avec le plus vif intérêt, me fit entrer dans la cour avec la voiture. On
me dit de m'asseoir sur un banc de pierre; on me servit quelques
rafraîchissements, et encouragé par la bonté de mes hôtes, je fis mon
histoire en détail.
La dame, qui me témoignait tout l'intérêt d'une amie, me dit enfin:
--Puisque vous désirez fixer vos idées sur le prix que peuvent valoir
vos produits, vous ferez bien d'aller jusqu'à la ville avec tout votre
assortiment. Vous y trouverez des marchands de vannerie, et vous
apprendrez à connaître les prix des divers articles. Vous pourrez alors
commencer à vendre, sans craindre de demander trop ou trop peu. Au
retour, si vous avez encore quelques objets qui me conviennent, je les
achèterai.
--Non, madame, je ne veux pas que vous ayez le rebut. Votre conseil est
excellent, et il ne sera pas trop payé par cette corbeille, que je vous
prie d'accepter.
--Je la prends, mais je la paie un écu, me dit-elle. Vous voilà étrenné;
le coeur me dit que cela vous portera bonheur.
Il me fallut en passer par là; je suivis le conseil de la dame, et ne
vendis plus rien avant d'être arrivé à la ville. Je vis des ouvrages du
même genre que les miens. Il y en avait d'une jolie forme, mais le plus
grand nombre étaient faits négligemment. C'était ce qu'on appelle de la
marchandise de pacotille. Je trouvai pourtant que ces articles se
vendaient assez cher, et je me dis: si l'on paie aussi raisonnablement
les miens, je serai content.
Je commençai donc à circuler dans les rues avec ma petite voiture. Cet
objet nouveau attira l'attention. Les connaisseurs s'aperçurent bientôt
que ma vannerie était travaillée en conscience; cependant quelques
personnes croyant le pauvre montagnard simple et sans expérience,
voulaient avoir les choses à vil prix; mais d'autres furent plus justes
et plus généreuses. Je vendis tout en trois jours, et je comptai avec
joie dans ma bourse cent vingt-cinq francs et quelques centimes.
Il ne me restait plus que la voiture; je la vendis, comme le voisin me
l'avait demandé, et, quoiqu'elle ne fût pas d'un bien bon travail, j'en
tirai quelques sous de plus que le prix fixé par le fabricant. Alors,
prenant mon bâton, je m'acheminai vers nos montagnes. J'avais les pieds
et le coeur bien légers, et m'en retournai plus vite que je n'étais
venu.
Je saluai en passant la dame qui m'avait donné un bon conseil, et la
remerciai du mieux que je sus faire. Mais que j'eus de plaisir à revoir
Claude et Sophie, et qu'elles furent heureuses elles-mêmes d'apprendre
le bon succès de mon voyage!
--Il ne s'agit plus que de fabriquer, leur disais-je; le débit de notre
marchandise est assuré.
5.--Germain se marie.
Sophie consentit d'être la femme du vannier; et dès-lors commencèrent
pour moi une suite de belles années, dont le souvenir m'est bien doux et
fait pourtant couler mes pleurs.
--Mon Dieu, monsieur Germain, auriez-vous perdu votre bonne femme?
--Il y a six ans, me répondit-il, et il me semble que ce soit hier.
Après un moment de silence, il poursuivit son récit.
--Aussitôt que nous fûmes en ménage, nous commençâmes à travailler avec
un nouveau zèle. Il fallait pourvoir non-seulement au présent, mais
aussi à l'avenir. Sophie avait soin du ménage et des chèvres, qui
mangeaient l'herbe de notre petit pré et les feuilles de notre oseraie.
Cependant ma femme trouvait encore du temps pour travailler avec moi.
Nous passâmes tout l'hiver à fabriquer de nouvelles marchandises, et
quand les beaux jours furent venus, nous descendîmes, Sophie et moi, de
notre montagne. Je fis un voyage plus lucratif encore que le premier, et
surtout bien plus agréable.
6.--Son industrie excite celle de ses voisins.
