Le déluge était depuis quarante jours sur la terre, quand les eaux

s'accrurent et soulevèrent l'arche, de sorte qu'elle fut enlevée de

dessus la terre.--Les eaux se renforçaient et s'augmentaient

beaucoup sur la terre, et l'arche était portée sur les eaux.--Les

eaux se renforcèrent énormément sur la terre, et toutes les

11 montagnes sous les cieux furent couvertes.--Les eaux s'élevèrent de

quinze coudées au-dessus des montages qu'elles couvraient;--et

toute chair qui se meut sur la terre, oiseaux, bétail, animaux et

reptiles rampant sur la terre, périt, ainsi que toute la race des

hommes.--Tout ce qui avait dans ses narines le souffle de la vie,

tout ce qui se trouvait sur le sol, mourut.--Ainsi fut détruite

toute créature qui se trouvait sur la terre; depuis l'homme

jusqu'aux animaux, aux reptiles et aux oiseaux du ciel, tout fut

anéanti sur la terre. Il né resta que Noa'h et ce qui était avec

lui dans l'arche.--Et les eaux occupèrent la terre pendant cent

cinquante jours[19].»

[Note 19: _Genes_., VII, 11-24.]

Il y a quelques remarques d'une importance capitale à faire sur ce

récit. La distinction des animaux _purs et impurs_ prouve que les

espèces enfermées dans l'arche ne comprenaient que les animaux

utiles à l'homme et susceptibles de jouer le rôle de ses serviteurs

domestiques, car c'est seulement à ceux-là que s'appliquent chez

les Hébreux la division dans ces deux classes. Le mode suivant

lequel s'opéra le déluge, qu'il faut absolument distinguer du fait

lui-même, est présenté suivant les notions grossières de la

physique des contemporains du rédacteur de la Genèse, et c'est ici

le cas d'appliquer les sages paroles d'un des théologiens

catholiques les plus éminents de l'Allemagne, le docteur Reusch[20]:

«Dieu a donné aux écrivains bibliques une lumière surnaturelle;

mais cette lumière surnaturelle n'avait pour but, comme la

révélation en général, que la manifestation des vérités

religieuses, et non la communication d'une science profane; et nous

pouvons, sans violer les droits que les écrivains sacrés ont à

notre vénération, sans affaiblir le dogme de l'inspiration,

accorder franchement que dans les sciences profanes, et

conséquemment aussi dans les sciences physiques, ils ne se sont

point élevés au-dessus de leurs contemporains, que même ils ont

partagé les erreurs de leur époque et de leur nation..... Par la

révélation Moïse ne fut point élevé, pour ce qui regarde la

science, au-dessus du niveau intellectuel de son temps; de plus,

rien ne nous prouve qu'il ait pu s'y élever par l'étude et par ses

réflexions personnelles.»

[Note 20: _La Bible et la Nature_, trad. française, p. 27.]

Enfin les termes dont s'est servi le rédacteur du texte sacré

doivent être scrupuleusement notés, car ils peuvent avoir une large

influence sur la manière dont on interprétera ce texte. Il y a deux

mots en hébreu pour désigner la terre: _ereç_, dont le sens est

12 susceptible à la fois de l'acception la plus large et de

l'acception la plus restreinte de l'idée, et que la Bible emploie

toujours lorsqu'il s'agit de l'ensemble du globe terrestre;

_adamah_, qui n'a jamais qu'une acception restreinte et signifie la

terre cultivée, habitée, une région, un pays. C'est le second qui

est employé lorsqu'il est dit que les eaux du déluge couvrirent

toute la surface de la terre. Aussi depuis longtemps déjà les

interprètes autorisés ont-ils admis que rien dans le récit biblique

n'obligeait à entendre l'universalité du cataclysme comme

s'étendant à autre chose qu'à la région terrestre, alors habitée

par les hommes. Encore examinerons-nous plus loin s'il n'y à pas

possibilité de la restreindre davantage.

[Illustration 037: Le mont Ararat.]

