l'entrée de la grotte; enfin, sentant que l'heure tardive amenait le
sommeil, il y cédait sans trop de résistance, parce qu'il voyait la
plage déserte, et qu'il s'était accoutumé depuis longtemps à laisser
beaucoup de choses à la garde de Dieu. Dans ce vague intervalle qui
sépare la veille du sommeil, il faisait encore de beaux projets
d'établissement dans les friches du voisinage; il réformait ses premiers
desseins; il donnerait moins à la fantaisie et davantage au produit
solide; il bâtirait lui-même une cabane de pisé; il s'attacherait à la
culture des céréales et des prairies artificielles; il aurait bientôt du
bétail en abondance; il voyait alterner dans ses champs le trèfle
sanguin, le colza jaune, l'esparcette rose; enfin, comme la Perrette de
La Fontaine, il rêvait _veau_, _vache_, _cochon_, _couvée_: pauvre
Charles, seras-tu réveillé aussi tristement que la naïve laitière?
Au milieu de cette insomnie délirante, il revenait par moments à ses
premières affections; il voyait sur l'autre rive du lac les maisons, les
arbres, et ses voisins à travers les branchages; quelques bateaux
passaient, chargés de joyeux promeneurs, qu'il entendait répéter
ensemble sa chanson favorite:
Rien n'est si beau que cette plage;
Le vrai bonheur est ici mon partage:
Séjour de l'éternelle paix,
Objet sacré de nos souhaits,
Soyez pareil à mon rivage.
48.--Est-ce un rêve?
Ces paroles semblaient venir jusqu'à lui, toujours plus fortes et mieux
accentuées; il prêtait l'oreille en se disant: «Je rêve,» et il écoutait
toujours; puis les voix faisaient silence et des rires joyeux y
succédaient. Ces rires provocateurs l'excitaient lui-même; il se mêlait
à cette gaîté folâtre, et, le sourire sur les lèvres, il prononçait
quelques paroles confuses. Cependant les rires cessent à leur tour; des
conversations bruyantes s'établissent; la surface de l'eau apporte
jusqu'à ses oreilles des paroles distinctes; enfin il entend son nom:
«Charles! Charles!» disaient les vagues murmurantes. A demi-réveillé, il
lève la tête: «Charles! Charles!» répétaient les échos du rivage.
Il se lève en sursaut: «On m'appelle sans doute!» se dit-il; et lorsque,
s'étant délivré des obstacles qui l'entourent, il a pu jeter les yeux
sur le lac, il voit distinctement deux, trois bateaux pavoisés, qui
cinglent droit à lui. «Charles? bonnes nouvelles, bonnes nouvelles du
Rivage!» Il voyait les bateaux près du bord; il entendait les cris de
joie; il reconnaissait même la voix de ses voisins: cependant il ne
pouvait en croire ni ses yeux ni ses oreilles. «Ma tête s'égare,
disait-il tristement. C'est un rêve, étrange comme ma position. Ah!
qu'il faut souffrir pendant le jour, pour avoir la nuit de si folles
idées!»
Il ne laissait pas, en faisant ces réflexions pénibles, de courir vers
l'image qui l'attirait. Alors tout ses doutes cessèrent; la lumière se
fit chez lui tout à coup, et la réalité fut plus belle que le songe. On
débarque; Charles est reconnu. C'est à qui l'embrassera le premier.
«Votre protecteur n'est pas mort, il est revenu; le Rivage vous est
rendu.» On voulait lui donner tous les détails: «Assez, mes amis! Je ne
veux pas en savoir davantage avant ma mère. Courons auprès d'elle; ne
lui dérobons pas un instant de bonheur.»
Quelques-uns restèrent pour la garde des bateaux; tous les autres
suivirent Charles, ou plutôt le menèrent en triomphe chez le bon
Rodolphe. Au bruit de leurs chansons, les chiens aboient; le bruit
redouble. Rodolphe ouvre sa fenêtre: la joie pénètre du dehors au
dedans; mais il se passe un peu de temps encore, avant que Susanne,
Isabelle, Juliette, André, qui goûtaient enfin les douceurs du premier
sommeil, reviennent de leur surprise, se mettent sur pied, et soient en
état de recevoir les nombreux visiteurs. La cour était seule assez
grande pour contenir une telle assemblée. On y descend; Rodolphe éclaire
la scène, en élevant, du seuil de la porte, sa lampe rustique, et les
épanchements confus de la joie recommençaient de plus belle. Alors le
bon Emmanuel, le même qui avait voulu recueillir toute la famille
chassée du Rivage, monte sur un banc de pierre, et, d'une voix forte,
demande la parole, afin d'instruire tous les intéressés à la fois.
