«Le neveu a indiqué du doigt notre cabane, et regardé Cravel fixement,

ce qui voulait dire: «Qu'est-ce que cela?» Cravel a montré, de même,

notre frère, qui émondait dans ce moment les branches gourmandes du

pommier de rainettes. Il est clair que Cravel a répondu: «Voilà celui

qui l'a bâtie.» Ensuite le neveu a tourné lentement la tête, en

promenant ses regards depuis l'entrée du Rivage jusqu'à l'autre bout, et

il a regardé de nouveau l'intendant, en lui indiquant, d'un geste du

bras, tout ce qu'il venait de parcourir des yeux. «Oui, tout cela,» a

répondu Cravel, car il a fait un signe de tête aussi clair qu'expressif.

Alors le neveu a regardé à ses pieds, comme pour y chercher quelque

chose, puis à droite et à gauche, dans la direction des plantations qui

nous séparent; il a montré de la main le lieu sur lequel il se trouvait,

et il a demandé, je gage, si c'était donc là que se bornait la propriété

de son oncle? Sur quoi Cravel a répondu négativement, avec beaucoup de

vivacité, et, d'un air triomphant, il a étendu à son tour les deux bras,

comme cela, et a fait comprendre, j'en suis sûr, que, jusqu'au lac,

comme ceci et comme cela, tout appartenait à son maître, ce qui a paru

faire grand plaisir au neveu, car il a balancé plusieurs fois la tête,

d'un air qui voulait dire: «A la bonne heure!» Après quoi il a frappé du

pied vivement, en mettant les mains dans ses poches et en paraissant

adresser à Cravel une question pressante, savoir (ou je suis bien

trompé): «Mais pourquoi donc ces gens sont-ils là?» Alors notre ennemi a

plié le dos, et s'est incliné en avant, les bras entr'ouverts, les mains

à la hauteur de la tête, dans une posture qui, certainement, voulait

dire: «Ce n'est pas ma faute.» Là-dessus, le neveu a secoué la tête d'un

air menaçant, et s'est retiré, après avoir jeté sur le pauvre Rivage des

regards qui ne lui présageaient rien de bon.»

Malgré leur inquiétude, les bonnes gens ne purent s'empêcher de sourire,

en écoutant le petit frère expliquer à sa façon, et si nettement, une

conversation dont il n'avait pas entendu un mot. Le neveu partit deux

jours après, et Cravel, qui paraissait fort content de la visite qu'il

avait reçue, recommença à se montrer davantage. Il se contenait encore;

mais, comme le chien du chasseur, il paraissait n'attendre qu'un signe

pour se jeter sur la proie.

36.--Il faut partir.

On n'avait pas besoin, sous le toit de chaume, d'écouter la voix de

l'intérêt, pour demander au ciel avec ardeur la guérison du bon

vieillard. On se flattait toujours de le voir bientôt revenir, aussi ce

fut une grande désolation chez les Baudry, lorsqu'à l'entrée de l'hiver,

on leur annonça que M. M... avait succombé. Cette funeste nouvelle

affligea tout le voisinage; l'intendant, lui seul, apprit avec une joie

secrète la mort de son bienfaiteur.

En homme qui croyait savoir parfaitement ce qu'il avait à faire, il

signifia sur-le-champ aux Baudry qu'ils eussent à sortir du Rivage dans

trois jours. Larmes, prières, reproches, tout fut inutile. Il alléguait

le devoir de sa charge et l'obligation de rétablir les droits du maître

dans leur intégrité.

