--Assurément, lui dis-je, le récit que vous venez de me faire, et qui

m'a vivement touché, renferme de précieuses leçons. Vous avez été bon

mari, bon père, bon voisin; vous avez beaucoup travaillé, ce qui est le

devoir de chacun ici-bas; vous avez aussi beaucoup souffert, ce qui peut

être également le sort de vos frères: puissent-ils, dans leurs épreuves,

imiter votre patience et votre résignation!

En poursuivant l'entretien nous arrivâmes enfin à notre destination.

Philippe s'était éveillé quelques moments auparavant. Je pus faire sa

connaissance, et il me parut que son père ne le jugeait pas trop

favorablement.

Germain consentit à faire une visite à mes parents, et, depuis, nous

l'avons revu quelquefois avec son fils. Ils nous aiment, nous les

aimons, et nous leur avons promis notre visite pour l'an prochain. Il me

tarde beaucoup de voir la maison où vécut Sophie; je ne manquerai pas

d'aller prier sur sa tombe et celle de son enfant.

LES DEUX MEUNIERS[1].

[1] Voir les _Fables et Paraboles_ du même auteur, p. 180.

Dans un canton reculé de la Bourgogne, Gaspard Mirel avait établi un

moulin au bord d'un petit ruisseau, dont la pente, soigneusement ménagée

par quelques travaux, avait produit une chute, qui suffisait à mettre en

mouvement une roue de moyenne grandeur. Le meunier, qui n'avait pas de

concurrence à craindre dans le voisinage, fit d'abord d'excellentes

affaires.

Au bout de quelque temps, les progrès de l'agriculture rendirent même le

moulin de Gaspard insuffisant, et les besoins devinrent assez pressants

pour engager Pierre Chosal à construire, sur le coteau voisin, un moulin

à vent, qui ne tarda pas à entrer en activité.

Gaspard vit avec un chagrin jaloux cet établissement rival. Il se

croyait déjà ruiné, parce que les sacs n'encombraient plus, comme

auparavant, son magasin, et que les cultivateurs ne se disputaient plus

sa meule avec autant de vivacité; et, quoiqu'elle ne cessât pas de

travailler jour et nuit, il regardait souvent avec colère du côté de la

colline. Voyait-il les grandes ailes du moulin de Pierre Chosal tourner

au souffle du vent, il pestait en lui-même contre cette machine maudite

et celui qui l'avait faite. Il disait quelquefois:

--On l'a placée tout exprès de telle façon que je ne puisse éviter de la

voir, quand je sors de chez moi et quand je me mets à la fenêtre. Ces

grandes ailes semblent me narguer à plaisir; elles attirent tous les

regards de trois lieues à la ronde, et mon moulin, enterré au fond de la

vallée, sera bientôt oublié.

Gaspard Mirel n'avait de bons jours que ceux où, le vent venant à

cesser, la grande croix restait immobile. Il l'observait alors avec une

maligne joie, et prêtait l'oreille avec complaisance au bruit de l'eau

qui faisait tourner sa roue. Il y eut toute une saison pendant laquelle

le calme régna dans l'air d'une manière si continue, que Pierre se

désespérait dans son moulin toujours immobile. Il pleuvait assez

souvent, mais sans un souffle d'orage. Les ailes du moulin, trempées de

pluie, paraissaient s'ennuyer de leur oisiveté, comme l'oiseau,

tristement blotti sur une branche, quand l'eau ruisselle sur son

plumage. Gaspard, dans sa folle impiété, se figurait que le ciel

s'associait à sa haine, et disait à sa femme:

--Dieu punit le méchant qui voulait nous nuire.

D'autres fois il faisait des railleries amères sur le compte de son

malheureux voisin, et il disait, d'un air de triomphe, aux cultivateurs,

qui, après l'avoir abandonné pour employer Pierre Chosal, revenaient à

lui:

--Eh bien, çà ne va plus là-haut? Ne me parlez pas de ces pauvres

machines qui ne marchent qu'au gré du vent. Croyez-moi, mes amis,

tenez-vous-en au moulin de Gaspard, et vous ne serez jamais trompés. On

vous promet la farine pour tel jour et pour telle heure, et vous pouvez

y compter: c'est régulier comme le soleil.