«Mes amis, leur dit-il, le Rivage vous est rendu. Notre cher voisin
n'est point mort, comme les journaux l'avaient annoncé: c'est un autre
personnage du même nom et de la même province. Pour lui, il est arrivé
ce matin, et d'abord il a chassé Cravel de sa maison. Vous ne verrez
plus monsieur l'intendant, mais vous ne reverrez pas non plus votre
cabane; le misérable l'a brûlée, le soir même de votre départ, comme un
monceau de chènevottes. Consolez-vous; en vous rendant le Rivage, M.
M... a résolu de vous rendre aussi une maison. Elle vaudra bien la
première. C'est en son nom que je vous parle: il vous abandonne en toute
propriété le petit domaine; l'acte en sera passé demain.»
Ces paroles, plus vives que bien ordonnées, avaient toutefois informé
les Baudry de ce qu'il leur importait le plus de connaître. Après le
discours, les explications recommencèrent. On apprit, entre autres, que
la visite du neveu avait eu pour objet l'examen secret de la conduite de
Cravel, et que, ce jeune homme ayant fait un rapport sévère à son oncle,
l'expulsion de l'intendant fut dès lors arrêtée. «Il faut en conclure,
dit la bonne Susanne, que notre petit homme n'avait pas bien saisi une
certaine conversation, qu'il expliquait avec tant d'assurance.» André
répartit: «J'ai mieux vu, de notre barque, quand j'ai annoncé la cause
de l'incendie; mais je reconnais, bonne mère, qu'on peut se tromper
souvent, à juger trop vite et de loin.--Mes amis, dit Emmanuel, le lac
est tranquille, la nuit est belle, il faut en profiter à l'instant. Nous
avons promis de ramener sans retard les hôtes du Rivage.--Il sera dit,
s'écria Rodolphe avec chagrin, que je ne pourrai pas les héberger une
fois!--Bon Rodolphe, lui répondit Charles, nous reviendrons bientôt. Le
lac nous sépare, mais l'amitié ne connaît point de barrières. Et
d'ailleurs, ce lac n'est-il pas le plus beau des chemins pour visiter un
ami? Faites vous-même à présent la traversée avec nous; il manquerait
quelque chose à notre joie, si vous n'étiez pas là, quand nous
reprendrons possession du Rivage.»
Rodolphe se joignit aux voisins de Charles. Un bateau, qui était à sa
disposition, et les trois qui avaient passé l'eau cette nuit,
composèrent, avec celui des Baudry, une petite escadre, qui ramena tout
à la fois la famille, les moutons, les chèvres, la volaille, le chat et
le chien; on chargea sur les bateaux tout le bagage, et l'on partit en
chantant.
M. M... avait fait prendre les mesures nécessaires pour que le
rétablissement de nos colons dans leur enclos fût une véritable fête. A
l'aube naissante, dès qu'ils furent signalés, on sonna la cloche du
village, le canon de réjouissance salua leur approche: la foule les
attendait au lieu du débarquement, en poussant des cris de joie, et l'on
voyait flotter un drapeau sur la pointe la plus avancée du Rivage. Le
bon vieillard était là quand la famille prit terre: il embrassa son
jeune voisin en présence de la foule. «Honneur au travail! dit cet homme
respectable. Honneur à la persévérance! Vingt fois j'ai été sur le point
de faire cesser l'épreuve de mon ami Charles, en venant à son aide,
comme je pouvais le faire; mais je me suis toujours arrêté, pour lui
laisser le mérite d'achever lui-même son établissement. Maintenant
l'épreuve est finie, et je me livre au penchant de mon coeur, en
l'aidant selon mes moyens. Charles, ce qui vous entoure est votre
ouvrage; et la justice non moins que l'amitié, me presse de vous dire:
«Le Rivage est à vous.»
Trois mois après, une nouvelle habitation fut élevée à la place de la
cabane; c'était une simple maison de bois, un chalet, comme on en voit
quelques-uns sur cette rive. Gracieux au dehors, il avait au dedans tout
ce qui était nécessaire au bien-être d'une modeste famille. Au reste,
nos colons vécurent de leur travail comme auparavant. Leur ami était
trop sage pour les détourner de la voie dans laquelle ils avaient trouvé
le bonheur.