«Dieu se souvint de Noa'h, de tous les animaux et de tout le bétail

qui étaient avec lui dans l'arche; il fit passer un vent sur la

terre, et les eaux diminuèrent.--Les sources de l'abîme et les

cataractes du ciel se refermèrent, et la pluie ne tomba plus du

ciel.--Les eaux se retirèrent de dessus la terre, allant et venant,

et les eaux commencèrent à diminuer après cent cinquante jours.--Et

13 l'arche reposa sur les montagnes rat, le septième mois, au

dix-septième jour.--Les eaux allaient en baissant jusqu'au dixième

mois; le premier jour du dixième mois, les sommets des montagnes

furent visibles.--Au bout de quarante jours. Noa'h ouvrit la

fenêtre qu'il avait faite à l'arche,--et il envoya dehors le

corbeau, qui sortit, allant et rentrant jusqu'à ce que le sol fût

entièrement desséché.--Noa'h envoya ensuite la colombe, afin de

voir si les eaux avaient baissé sur la terre;--mais elle ne trouva

pas où poser son pied et elle revint à l'arche, car il y avait

encore de l'eau sur toute la terre. Noa'h étendit la main, la prit

et la rentra dans l'arche.--Il attendit encore sept autres jours,

et il lâcha de nouveau la colombe.--Elle revint auprès de lui vers

le soir, et voilà qu'une feuille arrachée d'un olivier était dans

son bec; alors Noa'h comprit que les eaux s'étaient retirées de la

terre.--Il attendit encore sept autres jours, et il lâcha une

dernière fois la colombe, qui alors ne revint plus auprès de lui.

[Illustration 038: Noa'h et sa famille dans l'arche[1].]

[Note 1: Sarcophage des premiers siècles chrétiens, à Trêves.

Noa'h et sa famille sont, avec les animaux, dans l'arche, figurée

comme un coffre carré. La colombe revient en voiant avec le

rameau d'olivier, le corbeau piétine à terre, hors de l'arche.]

«Dans la six cent unième année de Noa'h, le premier jour du premier

mois, les eaux avaient disparu de dessus la terre; Noa'h enleva la

toiture de l'arche et vit que la surface de la terre était

séchée.--Et Dieu parla à Noa'h et dit:--«Sors de l'arche, toi, ta

14 femme, tes fils et les femmes de tes fils avec toi.--Toute espèce

d'animal qui est avec toi, oiseaux, quadrupèdes et reptiles rampant

sur la terre, fais-la aussi sortir; qu'ils se perpétuent, croissent

et multiplient sur la terre.»--Et Noa'h sortit avec ses fils, sa

femme et les femmes de ses fils;--et tout animal, tout bétail, tout

oiseau et tout ce qui rampe sur la terre sortit de l'arche, selon

son espèce.--Noa'h construisit un autel à Yahveh; il prit de toute

espèce d'animaux purs et de toute espèce d'oiseaux purs, et il les

offrit en holocauste sur l'autel.--Yahveh en sentit l'odeur

agréable et dit en son coeur: «Je ne maudirai pas encore une fois

la terre à cause de l'homme, car l'instinct du coeur de l'homme est

mauvais dès sa jeunesse; je ne frapperai plus de nouveau tout ce

qui vit, comme j'ai fait;--tout le temps que durera la terre, les

semailles, la moisson, le froid, le chaud, l'été, l'hiver, le jour

et la nuit, ne s'arrêteront pas[21].»

Dieu fit alors apparaître son arc dans le ciel, en signe de

l'alliance qu'il contractait avec la race humaine[22].

«Noa'h commença à devenir un agriculteur et il planta la vigne.--Il

en but le vin, s'enivra et découvrit sa nudité sous sa

tente.--'Ham, ayant vu la honte de son père, se hâta de le raconter

à ses frères qui étaient dehors.--Schem et Yapheth prirent une

couverture qu'ils posèrent sur leurs épaules, et allant à reculons

ils couvrirent la honte de leur père, le visage détourné pour ne

pas voir la honte de leur père.» A son réveil, Noa'h, apprenant le

manque de respect de 'Ham, le maudit dans la personne de son fils

Kena'an[23]. Noa'h vécut encore trois cent cinquante ans après le

déluge; il en avait neuf cent cinquante, quand il mourut[24].

[Note 21: _Genes._, VIII, 1-22.]

[Note 22: _Genes._, IX, 1-17.]

[Note 23: _Genes._, IX, 20-27.]

[Note 24: _Genes._, IX, 28 et 29.]

§ 3.--DISPERSION DES PEUPLES.

