Un jeune savant anglais, doué du génie le plus pénétrant et qui,

dans une carrière bien courte, terminée brusquement par la mort, a

marqué sa trace d'une manière ineffaçable parmi les assyriologues,

George Smith, a reconnu parmi les tablettes d'argile couvertes

d'écriture cunéiforme, et provenant de la bibliothèque palatine de

Ninive, que possède le Musée Britannique, les débris d'une sorte

d'épopée cosmogonique, de Genèse assyro-babylonienne, où était

racontée l'oeuvre des sept jours. Chacune des tablettes dont la

réunion composait cette histoire, portait un des chants du poème,

un des chapitres du récit, d'abord la génération des dieux issus du

chaos primordial, puis les actes successifs de la création, dont la

suite est la même que dans le chapitre Ier de la Genèse, mais dont

chacun est attribué à un dieu différent. Cette narration paraît

être de rédaction proprement assyrienne. Car chacune des grandes

écoles sacerdotales, dont on nous signale l'existence dans le

territoire de la religion chaldéo-assyrienne, semble avoir eu sa

forme particulière de la tradition cosmogonique; le fonds était

partout le même, mais son expression mythologique variait

sensiblement.

Le récit de la formation de l'homme n'est malheureusement pas

compris dans les fragments jusqu'ici reconnus de la Genèse

assyrienne. Mais nous savons du moins d'une manière positive que

celui des immortels qui y était représenté comme «ayant formé de

ses mains la race des hommes,» comme «ayant formé l'humanité pour

être soumise aux dieux,» était Êa, le dieu de l'intelligence

suprême, le maître de toute sagesse, le «dieu de la vie pure,

directeur de la pureté,» «celui qui vivifie les morts,» «le

miséricordieux avec qui existe la vie.» C'est ce que nous apprend

une sorte de litanie de reconnaissance, qui nous a été conservée

sur le lambeau d'une tablette d'argile, laquelle faisait peut-être

partie de la collection des poèmes cosmogoniques. Un des titres les

plus habituels de Êa est celui de «seigneur de l'espèce humaine;»

il est aussi plus d'une fois question, dans les documents religieux

et cosmogoniques, des rapports entre ce dieu et «l'homme qui est sa

chose.»

* * * * *

Chez les Grecs, une tradition raconte que Prométhée, remplissant

24 l'office d'un véritable démiurge en sous-ordre, a formé l'homme en

le modelant avec de l'argile, les uns disent à l'origine des

choses, les autres après le déluge de Deucalion et la destruction

d'une première humanité. Cette légende a joui d'une grande

popularité à l'époque romaine, et elle a été alors plusieurs fois

retracée sur les sarcophages. Mais elle semble être le produit

d'une introduction d'idées étrangères, car on n'en trouve pas de

trace aux époques plus anciennes. Dans la poésie grecque vraiment

antique, Prométhée n'est pas celui qui a formé les hommes, mais

celui qui les a animés et doués d'intelligence en leur communiquant

le feu qu'il a dérobé au ciel, par un larcin dont le punit la

vengeance de Zeus. Telle est la donnée du _Prométhée_ d'Eschyle, et

c'est ce que nous donne à lire encore, à une époque plus ancienne,

le poème d'Hésiode: _Les travaux et les jours_. Quant à la

naissance même des premiers humains, produits sans avoir eu de

pères, les plus vieilles traditions grecques, qui trouvaient déjà

des sceptiques au temps où furent composées les poésies décorées du

nom d'Homère, les faisaient sortir spontanément, ou par une action

volontaire des dieux, de la terre échauffée ou bien du tronc éclaté

des chênes. Cette dernière origine était aussi celle que leur

attribuaient les Italiotes. Dans la mythologie scandinave, les

dieux tirent les premiers humains du tronc des arbres, et la même

croyance existait chez les Germains. On en observe des vestiges

très formels dans les Vêdas ou recueils d'hymnes sacrés de l'Inde,

et nous allons encore la trouver avec des particularités fort

remarquables, chez les Iraniens de la Bactriane et de la Perse.

[Illustration 049a: Prométhée formant l'homme[1].]

[Note 1: Médaillon d'une lampe romaine de terre-cuite. Prométhée

modèle l'homme en argile à la façon d'un sculpteur. Minerve

assiste à son travail, comme déesse des arts et de

l'intelligence. Voy. plus loin, p. 36, un sarcophage du Musée du

Capitole, qui retrace le même sujet avec plus de développement.]