Je ne cachai pas à mes voisins l'heureux état de mes affaires; plusieurs
m'en félicitèrent de bon coeur; d'autres furent jaloux. Quelques-uns se
disposèrent à me faire concurrence. Je leur dis avec franchise:
--Vous êtes libres; mais veuillez réfléchir que j'ai déjà cinq ans
d'expérience; j'ai l'avance sur vous. Eh! pourquoi nous jeter tous dans
le même chemin? Nous nous gênerons les uns les autres. Si j'étais à
votre place, j'aimerais mieux m'ouvrir un sentier nouveau. Les gens de
la plaine ont mille besoins différents: tâchons de les contenter. Vous,
François, par exemple, pourquoi n'apprendriez-vous pas à fabriquer les
cuves, les tonneaux, les baquets de toute sorte? Vous, Pierre, pourquoi
ne feriez-vous pas des échalas? Vous, Sylvestre, des tuyaux de fontaine?
Charles, vous avez deux jeunes fils, qui montrent déjà beaucoup
d'adresse et d'application: faites-en des horlogers. Ils travailleront à
vos côtés, et leur métier vaudra mieux que le mien. Voilà ce que je
crois le plus sage; après cela si vous préférez la vannerie, je souhaite
que Dieu bénisse votre oeuvre, comme je le prie de m'aider moi-même. Je
ne serai pas jaloux de vos succès: soyons rivaux, mais soyons amis; il y
aura peut-être du pain pour tout le monde.
Mes avis furent très-bien reçus; chacun se choisit une occupation qui
lui offrît de bonnes chances, et j'eus le plaisir de voir le village
devenir industrieux à mon exemple.
7.--Germain répare sa maison.--Bons conseils aux voisins.
Avec le secours de Sophie, je parvins à faire quelques épargnes.
Aussitôt les gens me conseillèrent d'acheter du terrain. Quand même je
ne payerais pas tout comptant, je pourrais achever de m'acquitter plus
tard.
--Non, leur dis-je, les hypothèques me font peur. On est sûr d'avoir à
payer la rente, on ne l'est pas de tirer le produit. D'ailleurs, il faut
toujours aller au plus pressé; notre maison a besoin de réparations
urgentes; je veux aussi la couvrir de tuiles. Il ne faudrait qu'un
malheur dans le village, et nos maisons, couvertes de bardeaux,
flamberaient comme des allumettes.
Je mis aussitôt la main à l'oeuvre. J'eus lieu de m'en féliciter: dès
l'année suivante, la maison d'un voisin prit feu pendant la nuit; elle
fut consumée tout entière, et les étincelles communiquèrent l'incendie
aux trois maisons voisines. La mienne fut seule préservée.
Ce malheur réduisit plusieurs familles à l'indigence: il fallut venir à
leur secours. Je pris chez moi un jeune garçon en apprentissage;
d'autres firent ce qu'ils purent, chacun selon sa position.
--Voilà qui est bien, dis-je à mes voisins; nous réparons de notre mieux
les maux passés; mais, cette fois, me croirez-vous et couvrirez-vous de
tuiles ou d'ardoises vos maisons? Il y a d'autres pierres, dans nos
montagnes, qui se détachent par feuilles: vous pouvez vous en servir, si
vous trouvez l'ardoise trop chère.
J'eus la satisfaction de voir mes conseils écoutés; mais j'obtins un
autre succès, qui me fit encore un grand plaisir. Je décidai la commune
à se pourvoir d'une pompe à incendie. Ce fut une grosse dépense; aussi,
quand nous eûmes acheté cet instrument de salut, je veillai à ce qu'on
le maintînt toujours en bon état et prêt à servir. Nous avions près de
nous l'exemple d'un village où l'on possédait deux pompes à incendie,
qui, à quatre reprises différentes, s'étaient trouvées sans usage, parce
qu'on les avait négligées. Une fois que la dépense est faite, n'est-ce
pas une folie de la rendre inutile par défaut de soins?
8.--Soucis paternels.
Tout allait bien dans mon petit ménage; nous regrettions cependant de
n'avoir qu'un enfant. C'était un garçon. Je n'attendis pas longtemps
pour l'exercer au métier de son père. Je lui mettais quelques petits
osiers entre les doigts, et il s'essayait à les tresser, car les enfants
sont naturellement disposés à l'imitation. Un peu plus tard, son travail
devint sérieux; je lui appris à enlever avec le couteau l'écorce des
baguettes. Il nous voyait travailler constamment et il faisait comme
nous. Enfin notre petit Pierre ne nous donnait que des sujets de
satisfaction. Plus tard il m'a causé de cruels chagrins, mains j'ai du
moins la consolation d'avoir fait tout ce que j'ai pu pour qu'il fût
heureux et sage.
Ce n'est pas de la maison paternelle que lui sont venus les mauvais
conseils, c'est du dehors; c'est aussi dans certains livres qu'il a pris
de fausses idées; ils ont gâté l'ouvrage des pauvres parents.
