Quand Rodolphe revint, il trouva ses amis un peu plus tranquilles; il

les invita à dîner. Il était en même temps vigneron et fermier du

domaine. La famille exilée se rendit avec lui dans sa modeste mais

confortable demeure. «Vous voyez toute ma fortune,» disait Rodolphe, en

leur montrant ses récoltes, ses instruments aratoires, son troupeau de

cinq vaches et son mobilier, fort complet, mais d'une antique

simplicité. «Je n'ai pas de terres à moi, ajouta-t-il, et je n'en ai pas

trop de regret. Celles que je cultive me rapportent, je crois, beaucoup

plus qu'au maître, et j'en jouis certainement bien plus que lui. Il est

le propriétaire; mais, en payant une rente, je suis l'usufruitier. J'ai

vu cette campagne passer déjà dans plus d'une main: ces arbres, ces

champs, me connaissent beaucoup mieux que leurs maîtres passagers, qui

font ici quelques rares visites, et puis disparaissent comme des ombres.

Au reste, mon sort est assez doux, parce que j'ai, comme on dit,

plusieurs cordes à mon arc: je suis vigneron, laboureur, berger, un peu

tout: c'est moins chanceux. Quand la vigne manque, le pré donne

abondamment; si mon herbe est brûlée, mes raisins sont dorés.--J'aime à

vous voir si content, lui disait Charles; pour moi, je l'avoue, j'ai

toujours désiré d'avoir un petit coin de terre à moi. C'est pour cela

que j'ai tant travaillé au Rivage, et vous me voyez prêt à recommencer:

on ne perd pas si vite courage à vingt ans. Je prendrai avec mon frère

des terres à défricher; le fruit de nos efforts paiera, je l'espère, le

prix d'achat, et nous nous verrons un jour propriétaires d'un petit

bien.--Projet très-louable et très-bon, répondit Rodolphe. Vous serez

heureux à votre manière: tous les états, Dieu merci, peuvent mener au

bonheur; et l'on peut fort bien ne pas le trouver dans un château comme

celui de mon maître. Aussi monsieur n'y vient-il presque jamais, et

c'est dommage! une maison si magnifique!»

Les jeunes filles ayant exprimé vivement le désir de la visiter: «J'en

ai les clefs, leur dit-il; je vous ferai tout voir. Je n'aurais pas osé

vous en faire la proposition maintenant.--Mes pauvres filles oublient

qu'elles n'ont plus ni feu ni lieu, dit la bonne mère; la curiosité

l'emporte chez elles sur la crainte d'avoir à faire une triste

comparaison.--J'espère qu'elles auront d'autres pensées, dit Rodolphe;

elles remplaceront bientôt ce qu'elles ont perdu; d'ailleurs beau

logement n'est pas contentement, comme je dis quelquefois, quand je

pense à nos maîtres.»

On se rendit au château. Isabelle et Juliette, qui n'avaient jamais rien

vu de pareil, admiraient tout et se récriaient «Comment se fait-il,

disait Isabelle, qu'on possède une si belle maison et qu'on ne l'habite

pas?--Notre maître est retenu à la ville par les devoirs de sa charge.

Il habite un appartement encore plus somptueux, où il ne cesse pas de

regretter la campagne. Si j'étais libre! dit-il souvent; en effet, il

est esclave de sa dignité; car nous avons tous nos chaînes, et celles

d'or sont plus pesantes que celles de fer. Au reste, vous voyez ici des

lits moelleux, superbes, des couvertures et des rideaux de soie;