HISTOIRE
DE
GERMAIN, LE VANNIER,
RACONTÉE PAR VALENTIN ***.
1.--Comment je fis la rencontre de Germain.
C'est un beau jour pour l'écolier que celui où il entre en vacances. Ce
jour brillait pour moi, et, dès le soir, je quittai la ville, pour me
rendre chez mes parents à la campagne. J'avais à faire un trajet de six
lieues, le bâton à la main et le sac sur le dos.
On était dans les jours les plus chauds de l'année, et j'avais choisi la
nuit pour faire mon voyage. Le soleil venait de disparaître, au moment
où je sortais de la ville, mais je voyais, avec satisfaction, la lune se
lever à l'autre bout de l'horizon; pas un nuage au ciel, et la brise du
soir, soufflant des montagnes, faisait déjà succéder à la chaleur
étouffante une délicieuse fraîcheur.
Je cheminais depuis une demi-heure, livré aux plus agréables pensées; le
passé, le présent, l'avenir, me souriaient à l'envi: j'emportais de bons
témoignages de mes maîtres; j'allais revoir des parents aimés; je
faisais une course charmante. En marchant d'un pas léger, j'atteignis
peu à peu une voiture au bas d'une montée, qui décida le conducteur de
ce modeste équipage à mettre pied à terre pour ménager son petit cheval.
Et pourtant cet homme était un vieillard, déjà courbé par les années, et
la voiture, quoiqu'elle fût d'un volume extraordinaire, n'était pas pour
le cheval une charge bien pesante. Elle ne portait que des paniers, des
corbeilles, des mannes et d'autres ustensiles, que fabriquent les
vanniers.
La clarté du crépuscule me permit de distinguer encore en détail ces
marchandises, et je fus d'abord surpris de l'élégance du travail; ces
produits attiraient l'attention par des couleurs et des formes
agréables; le tissu était souvent d'une finesse et toujours d'une
régularité surprenantes.
Je ne pus m'empêcher d'en faire mon compliment au vieillard, après lui
avoir adressé un salut, qu'il me rendit avec cordialité. Répondant
ensuite à mes éloges, il me dit:
--Voilà plus d'un demi-siècle que je tresse l'osier: il n'est donc pas
étonnant que je sois parvenu à un certain fini dans l'exécution, et
qu'on aime dans le pays les corbeilles, les paniers et les berceaux de
Germain.
--Ah! c'est vous, monsieur, qui êtes ce Germain le Bourguignon, dont
j'ai entendu parler tant de fois! Je connais des enfants qui passent
d'heureux moments dans la jolie voiture que vous leur avez faite.
--Oui, c'est moi, monsieur, qui suis Germain le vannier ou le
Bourguignon, comme vous dites; mais mon règne passe, et mon successeur
sera, je l'espère, mon fils, mon Philippe, enfant de quinze ans, qui
dort là-dedans sur la paille.
Je m'approchai de la voiture et j'aperçus le jeune garçon, qui
paraissait plongé dans un profond sommeil.
--Il en aura pour quelques heures, dit le vieillard; il a beaucoup
marché tout le jour pour placer notre marchandise.
--Et vous cheminerez toute la nuit?
--Je vais à ***; c'est à six lieues d'ici, et, pour ménager mon vieux
serviteur, je ne vais guère qu'au pas.
--En ce cas, nous pourrons bien, si cela vous plaît, faire la route
ensemble: je vais au même endroit que vous.
--Monsieur, votre compagnie me sera fort agréable. Vous avez choisi la
nuit, comme moi, pour éviter la chaleur?
--Oui, monsieur Germain, et nous aurons une nuit aussi belle que le plus
beau jour.
--Voilà, dit le vieillard, les premières étoiles qui se montrent; elles
ont un éclat extraordinaire. Voyez Vénus au couchant, et, là-bas à
l'orient, Jupiter, qui se lève pour escorter la lune, dont la lumière ne
l'empêche pas de briller lui-même comme un diamant!
--Oh! monsieur Germain, vous connaissez l'astronomie!
--Moi? pas du tout! je n'en sais pas même autant que l'almanach;
seulement, je me suis fait nommer, dans l'occasion, quelques étoiles: ce
sont des choses qu'on n'oublie pas. Ah! monsieur, que le ciel est beau!