[Illustration 049b: Prométhée dérobant le feu céleste[2].]

[Note 2: Médaillon d'une lampe romaine de terre-cuite.]

25

* * * * *

La religion de Zarathoustra (Zoroastre) est la seule, parmi les

religions savantes et orgueilleuses de l'ancien monde, qui rapporte

la création à l'opération libre d'un dieu personnel, distinct de la

matière primordiale. C'est Ahouramazda, le dieu bon et grand, qui a

créé l'univers et l'homme en six périodes successives, lesquelles,

au lieu d'embrasser seulement une semaine, comme dans la Genèse,

forment par leur réunion une année de 365 jours; l'homme est l'être

par lequel il a terminé son oeuvre. Le premier des humains, sorti

sans tache des mains du créateur, est appelé Gayômaretan, «vie

mortelle!» Les Écritures les plus antiques, attribuées au prophète

de l'Iran, bornent ici leurs indications; mais nous trouvons une

histoire plus développée des origines de l'espèce humaine dans le

livre intitulé _Boundehesch_, consacré à l'exposition d'une

cosmogonie complète. Ce livre est écrit en langue pehlevie, et non

plus en zend comme ceux de Zarathoustra; la rédaction que nous en

possédons est postérieure à la conquête de la Perse par les

Musulmans. Malgré cette date récente, il relate des traditions dont

tous les savants compétents ont reconnu le caractère antique et

nettement indigène.

D'après le _Boundehesch_, Ahouramazda achève sa création en

produisant à la fois Gayômaretan, l'homme type, et le taureau type,

deux créatures d'une pureté parfaite, qui vivent d'abord 3,000 ans

sur la terre, dans un état de béatitude et sans craindre de maux

jusqu'au moment où Angrômainyous, le représentant du mauvais

principe, commence à faire sentir sa puissance dans le monde.

Celui-ci frappe d'abord de mort le taureau type; mais du corps de

sa victime naissent les plantes utiles et les animaux qui servent à

l'homme. Trente ans après, c'est au tour de Gayômaretan de périr

sous les coups d'Angrômainyous. Cependant le sang de l'homme type,

répandu à terre au moment de sa mort, y germe au bout de quarante

ans. Du sol s'élève une plante de _reivas_, sorte de rhubarbe

employée à l'alimentation par les Iraniens. Au centre de cette

plante se dresse une tige qui a la forme d'un double corps d'homme

et de femme, soudés entre eux par leur partie postérieure.

Ahouramazda les divise, leur donne le mouvement et l'activité,

place en eux une âme intelligente et leur prescrit «d'être humbles

26 de coeur; d'observer la loi; d'être purs dans leurs pensées, purs

dans leurs paroles, purs dans leurs actions.» Ainsi naissent

Maschya et Maschyâna, le couple d'où descendent tous les humains.

La notion exprimée dans ce récit, que le premier couple humain a

formé originairement un seul être androgyne à deux faces, séparé

ensuite en deux personnages par la puissance créatrice, se trouve

aussi chez les Indiens, dans la narration cosmogonique du

_Çatapatha Brâhmana_. Ce dernier écrit est compris dans la

collection du _Rig-Vêda_, mais très postérieur à la composition des

hymnes du recueil. Le récit tiré par Bérose des documents chaldéens

place aussi «des hommes à deux têtes, l'une d'homme et l'autre de

femme, sur un seul corps, et avec les deux sexes en même temps,»

dans la création première, née au sein du chaos avant la production

des êtres qui peuplent actuellement la terre. Platon, dans son

_Banquet_, fait raconter par Aristophane l'histoire des androgynes

primordiaux, séparés ensuite par les dieux en homme et femme, que

les philosophes de l'école ionienne avaient empruntée à l'Asie et

fait connaître à la Grèce.

§2.--LE PREMIER PÉCHÉ.

L'idée de la félicité édénique des premiers humains constitue l'une

des traditions universelles. Pour les Égyptiens, le règne terrestre

du dieu Râ, qui avait inauguré l'existence du monde et de

l'humanité, était un âge d'or auquel ils ne songeaient jamais sans

regret et sans envie; pour dire d'une chose qu'elle était

supérieure à tout ce qu'on pouvait imaginer, ils affirmaient «ne

pas en avoir vu la pareille depuis les jours du dieu Râ.»

