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HISTOIRE ANCIENNE
DE L'ORIENT
JUSQU'AUX GUERRES MÉDIQUES
PAR
FRANÇOIS LENORMANT
PROFESSEUR D'ARCHÉOLOGIE PRÈS LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
Ouvrage couronné par l'Académie Française
NEUVIÈME ÉDITION
Revue, corrigée, considérablement augmentée et
illustrée de nombreuses figures d'après les
monuments antiques.
TOME PREMIER
LES ORIGINES.--LES RACES ET LES LANGUES
PARIS
A. LÉVY, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 13, RUE LAFAYETTE
(PRÈS L'OPÉRA)
1881
I
PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE ÉDITION
(1868)
Le fait dominant des cinquante dernières années, dans l'ordre
scientifique, a été certainement la rénovation des études de
l'histoire et surtout la conquête du vieux passé de l'Orient par la
critique moderne, armée du flambeau qui fait pénétrer la lumière
jusque dans les plus obscurs replis de ces annales pendant si
longtemps ensevelies dans l'oubli.
Il y a seulement un demi-siècle, on ne connaissait guère de
l'ancien monde que les Romains et les Grecs. Habitués à voir dans
ces deux grands peuples les représentants de la civilisation
antique, on consentait sans peine à ignorer ce qui s'était passé en
dehors de la Grèce et de l'Italie. Il était à peu près convenu
qu'on n'entrait dans le domaine de l'histoire positive que quand on
avait mis le pied sur le sol de l'Europe.
On savait cependant que, dans cette immense contrée qui s'étend
entre le Nil et l'Indus, il y avait eu de grands centres de
civilisation, des monarchies embrassant de vastes territoires et
II d'innombrables tribus, des capitales plus étendues que nos
capitales modernes de l'Occident, des palais aussi somptueux que
ceux de nos rois; et de vagues traditions disaient que leurs
orgueilleux fondateurs y avaient retracé la pompeuse histoire de
leurs actions. On savait également que ces vieux peuples de l'Asie
avaient laissé des traces puissantes de leur passage sur la terre.
Des débris amoncelés dans le désert et sur le rivage des fleuves,
des temples, des pyramides, des monuments de toute sorte recouverts
d'inscriptions présentant des caractères étranges, inconnus; tout
ce que racontaient les voyageurs qui avaient visité ces contrées
attestait un grand développement de culture sociale. Mais cette
grandeur apparaissait à travers des ruines ou dans les récits
incomplets des historiens grecs, et dans quelques passages de la
Bible. Et comme, dans ce monde primitif de l'Orient, tout revêt des
proportions colossales, on était naturellement disposé à croire que
la fiction occupait une grande place dans les récits de la Bible et
dans les pages d'Hérodote.
Aujourd'hui les choses ont bien changé. Dans toutes ses branches la
science des antiquités a pris un essor qu'elle n'avait pas connu
jusqu'alors, et ses conquêtes ont renouvelé la face de l'histoire.
Après les grandes oeuvres des érudits de la Renaissance, on croyait
connaître à fond la civilisation de la Grèce et de Rome, et
pourtant sur cette civilisation même l'archéologie est venue jeter
des lueurs inattendues. L'étude et l'intelligence véritable des
monuments figurés, l'histoire de l'art, ne datent pour ainsi dire
que d'hier. Winckelmann clôt le XVIIIe siècle, et c'est celui-ci
qu'inaugure Visconti. Les innombrables vases peints et les
monuments de toute nature qu'ont fourni, que fournissent encore
chaque jour les nécropoles de l'Étrurie, de l'Italie méridionale,
de la Sicile, de la Grèce, de la Cyrénaïque et de la Crimée,
constituent un champ immense, inconnu il y a cinquante ans, et qui
a prodigieusement élargi l'horizon de la science.
Mais ces conquêtes dans le domaine du monde classique ne sont rien
à côté des mondes nouveaux qui se sont tout à coup révélés à nos
yeux; à côté de l'Égypte, ouverte pour la première fois par les
Français, et dont les débris ont rempli les musées de l'Europe, nous
III initiant jusqu'aux moindres détails de la civilisation la plus
antique du monde; à côté de l'Assyrie, dont les monuments,
découverts aussi par un Français, sortent du sol où ils sont
demeurés enfouis depuis plus de deux mille ans, et nous font
connaître un art, une culture, dont les témoignages littéraires ne
faisaient qu'indiquer l'existence. Et ce n'est pas tout: voici la
Phénicie, dont l'art, l'histoire et la civilisation, intermédiaires
entre l'Égypte et l'Assyrie, se révèlent, et dont les catacombes
commencent à rendre leurs trésors. Voici la Syrie araméenne qui
livre ses vieilles inscriptions et ses souvenirs. Voici que de
hardis explorateurs nous font connaître les vestiges de tous les
peuples divers qui se pressaient en foule sur l'étroit territoire
de l'Asie Mineure: Cypre, avec son écriture étrange, qui cache un
dialecte grec, et les sculptures de ses temples; la Lycie, avec sa
langue particulière, ses inscriptions, ses monnaies, ses grottes
sépulcrales; la Phrygie, avec ses grands bas-reliefs sculptés sur
les rochers et les tombeaux des rois de la famille de Midas.
L'Arabie rend à la science les vieux monuments de ses âges
antérieurs à l'islamisme, les textes gravés du Sinaï et les
nombreuses inscriptions qui remplissent le Yémen. Et comment
oublier dans cette énumération la Perse, avec les souvenirs de ses
rois Achéménides et Sassanides, ou l'Inde, dont l'étude des Vêdas a
renouvelé la connaissance?
Mais ce n'est pas seulement le champ à parcourir qui s'est élargi.
Les progrès de la science ont été aussi grands que son domaine est
maintenant étendu. Partout, sur ces routes nouvelles, de vaillants
et heureux pionniers ont planté leurs jalons et fait pénétrer la
lumière au sein des ténèbres. L'Europe achève en notre siècle de
prendre possession définitive du globe. Ce qui se passe dans
l'ordre des événements se passe aussi dans le domaine de l'étude.