En disant ces mots le vieillard leva un peu la tête, et je pus le
considérer à loisir, parce qu'il resta quelques moments plongé dans une
contemplation muette. Les rayons de la lune brillaient dans ses yeux
humides; une sérénité céleste se répandit sur sa figure; ses lèvres
paraissaient articuler quelques mots: ce ne pouvait être qu'une prière.
Je n'avais jamais vu, ailleurs que dans les tableaux, une tête de
vieillard aussi belle et aussi expressive.
Au bout de quelques instants il reprit la parole.
--Vous me semblez, monsieur, un écolier en vacances, qui va peut-être
passer les congés dans la maison paternelle.
--C'est cela même, monsieur Germain. Comment se fait-il que vous
deviniez si juste?
--J'ai su par hasard à la ville que le collège a fermé ses portes
aujourd'hui; votre âge, ces livres, que j'aperçois dans votre sac, enfin
votre air joyeux... Voilà tout le mystère. Heureux ceux qui sont
attendus! Heureux ceux qui attendent! Pour moi, je ne suis plus attendu
qu'au ciel. Vous voyez là tout ce qui me reste de ma famille!
--Vous me faites compassion, M. Germain, et, si j'osais vous demander en
détail l'histoire de votre vie, je suis sûr que j'y trouverais de
précieux enseignements.
--C'est possible, monsieur, car l'expérience d'autrui profite presque
toujours aux coeurs bien disposés.
--Malheureusement vous allez remonter dans votre voiture et...
--Et qui vous empêche d'y monter avec moi? Venez vous asseoir à mon
côté: vous prendrez la place de mon Philippe; il ne paraît pas disposé à
vous la disputer de sitôt. En allant de ce pas nous ne fatiguerons point
mon cheval, et vous arriverez plus dispos chez vos parents.
L'offre était séduisante; Germain la faisait d'ailleurs de si bonne
grâce! J'en profitai. Quand nous fûmes assis sur le petit banc à
dossier, nous gardâmes quelques instants le silence; enfin, mes regards
ayant exprimé l'impatience que j'avais d'entendre l'histoire du vieux
Germain, il commença en ces termes:
2.--Germain commence le récit de sa vie.
«Je suis un enfant de ces montagnes. Mon village, déjà fort élevé
au-dessus de la plaine, doit cependant à une exposition favorable une
température encore assez douce. Nous avons des cerisiers, des pruniers,
et même quelques pommiers à l'abri des murailles. La vigne et les noyers
ne viennent pas jusque chez nous. Nous moissonnons de l'orge et du
seigle; nous cultivons des pommes de terre et des choux excellents.
Mais la population est trop nombreuse dans nos montagnes pour que le sol
suffise à la nourrir. Or, vous savez que le montagnard est fort attaché
au lieu de sa naissance; il aime mieux la pauvreté chez lui que la
richesse à l'étranger: pour ne pas quitter son clocher, ou du moins pour
revenir à son ombre le plus tôt possible, chacun s'ingénie de son mieux,
et l'industrie vient au secours de l'agriculture.
Mon frère Denis et moi nous n'avions hérité de nos parents qu'une pauvre
maison et un arpent de terre: il n'y avait pas de quoi nous établir tous
deux. Denis me loua sa part de la maison et vendit son terrain pour se
faire aubergiste.
On venait de percer une nouvelle route au bas de la montagne: il crut
que la fortune l'attendait là. Je fis inutilement tout ce que je pus
pour le détourner de ce projet.
--Mon pauvre Denis, lui disais-je, le métier d'aubergiste est le plus
ingrat des métiers. Jamais tu ne seras maître chez toi; tu seras forcé
de recevoir toute sorte de gens; malgré tout ce que tu pourras faire, il
se passera dans ta maison des scènes désagréables, peut-être même
violentes ou scandaleuses; et je serai bien trompé si tu n'es pas obligé
plus d'une fois de paraître en justice comme témoin; Dieu veuille que ce
ne soit pas comme victime! Tu es bon et confiant, et dans cet état on
est exposé à se voir trompé de mille manières. Tu te marieras, mais tu
ne goûteras point les douceurs du ménage dans ta maison ouverte à tous
venants. Et quelle éducation pourras-tu donner à tes fils et à tes
filles? Mon pauvre Denis, tu devrais me croire et entreprendre tout
autre chose.
Denis était l'aînée et s'estimait le plus sage: cependant ma prédiction
ne s'est que trop vérifiée. Après vingt ans de soucis et de peines, mon
frère est mort, laissant une veuve indigente et des enfants qui se sont
dispersés pour chercher leur pain de divers côtés.