Mais Dieu, qui est le maître du vent, l'est aussi de la pluie. Après ce

long calme, l'atmosphère entra en mouvement, et les ailes du moulin

tournèrent de nouveau. Le vent soufflait du nord, ou, s'il changeait

quelquefois, c'était pour passer à l'est et toujours sans pluie. Il y

eut une grande sécheresse. Elle dura si longtemps, que le ruisseau s'en

ressentit. Il ne suffisait plus à faire tourner la roue avec assez de

force. Gaspard fut obligé de recueillir l'eau dans l'étang, et ne put

faire travailler son moulin que par intervalles, en lâchant la bonde,

lorsque l'étang se trouvait plein.

Malheureusement il était bientôt vide, et il fallait toujours plus de

temps pour le remplir, car le ruisseau diminuait de jour en jour. Enfin

il tarit tout à fait, et le moulin cessa de marcher. Cela ne s'était

jamais vu. Le malheureux Gaspard, assis près de sa roue immobile, voyait

tourner sans cesse les ailes du moulin à vent. Lui, qui avait tant

raillé le nouveau venu pendant le temps du calme, il se trouvait

maintenant en butte à ses moqueries.

Les gens qui lui avaient donné du blé à moudre, perdant patience,

venaient le retirer, et le portaient chez Pierre, malgré les prières de

Gaspard, qui leur disait les larmes aux yeux:

--Un peu de patience, mes amis; ce temps ne durera pas toujours.

Il consultait du matin au soir le baromètre, mais on eût dit que la

colonne de mercure était pour jamais arrêtée au beau fixe. Gaspard

voyait-il se former dans le ciel quelques nuages, il les suivait des

yeux avec anxiété: vaine espérance! les nuages passaient plus loin et

portaient chez les bonnes gens la rosée du ciel.

Sa jeune femme lui disait, en berçant leur enfant nouveau-né:

--Nous avons offensé Dieu: souffrons ses châtiments sans murmure.

Pierre Chosal, témoin de ce qui se passait au bas du vallon, ne fut pas,

il est vrai, aussi dur, aussi cruel, que l'avait été son rival; mais il

lui gardait rancune pour ses railleries; il s'en permit quelques-unes à

son tour, et disait à sa famille:

--Gaspard a le temps aujourd'hui de s'amuser à voir d'où vient le vent,

et s'il amènera du sec ou de la pluie. Pour moi, peu m'importe d'où il

souffle; il n'en fait pas moins tourner la meule: je lui présente mon

aile et je la laisse faire; cela va tout seul.

Un soir il fut curieux d'observer de près la détresse de son voisin, et

descendit secrètement dans le vallon. Il vit que le ruisseau avait

complètement tari; l'herbe était flétrie alentour; les arbres même

paraissaient souffrir de la sécheresse. Cependant, comme il voyait leurs

feuilles agitées, et les entendait frémir, il disait avec satisfaction:

--Tout va bien! le vent n'est pas près de tomber.

Au bout de quelques moments, il arriva près du moulin de Gaspard. Il

regardait à travers les branches, observant cette roue gercée par le

soleil, ce canal desséché, et, dans le fond du ravin, quelques pauvres

canards, qui se disputaient la place dans une dernière flaque d'eau.

Pendant qu'il contemplait en silence ce triste spectacle, il aperçut

dans la maison la meunière, qui tenait son enfant dans ses bras; il vit

cette jeune femme couvrir de baisers la petite créature; puis un chant

plaintif et doux arriva jusqu'à lui. Pierre Chosal était assez près pour

entendre distinctement ces paroles:

Dors, ma petite Rose,

Fais silence, et repose

Sur mon sein maternel,

Comme ta pauvre mère

Se fie en sa misère

Au bras de l'Éternel.

C'est lui qui de l'eau vive

Tient la source captive

Et permet nos malheurs;

Mais, comme dans nos plaines,

Il tarit les fontaines,

Il peut sécher nos pleurs.

Pierre se sentit ému. Il ne pouvait s'arracher de cette place. Bientôt

la petite Rose poussa des cris plaintifs. Elle souffrait sans doute, et

peut-être le chagrin de la mère avait-il influé sur la santé de

l'enfant! Pierre fut troublé de remords.

--Je suis un méchant, se dit-il d'une voix étouffée. J'ai bâti mon

moulin pour nourrir ma famille, et je me suis moqué de Gaspard, qui ne

peut maintenant nourrir la sienne! Que le Seigneur me pardonne! J'ai

péché contre la charité et la justice. Dieu veuille rendre à mes pauvres

voisins l'eau qu'ils attendent depuis longtemps!