Tout le voisinage fut indigné d'une telle rigueur. Nos colons s'étaient

fait beaucoup d'amis par leur sage conduite; plusieurs vinrent leur

offrir des conseils, des consolations, des secours. Un homme versé dans

la pratique des affaires disait à Charles: «On n'a pas le droit de vous

chasser d'ici sans avertissement préalable; vous n'avez pas, il est

vrai, de bail écrit, mais il y avait entre M. M... et vous un contrat

tacite; on vous a laissé jouir, cultiver, planter, bâtir; on s'est

engagé par là même avec vous jusqu'à une certaine limite, que le Code a

fixée. Lisez-le: il est positif. On doit vous signifier votre congé pour

l'époque d'usage. Vous seriez dupe, si vous renonciez au bénéfice de la

loi.--Ce bénéfice, répondait Charles, me vaudra un procès; voilà ce que

j'y trouve de plus clair. C'est du temps perdu; ce sont des risques,

auxquels je ne veux pas m'exposer. Nous entrons en hiver: il faut que je

pense à des choses plus pressantes que des citations et des

ajournements.» Isabelle ajoutait: «Nous ne pouvons nous éloigner trop

vite, afin de ne plus voir ce méchant homme.--Enfin disait la veuve,

nous savons que nous ne sommes pas chez nous: on ne reste pas chez les

gens contre leur gré. Nous avons eu trop de confiance en l'appui de

l'homme; apprenons maintenant à ne plus nous confier qu'en Dieu.

37.--Résolution courageuse.

Plusieurs personnes compatissantes offraient des secours à Susanne et à

ses enfants. «Comment passerez-vous l'hiver?» leur disait-on. «Je me

charge de Juliette,» disait une bonne femme. «André viendra chez moi,»

ajoutait une autre. Un homme respectable, le plus riche de l'endroit,

trouvait fâcheux de les séparer, et voulait qu'ils se retirassent tous

chez lui. À ces offres obligeantes, Charles répondit: «Je vous remercie,

mes bons voisins; ma mère, mes soeurs et mon frère ne vivront pas de

charité. Gardez vos secours pour les infirmes. Vous voyez que nous

sommes tous en état de gagner notre vie. Nous nous y sommes préparés

autour de cette cabane. C'est un avantage que Cravel ne nous ôtera pas.

Si nous regrettons le Rivage, c'est que nous l'aimions; nous l'avons

tiré des eaux, cultivé, amélioré, embelli; on ne quitte pas sans peine

son enfant: mais ce que nous avons fait ici, nous pourrons le faire

ailleurs, et probablement avec plus de facilité.

«Je veux passer sur l'autre bord. Là demeure un vigneron de mes amis,

qui m'a souvent parlé de ce qu'il voit autour de lui; les terres y sont

moins chères que dans ces quartiers; le pays est moins peuplé: c'est

dans les cantons moins remplis que les pauvres gens trouvent plus

facilement leur part et leur place. Quand on sait se résigner à la vie

sobre et dure que nous avons menée sous ce chaume, il n'est pas trop

difficile de trouver le pain d'une famille. On ne voulait pas croire que

la nôtre pût vivre sur cette grève: vous voyez cependant à quoi nous

étions parvenus. La persévérance fait bien d'autres miracles.

«Je suis à présent dans la force de l'âge; voilà mon frère comme j'étais

quand nous vînmes ici. Ma mère, qui a repris des forces et de la santé,

mes soeurs, qui ont appris le service de la maison et les ouvrages de

leur sexe, nous aideront à vivre doucement. J'ignore si elles pourraient

se passer de moi, mais je ne peux me passer d'elles. Si elles veulent me

croire encore, nous resterons tous ensemble: il n'y aura de changé que

la rive. En nous éloignant un peu du lac, en pénétrant dans l'intérieur,

nous trouverons des terres plus fortes, plus fertiles et moins chères.

Mon ami le vigneron connaît une commune qui en possède, qu'elle laisse

en friche, parce qu'elles sont éloignées des voies de communication:

c'est là justement que je voudrais m'établir. Je le pourrai, même sans

avances. Quand nous aurons du blé à vendre, on saura bien trouver un

chemin pour venir l'acheter. Seulement, je ferai mes conditions avant de

m'établir, et je prendrai mes sûretés, afin de ne pas causer deux fois à

ma famille un chagrin comme celui-ci.»

38.--Regrets, nouveaux arrangements.