cependant mes pauvres maîtres y passent de bien mauvaises nuits. Madame

a des maux de nerfs, des vapeurs, des misères, que sais-je moi? qui la

tourmentent sans cesse; monsieur est souvent pris de la goutte, et il en

souffre à crier. Si quelquefois ces maux leur laissent du relâche, ils

se rongent l'esprit, en pensant à M. Philippe, leur fils unique,

capitaine de vaisseau, qui a déjà essuyé deux naufrages, et qui cherche

le troisième aux Grandes-Indes. Allez, mes amis, ces riches sont souvent

bien misérables. Quand monsieur vient ici, il me conte ses peines, et je

tâche de le consoler. J'attends sa visite à présent; il me l'a fait

annoncer, dans cette saison cela m'étonne un peu.--Approuvera-t-il, dit

Susanne, l'hospitalité que vous nous avez donnée?--Lui? Il me grondera

de n'avoir pas mieux fait, et de vous recevoir si mal. Il aurait trouvé

le moyen de vous loger dans quelque pavillon. Il est si affable, si

obligeant! A-t-il souvent amusé mon petit Julien! tenez, par exemple,

avec cet instrument, que vous voyez braqué, comme un petit canon, devant

la fenêtre. C'est un téles...--Un télescope,» dit Julien, qui vint au

secours de son père.

42.--Le Télescope.

Charles, qui avait entendu parler de cet instrument, demanda s'il ne

pourrait pas y regarder. «Certainement, reprit le vigneron, et vous

verrez des choses merveilleuses. Sur vos montagnes, de l'autre côté, où

vous apercevez à peine les chalets à la simple vue, vous verrez les

vaches et vous distinguerez les rouges, les noires et les

mouchetées.--On peut donc voir l'autre bord? dit Juliette.--Sans doute,

comme si l'on y était.» Julien, ayant disposé l'instrument, demanda aux

Baudry ce qu'ils voulaient voir: «Le Rivage!» répondirent tous les

enfants.

«Le Rivage? C'est bien facile: je l'ai vu très-souvent.» Julien chercha

un instant, et, lorsqu'il eut trouvé la place: «C'est singulier, dit-il,

voilà bien les arbres, les rochers, et je ne vois pas la maison!--Je

crois bien, dit André, l'intendant l'a brûlée.» Et il conta, en quelques

mots, ce qu'ils avaient vu sur l'autre bord, pendant la traversée. «En

effet, reprit le jeune vigneron, je vois une place toute noire, comme

celles où l'on a fait le charbon à la montagne.»

Chacun voulut constater cette observation de Julien, et chacun vit comme

il avait vu.--«N'accusez pas encore l'intendant, dit la charitable

Susanne; un autre peut avoir mis le feu; l'incendie peut être l'effet

d'un pur accident. Laissez-moi donc, pour croire le mal, attendre que

j'y sois forcée.» Pendant que la mère faisait ces réflexions, dont

Rodolphe approuvait la sagesse, les enfants regardaient tour à tour le

lieu qu'ils avaient quitté avec tant de regrets. Ils signalaient les

moindres détails, s'étonnaient de pouvoir les distinguer, et gémissaient

à ce triste spectacle, auquel ils ne pouvaient s'arracher. L'instrument,

en rapprochant pour eux la distance, semblait rapprocher aussi le passé,

et le faire naître une seconde fois.

André avait l'oeil fixé, depuis un moment, sur l'oculaire: soudain il

s'écrie en frémissant: «C'est lui!--Qui donc?--Cravel.» Isabelle,

Juliette, tous, Susanne elle-même, voulurent le voir: tous le

reconnurent parfaitement. André s'empara de nouveau du télescope, et,

suivant Cravel dans tous ses mouvements: «Il marche, disait-il; il

s'arrête, il regarde le lac: il pense à nous sans doute, le méchant! Il

ne se doute pas que je le vois!... Il porte quelque chose comme un

bâton, un levier... Le voilà auprès de ma jolie basse-cour. Il ouvre la

porte, il entre, il sort... Ah! le monstre! il frappe, il brise tout!»