Voilà pourquoi quelques personnes font la guerre aux écoles et à
l'instruction, mais c'est bien mal à propos. Ces choses sont excellentes
en soi, seulement il faut savoir en user. Il n'y a pas un des outils
dont se servent les campagnards qui ne puisse devenir, dans les mains
d'un furieux, une arme dangereuse.
9.--L'aisance augmente dans le village, grâce aux avis de Germain.
Quoique le village fût moins pauvre chaque année, on sentait encore de
la gêne. Un dimanche, que les hommes étaient réunis, au sortir de
l'église, on se mit à parler des affaires de la commune. On dit que les
ressources manquaient pour nourrir les pauvres, pour entretenir les
fontaines et les chemins, enfin pour toutes les dépenses d'utilité
publique à la charge de la commune.
Chacun fit là-dessus les observations qu'il jugea convenables. Je pris
la parole à mon tour, et l'on fit cercle autour de moi, parce que je
commençais à passer pour une des bonnes têtes du village.
--Mes chers voisins, dis-je en regardant l'assemblée, ce sont nos
chèvres qui nous ruinent.
On se récria de toutes parts:
--Nos chèvres?
--Oui, nos chèvres, et ce que je vous dis là n'est pas une découverte
que j'ai faite moi-même: d'autres s'en sont avisés avant moi. Nos
voisins, les habitants des Épinailles, ont reconnu que le libre parcours
des chèvres dans les communaux plantés en bois finirait par détruire
leurs forêts, et ils ont défendu qu'on les y menât paître à l'avenir.
Pour nous, notre cas est encore plus grave; notre forêt communale a été
rasée; et maintenant nous envoyons paître nos chèvres parmi les jeunes
pousses. Comment voulez-vous que le bois se rétablisse jamais?
C'est un bien petit avantage que d'envoyer une chèvre courir sur la
montagne: elle n'engraisse pas nos terres, et la quantité de son lait
n'est pas égale à ce qu'elle donnerait, bien nourrie à l'étable.
Mais quelle perte pour chacune de nos familles! Pensez à vous; pensez
surtout à nos enfants. Figurez-vous ce que sera la forêt dans trente
ans, si, au lieu de laisser dévorer chaque année les jeunes pousses par
la dent de nos chèvres, nous donnons quelques soins à cette propriété,
si riche et si belle du temps de nos pères!
Une forêt qui grandit et prospère chaque année est un capital qui
s'accroît pour le propriétaire, sans autre mérite que la patience; c'est
du bien qui vient en dormant.»
Ce discours du pauvre Germain fit beaucoup réfléchir; on en causa
longtemps et diversement dans le village. Il se forma deux partis: il y
avait les amis et les ennemis des chèvres. Les femmes se prononcèrent
surtout avec beaucoup de vivacité en faveur de celles qu'elles
appelaient les nourrices de leurs familles.
Bien des gens me regardaient de travers; plusieurs voisines faisaient
entendre à ma bonne Sophie des paroles très-dures. Malgré tout cela
l'opinion se formait, et, dans la municipalité, on pensait généralement
qu'il fallait interdire aux chèvres le parcours du terrain qu'on voulait
reboiser.
Les défenseurs des chèvres ayant appris qu'à un certain jour on
prendrait à ce sujet une résolution définitive, ils se préparèrent à s'y
opposer. Le jour venu, il y eut du trouble et de l'agitation dans le
village: les femmes s'attroupèrent et vinrent entourer la maison
commune. Tout à coup l'une d'elles s'écria:
--Ce n'est pas de là que le mal est venu. C'est ce méchant Germain qui
en est le premier auteur: courons chez lui. Mort à Germain!
Sophie, qui était près de la maison, accourut tout effrayée, et me dit
ce qui se passait.
--Entre, et fermons la porte, lui dis-je froidement: le domicile est
inviolable.
Bientôt nous entendîmes de nouvelles menaces autour de la maison: ma
femme s'évanouit. Nous avions alors une petite fille, qui s'appelait
Marie, et que Dieu nous a retirée depuis. Je la pris dans mes bras,
j'ouvris la porte et me présentai à cette foule égarée, en lui criant
d'une voix émue:
--Vous voulez donc, mes voisines, tuer le père de cette enfant? Alors
venez la prendre dans mes bras, et, après ma mort, chargez-vous de la
nourrir, car la mère ne survivra pas au père.