Cette croyance à un âge de bonheur et d'innocence par lequel débuta

l'humanité se trouve aussi chez tous les peuples de race aryenne ou

japhétique; c'est une de celles qu'ils possédaient déjà

antérieurement à leur séparation, et tous les érudits ont depuis

longtemps remarqué que c'est là un des points où leurs traditions

se rattachent le plus formellement à un fond commun avec celles des

Sémites, avec celles dont nous avons l'expression dans la Genèse.

Mais chez les nations aryennes, cette croyance se lie intimement à

une conception qui leur est spéciale, celle des quatre âges

successifs du monde. C'est dans l'Inde que nous trouvons cette

conception à son état de plus complet développement.

27

Les choses créées, et avec elles l'humanité, doivent durer 12,000

années divines, dont chacune comprend 360 années des hommes. Cette

énorme période de temps se divise en quatre âges ou époques: l'âge

de la perfection ou Kritayouga; l'âge du triple sacrifice,

c'est-à-dire du complet accomplissement de tous les devoirs

religieux, ou Trêtayouga; l'âge du doute et de l'obscurcissement

des notions de la religion, le Dvaparayouga; enfin l'âge de la

perdition ou Kaliyouga, qui est l'âge actuel et qui se terminera

par la destruction du monde. Chez les Grecs, dans _Les travaux et

les jours d'Hésiode_, nous avons exactement la même succession

d'âges, mais sans que leur durée soit évaluée en années et en

supposant au commencement de chacun d'eux la production d'une

humanité nouvelle; la dégénérescence graduelle qui marque cette

succession d'âges est exprimée par les métaux dont on leur applique

les noms, l'or, l'argent, l'airain et le fer. Notre humanité

présente est celle de l'âge de fer, le pire de tous, bien qu'il ait

commencé par les héros. Le mazdéisme zoroastrien admet aussi la

théorie des quatre âges[34] et nous la voyons exprimée dans le

_Boundehesch_, mais sous une forme moins rapprochée de celle des

Indiens que chez Hésiode et sans le même esprit de désolante

fatalité. La durée de l'univers y est de 12,000 ans, divisée en

quatre périodes de 3,000. Dans la première tout est pur; le dieu

bon, Ahouramazda, règne seul sur sa création, où le mal n'a pas

encore fait son apparition; dans la seconde, Angrômainyous sort des

ténèbres, où il était resté d'abord immobile, et déclare la guerre

à Ahouramazda; c'est alors que commence leur lutte de 9,000 ans,

qui remplit trois âges du monde. Pendant 3,000 ans, Angrômainyous

est sans force; pendant 3,000 autres années, les succès des deux

principes se balancent d'une manière égale; enfin le mal l'emporte

dans le dernier âge, qui est celui des temps historiques; mais il

doit se terminer par la défaite finale d'Angrômainyous, que suivra

la résurrection des morts et la béatitude éternelle des justes

rendus à la vie.

[Note 34: Théopompe, cité par l'auteur du traité _Sur Isis et

Osiris_ attribué à Plutarque (c. 47), signalait déjà cette

doctrine comme existant chez les Perses. Il faut, du reste,

consulter à son sujet le mémoire de M. Spiegel, intitulé:

_Studien ueber das Zend-Avesta_, dans le tome V de la

_Zeitschrift der deutschen Morgenlændischen Gesellschaft_.]

