plus original, c'est la partie consacrée aux grands empires qui ont
flori dans le bassin de l'Euphrate et du Tigre, avec
alternativement Babylone et Ninive pour capitales, à leur histoire
et à leur civilisation. C'est sur ce terrain que mon livre, sous la
forme actuelle, sera le plus en avance sur tout ce qui a été publié
XXV jusqu'à ce jour. Là, en effet, je me sens plus complètement chez
moi que partout ailleurs; il s'agit d'un ordre d'études auxquelles
je me suis adonné spécialement, à la marche desquelles je crois
avoir, depuis une dizaine d'années, contribué _pro parte virili_,
et où je suis loin d'avoir encore donné au public tous les
résultats de mes recherches. Aussi des traductions nombreuses de
documents cunéiformes, publiés ou inédits, que l'on trouvera dans
cette partie de mon livre, il n'en est pas une seule qui n'ait un
caractère personnel.
Je dois, au contraire, confesser franchement mon insuffisance et
l'impossibilité où j'ai été de recourir à autre chose qu'à des
traductions des documents originaux pour la partie relative à
l'Inde. Je ne suis pas, en effet, sanscritiste, et je tiens à ne
pas paraître prétendre savoir ce que j'ignore en réalité. Dans
cette partie donc, mon travail n'est que de seconde main. Mais j'ai
eu du moins le soin de m'attacher à puiser aux meilleures sources
et je me suis guidé sur les conseils des hommes vraiment
compétents, des maîtres en qui l'on pouvait avoir le plus de
confiance. L'histoire de l'Inde antique, surtout dans ses époques
les plus anciennes, a d'ailleurs un caractère à part de flottement
et de vague chronologique, tenant à l'absence de monuments
épigraphiques d'une date élevée, contemporains des événements,
avant le règne de Piyadasi Açoka. Il y a encore, et il restera
peut-être toujours, une hésitation de plusieurs siècles pour la
date des événements les plus considérables, de ceux qui marquent
des périodes décisives, comme la vie de Çâkya-Mouni. Ce flottement
ne cesse qu'au moment du contact avec les Grecs d'Alexandre, qui
constitue pour l'Inde une époque climatérique, comme pour l'Asie
antérieure l'ouverture des Guerres Médiques. J'ai été amené ainsi à
prendre cette date pour point d'arrêt de mes récits relatifs à
l'Inde, les prolongeant de deux cents ans de plus que ceux relatifs
aux autres pays, de manière à pouvoir y comprendre, dans les
limites de l'incertitude chronologique qu'il comporte, le grand
fait de la formation du Bouddhisme, sans lequel ces récits
n'eussent pas été suffisamment complets.
* * * * *
Il me reste à dire quelques mots de l'illustration qui accompagne
XXVI cette édition et qui y fournit un commentaire graphique perpétuel.
C'est l'exemple si heureusement donné par M. Duruy, dans la
monumentale édition qu'il donne en ce moment de son _Histoire des
Romains_, qui a inspiré à l'habile et intelligent éditeur, entre
les mains de qui est mon livre depuis sa première apparition, d'y
joindre de nombreuses figures empruntées aux monuments antiques.
Dès qu'il m'a proposé de le faire, j'ai profité avidement de sa
bonne volonté, et je crois que l'ouvrage y gagnera beaucoup, qu'il
devient par là plus intéressant et plus instructif. Nulle part, en
effet, une riche illustration archéologique n'était plus
naturellement appelée que dans une histoire puisée toute entière
aux sources monumentales. Je n'avais vraiment que l'embarras du
choix au milieu de la masse des oeuvres que nous avons aujourd'hui
des arts des vieilles civilisations de l'Orient. La difficulté même
était de se limiter aux figures qui pouvaient le mieux éclaircir
les événements, les moeurs et les religions sans excéder une
proportion raisonnable. Ce choix, je l'ai fait moi-même avec tout
le soin dont j'étais capable, et j'espère y avoir réussi. Aucune
part n'a été laissée à la fantaisie dans l'illustration du livre,
et je crois pouvoir dire qu'on n'y trouvera rien d'oiseux ni d'une
valeur suspecte. Toutes les gravures ont été empruntées à des
monuments d'une authenticité incontestable et autant que possible
contemporains des événements auxquels ils se rapportent. Les vues
des lieux célèbres dans l'histoire ont été empruntées aux
meilleures sources, et dans une bonne moitié des cas, mon
expérience personnelle de voyageur ayant visité ces lieux me
donnait le moyen de choisir en connaissance de cause les plus
exactes. Quant aux cartes insérées dans le texte ou tirées
séparément, elles ont toutes été dressées d'après les documents les
plus récents et les plus sûrs par M. J. Hansen, dont le nom seul
est une garantie.