Chacun admirait le courage de Charles; il consolait, il encourageait ses

jeunes soeurs; il contenait la fougue de son frère. Celui-ci, dans le

transport de sa douleur, voulait tout arracher, tout brûler, tout

détruire avant de s'éloigner. Sa mère lui disait: «Nous n'en avons pas

le droit. Ce qu'on a bâti ou planté sur le fonds d'autrui appartient au

maître du terrain. Ne nous exposons pas à des poursuites, qui seraient

justes, et qui nous causeraient un grand tort. La colère, si criminelle

devant Dieu, est aussi fort nuisible chez les hommes.--Pour moi,

ajoutait Charles, je ne voudrais rien toucher, rien gâter ici; je

voudrais respecter jusqu'à la fin notre ouvrage. Ces jeunes arbres, ces

petites constructions, me parlent et m'intéressent encore; ce sont des

amis que je laisse, et que je veux ménager. Quand nous aurons fondé une

nouvelle colonie, je reviendrai un jour demander des greffes au nouveau

possesseur du jardin et du verger; je ferai revivre pour nous, sur

l'autre bord, ces plantes aimées; nous goûterons encore de leurs fruits;

ils nous feront souvenir des beaux jours du Rivage!»

C'est ainsi que Charles lui-même commençait à parler avec fermeté, et

finissait, comme les autres, par s'attendrir.

On pouvait du moins vider l'étable et la basse-cour. Des voisins

recueillirent les abeilles; ils prêtèrent des cages pour la volaille.

Mais les canards trouveraient-ils ailleurs une aussi jolie rivière? Et

ce poulailler, si bien construit par les frères, il fallait

l'abandonner! Pauvres soeurs! elles avaient bien d'autres sujets de

regret: la cabane et tous ses souvenirs, la fontaine, les espaliers, les

dernières fleurs de l'arrière-saison, quelques violettes, épanouies à

l'abri des rochers, tout ce qu'elles voyaient semblait leur dire: «Eh

quoi, vous partez! Vous nous délaissez! Qui prendra soin de nous,

lorsque vous n'y serez plus?» Enfin, le temps se passait à gémir, et le

moment du départ approchait avec une effrayante vitesse.

Charles et André s'étaient rendus tout de suite chez le vigneron. Quand

il les vit de loin débarquer, il courut à leur rencontre, et les salua

joyeusement: bientôt la tristesse peinte sur leur visage le fit changer

de ton. Charles lui fit part de ses projets et lui dit: «La cahutte que

vous avez à l'angle de cette vigne écartée vous est, je crois, inutile à

présent: voulez-vous me la prêter quelques semaines?--Volontiers, dit le

vigneron, en lui serrant la main; elle est à vous aussi longtemps qu'il

vous plaira. Mais un si mauvais gîte ne peut vous suffire; je vous offre

ma maison; j'en sortirais plutôt pour vous loger; ne croyez pas que

j'aie oublié ce que je vous dois.--Ne vous êtes-vous pas acquitté, mon

ami? répondit Charles. Ce bateau, notre seul refuge maintenant, nous ne

l'aurions pas sans vous. Enfin vous nous prêtez ce petit logement: cela

suffit. Nous savons nous accommoder de tout. Vous n'ignorez pas comment

nous débutâmes au Rivage. Nous ferons en sorte que notre mère ne souffre

pas trop: la jeunesse peut supporter quelque gêne.»

Le bon homme offrit encore sa grange pour les provisions, son étable

pour les moutons et les chèvres, sa basse-cour pour la volaille. Tout

fut accepté avec reconnaissance, comme on l'offrait de bon coeur.

Les frères passèrent ensuite avec le bateau tout le plus gros bagage, le

foin, la paille, les feuilles sèches, les meubles, les outils; enfin ils

revinrent chercher la famille, le petit bétail et les hôtes de la

basse-cour; on n'oublia pas Minet, et Caniche ne se laissa pas oublier.

39.--Le passage.

Le terme accordé était si court, et l'embarras fut si grand, la dernière

résolution si difficile à prendre, qu'on s'attarda beaucoup le troisième

jour, et l'on ne put partir que le soir. Le temps était froid, le ciel

voilé des vapeurs de décembre; à peine le soleil fut-il couché, que la

lune vint éclairer cette triste scène de ses pâles rayons. Quelques

amis, plus fermes ou plus dévoués que les autres, avaient accompagné les

exilés jusqu'au bord. On pleurait sur la barque et sur le rivage.

Susanne était assise entre ses deux filles. Toutes trois s'efforçaient

de contenir les chèvres et les moutons qui s'agitaient de frayeur.