André n'y tint pas plus longtemps; il quitta l'instrument, et se

promenait à grands pas dans la salle. Tous les autres assistants

vérifièrent et confirmèrent l'observation du jeune homme. «Il se croit

seul, dit Susanne; l'insensé!... Et tous les témoins de sa fureur ne

sont pas ici; il en est un... Je me trompe, il est ici, comme nous; mais

il est aussi de l'autre côté, il est partout.--Eh bien, ma mère, dit

André, croirez-vous cette fois que Cravel ait brûlé la cabane?--Après ce

que j'ai vu, mon enfant, je crois qu'il a pu la brûler, mais je ne

l'affirme pas; un soupçon n'est pas une preuve.» Ensuite elle dit tout

bas quelques mots à Julien, qui donna une autre direction au télescope;

quand Susanne fut assurée qu'il avait fait ce qu'elle désirait: «Regarde

à présent,» dit-elle à André. Le jeune garçon s'étant mis en posture:

«Que vois-tu? lui dit-elle.--Je vois le clocher et la croix de notre

église paroissiale.» Puis, en se retirant, il ajouta d'un ton pénétré:

«Ma mère, vous n'avez pas besoin de paroles pour vous faire comprendre:

vous me montrez le signe de la rédemption, pour m'avertir que je dois

pardonner.»

Isabelle et Juliette auraient bien voulu passer encore quelques moments

au Rivage, avec le secours du merveilleux instrument; Charles prit la

parole: «Voilà bien du temps donné aux regrets; songeons à l'avenir et

pensons à l'établissement que nous voulons fonder plutôt qu'à celui dont

nous voyons la ruine; le temps de notre ami Rodolphe est précieux:

laissons-le à ses affaires, et allons aux nôtres.»

43.--C'est lui-même.

Comme ils sortaient du château, une belle voiture entra dans la cour.

C'était celle du maître. Il arrivait accompagné d'un monsieur qui

paraissait âgé, et qui descendit pourtant de voiture assez lestement,

après quoi il porta ses regards de tous côtes. Les Baudry, l'ayant

considéré en passant, se regardèrent ensuite les uns les autres, comme

pour se consulter et se faire part de leur surprise. «Serait-ce le

malheureux fugitif que nous reçûmes un soir au Rivage, et qui voulait

tant de mal aux riches?» C'était lui en effet; mais sa fortune avait

bien changé, et il ne reconnut point ses hôtes, que d'ailleurs il ne

devait pas s'attendre à voir sur ce bord.

Le vigneron, retenu par son maître, fut obligé de quitter les Baudry,

qui se retirèrent dans la cahutte. Pendant tout le jour, il virent

l'étranger parcourir la campagne avec le propriétaire. Rodolphe les

suivait pas à pas. On allait et on venait, on s'arrêtait; c'était une

inspection minutieuse, non une simple visite. «Si je ne me trompe, dit

Susanne, c'est un acheteur que nous voyons là.»

Le vigneron vint en effet apprendre à ses amis, dès le lendemain, que le

domaine avait changé de maître. Bientôt ils virent le nouvel acquéreur

se promener partout avec l'air d'importance que prennent beaucoup de

gens en pareille occasion. Il était déjà entouré d'ouvriers. Il visita

enfin la vigne et la cahutte, et demanda quels étaient ces locataires.

Informé de ce que Rodolphe avait fait, il trouva fort mauvais qu'on eût

disposé de ce refuge pour un autre usage que celui auquel il était

destiné, et il fit dire à la veuve et à ses enfants qu'ils eussent à

vider sur-le-champ la maison. Il avait, disait-il, de grands projets. On

allait démolir cette baraque, arracher la vigne, planter des bosquets.

Il n'y avait pas un moment à perdre avant les premières gelées.

Charles se rendit auprès du nouveau maître, pour tâcher d'obtenir un

répit de quelques jours. L'homme refusa durement. Charles lui dit sans

aigreur: «Vous êtes donc bien changé, monsieur, depuis que j'ai eu

l'honneur de vous donner l'hospitalité?--Vous, l'hospitalité?--Oui,

monsieur, là-bas, sur l'autre bord, dans une cabane aussi pauvre que

cette cahutte.

L'étranger, à qui la mémoire était revenue tout à coup, ne put

s'empêcher de faire un mouvement de surprise, mais, l'ayant réprimé

d'abord. «Je ne sais ce que vous voulez dire; vous me prenez pour un

autre.--En effet, vous n'êtes plus le même, car, sans cela, étant devenu

riche, vous auriez mis vos leçons en pratique, et vous seriez humain.