Un peu soulagé par cette prière, Chosal se retirait doucement, de

crainte qu'on ne l'aperçût; il rougissait d'avoir cédé à une indiscrète

curiosité, et se proposait de revenir le lendemain pour faire à Gaspard

une visite plus honnête. Pendant qu'il s'éloignait, le ciel se couvrit

de nuages; un vent d'orage se leva, faisant ployer et gémir les arbres

et les buissons. Pierre se dit, avec une satisfaction qui n'était pas

sans orgueil: «Je suis exaucé!» Mais il n'était pas au bout; une

nouvelle épreuve l'attendait.

En effet, le vent éclatait avec une violence extraordinaire; c'était une

véritable tempête. Le meunier, fort inquiet pour son moulin, pressa le

pas, et il eut à peine le temps de rentrer chez lui avant les premiers

tonnerres. L'ouragan dura toute la nuit, et, vers le matin, il redoubla

avec une telle furie, que Pierre jugea nécessaire de sortir du moulin

avec sa famille. Il était à peine à cent pas, que l'aile fut arrachée,

la toiture brisée et le moulin renversé.

Le malheureux eut beaucoup de peine à traîner sa petite famille jusque

dans l'église, qui se trouvait heureusement assez près de là.

La tempête n'avait pas d'abord causé autant de frayeur chez Gaspard que

chez Pierre. Au bas du vallon le vent était moins fort, et le moulin lui

présentait moins de prise. Loin de s'alarmer, Gaspard prêta d'abord

l'oreille avec joie au bruit de l'eau courante, qu'il n'avait pas

entendu depuis si longtemps. Le matin au plus fort de l'orage, il disait

en riant:

--Le voisin Pierre a, je pense, du vent plus qu'il n'en veut!

Et, dans le même instant, comme il regardait du côté de la colline:

--Est-ce possible? s'écria-t-il. Femme, Dieu est juste; nous sommes

vengés: le moulin de Pierre est à bas!

La meunière courut à la fenêtre, et, à la vue de cet affreux spectacle,

elle fut touchée de compassion:

--Hélas! auraient-ils péri sous les débris de leur maison?

--Je ne souhaite pas leur mort, dit vivement Gaspard; mais aussi,

pourquoi établir ce moulin si près du nôtre? L'homme méchant l'avait

bâti, le Dieu juste l'a renversé.

--Tais-toi, Gaspard! N'attire pas sur nous cette justice!

Cependant la pluie ne cessait de tomber avec une violence

extraordinaire.

--C'est trop à la fois, disait Gaspard, qui commençait à s'alarmer.

Ce n'était pas sans cause; le ruisseau, qui s'enflait à vue d'oeil,

était devenu un torrent. Bientôt le danger parut extrême, et Gaspard

sortit à la hâte de chez lui, pour sauver ses effets les plus précieux;

sa femme le suivait, portant son enfant dans ses bras. Ils eurent aussi

l'idée de chercher un refuge dans l'église. En arrivant, la jeune femme

se trouva mal de fatigue et d'épouvante, et reçut les soins de la

meunière du moulin à vent.

Pierre n'était plus là; il était à la poursuite de ses moutons et de ses

chèvres dispersés par la tempête; cette recherche le conduisit par

hasard vers le ruisseau et le moulin de son rival. Voyant la maison en

danger, il oublie son petit bétail pour secourir ses voisins, et

s'étonne de trouver leur demeure abandonnée.

Avant de s'éloigner, Gaspard avait eu la précaution de fermer l'écluse

du chenal, mais la force du courant l'avait brisée; l'eau s'y était

jetée avec fureur; elle débordait et formait comme un lac derrière le

bâtiment. Pierre, trouvant une pioche sous sa main, se jette dans l'eau

à moitié corps, et, à force de peine, il ouvre une issue latérale: ce

fut le salut de la maison. L'eau, se précipitant par cette ouverture,

reprit son cours naturel.

Aussitôt que Gaspard avait cru pouvoir quitter sa femme et son enfant,

il était revenu chez lui en grande hâte. Il arriva dans le moment où

Pierre achevait son travail: c'était là que Dieu attendait Gaspard, pour

le toucher enfin à son tour de repentir. Quel spectacle pour lui, et

quelles réflexions dut-il faire! Pendant que sa femme et son enfant

recevaient dans l'église les soins de la pauvre voisine, le mari sauvait

leur maison menacée!

--Ah! mon cher voisin!... s'écria Gaspard à cette vue, et il n'en put

dire davantage. D'ailleurs ce n'était pas le moment de se répandre en

paroles. Il prit lui-même un outil, et se mit à travailler de son côté.

