
L'esprit d'erreur avait altéré chez les Gentils ce mystérieux
39 souvenir symbolique de l'événement qui décida du sort de
l'humanité. L'auteur inspiré de la Genèse le reprit sous la forme
même qu'il avait revêtue avec un sens matériel; mais il lui rendit
sa véritable signification, et il en fit ressortir l'enseignement
solennel.
* * * * *
Quelques remarques sont encore nécessaires sur la forme animale que
revêt le tentateur dans le récit biblique, sur ce serpent qui
jouait un rôle analogue, les monuments figurés viennent de nous le
montrer, dans les légendes de la Chaldée et de la Phénicie.
[Illustration 064: Horus combattant le serpent Apap[1].]
[Note 1: D'après un bas-relief égyptien du temple d'Elfou.]
Le serpent, ou, pour parler plus exactement, les diverses espèces
de serpent tiennent une place très considérable dans la symbolique
religieuse des peuples de l'antiquité. Ces animaux y sont employés
avec les significations les plus opposées, et il serait contraire à
tout esprit de critique de grouper ensemble et confusément, comme
l'ont fait quelques érudits d'autrefois, les notions si
contradictoires qui s'attachent ainsi aux différents serpents dans
les anciens mythes, de manière à en former un vaste système
ophiolâtrique, rattaché à une seule source et mis en rapport avec
la narration de la Genèse. Mais à côté de serpents divins d'un
40 caractère essentiellement favorable et protecteur, fatidiques ou
mis en rapport avec les dieux de la santé, de la vie et de la
guérison, nous voyons dans toutes les mythologies un serpent
gigantesque personnifier la puissance nocturne, hostile, le mauvais
principe, les ténèbres matérielles et le mal moral.
Chez les Égyptiens, c'est le serpent Apap, qui lutte contre le
Soleil et que Horus perce de son arme. On nous dit formellement que
c'est à la mythologie phénicienne que Phérécyde de Syros emprunta
son récit sur le Titan Ophion, le vieux serpent, précipité avec ses
compagnons dans le Tartare par le dieu Cronos (El), qui triomphe de
lui à l'origine des choses, récit dont l'analogie est frappante
avec l'histoire de la défaite «du serpent antique, qui est le
calomniateur et Satan,» rejeté et enfermé dans l'abîme, laquelle ne
figure pas dans l'Ancien Testament, mais existait dans les
traditions orales des Hébreux et a trouvé place dans les chapitres
XII et XX de l'Apocalypse de saint Jean.
Le mazdéisme est la seule religion dans la symbolique de laquelle
le serpent ne soit jamais pris qu'en mauvais part, car dans celle
de la Bible elle-même il se présente quelquefois avec une
signification favorable, par exemple dans l'histoire du Serpent
d'airain. C'est que, dans la conception du dualisme zoorastrien,
l'animal lui-même appartenait à la création impure et funeste du
mauvais principe. Aussi est-ce sous la forme d'un grand serpent
qu'Angrômainyous, après avoir tenté de corrompre le ciel, a sauté
sur la terre; c est sous cette forme que le combat Mithra, le dieu
du ciel pur; c'est sous cette forme enfin qu'il sera un jour
vaincu, enchaîné pendant trois mille ans, et à la fin du monde
brûlé dans les métaux fondus.
[Illustration 065: Mithra combattant Angrômainyous sous la forme
d'un serpent[1].]
[Note 1: Intaille de travail perse du temps des Sassanides.]
Dans ces récits du zoroastrisme, Angrômainyous, sous la forme du
serpent, est l'emblème du mal, la personnification de l'esprit
méchant, aussi nettement que l'est le serpent de la Genèse, et cela
dans un sens presque aussi complètement spirituel. Au contraire,
dans les _Vêdas_, le même mythe de la lutte contre le serpent se
présente à nous avec un caractère purement naturaliste, peignant de
la façon la plus transparente un phénomène de l'atmosphère. La
donnée qui revient le plus fréquemment dans les vieux hymnes des
41 Aryas de l'Inde à leur époque primitive, est celle du combat
d'Indra, le dieu du ciel lumineux et de l'azur, contre Ahi, le
serpent, ou Vritra, personnifications du nuage orageux qui
s'allonge en rampant dans les airs. Indra terrasse Ahi, le frappe
de sa foudre, et en le déchirant donne un libre cours aux eaux
fécondantes qu'il retenait enfermées dans ses flancs. Jamais dans
les _Vêdas_ le mythe ne s'élève au-dessus de cette réalité purement
physique, et ne passe de la représentation de la lutte des éléments
de l'atmosphère à celle de la lutte morale du bien et du mal, dont
il est devenu l'expression dans le mazdéisme.
Ma foi de chrétien n'éprouve, du reste, aucun embarras à admettre
qu'ici le rédacteur inspiré de la Genèse a employé, pour raconter
la chute du premier couple humain, une narration qui, chez les
peuples voisins, avait pris un caractère entièrement mythique, et
que la forme du serpent qu'y revêt le tentateur a pu avoir pour
point de départ, un symbole essentiellement naturaliste. Rien
n'oblige à prendre au pied de la lettre le récit du chapitre III de
la Genèse. On est en droit, sans sortir de l'orthodoxie, de le
considérer comme une figure destinée à rendre sensible un fait de
l'ordre purement moral. Ce n'est donc pas la forme du récit qui
importe ici; c'est le dogme qu'elle exprime, et ce dogme de la
déchéance de la race des hommes, par le mauvais usage que ses
premiers auteurs ont fait de leur libre arbitre, est une vérité
éternelle qui nulle part ailleurs n'éclate avec la même netteté.