Quelques savants se sont efforcés de retrouver dans l'économie

générale de l'histoire biblique des traces de ce système des quatre

âges du monde. Mais la critique impartiale doit reconnaître qu'ils

n'y ont pas réussi; les constructions sur lesquelles ils ont voulu

étayer leur démonstration sont absolument artificielles, en

28 contradiction avec l'esprit du récit biblique, et s'écroulent

d'elles-mêmes. L'un de ces savants, M. Maury, reconnaît,

d'ailleurs, qu'il y a une opposition fondamentale entre la

tradition biblique et la légende de l'Inde brahmanique ou

d'Hésiode. Dans cette dernière, comme il le remarque, on ne voit

«aucune trace d'une prédisposition à pécher, transmise par un

héritage du premier homme à ses descendants, aucun vestige du péché

originel.» Sans doute, comme l'a dit si éloquemment Pascal, «le

noeud de notre condition prend ses retours et ses replis dans cet

abîme, de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère

que ce mystère n'est inconcevable à l'homme;» mais la vérité de la

déchéance et de la tache originelle est une de celles contre

lesquelles l'orgueil humain s'est le plus constamment révolté,

celle à laquelle il a cherché tout d'abord à se soustraire. Aussi,

de toutes les parties de la tradition primitive sur les débuts de

l'humanité, est-ce celle qui s'est oblitérée le plus vite. Dès que

les hommes ont senti naître le sentiment de superbe que leur

inspiraient les progrès de leur civilisation, les conquêtes sur le

monde matériel, ils l'ont répudiée. Les philosophies religieuses

qui se sont fondées en dehors de la révélation, dont le dépôt se

maintenait chez le peuple choisi, n'ont pas tenu compte de la

déchéance. Et comment d'ailleurs cette doctrine eût-elle pu cadrer

avec les rêveries du panthéisme et de l'émanation?

En repoussant la notion du péché originel et en substituant à la

doctrine de la création celle de l'émanation, la plupart des

peuples de l'antiquité païenne ont été conduits à la désolante

conclusion qui est contenue dans la théorie des quatre âges, telle

que l'admettent les livres des Indiens et la poésie d'Hésiode.

C'est la loi de la décadence et de la péjoration continue, que le

monde antique a cru sentir si lourdement peser sur lui. À mesure

que le temps s'écoule et éloigne les choses de leur foyer

d'émanation, elles se corrompent et deviennent pires. C'est l'effet

d'une destinée inexorable et de la force même de leur

développement. Dans cette évolution fatale vers le déclin, il n'y a

plus place pour la liberté humaine; tout tourne dans un cercle

auquel il n'y a pas moyen d'échapper. Chez Hésiode, chaque âge

marque une décadence sur celui qui précède, et, comme le poète

l'indique formellement pour l'âge de fer commencé par les héros,

chacun d'eux pris isolément suit la même pente descendante que leur

ensemble. Dans l'Inde, la conception des quatre âges ou _yougas_,

en se développant et en produisant ses conséquences naturelles,

29 enfante celle des _manvantaras_. Dans cette nouvelle donnée, le

monde après avoir accompli ses quatre âges toujours pires, est

soumis à une dissolution, _pralaya_, quand les choses sont arrivées

à un tel point de corruption qu'elles ne peuvent plus subsister;

puis recommence un nouvel univers, avec une nouvelle humanité,

astreints au même cycle d'évolutions nécessaires et fatales, qui

parcourent à leur tour leur quatre _yougas_ jusqu'à une nouvelle

dissolution; et ainsi de suite à l'infini. C'est la fatalité du

destin sous la forme la plus cruellement inexorable et en même

temps la plus destructive de toute vraie morale. Car il n'y a plus

de responsabilité là où il n'y a pas de liberté; il n'y a plus en

réalité ni bien ni mal là où la corruption est l'effet d'une loi

d'évolution inéluctable.

Combien plus consolante est la donnée biblique, qui au premier

abord semble si dure pour l'orgueil humain, et quelles

incomparables perspectives morales elle ouvre à l'esprit! Elle

admet que l'homme est déchu, presque aussitôt après sa création, de

son état de pureté originaire et de sa félicité édénique. En vertu

de la loi d'hérédité qui est partout empreinte dans la nature,

c'est la faute commise par les premiers ancêtres de l'humanité,

dans l'exercice de leur liberté morale, qui a condamné leur

descendance à la peine, qui la prédispose au péché en lui léguant

la tache originelle. Mais cette prédisposition au péché ne condamne

pas fatalement l'homme à le commettre; il peut y échapper par le

choix de son libre arbitre; de même, par ses efforts personnels, il

se relève graduellement de l'état de déchéance matérielle et de

misère où l'a fait descendre la faute de ses auteurs. Les quatre

âges de la conception païenne déroulent le tableau d'une

dégénérescence constante. Toute l'économie de l'histoire biblique,

depuis les premiers chapitres de la Genèse qui y servent de point

de départ, nous offre le spectacle d'un relèvement continu de

l'humanité à partir de sa déchéance originelle. D'un côté la marche

est constamment descendante, de l'autre constamment ascendante.