Ces simples paroles calmèrent sur-le-champ mes pauvres voisines. Je fis
signe que je désirais parler.
--Je suis si peu l'ennemi de vos chèvres et des miennes, leur dis-je
posément, que je vais vous proposer un moyen d'en nourrir deux pour une.
--Voici du nouveau, s'écria l'une des femmes.
--Oui, du nouveau, du simple et du praticable en même temps. Vous savez
que la commune possède un grand pâturage au-dessous du chemin; tout le
monde s'accorde à dire que c'est d'excellent terrain, et qu'il ne
rapporte pas la dixième partie de ce qu'il produirait s'il était mis en
culture. Adressons une demande à la municipalité; prions-la de diviser
ce terrain entre les familles du village, et de nous en laisser l'usage
pour un long terme, sinon indéfiniment. Chaque ménage récoltera sur sa
portion assez de trèfle, de luzerne ou d'esparcette pour nourrir non pas
deux fois, mais trois ou quatre fois autant de chèvres à l'étable, qu'il
en fait paître maintenant dans les communaux. Voilà mon avis.
Les femmes ont l'imagination plus vive que les hommes; quand une idée
leur plaît, elle est promptement saisie. Je fus chargé le jour même de
rédiger une pétition; les femmes la firent signer à leurs maris. Ma
seconde proposition fut accueillie favorablement, et permit d'adopter
sans risque la première. La forêt fut respectée; le pâturage fut divisé
et mis en culture, et en peu d'années cela transforma le village; il
était pauvre et il devint riche; il y avait des mendiants, on n'en vit
plus; la santé même y gagna, car les familles furent mieux et plus
sainement nourries.
10.--Une bonne ménagère.
Mes affaires continuaient à prospérer, et je peux dire que c'était en
grande partie par les soins et le travail de Sophie. Le mari a beau
s'évertuer et gagner de l'argent: rien n'avance, si la femme n'épargne
pas. Sophie était la femme forte dont parle l'Écriture. Sa lampe
veillait plus tard que toutes les autres, et s'allumait chaque matin
longtemps avant le jour. Je ne pouvais modérer cette ardeur vertueuse,
et l'on citait Sophie comme le modèle des ménagères. Ses enfants étaient
les plus propres et les mieux vêtus du village; sa maison la mieux
tenue; sa vaisselle d'étain la plus brillante; les alentours de notre
habitation plaisaient par un air d'ordre et de propreté; ce n'était pas
chez nous qu'on aurait pu voir un fumier devant la porte. On avait
reproché d'abord à ma femme de vouloir se singulariser, mais, quand les
voisines virent le bon résultat de sa conduite, elles finirent par
l'imiter.
11.--Nouveaux soucis.
Cependant les mauvais jours arrivèrent aussi pour nous, comme pour la
plupart des hommes. Nous eûmes le malheur de perdre notre petite Marie;
elle fut atteinte d'une fièvre scarlatine, et emportée en quelques
jours.
Je ne vous dirai pas, mon cher monsieur, quelle fut notre douleur. Nous
regrettâmes d'autant plus cette chère enfant, que Pierre, mon fils aîné,
alors mon fils unique, nous donnait des sujets d'inquiétude. Il avait
lu, dans je ne sais quels livres, des choses singulières sur l'état du
peuple en France; il croyait que tout allait mal pour les pauvres gens
dans notre patrie, et se figurait qu'il n'y avait qu'un beau et bon pays
au monde, c'étaient les États-Unis d'Amérique. Il aurait voulu nous
décider à y transporter notre établissement.
--Avec notre industrie, nous disait-il, nous y ferions fortune, tandis
qu'ici nous végétons.
Je répondis à Pierre que je ne voulais pas quitter mon pays; que sa mère
pensait comme moi; nous n'étions plus assez jeunes pour songer à passer
la mer; quand nous voudrions le faire, ce ne serait pas pour nous
établir dans un pays étranger, dont la langue nous était inconnue.
--Nous végétons, s'il faut t'en croire? Moi, j'appelle cela vivre comme
il convient à des chrétiens. Nous avons ce que souhaitait le sage: «O
Dieu, ne me donnez ni pauvreté ni richesse!» C'est le plus heureux des
états. Tu nous promets la fortune; mais il faudrait d'abord dépenser
tout notre avoir en frais de voyage et d'établissement. Il ne manquerait
plus après cela qu'une maladie ou un autre accident, pour nous abîmer
tout à fait. On ne court presque jamais les chances de la fortune sans
courir celles de la ruine.