La famille de Noa'h se multiplia rapidement; mais, à partir de

cette époque, la vie des hommes fut abrégée de beaucoup et ne

dépassa plus, en général, la moyenne actuelle. Schem pourtant (et

probablement aussi ses frères) vécut encore durant plusieurs

15 siècles[25], et, d'après le témoignage de l'Écriture Sainte (au XIe

chapitre de la Genèse), la famille où naquit Abraham put, jusqu'au

temps de ce patriarche, grâce sans doute aux sobres habitudes de la

vie patriarcale, dépasser de beaucoup la vie ordinaire des humains

d'alors[26].

[Note 25: Six cents ans.]

[Note 26: Voici, en effet, la durée de vie que l'on prête aux

patriarches intermédiaires entre Schem et Abraham:

Texte hébreu. Texte samaritain. Version des

Septante.

Arphakschad 338 ans. 438 ans. 538 ans.

Qaïnan " " 460

Schéla'h. 433 433 536

'Eber 464 404 567

Pheleg 239 239 339

Re'ou 239 239 342

Seroug 230 230 330

Na'hor 148 148 198

Tera'h 205 145 205]

«Toute la terre n'avait qu'une seule langue et les mêmes

paroles.--Partis de l'Orient, ils (les hommes) trouvèrent une

plaine dans le pays de Schine'ar, et ils y habitèrent.--Ils se

dirent entre eux: «Venez, faisons des briques et cuisons-les au

feu.» Et ils prirent des briques comme pierres et l'argile leur

servit de mortier.--Ils dirent: «Venez, bâtissons-nous une ville et

une tour dont le sommet monte jusqu'au ciel; rendons notre nom

célèbre, car peut-être serons-nous dispersés sur toute la

terre.»--Yahveh descendit pour voir la tour et la ville que

bâtissaient les enfants d'Adam,--et Yahveh dit: «Voici, c'est un

seul peuple et un même langage à tous; c'est leur première

entreprise, et ils n'abandonneront pas leurs pensées jusqu'à ce

qu'ils les aient réalisées.--Eh bien! descendons, et confondons-y

leur langage, de façon que l'un ne comprenne plus la parole de

l'autre.»--Et Yahveh les dispersa de cet endroit sur la surface de

toute la terre; alors ils cessèrent de bâtir la ville.--C'est

pourquoi on la nomma _Babel_ (c'est-à-dire «confusion»), car Yahveh

y confondit le langage de toute la terre, et de là Yahveh les

dispersa sur toute la surface de la terre[27].»

[Note 27: _Genes._, XI, 1-9.]

Un passage de l'Écriture, qui a fort exercé la sagacité des

commentateurs, dit que le quatrième descendant de Schem «fut nommé

Pheleg («division, partage») parce qu'en son temps la terre fut

divisée[28].» Nombre d'interprètes ont cherché à en déduire cette

conséquence que, dans la tradition conservée par le livre de la

Genèse, la confusion des langues et la dispersion générale des

16 peuples avaient eu lieu quatre générations après les fils de Noa'h

et cinq avant Abraham. En réalité le texte ne l'implique

aucunement; l'explication la plus naturelle et la plus probable de

la phrase que nous avons citée, la rapporte à la division en deux

branches du rameau spécial de la descendance de Schem d'où

sortirent les Hébreux, division que la généalogie biblique

enregistre en effet en ce moment. La Bible ne précise aucune époque

pour le grand fait dont elle place le théâtre à Babel. De plus,

rien dans son texte n'interdit de penser que quelques familles

s'étaient déjà séparées antérieurement de la masse des descendants

de Noa'h, et s'en étaient allées au loin former des colonies en

dehors du centre commun, où le plus grand nombre des familles

destinées à repeupler la terre demeuraient encore réunies.

[Note 28: _Genes._, X, 25.]

17

CHAPITRE II

TRADITIONS PARALLÈLES AU RÉCIT BIBLIQUE[29].

§ 1.--LA CRÉATION DE L'HOMME.

Le récit biblique, que nous avons résumé dans le chapitre

précédent, n'est pas un récit isolé, sans rapports avec les

souvenirs des autres peuples, et qui ne s'est produit que sous la

plume de l'auteur de la Genèse. C'est au contraire, nous l'avons

déjà dit, la forme la plus complète d'une grande tradition

primitive, remontant aux âges les plus vieux de l'humanité, qui a

été à l'origine commune à des races et à des peuples très divers,

et qu'en se dispersant sur la surface de la terre ces races ont

emportée avec elles. En racontant cette histoire, l'écrivain sacré

a fidèlement reproduit les antiques souvenirs qui s'étaient

conservés d'âge en âge chez les patriarches; il a rempli ce rôle de

rapporteur des traditions, éclairé par les lumières de

l'inspiration, en rendant aux faits leur véritable caractère, trop

souvent obscurci ailleurs par le polythéisme et l'idolâtrie, mais,

comme l'a dit saint Augustin, sans se préoccuper de faire des

Hébreux un peuple de savants, pas plus en histoire ancienne qu'en

physique et en géologie.