En un mot, ici comme en ce qui touche la rédaction même de
l'ouvrage, j'ai fait de mon mieux et j'ose espérer que le lecteur
voudra bien m'en tenir compte.
2
LIVRE PREMIER
LES ORIGINES
3
[Illustration 028]
CHAPITRE PREMIER
LE RÉCIT DE LA BIBLE
§ 1.--L'ESPÈCE HUMAINE JUSQU'AU DÉLUGE.
Il n'existe sur l'histoire des premiers hommes et les origines de
notre espèce, de récit précis et suivi que celui de l'Écriture
Sainte[2]. Ce récit sacré, lors même qu'il n'emprunterait pas une
autorité auguste au caractère d'inspiration du livre dans lequel il
se trouve, devrait encore, en saine critique, être l'introduction
de toute histoire générale; car, considéré à un point de vue
purement humain, il contient la plus antique tradition sur les
premiers jours de la race des hommes, la seule qui n'ait pas été
défigurée par l'introduction de mythes fantastiques, dans lesquels
une imagination déréglée s'est donné libre carrière. Les principaux
4 traits de cette tradition, qui fut originairement commune aux races
supérieures de l'humanité et qu'un soin particulier de la
Providence fit se conserver plus intacte qu'ailleurs chez le peuple
choisi, se reconnaissent, mais altérés, dans les souvenirs des
contrées les plus éloignées les unes des autres, et dont les
habitants n'ont pas eu de communications historiquement
appréciables. Et l'unique fil conducteur qui permette de se guider
au milieu du dédale de ces fragments de traditions privés
d'enchaînement, est le récit de la Bible. C'est donc lui que
l'histoire doit enregistrer tout d'abord, en lui reconnaissant un
caractère à part; et de plus il a pour le chrétien une valeur
dogmatique, qui permet de l'interpréter conformément aux
éclaircissements qu'il reçoit des progrès de la science, mais qui
en fait le pivot invariable autour duquel doivent se grouper les
résultats des investigations humaines.
[Note 2: Nous prenons ici le récit biblique tel qu'il nous est
parvenu, sous sa forme définitive et complète, sans entrer dans
les obscures et délicates questions de la date de cette rédaction
définitive et des éléments antérieurs qui ont pu servir à sa
formation. C'est au livre de notre histoire qui traitera des
Hébreux, que nous nous réservons d'aborder ce problème, qu'il
sérait impossible de laisser entièrement de côté dans l'état
actuel de la science. Le système auquel s'arrête aujourd'hui
l'école critique rationaliste (le dernier état de ses travaux
peut être considéré comme résumé sous la forme la plus complète
et la plus scientifique dans E. Schrader, _Studien zur Kritik und
Erhlärung der Biblischen Urgeschichte_, Zurich, 1863, et A.
Kayser, _Das vorexilische Buch der Urgeschichte Israels und seine
Erweiterungen_, Strasbourg, 1874) admet dans le style actuel de
la Genèse la fusion de deux livrés antérieurs, qualifiés
d'_élohiste_ et de _jéhoviste_, d'après la différence du nom qui
sert à désigner Dieu dans l'un et dans l'autre, et, par dessus
ces deux documents reproduits textuellement, le travail d'un
dernier rédacteur qui les a combinés. Bornons-nous à remarquer
que ce système lui-même, aussi bien que celui qui a été inauguré
par Richard Simon, et qui voit dans la Genèse une collection de
fragments traditionnels coordonnés par Moïse ou par tout autre,
n'a rien en soi de contradictoire avec le dogme orthodoxe de
l'inspiration divine du livre. L'Église a toujours admis que son
auteur avait pu mettre en oeuvre, tout en étant guidé par une
lumière surnaturelle, des documents antérieurs à lui. Mais dans
l'exposé que nous avons à faire des données de la Bible sur les
premiers âges, et dans les recherches comparatives auxquelles
elles nous donneront lieu, cette distinction des anciennes
rédactions importe peu. Qu'elle ait été rédigée en une fois ou à
l'aide de la combinaison de récits parallèles qui se complétaient
les uns les autres, la tradition biblique est une dans son
ensemble et dans son esprit, et la comparaison que l'on peut en
faire aujourd'hui avec l'enchaînement que révèlent les lambeaux
de la tradition génésiaque de la Chaldée, prouve surabondamment
que la construction du dernier rédacteur n'a rien d'artificiel et
de forcé. Il est conforme au véritable esprit de la science,
aussi bien qu'à l'orthodoxie religieuse, de l'envisager dans sa
suite.]