La science reprend possession du monde ancien et des âges disparus.
C'est par l'Égypte qu'a commencé cette renaissance des premières
époques des annales de la civilisation. La main de Champollion a
déchiré le voile qui cachait aux yeux la mystérieuse Égypte,
illustrant le nom français par la plus grande découverte de ce
siècle. Grâce à lui, nous savons enfin ce que cachaient jusqu'ici
les énigmes des hiéroglyphes, et nous pouvons désormais nous
IV avancer d'un pas ferme sur un terrain solide et définitivement
conquis, au lieu du sol trompeur et mal assuré où s'égaraient ceux
qui l'ont précédé.
La découverte de Champollion a été le point de départ des
recherches savantes, ingénieuses, auxquelles nous devons la
restauration de l'histoire égyptienne. Dans toute l'étendue de la
vallée du Nil, les monuments ont été interrogés, et ils nous ont
raconté les actions des rois qui gouvernèrent l'Égypte depuis les
temps les plus reculés. La science a pénétré dans ces sombres
nécropoles où dormaient les Pharaons, et elle y a retrouvé ces
nombreuses dynasties dont il ne restait de traces que dans les
écrits mutilés du vieux Manéthon. On connaissait à peine, au
commencement de ce siècle, les noms de quelques souverains séparés
les uns des autres par de bien longs intervalles, et ces noms ne
rappelaient qu'un petit nombre d'événements altérés par la
crédulité des voyageurs grecs ou amplifiés par la vanité nationale.
Maintenant nous connaissons à bien peu de chose près toute la série
des monarques qui régnèrent sur l'Égypte pendant plus de 4,000 ans.
L'art pharaonique a été apprécié dans ses formes diverses,
architecture, sculpture, peinture, et la loi qui réglait les
inspirations du génie égyptien a été reconnue. La religion a été
étudiée dans son double élément sacerdotal et populaire, et il a
été prouvé que, sous ce symbolisme étrange et désordonné qui
consacrait l'adoration des animaux, il y avait une théologie
savante qui embrassait l'univers entier dans ses conceptions, et au
fond de laquelle se retrouvait la grande idée de l'unité de Dieu.
Nous savons aussi à quoi nous en tenir sur l'état des sciences chez
cette nation fameuse. On a fait passer dans les langues de l'Europe
les morceaux les plus importants de sa littérature, dont le style
et l'action rappellent étroitement ceux de la Bible. En un mot,
l'Égypte a complètement reconquis sa place dans l'histoire
positive, et nous pouvons maintenant raconter ses annales d'après
les documents originaux et contemporains, comme nous raconterions
celle d'une nation moderne.
La résurrection de l'Assyrie a été, s'il est possible, plus
extraordinaire encore. Ninive et Babylone n'ont pas laissé, comme
Thèbes, des ruines gigantesques à la surface du sol. D'informes
V amas de décombres amoncelés en collines, voilà tout ce que les
voyageurs y avaient vu. On pouvait donc croire que les derniers
vestiges de la grande civilisation de la Mésopotamie avaient péri
pour toujours, quand la pioche des ouvriers de M. Botta, puis de
ceux de M. Layard et de M. Loftus, de George Smith et de M. Rassam,
rendit à la lumière les majestueuses sculptures que l'on peut
admirer au Louvre et au Musée Britannique, et les inappréciables
débris des tablettes de terre cuite de la Bibliothèque Palatine de
Ninive, gages certains de découvertes plus brillantes et plus
étendues encore quand les recherches pourront être poussées dans
toutes les parties de l'Assyrie et de la Chaldée.
Et maintenant ils revivent sous nos yeux dans les bas-reliefs de
leurs palais, ces rois superbes qui emmenaient des nations entières
en captivité. Voilà ces figures qui nous apparaissent si terribles
dans les récits enflammés des prophètes hébreux. On les a
retrouvées, ces portes où, suivant l'expression de l'un d'eux, les
peuples passaient comme des fleuves. Voilà ces idoles d'un si
merveilleux travail, que leur vue seule corrompait le peuple
d'Israël et lui faisait oublier Yahveh. Voilà, reproduite en mille
tableaux divers, la vie des Assyriens: leurs cérémonies
religieuses, leurs usages domestiques, leurs meubles si précieux,
leurs vases si riches; voilà leurs batailles, les sièges des
villes, les machines ébranlant les remparts.
D'innombrables inscriptions couvrent les murailles des édifices de
l'Assyrie et ont été exhumées dans les fouilles. Elles sont tracées
avec ces bizarres caractères cunéiformes dont la complication est
si grande qu'elle paraissait à jamais défier la sagacité des
interprètes. Mais il n'est pas de mystère philologique qui puisse
résister aux méthodes de la science moderne. L'écriture sacrée de
Ninive et de Babylone a été forcée de livrer ses secrets après
celle de l'Égypte. Les travaux de génie de sir Henry Rawlinson, du
docteur Hincks et de M. Oppert ont donné la clef du système
graphique des bords de l'Euphrate et du Tigre. On lit maintenant,
d'après des principes certains, les annales des rois d'Assyrie et
de ceux de Babylone, gravées sur le marbre ou tracées sur l'argile
pour l'instruction de la postérité. On lit le récit qu'ils ont
VI eux-mêmes donné de leurs campagnes, de leurs conquêtes, de leurs
cruautés. On y déchiffre la version officielle assyrienne des
événements dont la Bible, dans le Livre des Rois et dans les
Prophètes, nous fournit la version juive, et cette comparaison fait
ressortir d'une manière éclatante l'incomparable véracité du livre
saint.
La révélation de l'antiquité assyrienne est venue aussi jeter les
lumières les plus précieuses et les moins attendues sur les
origines et la marche de la civilisation. Il était impossible
qu'une culture aussi brillante restât enfermée dans les limites de
l'Assyrie, et en effet, l'influence des arts et de la civilisation
assyrienne se propagea au loin avec les armes des conquérants
ninivites.