«L'étranger lui tourna le dos et dit aux ouvriers: Vous abattrez cela

dès aujourd'hui.» Là-dessus il rentra dans sa belle résidence, dont il

avait déjà pris possession.

44.--Un dernier refuge.

La douleur de la famille fut extrême. Encore un asile d'où ils étaient

chassés! Le vigneron accourut, quand il sut la fâcheuse nouvelle. Il

était, pour son compte, aussi affligé que ses amis. Il perdait un

excellent maître, et il en aurait un méchant. Il ne pourrait pas y tenir

ni s'accoutumer à cette dureté, qu'il n'avait rencontrée chez aucun des

prédécesseurs. Cependant on ne pouvait pas le chasser, lui, comme cela;

il avait un bail. On ne pouvait l'empêcher de recevoir dans son

appartement qui bon lui semblait. «Venez donc, mes amis, disait-il;

retirez-vous chez moi, en attendant que nous ayons trouvé pour vous

quelque chose de convenable.--Non, dit la veuve; nous n'irons pas chez

vous: car nous vous ferions tort auprès du nouveau venu, qu'il vous

importe de ménager. Notre présence doit lui déplaire. Quand on oublie si

lâchement sa première fortune, on n'aime pas à voir les gens qui l'ont

connue. D'ailleurs je ne pourrais me résoudre à passer une seule nuit

sur les terres d'un hôte ingrat.--Où logerez-vous donc, je vous

prie?--Où nous pourrons, à la garde de Dieu.--Mère, s'écria André avec

exaltation, je sais un refuge digne de notre misère; c'est une

habitation faite pour de pauvres sauvages comme nous. J'ai vu, à

l'endroit même où notre bateau est à sec, une grotte assez profonde.

Elle m'a déjà protégé contre une averse; avec quelques précautions, elle

peut nous préserver du froid. Venez, on nous y souffrira

peut-être!--Nous irons!» répondirent soudain d'une voix unanime la mère

et les enfants. Le fermier essaya vainement de les retenir. Déjà ils

vidaient la cahutte; ils déposaient leurs provisions et leurs effets sur

la grève; ils portaient dans le bateau tout ce qu'ils avaient de plus

précieux, et le couvraient de la voile comme d'une tente. C'était un

spectacle douloureux et admirable tout à la fois de voir ces pauvres

gens lutter contre la mauvaise fortune. Les jeunes filles ne montraient

pas moins de courage que leurs frères; la mère présidait sans trouble à

ce nouveau départ. Pendant que Rodolphe les aidait en soupirant, Julien

accourut: «Mon père, il se passe du nouveau chez nous.--Quoi donc?--Des

gendarmes arrivent.--Que veulent-ils?--Je ne sais. Venez à notre

secours.--Je vous reverrai bientôt,» dit Rodolphe aux Baudry, en se

disposant à suivre son fils.

45.--Qui était l'hôte du Rivage.

Rodolphe ne fut pas libre de revenir aussitôt qu'il l'aurait bien voulu.

Pour comprendre ce qui se passait chez lui, il est nécessaire de savoir

qui était l'hôte du Rivage, et ce qu'il était devenu depuis qu'il avait

quitté les Baudry en homme qui redoute les poursuites de la justice.

Pierre Lastec était entré de bonne heure dans le courant

révolutionnaire. Il avait embrassé par orgueil et par ressentiment une

cause que de tout autres motifs rendaient chère aux nobles coeurs. En se

proclamant défenseur de la liberté, il n'avait pensé qu'à lui-même. Les

droits de l'homme c'était seulement les droits de Lastec. Roturier et

pauvre, il avait souffert l'oppression: il voulait la faire souffrir à

son tour. Étant devenu démocrate par égoïsme, il fut démocrate

insatiable, comme la passion qui l'animait. Jamais la victoire de son

parti n'était assez complète; jamais les riches et les nobles n'étaient

assez humiliés, écrasés, anéantis. Il marchait donc toujours à la tête

des plus pressés; enfin il se trouva impliqué dans la conspiration de

Babeuf, qui voulait, comme on sait, abolir la propriété et la famille,

pour mettre ses horribles folies à la place de ces institutions divines.