L'interprétation historique de ce récit offre, du reste, encore de
graves difficultés. On a beaucoup discuté, même parmi les
théologiens les plus autorisés et les plus orthodoxes, sur le degré
de latitude qu'il ouvre à l'exégèse. En bien des points on ne saura
sans doute jamais d'une manière absolument précise déterminer dans
quelle mesure il faut y admettre l'emploi de la figure et du
langage allégorique, qui tient toujours une si grande place dans la
Bible. Remarquons-le, du reste, le récit biblique laisse à côté de
5 lui le champ le plus large ouvert à la liberté des spéculations
scientifiques; par les lacunes qu'il présente. Il faut se garder,
par respect même pour l'autorité des Livres Saints, d'y chercher ce
qu'ils ne contiennent pas et ce qui n'a jamais été dans la pensée
de ceux qui les écrivaient sous l'inspiration divine. L'auteur de
la Genèse n'a point prétendu faire une histoire complète de
l'humanité primitive, surtout au point de vue de la naissance et
des progrès de la civilisation matérielle. Il s'est borné à
retracer quelques-uns des traits essentiels et principaux de cette
histoire; présentés de manière à être à la portée du peuple auquel
il s'adressait. Il s'est attaché à mettre en lumière l'enchaînement
des patriarches élus de Dieu qui conservèrent au travers des
siècles le dépôt de la révélation primitive, et surtout à faire
éclater, en opposition avec les monstrueuses cosmogonies des
nations dont les Hébreux étaient entourés, les grandes vérités que
l'idolâtrie avait obscurcies, la création du monde, tiré du néant
par un acte de la volonté et de la toute-puissance divine, l'unité
de l'espèce humaine sortie d'un seul couple, la déchéance de notre
race et l'origine du mal sur la terre, la promesse d'un rédempteur,
enfin l'intervention constante de la Providence dans les affaires
de ce monde.
Le récit de la création elle-même, ses rapports avec les
découvertes des sciences naturelles, sont choses qui ne sauraient
entrer dans le cadre de notre ouvrage. C'est seulement au moment où
Dieu, après avoir créé le monde et tous les êtres qui l'habitent,
mit le sceau à son oeuvre en faisant l'homme, que nous devons
prendre le récit du premier livre de la Bible, la Genèse, ainsi
nommée en Europe d'un mot grec qui signifie _génération_, parce que
le livre débute par raconter la formation de l'univers[3].
[Note 3: En hébreu il est appelé _Bereschith_, d'après les
premiers mots qui en ouvrent le récit, «au commencement.»]
«Dieu dit: «Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance;
qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel,
sur les animaux, sur toute la terre et sur tout reptile qui se meut
à la surface de la terre.»--Dieu créa l'homme à son image; il le
créa à l'image de Dieu et il le fit mâle et femelle[4].--Yahveh[5]
6 Dieu forma l'homme du limon de la terre et lui souffla dans les
narines le souffle de la vie, et l'homme fut fait âme vivante[6].»
[Note 4: _Genes._, I, 26 et 27.]
[Note 5: La prononciation vulgaire Jehovah au lieu de Yahveh, est
le résultat de l'application au nom ineffable de Dieu des
voyelles du mot _Adonai_, «le Seigneur,» que les Juifs prononcent
au lieu de ce nom quand ils lisent la Bible. Nous discuterons
plus tard, quand nous traiterons des Hébreux, la question de
savoir si la vraie prononciation antique était Yahoh ou Yahveh;
en attendant nous suivons cette dernière forme, généralement
admise dans la science.]
[Note 6: _Genes._, II, 7.]