Lorsque l'amarre fut détachée, et que le mouvement de l'eau et des rames

fit balancer la barque, le petit troupeau poussa des cris de détresse. A

ce bruit, les sanglots redoublèrent; Isabelle et Juliette se penchaient

sur leur mère, qui avait les mains jointes et les yeux levés au ciel;

Charles et André ramaient de toutes leurs forces; navrés de douleur, ils

avaient hâte de s'éloigner, pour ne plus voir ce qui ne leur appartenait

plus.

A mesure qu'ils avançaient, la pleine lune, en s'élevant au-dessus de

l'horizon, répandait une lumière plus vive; le ciel devenait serein,

l'air plus tranquille et plus doux; le lac se calmait; il parut bientôt

uni comme une glace. A brebis tondue Dieu mesure le vent, dit la veuve

après un long silence. Si la cause de cette traversée n'était pas si

triste, on pourrait y trouver du plaisir.--Nous sommes au milieu du lac,

dit Charles. On ne distingue pas mieux un bord que l'autre. Les

montagnes s'abaissent du côté que nous quittons, autant qu'elles

s'élèvent de l'autre.» André fit observer que l'heure de traire les

chèvres se passait. «Elles souffrent de notre oubli, dit Isabelle; il

faut le réparer tout de suite.--Ce n'est pas moins nécessaire pour nous

que pour elles, reprit le jeune rameur; nous avons aussi oublié tous nos

repas aujourd'hui, et l'on a beau être affligé, l'air du lac donne de

l'appétit.»

Ils cessèrent de ramer pour prendre un peu de repos. Isabelle se chargea

de traire une des chèvres, et Juliette l'autre. Susanne tira d'un panier

la moitié d'un pain bis et quelques écuelles grossières. Alors la pauvre

famille fit, au milieu de ce triste passage, un petit repas, mêlé de

prévenances amicales et de mots consolants, que les frères, les soeurs,

et surtout la mère, savaient trouver encore.

Elle disait: «Aussi longtemps que je verrai près de moi mes fils et mes

filles en bonne santé, je me croirai assez heureuse. Nous voici loin de

tout le monde, et comme abandonnés; cependant n'oublions pas que des

regrets bienveillants nous ont suivis jusqu'au bord que nous quittons,

et que l'hospitalité d'un ami nous attend sur l'autre. Ce passage est

beaucoup moins affreux que je ne l'aurais imaginé.--Je voudrais bien

savoir, dit Juliette, ce que fait Cravel dans ce moment, et s'il est

seulement aussi tranquille que nous.» Isabelle dit à sa jeune soeur:

«As-tu donc vécu jusqu'à dix-sept ans, ma bonne Juliette, sans te douter

que le méchant n'est jamais tranquille? Ou peut-être ignores-tu ce qui

nous arrive, quand une pensée coupable nous surprend et nous poursuit?

Quel trouble et quelle angoisse, jusqu'au moment où nous sommes de

nouveau maîtres de notre coeur! Figure-toi donc, si tu peux, l'état

d'une âme sans cesse tourmentée de cette manière! L'intendant nous ôte

le sommeil pour cette nuit, mais crois bien que nous l'empêcherons aussi

de dormir.» André soupira, et prit à son tour la parole: «Isabelle dit

bien vrai; une mauvaise pensée est un supplice, et je vous avouerai que

je m'en suis aperçu ce soir même, depuis notre départ.--Eh! mon enfant,

quelle mauvaise pensée a pu te troubler?--Je me disais malgré moi que,

si Charles avait laissé Cravel au fond du lac, nous ne serions pas

dessus à l'heure qu'il est.--Mon enfant, je t'invite à nous le dire

sincèrement, si tu pouvais faire que Charles n'eût pas réussi à sauver

Cravel, le voudrais-tu?» A cette question pressante, faite d'une voix

émue, André répondit vivement: «Non, ma mère, je ne le voudrais pas! Je

ne veux aucun mal à Cravel!» Après avoir dit ces paroles, parties du

coeur, il quitta sa rame un instant pour embrasser sa mère, qui lui dit:

«Bien, mon André! Dieu te bénira.»