Pour moi j'étais bien décidé à ne pas quitter notre village. Là étaient
morts et ensevelis mon père et ma mère. J'avais des voisins qui
m'étaient attachés, et à qui je désirais d'être utile. Ce clocher encore
et cette église, où j'avais prié Dieu dès mon enfance, avaient pour moi
un attrait inexprimable. Enfin, monsieur, une voisine, madame Claude,
élevait à côté de chez moi ma petite cousine Sophie, pauvre orpheline
que j'aimais. J'avais promis à ma mère de l'épouser. C'était la fille
d'une soeur qu'elle avait beaucoup aimée, et qui avait été bien
malheureuse.
--Tâche, mon Germain, m'avait dit souvent ma mère, que Sophie soit plus
heureuse que sa mère ne l'a été.
J'avais vingt ans, Sophie en avait quatorze, quand j'héritai de ma
maison et de mon demi arpent de terre. Je dis à la voisine Claude:
--Il en sera ce que la petite voudra, mais dans quatre ans d'ici je
l'épouserai, si elle veut de moi. Voyez, madame Claude, si vous trouvez
bon de la disposer un jour à suivre la volonté de ma mère. En attendant
gardez-moi le secret que je vous confie: ne parlez de rien à cette
enfant.
--Ce serait le bonheur de Sophie, me répondit la voisine, si tu la
prenais pour femme; mais, mon bon Germain, que ferais-tu pour vivre et
pour nourrir ta famille?
--Laissez-moi faire, lui répondis-je, j'ai en tête une idée qui n'est
pas mauvaise. Vous verrez!
3.--Comme quoi Germain se fait vannier.
On sortait de l'hiver: je me procurai force boutures d'osier et je les
plantai dans mon petit pré. Il en fut complètement garni. Le terrain y
convenait à merveille; il était gras et humide, étant arrosé toute
l'année par une source abondante.
Quand on me vit planter mes osiers, on me demanda ce que je comptais
faire.
--Ma fortune, répondis-je, et cette réplique fit beaucoup rire les
voisins.
--Je dis ma fortune, repris-je aussitôt, parce que je me trouverai assez
riche, si je peux gagner mon pain et celui de ma famille, quand j'en
aurai une.
En attendent que l'oseraie fût en rapport, j'allai, aussi souvent que
possible, dans un village voisin, où demeurait le seul vannier qui fût
aux environs. C'était un vieillard tel que me voilà maintenant; mais il
avait une mauvaise vue, et l'on ne s'en apercevait que trop à son
travail.
Heureusement pour moi il avait conservé quelques ouvrages de son bon
temps; ils me servirent de modèles, et, grâce aux explications de mon
maître, je sus bientôt tout ce qu'il pouvait m'apprendre.
Cependant je ne cessais pas de m'exercer chez moi, et, comme j'avais la
main naturellement adroite, et surtout une grande envie de me
perfectionner, je fis encore des progrès par mes propres efforts. Chaque
fois que je pouvais me procurer un modèle remarquable par l'élégance de
la forme ou la beauté du tissu, je l'étudiais à fond, et il était rare
que je ne parvinsse pas à l'imiter assez exactement.
Je trouvais même dans les objets naturels des idées et d'heureuses
directions; j'observais les formes des feuilles et des fleurs chez
certaines plantes; celles même de quelques animaux, et jusqu'aux oeufs
et aux nids d'oiseaux. Je donnais ainsi à mes produits une certaine
grâce naturelle. Je me procurai de plus quelques dessins de vases et
d'ornements, et j'en tirai bon parti. On s'étonnait, disait-on, de voir
sortir des mains d'un paysan de si jolies choses!
Pour moi, je n'étais pas encore satisfait de mon travail. Il y a dans
les plus modestes métiers un point de perfection qu'il faut savoir
atteindre, si l'on veut bien réussir et mériter le nom de maître. Je
prolongeai donc mon apprentissage pendant trois ans, et ne voulus
commencer à vendre mes produits qu'au moment où je crus pouvoir les
présenter au public avec un succès certain. Un fâcheux début cause le
plus souvent un tort irréparable.