Après le récit de la formation du premier couple humain, vient
celui de la déchéance. Le père de tous les hommes, Adam (dont le
nom dans les langues sémitiques signifie _l'homme_ par excellence),
créé par Dieu dans un état d'innocence absolue et de bonheur,
désobéit au Seigneur par orgueil dans les délicieux jardins de
'Eden, où il avait été d'abord placé, et cette désobéissance le
condamna, lui et sa race, à la peine, à la douleur et à la mort.
Dieu l'avait créé pour le travail, dit formellement le livre
inspiré, mais ce fut en expiation de sa chute que ce travail devint
pénible et difficile; «tu mangeras ton pain à la sueur de ton
front,» lui dit le Seigneur, et cette condamnation pèse encore sur
tous les hommes.
Voici comment la Genèse[7] raconte la séduction et la faute dont le
poids s'est étendu à toute la descendance de nos premiers pères.
«Le serpent était le plus rusé de tous les animaux de la terre que
Yahveh Dieu avait faits. Il dit à la femme: «Pourquoi Dieu vous
a-t-il ordonné de ne pas manger de tous les arbres du Paradis?»--La
femme lui répondit: «Nous pouvons manger du fruit des arbres qui
sont dans le Paradis,--mais quant au fruit de l'arbre qui est au
milieu du Paradis (l'arbre de la science du bien et du mal), Dieu
nous a ordonné que nous n'en mangions pas, de peur que nous en
mourions.»--Et le serpent dit à la femme: «Point du tout, vous ne
mourrez pas de mort,--mais Dieu sait qu'au jour où vous en aurez
mangé, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux,
connaissant le bien et le mal.»--La femme donc vit que cet arbre
était bon pour se nourrir et qu'il était beau aux yeux et
délectable au regard; et elle prit du fruit, et elle en mangea, et
elle en donna à son mari, qui en mangea.--Et les yeux de tous deux
s'ouvrirent; et ayant vu qu'ils étaient nus, ils tressèrent des
feuilles de figuier et s'en firent des ceintures[8].»
[Note 7: III, 1-7.]
[Note 8: La gravure placée en tête de ce chapitre, représente la
scène de la tentation des premiers humains au jardin de 'Eden,
d'après une peinture chrétienne des catacombes de Rome, empruntée
au grand ouvrage de Perret.]
«Prodigieuse et accablante vérité, dit Chateaubriand: _L'homme_
7 _mourant pour s'être empoisonné avec le fruit de vie_! L'homme
perdu pour avoir goûté à l'arbre de la science, pour avoir su trop
connaître le bien et le mal! Qu'on suppose toute autre défense de
Dieu relative à un penchant quelconque de l'âme, que deviennent la
sagesse et la profondeur de l'ordre du Très-Haut? Ce n'est plus
qu'un caprice indigne de la Divinité, et aucune moralité ne résulte
de la désobéissance d'Adam. Toute l'histoire du monde, au
contraire, découle de la loi imposée à notre père... Le secret de
l'existence morale et politique des peuples, les mystères les plus
profonds du coeur humain sont renfermés dans la tradition de cet
arbre admirable et funeste.»
La Bible n'assigne pas une date précise à la naissance du genre
humain, elle ne donne aucun chiffre positif à ce sujet. Elle n'a
pas en réalité de chronologie pour les époques initiales de
l'existence de l'homme, ni pour celle qui s'étend de la Création au
Déluge, ni pour celle qui va du Déluge à la Vocation d'Abraham. Les
dates que les commentateurs ont prétendu en tirer sont purement
arbitraires et n'ont aucune autorité dogmatique. Elles rentrent
dans le domaine de l'hypothèse historique et l'on pourrait énumérer
plus de cent manières d'après lesquelles on a essayé de les
calculer. Ce que les Livres Saints affirment seulement, et ce que
la science démontre d'accord avec eux, c'est que l'apparition de
l'homme sur la terre (quelque haute qu'en puisse être la date) est
récente par rapport à l'immense durée des périodes géologiques de
la création, et que l'antiquité de plusieurs myriades d'années que
certains peuples, comme les Égyptiens, les Chaldéens, les Indiens
et les Chinois, se sont complaisamment attribuée dans leurs
traditions mythologiques, est entièrement fabuleuse.
Aussi superflue et aussi dénuée de fondement solide que les calculs
sur la date de la création de l'homme, serait la tentative de celui
qui chercherait à déterminer d'après la Bible le lieu précis où fut
le berceau de notre espèce, ainsi que la situation du jardin de
'Eden. La tradition sacrée ne fournit aucune indication précise à
cet égard. Les commentateurs les plus savants et les plus
orthodoxes des Livres Saints ont laissé la question indécise. Tout
nous commande d'imiter leur réserve, et de nous en tenir à
l'opinion commune, qui place en Asie l'origine de la première
famille humaine et le berceau de toute civilisation.
