dans une carrière bien courte, terminée brusquement par la mort, a
marqué sa trace d'une manière ineffaçable parmi les assyriologues,
George Smith, a reconnu parmi les tablettes d'argile couvertes
d'écriture cunéiforme, et provenant de la bibliothèque palatine de
Ninive, que possède le Musée Britannique, les débris d'une sorte
d'épopée cosmogonique, de Genèse assyro-babylonienne, où était
racontée l'oeuvre des sept jours. Chacune des tablettes dont la
réunion composait cette histoire, portait un des chants du poème,
un des chapitres du récit, d'abord la génération des dieux issus du
chaos primordial, puis les actes successifs de la création, dont la
suite est la même que dans le chapitre Ier de la Genèse, mais dont
chacun est attribué à un dieu différent. Cette narration paraît
être de rédaction proprement assyrienne. Car chacune des grandes
écoles sacerdotales, dont on nous signale l'existence dans le
territoire de la religion chaldéo-assyrienne, semble avoir eu sa
forme particulière de la tradition cosmogonique; le fonds était
partout le même, mais son expression mythologique variait
sensiblement.
Le récit de la formation de l'homme n'est malheureusement pas
compris dans les fragments jusqu'ici reconnus de la Genèse
assyrienne. Mais nous savons du moins d'une manière positive que
celui des immortels qui y était représenté comme «ayant formé de
ses mains la race des hommes,» comme «ayant formé l'humanité pour
être soumise aux dieux,» était Êa, le dieu de l'intelligence
suprême, le maître de toute sagesse, le «dieu de la vie pure,
directeur de la pureté,» «celui qui vivifie les morts,» «le
miséricordieux avec qui existe la vie.» C'est ce que nous apprend
une sorte de litanie de reconnaissance, qui nous a été conservée
sur le lambeau d'une tablette d'argile, laquelle faisait peut-être
partie de la collection des poèmes cosmogoniques. Un des titres les
plus habituels de Êa est celui de «seigneur de l'espèce humaine;»
il est aussi plus d'une fois question, dans les documents religieux
et cosmogoniques, des rapports entre ce dieu et «l'homme qui est sa
chose.»
* * * * *
Chez les Grecs, une tradition raconte que Prométhée, remplissant
24 l'office d'un véritable démiurge en sous-ordre, a formé l'homme en
le modelant avec de l'argile, les uns disent à l'origine des
choses, les autres après le déluge de Deucalion et la destruction
d'une première humanité. Cette légende a joui d'une grande
popularité à l'époque romaine, et elle a été alors plusieurs fois
retracée sur les sarcophages. Mais elle semble être le produit
d'une introduction d'idées étrangères, car on n'en trouve pas de
trace aux époques plus anciennes. Dans la poésie grecque vraiment
antique, Prométhée n'est pas celui qui a formé les hommes, mais
celui qui les a animés et doués d'intelligence en leur communiquant
le feu qu'il a dérobé au ciel, par un larcin dont le punit la
vengeance de Zeus. Telle est la donnée du _Prométhée_ d'Eschyle, et
c'est ce que nous donne à lire encore, à une époque plus ancienne,
le poème d'Hésiode: _Les travaux et les jours_. Quant à la
naissance même des premiers humains, produits sans avoir eu de
pères, les plus vieilles traditions grecques, qui trouvaient déjà
des sceptiques au temps où furent composées les poésies décorées du
nom d'Homère, les faisaient sortir spontanément, ou par une action
volontaire des dieux, de la terre échauffée ou bien du tronc éclaté
des chênes. Cette dernière origine était aussi celle que leur
attribuaient les Italiotes. Dans la mythologie scandinave, les
dieux tirent les premiers humains du tronc des arbres, et la même
croyance existait chez les Germains. On en observe des vestiges
très formels dans les Vêdas ou recueils d'hymnes sacrés de l'Inde,
et nous allons encore la trouver avec des particularités fort
remarquables, chez les Iraniens de la Bactriane et de la Perse.
[Illustration 049a: Prométhée formant l'homme[1].]
[Note 1: Médaillon d'une lampe romaine de terre-cuite. Prométhée
modèle l'homme en argile à la façon d'un sculpteur. Minerve
assiste à son travail, comme déesse des arts et de
l'intelligence. Voy. plus loin, p. 36, un sarcophage du Musée du
Capitole, qui retrace le même sujet avec plus de développement.]