Lastec, poursuivi avec ses complices, se cacha longtemps, puis il

s'évada; c'est alors qu'il parut chez les colons du Rivage. Ensuite il

parvint à faire perdre sa trace; il changea de nom. Sa conduite

antérieure demeura inconnue; il parut avoir oublié lui-même son passé.

Il avait cherché vainement à s'élever en abaissant les autres; lorsqu'il

vit l'ordre social raffermi sous la main puissante du Premier Consul, il

courut à la fortune par d'autres chemins. L'ennemi de la propriété

devint fournisseur d'armée. Malgré la sévère vigilance du chef de

l'État, on sait combien d'abus se glissèrent dans cette partie de

l'administration, encore mal organisée; combien de bénéfices illégitimes

se firent aux dépens du trésor et des soldats. Lastec, audacieux et

fripon, acquit promptement, dans ce nouvel emploi, une fortune

considérable.

Il était vieux, il voulut se hâter de jouir, c'est-à-dire d'étaler

impudemment une fortune acquise frauduleusement. «A mon tour!»

disait-il, comme autrefois sous le toit de Susanne. Le château de V...

lui parut une demeure digne de lui; il en devint acquéreur, comme on l'a

dit plus haut. Cependant ses richesses mal acquises avaient fixé

l'attention d'administrateurs justes et sévères. Un rapport fut adressé

au chef de l'État, qui ordonna d'abord de plus amples recherches, puis

l'arrestation, dès qu'on eut des preuves suffisantes. Le coupable eut-il

vent de ce qui le menaçait, ou vit-il de loin approcher les gendarmes?

On ne le sait pas; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'au moment où ils

cernèrent la maison, Lastec n'y était plus. On craignit que le fermier

et ses fils ne voulussent favoriser sa fuite, et l'on s'assura de leurs

personnes, pendant les premières perquisitions.

Les pauvres Baudry, ignorant ce qui se passait, continuaient leur

déménagement. Le soir, à la nuit close, ils furent installés dans la

grotte. Les enfants se désolaient de voir leur mère si mal abritée.

«Nous menons une vie de Bédouins, disait André.--Je commence à m'y

faire,» répondait Susanne en souriant. L'expérience rendait les deux

frères ingénieux à trouver de nouvelles ressources; ils savaient tirer

parti de tout. Voyant donc la grotte assez spacieuse, ils entassèrent à

l'entrée des bottes de foin, comme une muraille, en ne laissant qu'un

étroit passage, qu'ils se proposaient de fermer plus tard. Ils

étendirent de la paille sur le sol. La grotte ne présentait d'ailleurs

aucune humidité, si bien que Susanne en vint à faire l'éloge du nouveau

gîte, où l'on veilla quelque temps à la clarté de la lampe. «Ce logement

vaut bien celui que nous quittons, disait en souriant la bonne mère, et,

cette fois, c'est André qui nous héberge. Nous avons lu des histoires de

pieux solitaires, qui ont passé leur vie dans des retraites non moins

sauvages que celle où nous passerons tout au plus quelques nuits. Ne me

laissez donc pas voir tant de tristesses, mes bien-aimés! Plus le

Seigneur nous éprouve, plus je crois qu'il nous chérit, et je me trompe

fort, ou ce redoublement de peines nous promet, si nous le supportons

sans murmurer, un prompt changement de fortune. Car on a beau dire,

c'est presque toujours dès ce monde que la vertu est récompensée et que

le vice est puni.»

46.--Où coucheront-ils enfin?