Adam et 'Havah (d'où nous avons fait Ève), le premier couple humain
8 sorti des mains de Dieu, eurent deux fils, Qaïn et Habel[9]. Ils
menaient l'un la vie agricole et l'autre la vie pastorale, dont la
Bible place ainsi l'origine au début même de l'humanité. Qaïn tua
son frère Habel, par jalousie pour les bénédictions dont le
Seigneur récompensait sa piété[10]; puis il s'expatria, dans le
désespoir de ses remords, et il se retira avec les siens à l'orient
de 'Eden, dans la terre de Nod ou de l'exil, où il fonda la
première ville, qu'il appela 'Hanoch, du nom de son premier-né[11].
Dieu avait créé l'homme avec les dons de l'esprit et du corps qui
devaient le mettre en état de remplir le but de son existence, et
par conséquent de former des sociétés régulières et civilisées.
C'est à la famille de Qaïn que le livre de la Genèse attribue la
première invention des arts industriels. De 'Hanoch, fils de Qaïn,
y est-il dit, naquit à la quatrième génération, Lemech, qui eut à
son tour plusieurs enfants: Yabal, «le père de ceux qui demeurent
sous les tentes et des pasteurs»; Youbal, l'inventeur de la
musique; Thoubal-qaïn, l'auteur de l'art de fondre et de travailler
les métaux; enfin une fille, Nâ'amah[12]. Pour celle-ci, le texte
biblique ne fait qu'enregistrer son nom; mais la tradition
rabbinique, voulant achever le groupement de toutes les inventions
en les rapportant aux enfants de Lemech, raconte que Nâ'amah fut la
mère des chanteurs, ou bien que la première elle fila la laine des
troupeaux et en tissa des étoffes.
[Note 9: Ces noms sont significatifs et tirés des langues
sémitiques, comme tous ceux que le récit biblique attribue aux
premiers ancêtres de notre race; ce sont en réalité de véritables
épithètes qualificatives, qui expriment le rôle et la situation
de chaque personnage dans la famille originaire. Adam, nous
l'avons déjà dit, veut dire _homme_, 'Havah _vie_, «parce qu'elle
a été la mère de tous les vivants», dit le texte sacré; Qaïn
signifie _la créature, le rejeton_; Habel est le mot qui, dans
les plus anciens idiomes sémitiques, exprimait l'idée de _fils_,
et s'est conservé en assyrien; enfin Scheth, comme la Bible le
dit formellement, est le _substitué_, celui que Dieu accorde à
ses parents pour compenser la perte de leur fils bien-aimé.]
[Note 10: _Genes._, IV, 1-16.]
[Note 11: _Genes._, IV, 17 et 18.]
[Note 12: _Genes._, IV, 19-22.]
La Bible rapporte à Lemech l'origine des sanguinaires habitudes de
vengeance qui jouèrent un si grand rôle dans la vie des peuples
antiques. «Lemech dit à ses femmes 'Adah et Çillah: «Écoutez ma
voix, femmes de Lemech, soyez attentives à mes paroles; j'ai tué un
homme parce qu'il m'avait blessé, un jeune homme parce qu'il
m'avait fait une plaie.--Qaïn sera vengé soixante-dix fois, et
Lemech septante fois sept fois[13].»
[Note 13: _Genes_, IV, 23 et 24.]
9
Adam eut un troisième fils, nommé Scheth (Seth dans notre Vulgate),
et Dieu lui accorda encore un grand nombre d'enfants. Scheth vécut
neuf cent douze ans, et eut une nombreuse famille[14], qui, tandis
que les autres hommes s'abandonnaient à l'idolâtrie et à tous les
vices, conserva précieusement les traditions religieuses de la
révélation primitive jusqu'au temps du Déluge, après lequel elle
passa dans la race de Schem. Les descendants de Scheth furent
Enosch, au temps de qui «l'on commença à invoquer par le nom de
Yahveh», Qaïnan, Mahalalel, Yared, 'Hanoch, «qui marcha pendant
trois cent soixante-cinq ans dans les voies de Dieu» et fut ravi au
ciel, Methouschela'h[15], qui de tous vécut la plus longue vie, neuf
cent soixante-neuf ans, Lemech, enfin Noa'h[16], qui fut père de
Schem, 'Ham et Yapheth, ou, comme nous avons pris l'habitude de
dire, d'après la Vulgate latine, Sem, Cham et Japhet[17]. Chacun
d'eux fut la tige d'une postérité nombreuse.