A l'orient et au nord, elle s'étendit sur la Médie et sur la Perse,
où, en se combinant avec le génie si fin et si délicat des Iraniens
sous les Achéménides, elle enfanta les merveilleuses créations de
Persépolis.
L'art de la Grèce, dont on avait cherché vainement la source en
Égypte, retrouve ses origines à Ninive. L'influence assyrienne
pénétra dans la Syrie, dans l'Asie Mineure, dans les îles de la
Méditerranée; par les villes grecques du littoral, il s'introduisit
au sein des tribus helléniques. C'est ainsi que les premiers
sculpteurs de la Grèce reçurent les inspirations et les
enseignements de l'école des sculpteurs assyriens, qui parvinrent
jusqu'à eux en gagnant de proche en proche, et prirent pour modèles
les oeuvres asiatiques. De l'Asie Mineure, de la Phénicie et de
Carthage, cette tradition passa, peut-être avec les colons lydiens
et plus sûrement par l'influence du commerce maritime, en Italie,
où elle servit de base au développement de la civilisation
étrusque, qui fournit à celle de Rome les éléments de sa primitive
grandeur. Et c'est ainsi que s'expliquent ces monuments, ce luxe,
ces richesses des villes de l'Étrurie, qui excitèrent si longtemps
les âpres convoitises des grossiers enfants de Romulus.
* * * * *
Ainsi l'histoire des plus vieux empires du monde, de ceux chez
lesquels la civilisation prit naissance, se trouve désormais
accessible à l'Europe dans les conditions aujourd'hui reconnues
comme les seules garanties d'études historiques sérieuses,
VII c'est-à-dire avec l'aide et la connaissance des documents
originaux. On peut maintenant apprécier à leur juste valeur les
notions confuses et informes que les écrivains les plus accrédités
de l'antiquité classique nous ont transmises sur ces peuples, dont
ils ignoraient les idiomes et dont la tradition historique était
déjà probablement bien altérée quand ils en recueillaient à
l'aveugle quelques rares débris. On peut, on doit aujourd'hui
encore, parler avec respect de l'exactitude avec laquelle Hérodote
a raconté ce que lui ont dit les Égyptiens et les Perses, avec
sympathie du zèle que Diodore de Sicile a montré pour les
recherches de l'érudition. On peut et on doit faire entrer dans
l'enseignement les traits de moeurs qu'ils ont recueillis.
Mais reproduire l'ensemble des faits qu'ils racontent et le donner
comme l'enchaînement des événements principaux dans l'histoire
d'Égypte ou d'Assyrie, ce n'est pas donner de cette histoire une
idée sommaire telle qu'elle conviendrait assurément à de jeunes
esprits, c'est en donner une idée absolument fausse. Les récits
d'Hérodote et de Diodore sur l'Égypte et l'Assyrie ne sont pas plus
une histoire réelle que ne le serait, pour notre pays, celle qui
supprimerait l'invasion des barbares, la féodalité, la Renaissance;
qui ferait de Philippe-Auguste le prédécesseur de Charlemagne, de
Napoléon le fils de Louis XIV, et qui expliquerait les embarras
financiers de Philippe le Bel par le contre-coup de la bataille de
Pavie.
«Et pourtant, comme le disait récemment un savant estimable, M.
Robiou, c'est là qu'en sont encore, avec quelques corrections
empruntées à Josèphe, la majorité des livres classiques. Sans doute
il en est qui tiennent compte dans une certaine mesure des progrès
de la science, qui ont éliminé de grossières erreurs. Mais au point
où en sont arrivées les connaissances, quand l'histoire des peuples
orientaux peut être racontée d'une manière suivie et précise, et
fournit des lumières qu'il n'est plus permis d'ignorer sur les
origines de nos arts et de notre civilisation, il ne suffit pas de
supprimer quelques énormités. Il n'y a plus de raison pour laisser
de vastes lacunes, pour oublier des faits du plus haut intérêt,
pour conserver, à côté de rectifications importantes, des erreurs
VIII qui faussent l'ensemble de cet enseignement.»
Une réforme complète est donc indispensable à introduire chez nous
dans l'enseignement de l'histoire et dans les livres classiques, en
ce qui touche à la première période de l'histoire ancienne, aux
annales des vieux empires de l'Orient, aux origines de la
civilisation. Les immenses conquêtes de la science doivent passer
dans le domaine de tous, leurs résultats principaux doivent entrer
dans cette somme de connaissances indispensables qu'il n'est permis
à personne d'ignorer, et qui font la base de toute éducation
sérieuse. On ne saurait plus aujourd'hui, sans une ignorance
impardonnable, s'en tenir à l'histoire telle que l'ont écrite le
bon Rollin et le peuple de ses imitateurs. Que dirait-on d'un
professeur ou d'un homme du monde qui parlerait encore des quatre
éléments ou des trois parties de l'univers habité; qui ferait, avec
Ptolémée, tourner le soleil autour de la terre? C'est là qu'en sont
aujourd'hui même, au sujet de l'Égypte et de l'Assyrie, la grande
majorité de nos livres d'histoire.
La nécessité absolue de la réforme dont nous parlons frappe, du
reste, tous les esprits. Il n'y a pas un des maîtres de la science
qui ne l'ait hautement proclamé et le sentiment commence à en
devenir général. Mais ce qui manque jusqu'à présent pour les
sciences historiques et archéologiques, c'est ce que l'on a produit
en foule depuis quelques années pour les sciences naturelles et ce
qui en a fait pénétrer les notions dans tous les rangs de la
société, des livres de vulgarisation, des manuels. Les résultats du
prodigieux mouvement des études d'antiquités et de philologie
orientale depuis cinquante ans n'ont pas été mis suffisamment à la
portée du grand public. Il faut aller les chercher dans des
ouvrages spéciaux, volumineux, coûteux, et que l'appareil
d'érudition qui s'y développe ne rend accessibles qu'à un bien
petit nombre. Combien de fois n'avons-nous pas entendu dans le
monde et dans le corps enseignant les hommes les plus instruits,
les meilleurs esprits dire: Oui, nous savons que l'histoire
primitive de l'Orient, cette histoire qui est le point de départ de
toute autre, a été complètement renouvelée depuis un demi-siècle,
qu'elle a changé de face; mais où trouver réuni, clairement exposé,
IX l'ensemble des faits que la science est parvenue à reconstituer.