Ils firent si bien l'un et l'autre, qu'au bout de quelques moments, le

moulin ne courait plus aucun risque.

La tempête finit par s'apaiser; les eaux cessèrent de croître et bientôt

elles baissèrent. Vers dix heures du matin, il fut possible à l'un des

meuniers d'aller savoir des nouvelles de leurs femmes et de leurs

enfants.

Gaspard se chargea de ce soin; il courut à l'église, et ramena chez lui

les deux familles, après leur avoir fait connaître la belle conduite de

Pierre. Ce fut pour tous une grande joie. Chemin faisant, on recueillit

une partie du bétail égaré; les deux pères allèrent à la recherche du

reste, et le ramenèrent ensemble au moulin.

C'est ainsi que l'amitié prit chez eux la place de la haine.

--Ce moulin n'est plus à _moi_, dit Gaspard, il est à _nous_.

Les deux meuniers s'associèrent en effet pour l'exploiter ensemble, et

plus tard ils rebâtirent l'autre, sans renoncer à leur société. Les deux

femmes, les enfants, vivaient dans la meilleure intelligence. Chaque

famille avait repris son ménage, mais l'on était sans cesse les uns chez

les autres pour s'entr'aider.

Grâce au progrès de l'agriculture, il y eut de l'ouvrage en abondance

pour les deux établissements. Quand le temps était moins favorable au

moulin à vent, l'autre le suppléait et réciproquement. Mais d'ordinaire

les deux moulins travaillaient à l'envi, car le ciel bénit les bonnes

gens. Plus d'ouragan destructeur, ce terrible événement resta dans la

mémoire des enfants comme une leçon divine dont ils surent profiter; ils

grandirent ensemble, ils s'aimèrent et furent heureux.

FIN.

TABLE DES MATIÈRES.

LES COLONS DU RIVAGE.

Pages.

1. Introduction 5

2. Premier projet de Charles 7

3. Nouveau projet 9

4. Conseil de famille 12

5. La cabane 13

6. Premier établissement 16

7. Projets de conquêtes 19

8. La cabane devient habitable _Ibid._

9. Un fourneau 22

10. Les nasses 26

11. Les récoltes du Pauvre 27

12. La cabane s'embellit 32

13. Nouveaux habitants 33

14. Le Rivage 34

15. Charles lutte contre la rivière 36

16. Soucis d'avenir 38

17. La Truite 42

18. Premières cultures 44

19. Encore des colons 48

20. Effets naufragés 51

21. Un hôte. 53

22. Bonheur du Pauvre 57

23. L'École au Rivage 60

24. Nouveaux progrès 66

25. Un voeu accompli 70

26. Une fâcheuse séparation 71

27. L'Intendant 73

28. L'abus de la force 76

29. L'ingrat. 79

30. Nouvelles exigences 81

31. Appel au maître 84

32. L'agneau Frise-Laine 88

33. Réparations forcées 93

34. Instants de bonheur 95

35. Nouvelles inquiétudes 96

36. Il faut partir 99

37. Résolution courageuse 101

38. Regrets, nouveaux arrangements 103

39. Le Passage 106

40. L'autre bord 114

41. Une visite chez Rodolphe 116

42. Le Télescope 120

43. C'est lui-même 123

44. Un dernier refuge 125

45. Qui était l'hôte du Rivage 127

46. Où coucheront-ils enfin? 130

47. La veille de Charles 133

48. Est-ce un rêve? 137

HISTOIRE DE GERMAIN LE VANNIER.

1. Comment je fis la rencontre de Germain 143

2. Germain commence le récit de sa vie 148

3. Comme quoi Germain se fait vannier 151

4. Premier voyage de commerce 155

5. Germain se marie 159

6. Son industrie excite celle de ses voisins 160

7. Germain répare sa maison.--Bons conseils aux voisins 161

8. Soucis paternels 163

9. L'aisance augmente dans le village, grâce aux avis de Germain 164

10. Une bonne ménagère 168

11. Nouveaux soucis 169

12. Joie et douleur 171

13. Un consolateur 175

14. Conclusion 177

LES DEUX MEUNIERS 179

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.

COULOMMIERS.--Typogr. A. MOUSSIN.

Les Colons du Rivage, ou Industrie et Probité Ouvrage destiné a servir de lecture courante dans les écoles primaires · 第 9 / 9 段