[Illustration 049b: Prométhée dérobant le feu céleste[2].]
[Note 2: Médaillon d'une lampe romaine de terre-cuite.]
25
* * * * *
La religion de Zarathoustra (Zoroastre) est la seule, parmi les
religions savantes et orgueilleuses de l'ancien monde, qui rapporte
la création à l'opération libre d'un dieu personnel, distinct de la
matière primordiale. C'est Ahouramazda, le dieu bon et grand, qui a
créé l'univers et l'homme en six périodes successives, lesquelles,
au lieu d'embrasser seulement une semaine, comme dans la Genèse,
forment par leur réunion une année de 365 jours; l'homme est l'être
par lequel il a terminé son oeuvre. Le premier des humains, sorti
sans tache des mains du créateur, est appelé Gayômaretan, «vie
mortelle!» Les Écritures les plus antiques, attribuées au prophète
de l'Iran, bornent ici leurs indications; mais nous trouvons une
histoire plus développée des origines de l'espèce humaine dans le
livre intitulé _Boundehesch_, consacré à l'exposition d'une
cosmogonie complète. Ce livre est écrit en langue pehlevie, et non
plus en zend comme ceux de Zarathoustra; la rédaction que nous en
possédons est postérieure à la conquête de la Perse par les
Musulmans. Malgré cette date récente, il relate des traditions dont
tous les savants compétents ont reconnu le caractère antique et
nettement indigène.
D'après le _Boundehesch_, Ahouramazda achève sa création en
produisant à la fois Gayômaretan, l'homme type, et le taureau type,
deux créatures d'une pureté parfaite, qui vivent d'abord 3,000 ans
sur la terre, dans un état de béatitude et sans craindre de maux
jusqu'au moment où Angrômainyous, le représentant du mauvais
principe, commence à faire sentir sa puissance dans le monde.
Celui-ci frappe d'abord de mort le taureau type; mais du corps de
sa victime naissent les plantes utiles et les animaux qui servent à
l'homme. Trente ans après, c'est au tour de Gayômaretan de périr
sous les coups d'Angrômainyous. Cependant le sang de l'homme type,
répandu à terre au moment de sa mort, y germe au bout de quarante
ans. Du sol s'élève une plante de _reivas_, sorte de rhubarbe
employée à l'alimentation par les Iraniens. Au centre de cette
plante se dresse une tige qui a la forme d'un double corps d'homme
et de femme, soudés entre eux par leur partie postérieure.
Ahouramazda les divise, leur donne le mouvement et l'activité,
place en eux une âme intelligente et leur prescrit «d'être humbles
26 de coeur; d'observer la loi; d'être purs dans leurs pensées, purs
dans leurs paroles, purs dans leurs actions.» Ainsi naissent
Maschya et Maschyâna, le couple d'où descendent tous les humains.
La notion exprimée dans ce récit, que le premier couple humain a
formé originairement un seul être androgyne à deux faces, séparé
ensuite en deux personnages par la puissance créatrice, se trouve
aussi chez les Indiens, dans la narration cosmogonique du
_Çatapatha Brâhmana_. Ce dernier écrit est compris dans la
collection du _Rig-Vêda_, mais très postérieur à la composition des
hymnes du recueil. Le récit tiré par Bérose des documents chaldéens
place aussi «des hommes à deux têtes, l'une d'homme et l'autre de
femme, sur un seul corps, et avec les deux sexes en même temps,»
dans la création première, née au sein du chaos avant la production
des êtres qui peuplent actuellement la terre. Platon, dans son
_Banquet_, fait raconter par Aristophane l'histoire des androgynes
primordiaux, séparés ensuite par les dieux en homme et femme, que
les philosophes de l'école ionienne avaient empruntée à l'Asie et
fait connaître à la Grèce.
§2.--LE PREMIER PÉCHÉ.
L'idée de la félicité édénique des premiers humains constitue l'une
des traditions universelles. Pour les Égyptiens, le règne terrestre
du dieu Râ, qui avait inauguré l'existence du monde et de
l'humanité, était un âge d'or auquel ils ne songeaient jamais sans
regret et sans envie; pour dire d'une chose qu'elle était
supérieure à tout ce qu'on pouvait imaginer, ils affirmaient «ne
pas en avoir vu la pareille depuis les jours du dieu Râ.»