C'est cette lacune que nous avons essayé de combler dans le livre
que nous publions aujourd'hui.
Sans doute nous ne sommes pas tout à fait le premier à hasarder
cette tentative. Outre M. Henry de Riancey qui, dans son _Histoire
du Monde_, a donné place à une partie des résultats des recherches
modernes, deux membres distingués de l'Université, M. Guillemin,
recteur de l'Académie de Nancy, et M. Robiou, professeur
d'histoire, ont essayé d'introduire dans l'enseignement public
l'histoire véritable des antiques empires de l'Orient. Ils ont l'un
et l'autre publié dans cette intention des résumés dignes d'estime,
qui n'ont pas eu le retentissement qu'ils méritaient. Ces livres
nous ont frayé la voie et en plus d'un point nous avons suivi leurs
traces. Mais, malgré tout leur mérite, ils ne nous ont point paru
répondre complètement aux besoins. Ils offrent encore de graves
lacunes, et, suffisants et utiles pour les élèves des collèges, ils
ne le sont pas pour les gens du monde et pour les professeurs,
auxquels ils ne fournissent pas tous les moyens de renouveler leur
enseignement. On y sent un peu trop que les auteurs n'ont abordé
qu'en partie l'étude directe des sciences dont ils exposent les
résultats, qu'ils n'en connaissent certaines branches que de
seconde main, et pas toujours d'après les meilleures sources.
D'ailleurs, ces livres ont déjà plusieurs années de date. La
science a marché depuis qu'ils ont paru, et maintenant ils se
trouvent en arrière.
* * * * *
Nous croyons pouvoir affirmer que le lecteur trouvera dans notre
livre le résumé complet de l'état des connaissances à l'heure
présente, sauf bien entendu le degré d'imperfection que nul
homme--et nous moins qu'aucun autre--ne saurait se vanter d'éviter.
La science dont j'y expose les résultats est celle à laquelle un
père illustre, et dont j'essaie de continuer les travaux, m'a
formé, qui est le but et l'occupation de ma vie. Il n'est pas une
de ses branches comprises dans la présente publication à laquelle
je n'aie consacré une étude directe et approfondie.
Dans l'histoire de chaque peuple, j'ai pris pour guides les
X autorités les plus imposantes, celles dont les jugements font loi
dans le monde savant.
Pour ce qui est des Israélites pendant la période des Juges et
celles des Rois, dans tous les cas où le déchiffrement des
inscriptions égyptiennes et assyriennes n'est pas venu apporter des
lumières nouvelles et inattendues, mes guides ont été M. Munk,
enlevé beaucoup trop tôt à ces études bibliques où il était le
maître par excellence dans notre pays, et M. Ewald, dans les écrits
duquel tant d'éclairs de génie et un si profond sentiment de la
poésie de l'histoire brillent au milieu d'idées souvent bizarres et
téméraires.
Pour l'Égypte je me suis appuyé sur les admirables travaux des
continuateurs de Champollion, de MM. de Rougé et Mariette en
France, Lepsius et Brugsch en Allemagne, Birch en Angleterre. Mais
je me suis surtout servi de la grande _Histoire d'Égypte_ de M.
Brugsch, et encore plus de l'excellent _Abrégé_ composé par M.
Mariette pour les écoles de l'Égypte, véritable chef-d'oeuvre de
sens historique, de clarté dans l'exposition, de méthode prudente
et de concision substantielle. J'ai emprunté à ce dernier livre des
pages entières, surtout en ce qui touche les dynasties de
l'_Ancien_ et du _Moyen Empire_, car je n'avais rien à ajouter à ce
que disait le savant directeur des fouilles du gouvernement
égyptien, et je n'aurais pu mieux dire.
Les écrits de MM. Rawlinson, Hincks et par-dessus tout de M. Oppert
m'ont fourni les éléments nécessaires à la reconstitution des
annales de l'Assyrie et de Babylone, dont M. Oppert avait commencé
un tableau d'ensemble, qui demeure malheureusement inachevé.
Notre immortel Eugène Burnouf, M. Spiegel, le commentateur allemand
du Zend-Avesta, Westergaard, M. Oppert, et Mgr de Harlez, ont été
les autorités auxquelles j'ai recouru pour la connaissance des
antiquités, des doctrines et des institutions de la Perse.
Enfin, quant à ce qui est de la Phénicie, les belles études de
Movers ont été naturellement mon point de départ, mais j'en ai
complété ou modifié les résultats à l'aide des écrits de M. le duc
de Luynes, de M. Munk, de M. de Saulcy, de M. le docteur A. Lévy,
de Breslau, de M. Renan et de M. le comte de Vogüé.
XI
Le résumé des oeuvres des maîtres de la science, des conquêtes de
l'érudition européenne depuis cinquante ans dans le champ des
antiquités orientales, fait donc le fond de mon livre et en
constituera la véritable valeur. Mais dans ces études, qui sont les
miennes propres, il m'a été impossible, quelque effort que j'aie
fait sur moi-même, de me borner au simple rôle de rapporteur. On
trouvera donc dans ces volumes une part considérable de recherches
personnelles, et même quelques assertions dont je dois assumer
entièrement la responsabilité. Mais j'ai du moins toujours pris
soin d'indiquer ce qui était de mes hypothèses et de mes opinions
personnelles.
* * * * *
Un mot encore sur les principes et les idées qu'on verra se
refléter à chaque page de ce livre.
Je suis chrétien, et je le proclame hautement. Mais ma foi ne
s'effraie d'aucune des découvertes de la critique, quand elles sont
vraies. Fils soumis de l'Église dans toutes les choses nécessaires,
je n'en revendique qu'avec plus d'ardeur les droits de la liberté
scientifique. Et par cela même que je suis chrétien, je me regarde
comme étant plus complètement dans le sens et dans l'esprit de la
science que ceux qui ont le malheur de ne pas posséder la foi.