[Note 29: Ce chapitre est un résumé de l'ouvrage que nous avons

publié sous le titre de: _Les origines de l'histoire d'après la

Bible et les traditions des peuples orientaux_ (Paris, 1880).

Nous y renvoyons le lecteur désireux d'avoir au complet le

développement et les preuves des faits énoncés dans les pages qui

vont suivre.]

Nous allons maintenant rechercher chez les différents peuples de

l'antiquité les débris épars de cette tradition primitive, dont la

narration de la Bible nous a montré l'enchaînement. Nous en

retrouverons ici et là tous les traits essentiels, même ceux où il

est difficile de prendre la tradition au pied de la lettre et où

l'on est autorisé à penser qu'elle avait revêtu un caractère

allégorique et figuré. Mais cette recherche présente des écueils;

il est nécessaire de s'y imposer des règles sévères de critique.

Autrement on serait exposé à prendre, comme l'ont fait quelques

défenseurs plus zélés qu'éclairés de l'autorité des Écritures, pour

des narrations antiques et séparées, coïncidant d'une manière

18 frappante avec le récit biblique, des légendes dues à une

communication plus ou moins directe, à une sorte d'infiltration de

ce récit. Il faut donc avant tout, et pour plus de sûreté; laisser

de côté tout ce qui appartient à des peuples sur les souvenirs

desquels on puisse admettre une influence quelconque de

prédications juives, chrétiennes ou même musulmanes. Il importe de

s'attacher exclusivement aux traditions dont on peut établir

l'antiquité et qui s'appuient sur de vieux monuments écrits

d'origine indigène.

Entre toutes ces traditions, celle qui offre avec les récits des

premiers chapitres de la Genèse la ressemblance la plus étroite, le

parallélisme le plus exact et le plus suivi, est celle que

contenaient les livres sacrés de Babylone et de la Chaldée.

L'affinité que nous signalons, et que l'on verra se développer dans

les pages qui vont suivre, avait déjà frappé les Pères de l'Église,

qui ne connaissaient la tradition chaldéenne que par l'ouvrage de

Bérose, prêtre de Babylone, qui, sous les premiers Séleucides,

écrivit en grec l'histoire de son pays depuis les origines du

monde; elle se caractérise encore plus, maintenant que la science

moderne est parvenue à déchiffrer quelques lambeaux, conservés

jusqu'à nous, des livres qui servaient de fondement à

l'enseignement des écoles sacerdotales sur les rives de l'Euphrate

et du Tigre. Mais il faut remarquer qu'au témoignage de la Bible

elle-même, la famille d'où sortit Abraham vécut longtemps mêlée aux

Chaldéens, que c'est de la ville d'Our en Chaldée qu'elle partit

pour aller chercher une nouvelle patrie dans le pays de Kena'an.

Rien donc de plus naturel et de plus vraisemblable que d'admettre

que Téra'hites apportèrent avec eux de la contrée d'Our un récit

traditionnel sur la création du monde et sur les premiers jours de

l'humanité, étroitement apparenté à celui des Chaldéens eux-mêmes.