Cette croyance à un âge de bonheur et d'innocence par lequel débuta
l'humanité se trouve aussi chez tous les peuples de race aryenne ou
japhétique; c'est une de celles qu'ils possédaient déjà
antérieurement à leur séparation, et tous les érudits ont depuis
longtemps remarqué que c'est là un des points où leurs traditions
se rattachent le plus formellement à un fond commun avec celles des
Sémites, avec celles dont nous avons l'expression dans la Genèse.
Mais chez les nations aryennes, cette croyance se lie intimement à
une conception qui leur est spéciale, celle des quatre âges
successifs du monde. C'est dans l'Inde que nous trouvons cette
conception à son état de plus complet développement.
27
Les choses créées, et avec elles l'humanité, doivent durer 12,000
années divines, dont chacune comprend 360 années des hommes. Cette
énorme période de temps se divise en quatre âges ou époques: l'âge
de la perfection ou Kritayouga; l'âge du triple sacrifice,
c'est-à-dire du complet accomplissement de tous les devoirs
religieux, ou Trêtayouga; l'âge du doute et de l'obscurcissement
des notions de la religion, le Dvaparayouga; enfin l'âge de la
perdition ou Kaliyouga, qui est l'âge actuel et qui se terminera
par la destruction du monde. Chez les Grecs, dans _Les travaux et
les jours d'Hésiode_, nous avons exactement la même succession
d'âges, mais sans que leur durée soit évaluée en années et en
supposant au commencement de chacun d'eux la production d'une
humanité nouvelle; la dégénérescence graduelle qui marque cette
succession d'âges est exprimée par les métaux dont on leur applique
les noms, l'or, l'argent, l'airain et le fer. Notre humanité
présente est celle de l'âge de fer, le pire de tous, bien qu'il ait
commencé par les héros. Le mazdéisme zoroastrien admet aussi la
théorie des quatre âges[34] et nous la voyons exprimée dans le
_Boundehesch_, mais sous une forme moins rapprochée de celle des
Indiens que chez Hésiode et sans le même esprit de désolante
fatalité. La durée de l'univers y est de 12,000 ans, divisée en
quatre périodes de 3,000. Dans la première tout est pur; le dieu
bon, Ahouramazda, règne seul sur sa création, où le mal n'a pas
encore fait son apparition; dans la seconde, Angrômainyous sort des
ténèbres, où il était resté d'abord immobile, et déclare la guerre
à Ahouramazda; c'est alors que commence leur lutte de 9,000 ans,
qui remplit trois âges du monde. Pendant 3,000 ans, Angrômainyous
est sans force; pendant 3,000 autres années, les succès des deux
principes se balancent d'une manière égale; enfin le mal l'emporte
dans le dernier âge, qui est celui des temps historiques; mais il
doit se terminer par la défaite finale d'Angrômainyous, que suivra
la résurrection des morts et la béatitude éternelle des justes
rendus à la vie.
[Note 34: Théopompe, cité par l'auteur du traité _Sur Isis et
Osiris_ attribué à Plutarque (c. 47), signalait déjà cette
doctrine comme existant chez les Perses. Il faut, du reste,
consulter à son sujet le mémoire de M. Spiegel, intitulé:
_Studien ueber das Zend-Avesta_, dans le tome V de la
_Zeitschrift der deutschen Morgenlændischen Gesellschaft_.]