Elle fournit la seule solution du redoutable problème qui revient
toujours se dresser devant l'esprit de l'homme, et qu'aucune
philosophie religieuse n'est parvenue à résoudre en dehors de la
révélation.
§ 3.--LES GÉNÉRATIONS ANTÉDILUVIENNES.
Un remarquable rapport entre les traditions des peuples les plus
divers se manifeste ici et ne permet pas de douter de l'antique
communauté des récits sur les premiers jours de l'humanité chez
toutes les grandes races civilisées de l'ancien monde. Les
patriarches antédiluviens, de Scheth à Noa'h, sont dix dans le
récit de la Genèse, et une persistance bien digne de la plus
sérieuse attention fait reproduire ce chiffre de dix dans les
légendes d'un très grand nombre de nations, pour leurs ancêtres
primitifs encore enveloppés dans le brouillard des fables. À
quelque époque qu'elles fassent remonter ces ancêtres, avant ou
42 après le déluge, que le côté mythique ou historique prédomine dans
leur physionomie, ils offrent ce nombre sacramentel de dix.
Les noms des dix rois antédiluviens qu'admettait la tradition
chaldéenne nous ont été transmis dans les fragments de Bérose,
malheureusement sous une forme très altérée par les copistes
successifs du texte. On en trouvera le tableau dans la page en
regard de celle-ci, parallèlement à celui des patriarches
correspondants de la Genèse.
Une tradition assyrienne recueillie par Abydène plaçait à l'origine
de la nation, antérieurement à la fondation de Ninive, dix
générations de héros, éponymes d'autant de cités successivement
érigées. Le même Abydène, l'un des polygraphes grecs qui pendant la
période des successeurs d'Alexandre s'efforcèrent sans succès de
vulgariser auprès de leurs compatriotes les traditions et
l'histoire des peuples de l'Asie, paraît avoir déjà enregistré la
donnée arménienne d'une succession de dix héros ancêtres précédant
Aram, celui qui constitua définitivement la nation et lui donna son
nom, donnée qui fut ensuite adoptée par Mar-Abas Katina et les
écrivains de l'école d'Edesse, et d'après eux par Moïse de Khorène,
l'historien national de l'Arménie.
Les livres sacrés des Iraniens, attribués à Zarathoustra
(Zoroastre), comptent au début de l'humanité neuf héros d'un
caractère absolument mythique, succédant à Gayômaretan, l'homme
type, héros autour desquels se groupent toutes les traditions sur
les premiers âges, jusqu'au moment où elles prennent un caractère
plus humain et presque semi-historique. Ainsi se présentent les
Paradhâtas de l'antique tradition, devenus les dix rois
Peschdâdiens de la légende iranienne postérieure, mise en épopée
par Firdoûsi, les premiers monarques terrestres «les hommes de
l'ancienne loi,» qui se nourrissaient «du pur breuvage du haoma et
qui gardaient la sainteté.»
Dans les légendes cosmogoniques des Indiens, nous rencontrons les
neuf Brahmâdikas, qui sont dix avec Brahmâ, leur auteur, et qu'on
appelle les dix Pîtris ou «pères.» Les Chinois comptent dix
empereurs participant à la nature divine entre Fou-hi et le
souverain qui inaugure les temps historiques, Hoang-fi, et
l'avènement de celui-ci marque la dixième des périodes, ki, qui se
sont succédées depuis la création de l'homme et le commencement de
la «souveraineté humaine» sur la terre, Jin-hoang. Enfin, pour ne
pas multiplier les exemples outre mesure, les Germains et les
Scandinaves croyaient aux dix ancêtres de Wodan ou Odin, comme les
Arabes aux dix rois mythiques de 'Ad, le peuple primordial de leur
péninsule, dont le nom signifie «antique.»
43
LES GÉNÉRATIONS ANTÉDILUVIENNES
PATRIARCHES ROIS
ANTÉDILUVIENS ANTÉDILUVIENS
DE LA BIBLE DE LA TRADITION
CHALDÉENNE.
NOMS Faits relatés NOMS Faits relatés
à leur occasion. à leur occasion.
____ _______________ ______________________________ ______________
Dans les Formes Formes
fragments orrigées. originales.
de Bérose.
1. Adam (homme). 1. Alôros. Adôros. Adiourou. Première
révélation
divine.
2. Scheth (fondement). 2. Alaparos.
3. Enosch (homme). 3. Almélon ou Seconde
On commence Amillaros révélation
alors à invoquer divine.
le nom de Yahveh.
4. Qenân (créature). 4. Amménon. 'Hammanou. Troisième
révélation
divine.
5. Mahalalel (louange de 5. Amegalaros ou Quatrième
Dieu). Megalaros. révélation
divine.
6. Yered (descente). 6. Daônos ou Ce roi est
Daôs. qualifié de
«pasteur.»
Cinquième
révélation
divine.