En histoire, je suis de l'école de Bossuet. Je vois dans les
annales de l'humanité le développement d'un plan providentiel qui
se suit à travers tous les siècles et toutes les vicissitudes des
sociétés. J'y reconnais les desseins de Dieu, respectant la liberté
des hommes, et faisant invinciblement son oeuvre par leurs mains
libres, presque toujours à leur insu, et souvent malgré eux. Pour
moi, comme pour tous les chrétiens, l'histoire ancienne tout
entière est la préparation, l'histoire moderne la conséquence du
sacrifice divin du Golgotha.
C'est pour cela que, fidèle aux traditions de mon père, j'ai la
passion de la liberté et de la dignité de l'homme. C'est pour cela
que j'ai l'horreur du despotisme et de l'oppression, et que je
n'éprouve aucune admiration devant ces grands fléaux de l'humanité
qu'on appelle les conquérants, devant ces hommes que l'histoire
matérialiste élève aux honneurs de l'apothéose, qu'ils s'appellent
Sésostris, Sennachérib, Nabuchodonosor, César, Louis XIV ou
Napoléon.
XII
C'est pour cela surtout que mon âme est invinciblement attachée à
la doctrine du progrès constant et indéfini de l'humanité, doctrine
que le paganisme ignorait, que la foi chrétienne a fait naître, et
dont toute la loi se trouve dans ce mot de l'Évangile: «Soyez
parfaits, _estote perfecti_.»
XIII
PRÉFACE
DE LA TROISIÈME ÉDITION
(1869)
Ce livre a trouvé auprès du public un accueil que je n'eusse pas
osé espérer. Deux éditions épuisées en quelques mois, une
contre-façon allemande, une traduction anglaise, m'ont prouvé qu'il
répondait effectivement à un besoin, qu'il comblait une lacune
assez généralement sentie. Mais ce qui m'a surtout rendu à la fois
fier et reconnaissant, c'est le bienveillant suffrage que mon
travail a obtenu de la part des hommes dont la parole a la plus
haute autorité dans les études historiques, ce sont les
encouragements que MM. Guizot, Mignet, Vitet, Guigniaut ont bien
voulu donner à cette tentative de répandre dans le public et de
faire pénétrer dans l'éducation les résultats des grands travaux
par lesquels l'archéologie orientale a, depuis cinquante ans,
renouvelé la connaissance des périodes les plus anciennes de
l'histoire.
De tels encouragements m'imposaient le devoir de faire de nouveaux
et considérables efforts pour rendre mon livre un peu moins indigne
de la bienveillance de ces maîtres, de le revoir soigneusement, de
le corriger et de le compléter autant que possible. C'est ce que
j'ai tenté dans la présente édition.
Revisée d'un bout à l'autre, étendue, rédigée à nouveau dans un
XIV certain nombre de parties, elle présente avec les éditions qui
l'ont précédée des différences considérables, dont je crois devoir
signaler ici les plus essentielles.
* * * * *
Avant tout, j'ai voulu déférer à une critique qui m'a été adressée
par des personnes dont l'opinion a un grand poids à mes yeux. Elles
voyaient avec raison un sérieux défaut dans l'absence de toute
indication de sources, qui permissent au lecteur de recourir aux
documents originaux ou aux travaux des fondateurs de la science, et
qui fournissent en même temps la justification des faits énoncés
dans le récit. Cependant il ne m'était pas possible--autrement que
pour un petit nombre de cas exceptionnels--de donner dans des notes
perpétuelles la suite des renvois qu'eût réclamés l'_apparatus_
d'érudition complet d'un semblable livre. Il eût fallu pour cela
donner à l'ouvrage une étendue à laquelle l'éditeur se refusait
d'une manière absolue. Mais dans cette situation j'espère avoir
satisfait jusqu'à un certain point à ce qu'on réclamait si
légitimement, en plaçant à la tête de chaque chapitre une longue
bibliographie, où toutes les sources mises en usage sont énumérées
dans un ordre méthodique.
Je crois aussi avoir adopté une division plus claire et plus
régulière en multipliant le nombre des chapitres et en les groupant
en livres, qui correspondent à chacun des peuples dont j'expose
successivement les annales.
Mais le défaut principal du _Manuel d'histoire ancienne de
l'Orient_ sous sa première forme, était de n'avoir pas une
destination suffisamment définie, et par suite un caractère bien
uniforme. Ce n'était complètement ni le livre des élèves, ni celui
des professeurs. Certaines parties, et en particulier le premier
chapitre, étaient beaucoup trop élémentaires--je dirai même trop
enfantines--pour répondre à ce que demande le grand public. La
plupart des chapitres, au contraire, étaient infiniment trop
détaillés et trop scientifiques pour être compris par les enfants.
Je me suis efforcé de faire disparaître ce défaut. Tel que je le
réimprime aujourd'hui, le présent ouvrage s'adresse exclusivement
aux professeurs et aux gens du monde qui voudront se mettre au
courant des progrès récents de l'histoire orientale. Pour les
XV écoliers--dont il était nécessaire de s'occuper dans cette
entreprise pour déraciner de l'enseignement des erreurs
surannées--j'ai rédigé un _Abrégé_ succinct, que l'on peut se
procurer à la même librairie que l'_Histoire_ plus développée dont
nous donnons une nouvelle édition[1].
[Note 1: Cet abrégé scolaire en est actuellement à sa deuxième
édition.]
La première partie est complètement nouvelle. C'est comme une
préface aux autres, où j'ai essayé de résumer le petit nombre de
données que l'on possède sur les temps primitifs de l'humanité.