Je dis encore beaucoup de choses à Pierre; sa mère en ajouta
quelques-unes de son côté. Elle ne voulait pas quitter son lieu natal;
elle voulait vivre et mourir près de la tombe de Marie.
--Travaillons, mon Pierre, disait-elle; le travailleur ferait venir le
pain jusqu'à lui depuis le bout du monde. Tu vois qu'on aime ici nos
ouvrages; chaque nouvelle tournée nous réussit mieux que les autres.
Ailleurs peut-être on n'aurait pas le même goût. Et je suppose que tu
veuilles par la suite étendre ton marché, tu pourras expédier au loin
tes marchandises; fais-leur passer la mer et reste dans tes montagnes.
Pierre n'était pas convaincu, mais, je dois le dire, il se montra
résigné; seulement il paraissait triste et devenait silencieux.
--Tout notre bonheur terrestre dépend de toi, lui disais-je: sois donc
joyeux et content, si tu veux que nous le soyons aussi.
Il fit quelques efforts pour nous complaire: nous lui en savions gré,
mais nous aurions voulu qu'il n'eût pas besoin de se contraindre, pour
nous montrer un visage satisfait.
12.--Joie et douleur.
Il approchait de sa vingtième année, quand Sophie devint mère pour la
troisième fois. J'accueillis avec des transports de joie ce consolateur,
que Dieu nous envoyait à la place de Marie: c'était un garçon, mais je
vis bientôt qu'il serait, comme sa soeur, tout le portrait de sa mère.
Nous appelâmes Philippe ce fruit de notre arrière-saison.
Ce qui mit le comble à notre joie, c'est que Pierre vit avec autant de
plaisir que nous ce nouveau membre de la famille. Il avait pour son
petit frère les soins et les attentions d'une soeur aînée. Il le prenait
souvent dans ses bras, lui souriait, lui parlait, il lui apprit à
marcher. Les trois ans qui s'écoulèrent depuis la naissance de Philippe
furent au nombre des plus heureuses de notre vie. Nous n'avions qu'une
ancienne douleur, mais c'était Dieu qui nous l'avait imposée, et nous
savions souffrir avec résignation une perte que sa bonté venait de
réparer d'une manière inattendue.
Je ne veux pas accuser Pierre de ruse et d'artifice; il aimait
réellement son frère, mais nous ne tardâmes pas à reconnaître pourquoi
la naissance de Philippe l'avait tant réjoui. Pierre s'était regardé
jusque-là comme obligé, en sa qualité de fils unique, à se fixer auprès
de ses parents. Il avait renoncé à ses projets d'établissement à
l'étranger; mais, à présent que nous avions un appui pour notre
vieillesse, il pouvais nous quitter sans crime. Il nous en fit un jour
la demande expresse, et nous avoua que le désir de s'expatrier le
tourmentait jour et nuit.
Je fus consterné; Sophie versa beaucoup de larmes. Je représentai à
Pierre que je me faisais vieux, que je pouvais mourir avant que Philippe
fût en état de gagner sa vie et de soutenir sa mère, si elle devenait
infirme. Il me répondit que Dieu détournerait ces malheurs, ou que, s'il
les permettait, l'Amérique n'était pas si loin de l'Europe.
--Je reviendrai, mon père, ou du moins j'enverrai des secours assez
abondants pour mettre toute la famille dans une aisance qu'elle n'a
jamais connue.
Je ne crus pas devoir m'opposer plus longtemps à une résolution si
obstinée; il y a des vocations que les parents n'ont pas le droit de
contrarier; si j'empêchais Pierre de chercher fortune en pays étranger,
il pourrait un jour tomber dans le désordre par l'effet du
découragement. Nous obtînmes seulement qu'il attendrait que son frère
eût accompli sa septième année pour s'occuper de son départ.
Que ne fîmes-nous pas, en attendant, sa pauvre mère et moi, pour tâcher
de retenir Pierre dans le pays? Je me souviens d'une tournée que nous
fîmes tous les quatre ensemble dans la plaine pour vendre nos
marchandises. Nous avions acheté ce petit cheval; j'avais disposé deux
bancs sur la voiture. Pierre occupait la place où je suis, tenant le
fouet et les rênes; Philippe était assis où vous voilà; la mère au
second banc, derrière Philippe, qu'elle surveillait, et moi à côté
d'elle. La saison était magnifique; la lune brillait comme ce soir, et
nous aimions à voyager la nuit. Cette tournée fut pour nous une fête
continuelle.