De l'un comme de l'autre côté, la formation du monde est l'oeuvre

des sept jours, les diverses créations s'y succèdent dans le même

ordre; le déluge, la confusion des langues et la dispersion des

peuples sont racontés d'une façon presque absolument identique. Et

cependant un esprit tout opposé anime les deux récits. L'un respire

un monothéisme rigoureux et absolu, l'autre un polythéisme

exubérant. Un véritable abîme sépare les deux conceptions

fondamentales de la cosmogonie babylonienne et de la cosmogonie

biblique, malgré les plus frappantes ressemblances dans la forme

extérieure. Chez les Chaldéens nous avons la matière éternelle

organisée par un ou plusieurs démiurges qui émanent de son propre

sein, dans la Bible l'univers créé du néant par la toute-puissance

19 d'un Dieu purement spirituel. Pour donner au vieux récit que l'on

faisait dans les sanctuaires de la Chaldée ce sens tout nouveau,

pour le transporter des conceptions du panthéisme le plus matériel

et le plus grossier dans la lumière de la vérité religieuse, il a

suffi au rédacteur de la Genèse d'ajouter au début de tout, avant

la peinture du chaos, par laquelle commençaient les cosmogonies de

la Chaldée et de la Phénicie, ce simple verset: «Au commencement

Dieu créa le ciel et la terre.» Dès lors l'acte libre du créateur

spirituel est placé avant l'existence même du chaos, que le

panthéisme païen croyait antérieur à tout; ce chaos, premier

principe pour les Chaldéens, et d'où les dieux eux-mêmes étaient

sortis, devient une création que l'Éternel fait apparaître dans le

temps.

Dans l'état actuel des connaissances, maintenant que nous pouvons

établir une comparaison entre le récit chaldéen et le récit

biblique, il ne semble plus y avoir que deux opinions possibles

pour expliquer leur relation réciproque, et ces deux opinions

peuvent être acceptées l'une et l'autre sans s'écarter du respect

dû à l'Écriture Sainte. Elles laissent encore à la révélation et à

l'inspiration divine une part assez large pour satisfaire aux

exigences de la plus rigoureuse orthodoxie, bien qu'elles écartent

l'idée d'une sorte de dictée surnaturelle du texte sacré, qui n'a

jamais, du reste, été enseignée dogmatiquement. Ou bien l'on

considérera la Genèse comme une édition expurgée de la tradition

chaldéenne, où le rédacteur inspiré a fait pénétrer un esprit

nouveau, tout en conservant les lignes essentielles, et d'où il a

soigneusement banni toutes les erreurs du panthéisme et du

polythéisme. Ou bien l'on verra dans la narration de la Bible et

dans celle du sacerdoce de la Chaldée deux formes divergentes du

même rameau de la tradition primitive, qui, partant d'un fond

commun, reflètent dans leurs différences le génie de deux peuples

et de deux religions, une disposition spéciale de la Providence

ayant permis que chez les Téra'hites ces vieux récits, en partie

symboliques et figurés, se soient maintenus à l'abri du mélange

impur qui les entachait chez les peuplés d'alentour. Nous ne nous

reconnaissons pas autorité pour prononcer en faveur de l'une ou de

l'autre de ces deux opinions, entre lesquelles nous laissons le

choix au lecteur.

* * * * *

En général, dans les idées des peuples anciens, l'homme est

considéré comme autochthone ou né de la terre qui le porte. Et le

plus souvent, dans les récits qui ont trait à sa première

apparition, nous ne trouvons pas trace de la notion qui le fait

20 créer par l'opération toute-puissante d'un dieu personnel et

distinct de la matière primordiale. Les idées fondamentales de

panthéisme et d'émanatisme, qui étaient la base des religions

savantes et orgueilleuses de l'ancien monde, permettaient de

laisser dans le vague l'origine et la production des hommes. On les

regardait comme issus, ainsi que toutes les choses, de la substance

même de la divinité, confondue avec le monde; ils en sortaient

spontanément, par le développement de la chaîne des émanations, non

par un acte libre et déterminé de la volonté créatrice, et on

s'inquiétait peu de définir autrement que sous une forme symbolique

et mythologique le _comment_ de l'émanation, qui avait lieu par un

véritable fait de génération spontanée.

[Illustration 045: Le dieu Khnoum formant l'oeuf de l'univers sur

le tour à potier[1].]

[Note 1: D'après un bas-relief du grand temple de Philæ.]

«Du vent Colpias et de son épouse Baau (le chaos), dit un des

fragments de cosmogonie phénicienne, traduits en grec, qui nous

sont parvenus sous le nom de Sanchoniathon, naquit le couple humain

et mortel de Protogonos (_Adam Qadniôn_) et d'Æon (_Havah_), et Æon

inventa de manger le fruit de l'arbre. Ils eurent pour enfants

Génos et Généa, qui habitèrent la Phénicie, et, pressés par les

chaleurs de l'été, commencèrent à élever leurs mains vers le Soleil,

21 le considérant comme le seul dieu seigneur du ciel, ce que l'on

exprime par le nom de Beelsamen.» Dans un autre fragment des mêmes

cosmogonies, il est question de la naissance de «l'autochthone issu

de la terre,» d'où descendent les hommes. Les traditions de la

Libye faisaient «sortir des plaines échauffées par le soleil

Iarbas, le premier des humains, qui se nourrit des glands doux du

chêne.» Dans les idées des Égyptiens, «le limon fécondant abandonné

par le Nil, sous l'action vivifiante de l'échauffement des rayons

solaires, avait fait germer les corps des hommes.» La traduction de

cette croyance sous une forme mythologique faisait émaner les

humains de l'oeil du dieu Râ-Harmakhou, c'est-à-dire du soleil.