[Note 14: Sur cette généalogie des descendants de Scheth, voy. le
chapitre V de la Genèse.]
[Note 15: Le Mathusalem de la Vulgate].
[Note 16: Noé.]
[Note 17: Il est impossible de ne pas consacrer quelques
observations aux généalogies que la Bible fournit pour la période
antédiluvienne. Le nom de Enosch, donné comme le fils de Scheth,
est en hébreu le synonyme exact de celui d'Adam, il signifie
également «l'homme» par excellence. Or, si l'on prend cet Enosch
comme point de départ, on trouve pendant six générations les
mêmes noms qui se succèdent avec de très légères variantes de
forme et une interversion dans la place de deux d'entre eux,
d'une part dans la descendance d'Adam par Qaïn, de l'autre, dans
celle de Scheth par Enosch. Le parallélisme est singulièrement
frappant et tel que l'on serait volontiers porté à croire qu'on a
là deux versions d'une même liste originaire. On trouve, en
effet:
_D'un côté_: _De l'autre_:
Adam. Enosch.
| | |
Qaïn. Qaïnan.
| | |
Hanoch. Mahalalel.
| | |
Yirad. Yared.
| | |
Metouschaël. 'Hanoch.
| | |
Lemech. Methouschela'h.
|
------------ | |
Yabal. Youbal. Thoubalqaïn. Lemech.
|
Noa'h.
|
-------------------------
Schem. 'Ham. Yapheth.
La généalogie des Qaïnites se termine par _trois_ chefs de races,
fils de Lemech, celle des Enoschides par _trois_ chefs de races,
petits-fils de Lemech. Il y a seulement de ce dernier côté
insertion d'une génération de plus, celle de Noa'h, entre Lemech
et la division de la famille en trois branches.]
10
§ 2.--LE DÉLUGE.
«Quand les hommes eurent commencé à se multiplier sur la terre et
eurent engendré des filles,--les enfants de Dieu (_benê Elohim_),
voyant que les filles des hommes étaient belles, prirent pour
épouses celles qu'ils choisirent au milieu des autres.--Et Yahveh
dit: «Mon esprit ne demeurera pas toujours avec l'homme, car il
n'est que chair: et ses jours ne seront plus que de cent vingt
ans.»--Et en ce temps il y avait sur la terre des Géants
(_Nephilim_), comme aussi quand les enfants de Dieu se furent unis
aux filles des hommes et leur donnèrent pour enfants les Héros
(_Giborim_), qui sont fameux dans l'antiquité.--Yahveh voyant que
la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que toutes
les pensées de leur coeur étaient tournées vers le mal en tout
temps,--se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre; et il fut
touché de douleur au fond de son coeur.--Et Yahveh dit:
«J'exterminerai de dessus la terre l'homme que j'ai créé[18].»
[Note 18: _Genes._, VI, 1-7.]
Seul, le juste Noa'h, descendant de Scheth, trouva grâce devant
Dieu. L'Éternel lui fit bâtir une arche dans laquelle il s'enferma
avec les siens et sept couples de tous les animaux, purs et impurs,
puis le déluge commença.
«Dans la six-centième année de la vie de Noa'h, au second mois, le
dix-septième jour du mois, toutes les sources du grand abîme
jaillirent et les cataractes du ciel furent ouvertes;--et la pluie
tomba sur la terre quarante jours et quarante nuits.--Ce même jour,
Noa'h entra dans l'arche; et Schem, 'Ham et Yapheth, ses fils, sa
femme et les trois femmes de ses fils avec lui,--eux et tout animal
suivant son espèce, tout bétail et tout ce qui se meut sur la
terre, toutes sortes de volatiles, tout oiseau ailé, chacun selon
son espèce,--entrèrent auprès de Noa'h dans l'arche, un couple de
toute chair ayant souffle de vie.--Les arrivants étaient mâle et
femelle de chaque créature, comme Dieu l'avait ordonné; et ensuite
Yahveh ferma (l'arche) sur Noa'h.