Ainsi que le commandaient à la fois les principes d'une saine
critique et les convictions les plus profondément enracinées dans
mon âme, j'y ai donné la première place au récit biblique, que j'ai
fait suivre de l'exposé des traditions parallèles conservées chez
d'autres peuples de l'antiquité. Vient ensuite un rapide aperçu des
découvertes de l'archéologie préhistorique, qui nous renseignent
sur un tout autre ordre de faits que les récits de la Bible et nous
font pénétrer dans la vie matérielle et quotidienne des premiers
hommes. Enfin cette partie se termine par quelques notions
générales sur les races humaines et sur les familles de langues,
qui m'ont paru devoir former une introduction presque nécessaire au
récit historique.
Quelques passages des chapitres qui forment le livre consacré aux
annales des Israélites ont étonné certaines personnes, que je
serais d'autant plus désolé de scandaliser que je partage
entièrement leur foi, et m'ont paru leur donner le change sur ma
pensée. Je crois donc nécessaire de placer ici deux mots
d'explication sur le point de vue où je me suis mis en racontant
l'histoire du peuple de Dieu.
Il y a deux choses constamment unies dans cette histoire: l'action
de Dieu, permanente, directe, surnaturelle, telle qu'elle ne se
présente dans les annales d'aucune autre nation, en faveur du
peuple qu'il a investi de la sublime mission de conserver le dépôt
de la vérité religieuse et du sein duquel sortira le Rédempteur,
puis les événements humains qui se déroulent sous cette action
divine.
XVI
Celui qui écrit une _Histoire sainte_ doit naturellement, d'après
le point de vue même où il s'est placé, considérer avant tout le
côté divin des annales d'Israël. Au contraire, ayant entrepris un
tableau des civilisations de l'Asie antique et faisant figurer dans
ce tableau l'histoire des Israélites, je devais la considérer
principalement sous son aspect humain, sans qu'il en résulte pour
cela que j'aie voulu méconnaître un seul instant le caractère tout
exceptionnel de cette histoire. Aussi dans mon récit n'ai-je donné
que peu de place aux miracles dont elle est remplie, quoiqu'il fût
bien loin de ma pensée de contester les miracles reconnus par
l'Église et surtout de nier en principe le surnaturel et le
miracle.
J'ai cru qu'il m'était permis d'examiner si, dans certains récits
de la Bible, le langage allégorique ne tenait pas plus de place que
ne l'ont pensé beaucoup d'interprètes, et si quelques faits
déterminés ne pouvaient pas s'expliquer dans l'ordre naturel. Je
l'ai fait un peu hardiment peut-être, mais avec un profond respect
pour le livre inspiré. Il est possible que je me sois trompé dans
mes conjectures, et je les soumets au jugement de ceux qui ont
autorité pour prononcer en ces matières. Mais je tiens à bien
établir que je n'ai parlé que de faits spéciaux et qu'à aucun prix
je ne voudrais que l'on pût me confondre avec ceux qui prétendent
effacer le caractère miraculeux de l'histoire biblique.
Aussi bien le miracle, l'intervention surnaturelle, spéciale et
directe de la puissance divine dans un événement, n'impliquent pas
d'une façon nécessaire la dérogation aux lois de la nature.
L'action miraculeuse de la Providence se manifeste aussi par la
production d'un fait naturel dans une circonstance donnée,
conduisant à un résultat déterminé. Dieu n'a pas toujours besoin de
suspendre pour l'accomplissement de ses desseins les lois qu'il a
données au monde physique; il sait se servir aussi dans un but
direct de l'effet de ces lois. Aussi l'historien chrétien peut-il
chercher dans certains cas à expliquer le _comment_ d'un fait
exceptionnel voulu par la Providence, sans nier en même temps son
essence surnaturelle et miraculeuse. Mais, je le répète, si j'ai
cru pouvoir agir ainsi par rapport à quelques-uns des faits de la
Bible, ce n'est aucunement avec l'intention de me jeter dans la
voie dangereuse du naturalisme et de m'écarter des enseignements de
XVII l'Église dans la question des miracles.
L'absence de l'histoire de l'Inde dans mon ouvrage a été
généralement considérée comme une lacune regrettable, qu'il
importait de combler. Sans doute l'Inde n'a pas eu d'action
politique sur l'Asie occidentale; mais elle n'est cependant pas
restée absolument isolée des nations voisines de la Méditerranée.
Elle est mêlée à l'histoire de la Perse à partir du règne de
Darius, à celle de la Grèce au temps d'Alexandre et de ses
successeurs. Puis, surtout, l'Inde aryenne tient une place trop
considérable dans le mouvement de l'esprit humain aux siècles de la
haute antiquité, pour être exclue d'un tableau général des grandes
civilisations de l'Asie. Le reproche qu'on m'adressait pour l'avoir
laissée de côté était juste et j'ai tenu à ne plus le mériter. J'ai
donc consacré un livre--un peu plus développé peut-être que les
autres à cause de l'importance capitale du sujet--à l'histoire de
l'Inde antique, telle que notre siècle l'a vue se révéler par les
travaux successifs des William Jones, des Colebrooke, des Schlegel,
des Wilson, des Eugène Burnouf, des Lassen, des Max Müller et des
Weber.
Mais j'ai cru devoir m'arrêter à l'Inde. Quelques personnes avaient
exprimé le désir de voir également ajouter un chapitre sur les
époques les plus anciennes des annales de la Chine. Je dois d'abord
l'avouer, je me suis senti trop absolument incompétent pour traiter
ce sujet. De plus il m'a paru que l'histoire de la Chine a toujours
été si complètement isolée de celle du reste du monde, qu'elle
n'avait pas une place naturelle dans le cadre de mon livre, et
qu'elle ne rentrait point dans l'étude des civilisations qui ont eu
dans la formation de la nôtre une influence plus ou moins directe.