L'émanation qui produit ainsi la substance matérielle des hommes

n'empêche pas, du reste, une opération démiurgique postérieure pour

achever de les former et pour leur communiquer l'âme et

l'intelligence. Celle-ci est attribuée à la déesse Sekhet pour les

races asiatiques et septentrionales, à Horus pour les nègres. Quant

aux Égyptiens, qui se regardaient comme supérieurs à toutes les

autres races, leur formateur était le démiurge suprême, Khnoum, et

c'est de cette façon que certains monuments le montrent pétrissant

l'argile pour en faire l'homme sur le même tour à potier, où il a

formé l'oeuf primordial de l'univers.

[Illustration 046: L'homme formé par le dieu Khnoum et doué de la

vie[1].]

[Note 1: D'après un bas relief du temple d'Esneh.

Deux petits personnages humains, dont l'un portant au front le

serpent uræus, insigne de la royauté, sont debout sur le tour à

potier, où ils viennent d'être formés par le dieu Khnoum, à tête

de bélier. Une déesse présente à leurs narines la croix ansée,

emblème de la vie.]

22

Présentée ainsi, la donnée égyptienne se rapproche d'une manière

frappante de celle de la Genèse, où Dieu «forme l'homme du limon de

la terre.» Au reste, l'opération du modeleur fournissait le moyen

le plus naturel de représenter aux imaginations primitives l'action

du créateur ou du démiurge sous une forme sensible. Et c'est ainsi

que chez beaucoup de peuples encore sauvages on retrouve la même

notion de l'homme façonné avec la terre par la main du créateur.

Dans la cosmogonie du Pérou, le premier homme, créé par la

toute-puissance divine, s'appelle _Alpa camasca_, «terre animée.»

Parmi les tribus de l'Amérique du Nord, les Mandans racontaient que

le Grand-Esprit forma deux figures d'argile, qu'il dessécha et

anima du souffle de sa bouche, et dont l'un reçut le nom de

_premier homme_, et l'autre celui de _compagne_. Le grand dieu de

Tahiti, Taeroa, forme l'homme avec de la terre rouge; et les Dayaks

de Bornéo, rebelles à toutes les influences musulmanes, se

racontent de génération en génération que l'homme a été modelé avec

de la terre.

N'insistons pas trop, d'ailleurs, sur cette dernière catégorie de

rapprochements, où il serait facile de s'égarer, et tenons-nous à

ceux que nous offrent les traditions sacrées des grands peuples

civilisés de l'antiquité. Le récit cosmogonique chaldéen, spécial à

Babylone, que Bérose avait mis en grec, se rapproche beaucoup de ce

que nous lisons dans le chapitre II de la Genèse; là encore l'homme

est formé de limon à la manière d'une statue. «Bélos (le démiurge

Bel-Maroudouk), voyant que la terre était déserte, quoique fertile,

se trancha sa propre tête, et les autres dieux, ayant pétri le sang

qui en coulait avec la terre, formèrent les hommes, qui, pour cela,

sont doués d'intelligence et participent de la pensée divine[30], et

aussi les animaux qui peuvent vivre au contact de l'air.» Avec la

différence d'une mise en scène polythéiste d'une part, strictement

monothéiste de l'autre, les faits suivent ici exactement le même

ordre que dans la narration du chapitre II du premier livre du

Pentateuque. La terre déserte[31] devient fertile[32]; alors l'homme

est pétri d'une argile dans laquelle l'âme spirituelle et le

23 souffle vital sont communiqués[33].

[Note 30: Les Orphiques, qui avaient tant emprunté à l'Orient,

admettaient pour l'origine des hommes la notion qu'ils

descendaient des Titans. Et ils disaient que la partie

immatérielle de l'homme, son âme, provenait du sang du jeune dieu

Dionysos Zagreus, que ces Titans avaient mis en pièces, et dont

ils avaient en partie dévoré les membres.]

[Note 31: _Genes_., II, 5.]

[Note 32: _Genes_., II, 6.]

[Note 33: II, 7.]

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 3 / 46 段