Je travaillais presque tous les soirs chez ma voisine Claude: Sophie
s'exerçait auprès de moi aux mêmes ouvrages. La pauvre enfant, qui
m'aimait comme un frère et qui désirait que je fusse content d'elle, fit
bientôt des paniers et des corbeilles acceptables; de mois en mois ses
ouvrages furent moins imparfaits. Où ne va-t-on pas avec le zèle et la
docilité? D'ailleurs les mains de la femme ont une merveilleuse
souplesse, et la vannerie est une industrie qui leur convient
parfaitement.
Cependant Sophie se faisait grande, et le temps approchait où notre sort
devait se décider.
Un jour, quelques voisins et voisines étaient chez moi et me regardaient
travailler. On louait beaucoup un joli berceau que je venais d'achever.
--Ce n'est rien que cela, leur dis-je en riant, je vous ferai voir
quelque chose de mieux!
J'allai prendre dans mon magasin une corbeille à fruits, pour dessert.
Tout le monde l'admira; les femmes ne pouvaient croire que les mains
d'un homme fussent capables de tresser des fils si déliés.
--Aussi, n'est-ce pas une main d'homme qui a fait cette corbeille, c'est
une main de femme, c'est celle de Sophie.
--Alors elle en sait autant que son maître, dit le voisin Louis.
--Je ne sais rien que Germain ne m'ait enseigné, répondit ma jeune
parente, et je lui en serai obligée toute ma vie.
Ces paroles me touchèrent le coeur, et je dis le lendemain à ma voisine:
--Il me reste une dernière épreuve à tenter, avant de proposer à Sophie
d'unir son sort au mien: je veux savoir comment je vendrai dans la
plaine et ce que peuvent valoir dans les villes voisines ces paniers,
ces corbeilles et tous ces brimborions que nous fabriquons avec tant de
soin. Je prendrai une voiture à bras; je la chargerai de mes
marchandises, et j'irai courir le pays pour essayer de les écouler. Si
ma tournée est heureuse, je vous prierai de faire connaître à Sophie le
voeu de ma mère qui est aussi le mien.
4.--Premier voyage de commerce.
Je fis ce que j'avais dit. Un voisin me remit une voiture légère, qu'il
avait fabriquée lui-même, et me chargea de la vendre. Je la remplis et
l'habillai de mes produits. Sophie et Claude m'aidèrent de leur mieux;
l'étalage prit sous nos mains une façon qui plaisait. Des cercles, fixés
sur la voiture, portaient toute sorte d'ustensiles, qui se balançaient
au moindre mouvement. Ce spectacle attira presque tout le village; on me
faisait compliment sur cette exhibition de mes ouvrages, et chacun me
souhaitait une bonne chance: on me la prédisait même. Quelques
villageois, montrant à leurs fils la voiture chargée, leur disaient:
--Voyez ce que peuvent le travail et la persévérance!
--Attendez, mes amis, leur disais-je. Sachons d'abord quel sera mon
succès. Après quoi, si mes affaires vont bien, je ne refuserai pas de
prendre chez moi des apprentis. Je serais bien heureux si je prouvais à
vos fils qu'on peut, sans quitter le village, gagner sa vie
honorablement. C'est ce que nous saurons dans quelques jours.
Sophie et la voisine Claude m'accompagnèrent assez loin, et ne me
quittèrent qu'à une demi-lieue du village. Elles me suivirent des yeux,
aussi longtemps que les détours du chemin ne leur cachèrent pas Germain
et sa voiture.
Dans certains endroits j'avais de la peine à la retenir à cause de la
pente rapide; quelquefois, si le chemin était rocailleux, je ne me
fatiguais pas moins à la traîner. Il est dur d'être à la fois le cocher
et le cheval. Patience, me disais-je, peut-être finirai-je par posséder
au moins un âne ou un mulet.
Mon entrée dans le premier village de la plaine fit événement. On
n'avait pas encore vu chose pareille. Les femmes et les enfants me
suivaient, en m'adressant questions sur questions. Il y avait au bout du
village une maison plus belle et plus grande que les autres: je
m'arrêtai un moment devant la porte; il en sortit une petite demoiselle
qui s'écria:
--Maman, maman, viens voir les jolies choses!
La maman parut à son tour, et me demanda si ces objets étaient à vendre
et qui les avait fabriqués.
--Ils sont à vendre, madame, et ils sont tous de ma fabrique.
--Combien donc me demanderez-vous pour cette jolie corbeille?
--Madame, je n'en sais vraiment rien; vous êtes la première personne
avec qui j'ai affaire. Je fais mon premier voyage, une tournée d'essai.