Quelques savants se sont efforcés de retrouver dans l'économie
générale de l'histoire biblique des traces de ce système des quatre
âges du monde. Mais la critique impartiale doit reconnaître qu'ils
n'y ont pas réussi; les constructions sur lesquelles ils ont voulu
étayer leur démonstration sont absolument artificielles, en
28 contradiction avec l'esprit du récit biblique, et s'écroulent
d'elles-mêmes. L'un de ces savants, M. Maury, reconnaît,
d'ailleurs, qu'il y a une opposition fondamentale entre la
tradition biblique et la légende de l'Inde brahmanique ou
d'Hésiode. Dans cette dernière, comme il le remarque, on ne voit
«aucune trace d'une prédisposition à pécher, transmise par un
héritage du premier homme à ses descendants, aucun vestige du péché
originel.» Sans doute, comme l'a dit si éloquemment Pascal, «le
noeud de notre condition prend ses retours et ses replis dans cet
abîme, de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère
que ce mystère n'est inconcevable à l'homme;» mais la vérité de la
déchéance et de la tache originelle est une de celles contre
lesquelles l'orgueil humain s'est le plus constamment révolté,
celle à laquelle il a cherché tout d'abord à se soustraire. Aussi,
de toutes les parties de la tradition primitive sur les débuts de
l'humanité, est-ce celle qui s'est oblitérée le plus vite. Dès que
les hommes ont senti naître le sentiment de superbe que leur
inspiraient les progrès de leur civilisation, les conquêtes sur le
monde matériel, ils l'ont répudiée. Les philosophies religieuses
qui se sont fondées en dehors de la révélation, dont le dépôt se
maintenait chez le peuple choisi, n'ont pas tenu compte de la
déchéance. Et comment d'ailleurs cette doctrine eût-elle pu cadrer
avec les rêveries du panthéisme et de l'émanation?
En repoussant la notion du péché originel et en substituant à la
doctrine de la création celle de l'émanation, la plupart des
peuples de l'antiquité païenne ont été conduits à la désolante
conclusion qui est contenue dans la théorie des quatre âges, telle
que l'admettent les livres des Indiens et la poésie d'Hésiode.
C'est la loi de la décadence et de la péjoration continue, que le
monde antique a cru sentir si lourdement peser sur lui. À mesure
que le temps s'écoule et éloigne les choses de leur foyer
d'émanation, elles se corrompent et deviennent pires. C'est l'effet
d'une destinée inexorable et de la force même de leur
développement. Dans cette évolution fatale vers le déclin, il n'y a
plus place pour la liberté humaine; tout tourne dans un cercle
auquel il n'y a pas moyen d'échapper. Chez Hésiode, chaque âge
marque une décadence sur celui qui précède, et, comme le poète
l'indique formellement pour l'âge de fer commencé par les héros,
chacun d'eux pris isolément suit la même pente descendante que leur
ensemble. Dans l'Inde, la conception des quatre âges ou _yougas_,
en se développant et en produisant ses conséquences naturelles,
29 enfante celle des _manvantaras_. Dans cette nouvelle donnée, le
monde après avoir accompli ses quatre âges toujours pires, est
soumis à une dissolution, _pralaya_, quand les choses sont arrivées
à un tel point de corruption qu'elles ne peuvent plus subsister;
puis recommence un nouvel univers, avec une nouvelle humanité,
astreints au même cycle d'évolutions nécessaires et fatales, qui
parcourent à leur tour leur quatre _yougas_ jusqu'à une nouvelle
dissolution; et ainsi de suite à l'infini. C'est la fatalité du
destin sous la forme la plus cruellement inexorable et en même
temps la plus destructive de toute vraie morale. Car il n'y a plus
de responsabilité là où il n'y a pas de liberté; il n'y a plus en
réalité ni bien ni mal là où la corruption est l'effet d'une loi
d'évolution inéluctable.
Combien plus consolante est la donnée biblique, qui au premier
abord semble si dure pour l'orgueil humain, et quelles
incomparables perspectives morales elle ouvre à l'esprit! Elle
admet que l'homme est déchu, presque aussitôt après sa création, de
son état de pureté originaire et de sa félicité édénique. En vertu
de la loi d'hérédité qui est partout empreinte dans la nature,
c'est la faute commise par les premiers ancêtres de l'humanité,
dans l'exercice de leur liberté morale, qui a condamné leur
descendance à la peine, qui la prédispose au péché en lui léguant
la tache originelle. Mais cette prédisposition au péché ne condamne
pas fatalement l'homme à le commettre; il peut y échapper par le
choix de son libre arbitre; de même, par ses efforts personnels, il
se relève graduellement de l'état de déchéance matérielle et de
misère où l'a fait descendre la faute de ses auteurs. Les quatre
âges de la conception païenne déroulent le tableau d'une
dégénérescence constante. Toute l'économie de l'histoire biblique,
depuis les premiers chapitres de la Genèse qui y servent de point
de départ, nous offre le spectacle d'un relèvement continu de
l'humanité à partir de sa déchéance originelle. D'un côté la marche
est constamment descendante, de l'autre constamment ascendante.