L'Ancien Testament, qu'il faut embrasser ici tout entier d'une vue

générale, s'occupe peu de cette marche ascendante en ce qui est du

développement de la civilisation matérielle, dont il indique

cependant en passant les principales étapes d'une manière fort

exacte. Ce qu'il retrace, c'est le tableau du progrès moral et du

développement toujours plus net de la vérité religieuse, dont la

notion va en se spiritualisant, s'épurant et s'élargissant toujours

davantage, chez le peuple choisi, par une succession d'échelons que

marquent la vocation d'Abraham, la promulgation de la loi mosaïque,

30 enfin la mission des prophètes, lesquels annoncent à leur tour le

dernier et suprême progrès. Celui-ci résulte de la venue du Messie;

et les conséquences de ce dernier fait providentiel iront toujours

en se développant dans le monde en tendant à une perfection dont le

terme est dans l'infini. Cette notion du relèvement après la

déchéance, fruit des efforts libres de l'homme assisté par la grâce

divine et travaillant dans la limite de ses forces à

l'accomplissement du plan providentiel, l'Ancien Testament ne le

montrait que chez un seul peuple, celui d'Israël; mais l'esprit

chrétien en a étendu la vue à l'histoire universelle de l'humanité.

Et c'est ainsi qu'est née la conception de cette loi du progrès

constant, que l'antiquité n'a pas connue, à laquelle nos sociétés

modernes sont si invinciblement attachées, mais qui, nous ne devons

jamais l'oublier, est fille du christianisme.

* * * * *

Revenons aux traditions sur le premier péché, parallèles à celle de

la Genèse.

Le zoroastrisme ne pouvait manquer d'admettre cette donnée

traditionnelle et de la conserver. Cette tradition cadrait, en

effet, trop bien avec son système de dualisme à base spirituelle,

bien qu'encore imparfaitement dégagé de la confusion entre le monde

physique et le monde moral. Elle expliquait de la façon la plus

naturelle comment l'homme, créature du dieu bon, et par suite

parfaite à l'origine, était tombée en partie sous la puissance du

mauvais esprit, contractant ainsi la souillure qui le rendait dans

l'ordre moral sujet au péché, dans l'ordre matériel soumis à la

mort et à toutes les misères qui empoisonnent la vie terrestre.

Aussi la notion du péché des premiers auteurs de l'humanité, dont

l'héritage pèse constamment sur leur descendance, est-elle

fondamentale dans les livres mazdéens. La modification des légendes

relatives au premier homme finit même, dans les constructions

mythiques des derniers temps du zoroastrisme, par amener une assez

singulière répétition de ce souvenir de la première faute, à

plusieurs générations successives dans les âges initiaux de

l'humanité.

Originairement--et ceci est maintenant un des points les plus

solidement établis pour la science--originairement, dans les

légendes communes aux Aryas orientaux antérieurement à leur

séparation en deux branches, le premier homme était le personnage

que les Iraniens appellent Yima et les Indiens Yâma. Fils du ciel

et non de l'homme, Yima réunit sur lui les traits que la Genèse

sépare en les appliquant à Adam et à Noa'h, les pères des deux

31 humanités antédiluvienne et postdiluvienne. Plus tard, il est

seulement le premier roi des Iraniens, mais un roi dont

l'existence, comme celle de ses sujets, se passe au milieu de la

béatitude édénique, dans le paradis de l'Airyana-Vaedja, séjour de

premiers hommes. Mais après un temps de vie pure et sans taches

Yima commet le péché qui pèsera sur sa descendance; et ce péché,

lui faisant perdre la puissance et le rejetant hors de la terre

paradisiaque, le livre au pouvoir du serpent, du mauvais esprit

Angrômainyous, qui finit par le faire périr dans d'horribles

tourments.

Plus tard, Yima n'est plus le premier homme, ni même le premier

roi. C'est le système adopté par le _Boundehesch_. L'histoire de la

faute qui a fait perdre à Yima son bonheur édénique, en le mettant

au pouvoir de l'ennemi, reste toujours attachée au nom de ce héros.

Mais cette faute n'est plus le premier péché, et, pour pouvoir être

attribué aux ancêtres d'où descendent tous les hommes, celui-ci est

raconté une première fois auparavant et rapporté à Maschya et

Maschyâna.