XIX
PRÉFACE
DE LA NEUVIÈME ÉDITION
(1881)
Il y a treize ans, en publiant ce livre pour la première fois, je
tentais une innovation qui pouvait paraître hardie. Il s'agissait
de faire pénétrer dans le public les résultats des grandes
découvertes de la science sur les périodes antiques de l'histoire
de l'Orient et de leur obtenir enfin dans l'enseignement la place
qu'ils devaient légitimement réclamer. A ce point de vue j'ai eu
gain de cause au delà même de mes espérances. La réforme que je
poursuivais et dont je prenais l'initiative est désormais un fait
accompli. Il n'est plus personne, si ce n'est parmi les illettrés,
qui n'ait au moins une teinture des travaux que je m'efforçais de
vulgariser, une connaissance sommaire des conquêtes de
l'égyptologie et de l'assyriologie; il n'est plus un établissement
d'instruction publique, libre ou de l'État, où l'on continue à
donner les premiers enseignements de l'histoire ancienne en s'en
tenant au cadre des récits des écrivains grecs et latins. Sur ce
terrain, la vieille routine est vaincue, et je ne puis me défendre
XX d'un certain orgueil en constatant ce progrès, auquel j'ai été le
premier à ouvrir la voie.
Comme il devait nécessairement arriver du moment que l'idée
fondamentale en était acceptée du public comme répondant à un
véritable besoin, l'exemple donné dans mon livre a eu de nombreux
imitateurs. Il n'était plus possible de conserver les anciens
livres scolaires résumant cette partie de l'histoire. On s'est donc
activement occupé de les remettre, d'une façon plus ou moins
satisfaisante, au courant de l'état actuel des connaissances, et en
même temps les manuels nouveaux sur le même sujet ont pullulé en
France et dans les pays voisins. La plupart de ces publications
n'ont aucune valeur originale, ne s'élèvent pas au-dessus du niveau
des plus médiocres compilations et ne répondent même point d'une
manière suffisante à leur objet. Mais le mouvement des esprits
qu'ils traduisaient par un signe matériel a du moins donné
naissance à un ouvrage du premier mérite, auquel je me plais à
rendre hautement hommage. Je veux parler de l'_Histoire ancienne
des peuples de l'Orient_ de mon savant ami M. G. Maspero,
professeur d'archéologie égyptienne au Collège de France. Ailleurs
nous avions affaire à des livres de troisième ou de quatrième main,
dont les auteurs n'avaient même pas su, le plus souvent, se rendre
un compte exact de la valeur des sources où ils allaient puiser
sans discernement. Ici c'est un homme qui, malgré sa jeunesse,
s'est déjà placé au rang des maîtres et qui, avec une rare
habileté, plie sa science si sûre et si vaste à un rôle de
vulgarisation, produisant une oeuvre aussi originale que solide et
agréable à lire. En particulier, dans tout ce qui touche à
l'Égypte, le livre de M. Maspero est de beaucoup supérieur à ce qui
avait été fait avant lui; rempli de faits nouveaux et inspiré par
le sentiment le plus pénétrant de l'histoire, il tient et au delà
ce que l'on pouvait attendre du digne successeur de l'enseignement
de Champollion et d'Emmanuel de Rougé.
M. Maspero procède par grandes époques, pour chacune desquelles il
s'étudie à tracer le tableau d'ensemble de l'histoire de l'Orient
antique. Je prends successivement les annales et la civilisation de
chacun des peuples qui ont joué un rôle de premier ordre dans cette
histoire, et je suis l'existence de ce peuple au travers de ses
XXI vicissitudes depuis l'époque la plus haute à laquelle on puisse
remonter d'une manière positive jusqu'à la date adoptée comme terme
commun de mes récits. Il y a donc entre mon livre et celui de
l'éminent professeur une différence complète de plan, une
différence telle qu'il m'a semblé qu'ils ne faisaient pas double
emploi l'un avec l'autre et que, malgré le haut mérite de l'ouvrage
de M. Maspero, le mien gardait encore sa raison d'être à côté de
lui. C'est là ce qui m'a décidé à en entreprendre une nouvelle
édition, d'autant plus que la façon dont la vente s'en maintenait
constamment la même me montrait que, sous certains rapports, il
répondait bien à ce que le public recherche dans un livre de ce
genre.
Mais en donnant cette nouvelle édition, j'ai voulu l'améliorer
sérieusement et la mettre à la hauteur des derniers progrès des
études. Voilà douze ans qu'absorbé par des travaux scientifiques
d'une nature plus spéciale, et qui s'adressaient aux seuls érudits,
je n'avais pu remettre la main à ce livre. Les éditions
successives, qui s'en réimprimaient presque chaque année, n'étaient
en réalité que des tirages faits sur clichés, et la dernière
reproduit sans changement celle de 1869. Pendant ce temps, la
science poursuivait ses conquêtes, toujours plus nombreuses et
mieux assurées; moi-même, contribuant à ce progrès dans la mesure
de mes forces, je voyais mes opinions se modifier sur bien des
points historiques, mes connaissances s'étendre, se compléter et
devenir plus solides. Après avoir assez exactement, quand il parut,
répondu à l'objet que je m'étais proposé, mon livre finissait par
être d'une manière fâcheuse en arrière de l'état général des
connaissances parmi les savants, et même de mes propres travaux. Le
moment était venu ou bien de renoncer à le réimprimer désormais, ou
bien de lui faire subir une profonde revision, qui le corrigeât, le
complétât et le mît au courant. C'est à ce dernier parti que je me
suis arrêté; et une fois ayant entrepris un semblable travail, j'ai
été bientôt conduit à récrire mon livre d'un bout à l'autre.
C'est donc en réalité un ouvrage nouveau que j'offre au public. Je
me devais à moi-même et à ma réputation scientifique de pousser
jusque-là la revision; je le devais aussi à la bienveillance du
XXII public qui a épuisé jusqu'à huit éditions d'un livre trop
imparfait. Et c'était d'ailleurs une obligation que m'imposait la
haute récompense dont l'Académie française avait couronné l'ouvrage
dans son premier état. Il fallait le rendre plus digne du prix
qu'elle lui avait décerné.
Mais tout en récrivant mon livre, j'en ai conservé exactement le
plan, que j'ai seulement développé un peu davantage dans quelques
parties. Je continue à croire que ce plan était bon, et les
critiques que certains y ont adressées ne m'ont point convaincu.