L'Ancien Testament, qu'il faut embrasser ici tout entier d'une vue
générale, s'occupe peu de cette marche ascendante en ce qui est du
développement de la civilisation matérielle, dont il indique
cependant en passant les principales étapes d'une manière fort
exacte. Ce qu'il retrace, c'est le tableau du progrès moral et du
développement toujours plus net de la vérité religieuse, dont la
notion va en se spiritualisant, s'épurant et s'élargissant toujours
davantage, chez le peuple choisi, par une succession d'échelons que
marquent la vocation d'Abraham, la promulgation de la loi mosaïque,
30 enfin la mission des prophètes, lesquels annoncent à leur tour le
dernier et suprême progrès. Celui-ci résulte de la venue du Messie;
et les conséquences de ce dernier fait providentiel iront toujours
en se développant dans le monde en tendant à une perfection dont le
terme est dans l'infini. Cette notion du relèvement après la
déchéance, fruit des efforts libres de l'homme assisté par la grâce
divine et travaillant dans la limite de ses forces à
l'accomplissement du plan providentiel, l'Ancien Testament ne le
montrait que chez un seul peuple, celui d'Israël; mais l'esprit
chrétien en a étendu la vue à l'histoire universelle de l'humanité.
Et c'est ainsi qu'est née la conception de cette loi du progrès
constant, que l'antiquité n'a pas connue, à laquelle nos sociétés
modernes sont si invinciblement attachées, mais qui, nous ne devons
jamais l'oublier, est fille du christianisme.
* * * * *
Revenons aux traditions sur le premier péché, parallèles à celle de
la Genèse.
Le zoroastrisme ne pouvait manquer d'admettre cette donnée
traditionnelle et de la conserver. Cette tradition cadrait, en
effet, trop bien avec son système de dualisme à base spirituelle,
bien qu'encore imparfaitement dégagé de la confusion entre le monde
physique et le monde moral. Elle expliquait de la façon la plus
naturelle comment l'homme, créature du dieu bon, et par suite
parfaite à l'origine, était tombée en partie sous la puissance du
mauvais esprit, contractant ainsi la souillure qui le rendait dans
l'ordre moral sujet au péché, dans l'ordre matériel soumis à la
mort et à toutes les misères qui empoisonnent la vie terrestre.
Aussi la notion du péché des premiers auteurs de l'humanité, dont
l'héritage pèse constamment sur leur descendance, est-elle
fondamentale dans les livres mazdéens. La modification des légendes
relatives au premier homme finit même, dans les constructions
mythiques des derniers temps du zoroastrisme, par amener une assez
singulière répétition de ce souvenir de la première faute, à
plusieurs générations successives dans les âges initiaux de
l'humanité.
Originairement--et ceci est maintenant un des points les plus
solidement établis pour la science--originairement, dans les
légendes communes aux Aryas orientaux antérieurement à leur
séparation en deux branches, le premier homme était le personnage
que les Iraniens appellent Yima et les Indiens Yâma. Fils du ciel
et non de l'homme, Yima réunit sur lui les traits que la Genèse
sépare en les appliquant à Adam et à Noa'h, les pères des deux
31 humanités antédiluvienne et postdiluvienne. Plus tard, il est
seulement le premier roi des Iraniens, mais un roi dont
l'existence, comme celle de ses sujets, se passe au milieu de la
béatitude édénique, dans le paradis de l'Airyana-Vaedja, séjour de
premiers hommes. Mais après un temps de vie pure et sans taches
Yima commet le péché qui pèsera sur sa descendance; et ce péché,
lui faisant perdre la puissance et le rejetant hors de la terre
paradisiaque, le livre au pouvoir du serpent, du mauvais esprit
Angrômainyous, qui finit par le faire périr dans d'horribles
tourments.
Plus tard, Yima n'est plus le premier homme, ni même le premier
roi. C'est le système adopté par le _Boundehesch_. L'histoire de la
faute qui a fait perdre à Yima son bonheur édénique, en le mettant
au pouvoir de l'ennemi, reste toujours attachée au nom de ce héros.
Mais cette faute n'est plus le premier péché, et, pour pouvoir être
attribué aux ancêtres d'où descendent tous les hommes, celui-ci est
raconté une première fois auparavant et rapporté à Maschya et
Maschyâna.