«L'homme fut, le père du monde fut. Le ciel lui était destiné, à

condition qu'il serait humble de coeur, qu'il ferait avec humilité

l'oeuvre de la loi, qu'il serait pur dans ses pensées, pur dans ses

paroles, pur dans ses actions, et qu'il n'invoquerait pas les

Daevas (les démons). Dans ces dispositions, l'homme et la femme

devaient faire réciproquement le bonheur l'un de l'autre. Telles

furent aussi au commencement leurs pensées; telles furent leurs

actions. Ils s'approchèrent et eurent commerce ensemble.

«D'abord ils dirent ces paroles: «C'est Ahouramazda qui a donné

l'eau, la terre, les arbres, les bestiaux, les astres, la lune, le

soleil, et tous les biens qui viennent d'une racine pure et d'un

fruit pur.» Ensuite le mensonge courut sur leurs pensées; il

renversa leurs dispositions et leur dit: «C'est Angrômainyous qui a

donné l'eau, la terre, les arbres, les animaux et tout ce qui a été

nommé ci-dessus.» Ce fut ainsi qu'au commencement Angrômainyous les

trompa sur ce qui regardait les Deavas; et jusqu'à la fin ce cruel

n'a cherché qu'à les séduire. En croyant ce mensonge, tous deux

devinrent pareils aux démons, et leurs âmes seront dans l'enfer

jusqu'au renouvellement des corps.

«Ils mangèrent pendant trente jours, se couvrirent d'habits noirs.

Après ces trente jours, ils allèrent à la chasse; une chèvre

blanche se présenta; ils tirèrent avec leur bouche du lait de ses

mamelles, et se nourrirent de ce lait qui leur fit beaucoup de

plaisir.....

32

«Le Daeva qui dit le mensonge, devenu plus hardi, se présenta une

seconde fois _et leur apporta des fruits qu'ils mangèrent, et par

là, de cent avantages dont ils jouissaient, il ne leur en resta

qu'un_.

Après trente jours et trente nuits, un mouton gras et blanc se

présenta; ils lui coupèrent l'oreille gauche. Instruits par les

Yazatas célestes, ils tirèrent le feu de l'arbre konar en le

frottant avec un morceau de bois. Tous deux mirent le feu à

l'arbre; ils activèrent le feu avec leur bouche. Ils brûlèrent

d'abord des morceaux de l'arbre konar, puis du dattier et du myrte.

Ils firent rôtir ce mouton, qu'ils divisèrent en trois portions...

Ayant mangé de la chair de chien, ils se couvrirent de la peau de

cet animal. Ils s'adonnèrent ensuite à la chasse et se firent des

habits du poil des bêtes fauves.»

Remarquons ici qu'également dans la Genèse la nourriture végétale

est la seule dont le premier homme use dans son état de béatitude

et de pureté, la seule que Dieu lui ait permise[35]; la nourriture

animale ne devient licite qu'après le déluge[36]. C'est aussi après

le péché que Adam et 'Havah se couvrent de leur premier vêtement,

que Yahveh leur façonne lui-même avec des peaux de bêtes[37].

[Note 35: _Genes._, I, 29; II, 9 et 16; III, 2.]

[Note 36: _Genes._, IX, 3.]

[Note 37: _Genes._, III. 21.]

Non moins frappant est le récit que nous rencontrons dans les

traditions mythiques des Scandinaves, conservées par l'_Edda_ de

Snorre Sturluson, et qui appartient aussi au cycle des légendes

germaniques. La scène ne se passe pas parmi les humains, mais entre

des êtres de race divine, les Ases. L'immortelle Idhunna demeurait

avec Bragi, le premier des skaldes ou chantres inspirés, à Asgard,

dans le Midhgard, le milieu du monde, le paradis, dans un état de

parfaite innocence. Les dieux avaient confié à sa garde les pommes

de l'immortalité; mais Loki le rusé, l'auteur de tout mal, le

représentant du mauvais principe, la séduisit avec d'autres pommes

qu'il avait découvertes, disait-il, dans un bois. Elle l'y suivit

pour en cueillir; mais soudain elle fut enlevée par un géant, et le

bonheur ne fut plus dans Asgard.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 4 / 46 段