Mon Dieu, ils étaient là tous trois, et je vous rendais grâce, et je
vous priais d'inspirer à mon malheureux fils une part de cet amour de la
famille, qui remplissait mon coeur. Faites, vous disais-je, qu'il ne se
puisse passer de nous?
Mais lui, avec l'ardeur de la jeunesse, il regardait au loin, et croyait
voir le bonheur et la fortune au delà de nos montagnes.
--C'est pour vous, nous disait-il, que je souhaite la richesse.
--Nous ne la voulons pas, lui répondait sa mère, nous ne la voulons pas
cette richesse, qui va nous coûter un de nos enfants.
--Je reviendrai, nous disait-il, et ce jour-là, vous bénirez le
Seigneur.
Il partit enfin au terme fixé, et il n'est pas revenu. Chose déplorable!
Nous avons su son arrivée à New-York, et dès lors il s'est perdu dans ce
vaste monde américain! Nous n'avons eu de lui aucunes nouvelles.
Assurément il est mort.
Je ne veux pas faire témérairement à mon pauvre Pierre de nouveaux
reproches, ni lui imputer la mort de sa mère; mais c'est une chose
certaine que, depuis son départ, Sophie n'a pas compté un seul beau
jour. Elle devint peu à peu languissante; ni mes soins ni les caresses
de Philippe ne purent lui rendre la joie et la santé.
Je crois que l'incertitude est plus funeste pour une mère que la plus
affreuse vérité. Nous ne savions ce que Pierre était devenu; nous fîmes
toutes les démarches possibles pour avoir de ses nouvelles: ce fut sans
aucun succès. La fièvre jaune avait régné avec une telle violence dans
une ville où il a dû séjourner, qu'on avait enseveli les morts pêle-mêle
sans enregistrer les décès. Je fus convaincu que Pierre avait succombé
au fléau; je le pleurai; je portai le deuil; mais sa mère espéra, ou du
moins tâcha d'espérer toujours. Elle mourut elle-même deux ans après ce
funeste départ.
13.--Un consolateur.
Il y a six ans que je suis seul au monde avec Philippe. J'ai concentré
sur lui toutes mes affections; j'aime en lui sa mère, sa soeur, et ce
frère lui-même, que Dieu a châtié et que je pleure.
Oh! s'il revenait un jour! Mais c'est une chimère; il faudrait le
supposer trop coupable. J'aime presque mieux croire qu'il est auprès de
sa mère et de sa soeur.
Pour moi, je conserve, grâce au ciel, une bonne santé malgré mon âge.
Une secrète voix me dit que le Tout-Puissant me permettra de remplir ma
tâche jusqu'au bout. Encore quelques années et je verrai ce petit
dormeur établi, marié, peut-être père de famille! Alors je dirai:
«Maintenant, Seigneur, vous laisserez mourir votre serviteur en paix;»
et j'attendrai avec une joie chrétienne le moment où ma poussière
reposera auprès de celle de Sophie; où mon âme, sauvée par la foi en
Dieu, aura rejoint mes amis dans les cieux.»
Après un moment de silence et de recueillement, le bon Germain se
retourna: les rayons de la lune tombaient en plein sur le visage de
Philippe.
--Voyez, me dit-il, comme il dort paisiblement! Puisqu'il ne m'entend
pas, je puis vous dire qu'il n'y a pas sur la terre un enfant plus
aimable et plus vertueux. Non-seulement il m'aime tendrement, mais il
sait me le dire; il a des mots qui vont au coeur; il a des caresses
charmantes, une gaîté qui triomphe de toutes mes tristesses; une
sensibilité qui sait les partager et les adoucir. Il sait me parler de
ce qui me touche et m'intéresse: c'est vous dire combien de fois Sophie,
Pierre et Marie reviennent dans nos entretiens.
Mais je pense à son avenir; je ne veux pas que Philippe ne vive qu'avec
moi, qui peux lui manquer d'un jour à l'autre: je lui donne des amis de
son âge; je lui assure des protecteurs, qui ne l'abandonneront pas au
besoin. Enfin je tâche de tout prévoir et de tout disposer pour le bien
de cet enfant; mais ma plus ferme espérance est en Celui qui me l'a
donné.»
14.--Conclusion.
Quand Germain eut cessé de parler, je restai moi-même quelques moments
dans le silence, après quoi je pris la parole pour le remercier.