«L'homme fut, le père du monde fut. Le ciel lui était destiné, à
condition qu'il serait humble de coeur, qu'il ferait avec humilité
l'oeuvre de la loi, qu'il serait pur dans ses pensées, pur dans ses
paroles, pur dans ses actions, et qu'il n'invoquerait pas les
Daevas (les démons). Dans ces dispositions, l'homme et la femme
devaient faire réciproquement le bonheur l'un de l'autre. Telles
furent aussi au commencement leurs pensées; telles furent leurs
actions. Ils s'approchèrent et eurent commerce ensemble.
«D'abord ils dirent ces paroles: «C'est Ahouramazda qui a donné
l'eau, la terre, les arbres, les bestiaux, les astres, la lune, le
soleil, et tous les biens qui viennent d'une racine pure et d'un
fruit pur.» Ensuite le mensonge courut sur leurs pensées; il
renversa leurs dispositions et leur dit: «C'est Angrômainyous qui a
donné l'eau, la terre, les arbres, les animaux et tout ce qui a été
nommé ci-dessus.» Ce fut ainsi qu'au commencement Angrômainyous les
trompa sur ce qui regardait les Deavas; et jusqu'à la fin ce cruel
n'a cherché qu'à les séduire. En croyant ce mensonge, tous deux
devinrent pareils aux démons, et leurs âmes seront dans l'enfer
jusqu'au renouvellement des corps.
«Ils mangèrent pendant trente jours, se couvrirent d'habits noirs.
Après ces trente jours, ils allèrent à la chasse; une chèvre
blanche se présenta; ils tirèrent avec leur bouche du lait de ses
mamelles, et se nourrirent de ce lait qui leur fit beaucoup de
plaisir.....
32
«Le Daeva qui dit le mensonge, devenu plus hardi, se présenta une
seconde fois _et leur apporta des fruits qu'ils mangèrent, et par
là, de cent avantages dont ils jouissaient, il ne leur en resta
qu'un_.
Après trente jours et trente nuits, un mouton gras et blanc se
présenta; ils lui coupèrent l'oreille gauche. Instruits par les
Yazatas célestes, ils tirèrent le feu de l'arbre konar en le
frottant avec un morceau de bois. Tous deux mirent le feu à
l'arbre; ils activèrent le feu avec leur bouche. Ils brûlèrent
d'abord des morceaux de l'arbre konar, puis du dattier et du myrte.
Ils firent rôtir ce mouton, qu'ils divisèrent en trois portions...
Ayant mangé de la chair de chien, ils se couvrirent de la peau de
cet animal. Ils s'adonnèrent ensuite à la chasse et se firent des
habits du poil des bêtes fauves.»
Remarquons ici qu'également dans la Genèse la nourriture végétale
est la seule dont le premier homme use dans son état de béatitude
et de pureté, la seule que Dieu lui ait permise[35]; la nourriture
animale ne devient licite qu'après le déluge[36]. C'est aussi après
le péché que Adam et 'Havah se couvrent de leur premier vêtement,
que Yahveh leur façonne lui-même avec des peaux de bêtes[37].
[Note 35: _Genes._, I, 29; II, 9 et 16; III, 2.]
[Note 36: _Genes._, IX, 3.]
[Note 37: _Genes._, III. 21.]
Non moins frappant est le récit que nous rencontrons dans les
traditions mythiques des Scandinaves, conservées par l'_Edda_ de
Snorre Sturluson, et qui appartient aussi au cycle des légendes
germaniques. La scène ne se passe pas parmi les humains, mais entre
des êtres de race divine, les Ases. L'immortelle Idhunna demeurait
avec Bragi, le premier des skaldes ou chantres inspirés, à Asgard,
dans le Midhgard, le milieu du monde, le paradis, dans un état de
parfaite innocence. Les dieux avaient confié à sa garde les pommes
de l'immortalité; mais Loki le rusé, l'auteur de tout mal, le
représentant du mauvais principe, la séduisit avec d'autres pommes
qu'il avait découvertes, disait-il, dans un bois. Elle l'y suivit
pour en cueillir; mais soudain elle fut enlevée par un géant, et le
bonheur ne fut plus dans Asgard.