Elles portaient principalement sur la part que j'y ai faite au
récit biblique sur les origines. Je lui ai maintenu cette part et
je l'ai même agrandie, en développant bien plus largement que je ne
l'avais fait antérieurement l'exposé des récits parallèles des
autres nations de l'antiquité. Et, en agissant ainsi, j'ai la
conviction que je suis dans le véritable esprit de la science
historique, et qu'il y aurait le plus grave inconvénient à cesser,
en écoutant les clameurs de ceux qui voudraient y substituer les
fantaisies de leur imagination, à cesser de donner pour préface et
pour introduction aux annales positives de l'humanité cette grande
tradition symbolique, si pleine de vérités profondes, qui n'est pas
spéciale à la Bible, mais qui constitue un patrimoine commun à tous
les anciens peuples dans lesquels se résume l'humanité supérieure.
Le parti que j'ai adopté ici, et auquel je suis resté fidèle, est
pour moi affaire de méthode scientifique bien plus que de
conviction religieuse. J'ai donc élargi encore, au lieu de le
supprimer et de le restreindre, tout ce qui touche à ce sujet des
origines traditionnelles, en faisant à côté une place non moins
large aux faits de l'ordre matériel constatés par la science
nouvelle de l'archéologie préhistorique, faits qui, dégagés de
certaines exagérations systématiques et compromettantes, méritent
dès à présent d'entrer dans les cadres de l'histoire. J'ai aussi
fortement développé les notions préliminaires sur les races
humaines, sur les familles des langues et leurs caractères
distinctifs, enfin sur les premières étapes de la formation de
l'écriture jusqu'à la grande invention de l'alphabet, notions
indispensables au seuil d'une histoire qui passe en revue tant de
races et de langues diverses, et qui a ses sources d'information
dans les systèmes graphiques les plus différents. De ces
XXIII développements est résulté un volume entier de prolégomènes, qui
ouvre désormais mon histoire de l'Orient.
Avec la large part ainsi donnée à ces notions préliminaires, qui ne
seront pas, je crois, dépourvues d'intérêt pour le lecteur, la
principale, je dirai même la seule modification apportée à mon plan
primitif consiste dans le déplacement de la partie consacrée aux
annales des Israélites. Dans les éditions précédentes cette
histoire venait la première, précédant même celle de l'Égypte. Je
l'ai reportée, au contraire, tout à fait à la fin de l'ouvrage,
qu'elle termine désormais. Mais si je me suis arrêté à ce parti, ce
n'a pas été pour me conformer au nouveau plan de l'enseignement
classique de l'histoire, à des décisions que je blâme énergiquement
et qui ont été inspirées par un fâcheux esprit sectaire, sous
l'influence des passions irréligieuses du moment. Chez un peuple
chrétien, et qui restera foncièrement tel en dépit des efforts
entrepris pour le déchristianiser, c'est une entreprise mauvaise,
contre laquelle on doit protester et qui n'aura qu'un règne bien
passager, que celle de bannir l'_histoire sainte_ de l'enseignement
public. Elle y a sa place nécessaire, même pour l'instruction des
fils des incroyants, et elle doit y précéder tout autre cours
d'histoire, quand ce ne serait que pour la manière dont elle parle
mieux que toute autre à l'esprit des enfants. Mais, je l'ai déjà
dit un peu plus haut et je le répète, ce n'est pas une _histoire
sainte_ que j'ai voulu faire. J'ai cherché, au contraire, à
replacer les annales d'Israël au sein du cadre naturel et humain
dans lequel elles se sont déroulées avec leur caractère
providentiel, qui en fait une exception si singulière au milieu des
autres histoires. Ceci donné, la place que je leur assigne à
présent est la plus logique et la plus convenable. Ces annales
d'Israël ne peuvent réellement se bien comprendre, au point de vue
proprement historique, que si l'on connaît déjà celle des grands
empires entre lesquels les Benê Yisraël ont vécu, dont les
rivalités et la puissance irrésistible ont exercé une action si
décisive sur leurs destinées. Il me semble même que la véritable
manière de présenter au point de vue chrétien l'histoire spéciale
d'Israël dans le cadre général de l'histoire de l'antiquité, et d'en
XXIV faire mieux ressortir le caractère réellement surnaturel, est de la
présenter pour ce qu'elle est en fait, le corollaire et la
résultante de l'histoire des autres nations. C'est surtout ainsi
que l'on admire, comme on le doit, cette merveilleuse action de la
Providence qui dirige les entreprises et les fortunes des
monarchies les plus colossales de manière à les transformer en
facteurs inconscients des destinées d'un peuple microscopique qui
n'était rien comme force matérielle, que chacune d'elles courbait
ou broyait sans peine au cours de ses conquêtes, et qui pourtant
tient une bien autre place dans l'histoire morale de l'humanité,
car c'est ce petit peuple que Dieu avait choisi pour lui faire
conserver le dépôt de la vérité religieuse qui devait un jour
renouveler la face du monde.
Dans les additions, les corrections et les modifications de toute
nature que j'ai introduites, je me suis appuyé en partie sur mes
études personnelles, et l'on trouvera encore ici bien des faits
dont la constatation m'appartient, bien des opinions dont je dois
revendiquer l'entière responsabilité. En même temps je me suis
efforcé d'y résumer aussi complètement que possible les résultats
des travaux des autres, en puisant mes données aux sources les
meilleures et les plus sûres, de manière à représenter exactement
dans mon livre l'état présent de la science. J'espère y avoir
réussi, et je n'ai rien épargné pour arriver à cette fin, que je
m'étais proposée. J'ai donc puisé mes informations dans une
infinité d'ouvrages et de dissertations, publiées dans tous les
pays de l'Europe, dont on trouvera l'indication dans les listes
bibliographiques qui accompagnent les principaux chapitres de
l'ouvrage. Je me suis aussi, surtout en ce qui touche à l'Égypte,
largement servi de l'excellent livre de M. Maspero. Dans toute
cette partie, qui forme mon second volume, je lui ai emprunté de
longues citations, comme, du reste, pour d'autres parties il en
avait puisé dans mon livre.