La mère faisait ces réflexions pendant le repas du soir, qui fut, on

l'imagine, simple et frugal; telle auberge, tel souper. Juliette disait:

«Cela ne va pas trop mal, pourvu qu'on nous laisse enfin tranquilles. Je

ne serai pas fâchée de pouvoir dire que j'ai passé une nuit comme les

ermites.» Charles et André s'entendirent pour veiller tour à tour auprès

du bateau, où se trouvait la meilleure partie de leurs effets. Quand la

nuit fut venue, Charles se mit le premier en faction, il se promenait de

çà de là sur le bord, enveloppé d'un manteau grossier; soudain il

aperçut, derrière une haie, un homme qui se glissait furtivement vers le

rivage. Ce personnage, s'étant approché du bateau, le considéra un

moment, et chercha des yeux les bateliers. Charles s'avança, et la

clarté de la lune lui permit de reconnaître, à sa grande surprise, le

nouveau propriétaire, qui l'avait expulsé si durement. La surprise de

Lastec ne fut pas moins grande, et ne fut nullement agréable.

«Ce bateau est à vous? dit-il vivement.--Oui.--Eh bien déchargez tout

cela, je vous prie; passez-moi vite de l'autre côté, et vous aurez une

belle récompense.--Encore vous, mon hôte? Ainsi nous sommes destinés à

nous rencontrer partout, et vous me demandez toujours le passage? C'est

impossible à présent; non que j'y mette de la rancune, mais je ne peux

quitter ma famille, que vous avez délogée.--J'en suis au désespoir, mon

ami, d'autant plus que je ne peux réparer mes torts.--Monsieur, ils sont

graves, soit dit franchement; on est doublement coupable d'offenser

l'humanité, quand on la prêche si bien.--De grâce épargnez-moi; je suis

dans la plus fâcheuse position. Voici une bourse pleine d'or; passez-moi

de l'autre côté; elle est à vous.--Vous m'étonnez, monsieur, et je

craindrais de mal servir le pays, si je vous aidais à fuir.--Point du

tout, mon jeune ami: il s'agit de ce qu'on appelle un délit politique,

c'est-à-dire que je ne suis pas le plus fort. Sauvez une victime de la

tyrannie...--Consultons ma mère.--C'est du temps perdu, et je n'ai qu'un

moment peut-être pour échapper à mes persécuteurs!--Permettez, monsieur,

je ne suis pas libre de vous obéir.»

Lastec suivit Charles jusqu'à la grotte, avec la plus grande répugnance.

A peine étaient-ils arrivés, que le vigneron, accourant d'un autre côté,

s'écria de loin: «Venez, mes amis, venez chez moi. Plus de risques

maintenant. Vous serez mieux, et ces messieurs le permettent.» Ces

messieurs étaient deux gendarmes, à qui le bon Rodolphe avait conté,

avec indignation, ce qui s'était passé dans la cahutte. Touchés de pitié

(car ces gens-là sont aussi bons que braves), ils s'étaient empressés de

l'accompagner jusqu'à la grotte, afin d'inviter les Baudry à passer la

nuit dans la ferme. Aussitôt que Lastec les aperçut, il essaya de fuir;

mais ils l'eurent bientôt pris, et, lorsque le signalement leur eut fait

connaître l'identité: «Vous êtes libres, messieurs,» dirent-ils à la

petite troupe, en s'éloignant avec leur prisonnier. «Nous tenons

l'homme, et nous partons à l'instant.» Resté seul avec les Baudry,

Rodolphe leur dit: «Je vais retourner, selon toutes les apparences, à

mon premier maître: revenez aussi à votre premier logement.» Ensuite il

leur conta en peu de mots ce que les gendarmes lui avaient appris sur ce

M. Lastec. «Je me rappelle encore, dit la veuve, les discours que cet

homme tenait sur l'autre bord, et je ne suis pas surprise de ce qui lui

arrive sur celui-ci.--Ma mère, dit Juliette avec effroi, allons-nous

encore déménager ce soir?--Non pas, dit Rodolphe, vous passerez la nuit

chez moi: Julien gardera vos effets.» Sur quoi, Charles dit à son tour:

«J'accepte votre hospitalité pour ma mère, mes soeurs et mon frère, mais

je ferai la garde moi-même.--Jusqu'à minuit, je le veux bien, lui

répondit Rodolphe, mais Julien viendra vous relever.» Des choses ainsi

réglées, le vigneron s'éloigna avec le reste de la famille, et Charles

demeura seul au bord du lac.

47.--La veille de Charles.

Heureux de savoir que sa mère et ses soeurs passeraient une bonne nuit,

Charles n'était pas fâché de rester seul quelque temps, pour se livrer

enfin en toute liberté à ses regrets. La situation où il se trouvait en

ce moment lui rappela le jour où, s'étant assis sur la grève de l'autre

bord, il avait fait ses premiers projets de fortune. Couché à l'entrée

de la grotte sur quelques bottes de foin, de sa dernière récolte, il

regardait le lac, les montagnes et le rivage, que la lune éclairait de

sa douce et triste lumière.

«J'ai perdu cinq années de ma vie, disait-il avec amertume. Que je suis

éloigné du moment où je faisais la moisson des roseaux! Combien de

travaux ont rempli l'intervalle! Et me voilà, comme autrefois, couché

sur le sable! Moi!... qu'importe? je ne songe pas à moi. C'est vous,

bonne mère, c'est vous, pauvres soeurs, qui me coûtez ces larmes! Je me

hâte de les répandre à l'écart; mais vous n'en verrez pas trace demain

sur mes joues. Je saurai vous sourire gaîment; je ne vous parlerai que

d'espérances.

«Elles ne verront donc plus ce Rivage, qu'elles aimaient tant, parce

qu'il était l'ouvrage de Charles! Elle n'est donc plus cette chère

cabane, où nous supportâmes si doucement la pauvreté! Les secrets

innocents de notre vie patriarcale s'en sont allés en fumée avec les

joncs et les roseaux! Où retrouverai-je ce que j'ai éprouvé devant ce

foyer, grossière ébauche de mes mains; au milieu de ces cultures, ma

lente et paisible conquête; au bord de cette fontaine, que j'ai tirée

pour d'autres du sein de la terre? D'autres lieux me donneront, je

l'espère, du pain pour la famille; mais le bonheur, je ne dois pas le

retrouver: il ne sait pas renaître; il ne se transplante pas avec nous;

il s'attache aux lieux où nous l'avons rencontré pour la première fois,

et, si nous les quittons, il nous quitte.

«Je n'aimerai jamais rien autant que le Rivage. Pauvre petit domaine, je

m'étais donné à toi pour toute la vie! J'avais espéré de vieillir et de

mourir chez toi. C'est là, me disais-je, qu'après de longs travaux,

j'assurerai enfin à ma mère et à mes soeurs une véritable aisance. Tant

qu'elles auront besoin de moi, je serai tout à elles; personne ne

partagera mon affection avec celles à qui j'ai tenu lieu de tout. Ces

projets étaient bons, ma conscience les approuvait; Dieu les renverse:

j'adore ses incompréhensibles desseins!

«Je lui rends grâce encore de ce que j'ai conservé dans la misère

l'honneur et la liberté! Avec son secours, j'en saurai faire un bon

usage. Mon infortune est le bonheur même, quand je la compare à l'état

horrible de cet homme que l'on vient d'arrêter sous mes yeux. Il voulait

être riche à tout prix, je ne souhaitais que de vivre honnêtement et de

faire vivre ma famille; nous sommes ruinés tous les deux: mais quelle

différence dans notre sort! La honte le courbe vers la terre, où il

voudrait se cacher et disparaître: le sentiment de l'innocence me

relève, me raffermit, me rappelle, au milieu des hommes, à de nouvelles

entreprises, qu'ils suivront de leurs voeux et qu'ils aideront de leur

appui, car la malice est rare et la bienveillance commune, mille bonnes

âmes nous feront oublier les injures d'un méchant.»

Les Colons du Rivage, ou Industrie et Probité Ouvrage destiné a servir de lecture courante dans les écoles primaires · 第 6 / 9 段