La barque poursuivit doucement sa course, au milieu de ces émotions

diverses. Peu à peu les esprits avaient retrouvé tant de sérénité, que

le jeune batelier se mit à murmurer tout bas un chant religieux, qu'il

mesurait au mouvement cadencé de la rame; Juliette se joignit à lui

timidement, et puis Isabelle et Charles enfin. Les voix s'affermirent

par degrés, et s'unissant dans une harmonie simple et douce, les enfants

de Susanne chantèrent les paroles suivantes, non sans faire en eux-mêmes

quelques rapprochements avec leur propre situation, comme le sujet

pouvait les y conduire:

AGAR ET ISMAËL.

Avec son fils Agar s'avance;

Il se fait nuit.

Dans ces déserts, nouvelle transe

A chaque bruit.

Dans l'urne ils ont vu dès l'aurore

L'onde tarir:

--Mère, pourquoi marcher encore?

Je veux mourir.

--Viens, Ismaël, viens, prends courage,

Et pense à moi;

La pauvre Agar en son veuvage

N'a plus que toi.

Loin de ton père, c'est toi-même

Qui me bannis,

Mais garde-moi le fils que j'aime:

Je te bénis.

--Mère, à travers l'immense plaine,

N'entends-je pas

De nos brebis la voix lointaine,

Là-bas, là-bas?

Votre Ismaël pour l'héritage

Vint le premier:

De grâce, un trait de ce laitage

Pour l'héritier!

--Dieu te donna ces bergeries,

Dieu les reprend;

Mais son trésor, si tu le pries,

Est assez grand.

Quand le Seigneur pour ses largesses

Ouvre les mains,

Il peut combler de ses richesses

Tous les humains.

--Ah! pardonnez ma plainte amère!

Je souffre tant!

Embrassez-moi, vivez, ma mère:

Je meurs content.

Votre amitié vous faisait suivre

Mon triste sort;

Près d'Abraham vous pourrez vivre

Après ma mort.

Enfin le mal de sa faiblesse

Paraît vainqueur;

Sa triste mère en vain le presse

Contre son coeur;

Elle se trouble, et crie, et pleure,

Quittant ces lieux,

Et ne veut pas que l'enfant meure

Devant ses yeux.

Un ange vient calmer sa crainte,

Et dit ces mots:

--Dieu de ton fils entend la plainte,

Il voit tes maux.

Agar, Agar, sois attentive

Et sans effroi:

Ne vois-tu pas la source vive

Auprès de toi?

Agar, tremblante et consolée,

Tombe à genoux;

Sa plainte au vent s'est envolée,

Réveil bien doux!

Déjà l'enfant peut lui sourire,

Les yeux ouverts;

D'un vaillant peuple il eut l'empire

Dans ces déserts.

«Agar n'avait qu'un fils, dit la pieuse mère, dont elle avait peine à

soutenir les pas, et moi j'ai quatre enfants qui me soutiennent; elle se

traînait avec effort dans le désert aride, et je vogue sans fatigue sur

un beau lac, dans ma vallée natale; elle fuyait, bannie par celui qui

devait la chérir et la protéger: tous les miens me suivent et me

témoignent leur tendresse. Nous ne verrons pas un ange apparaître; mais

Dieu, l'invisible, est près de nous lui-même; avec son aide nous

trouverons la source d'eau vive sur le bord opposé, comme nous l'avions

trouvée au Rivage. Croyez-moi, mes enfants, la riche Sara elle-même,

sous les tentes d'Abraham et près de son Isaac, ne me fait pas envie;

car enfin, lorsqu'elle eut fait chasser inhumainement sa pauvre esclave

avec l'enfant, elle dut avoir des remords!»

Depuis quelques moments, le temps était devenu sombre; des masses de

nuages s'étaient amoncelées devant la lune, et cette obscurité soudaine

rendit à nos passagers leur tristesse. «N'avons-nous point d'orage à

craindre? dit Juliette un peu tremblante.--Non, ma petite soeur,

répondit Charles doucement, sois tranquille; d'ailleurs, nous approchons

du bord.» André fit remarquer qu'on pouvait à peine distinguer la rive

opposée, comme une grande ligne sombre. «Mais quelle est cette flamme?

s'écria-t-il aussitôt.--Je viens de l'apercevoir, dit Juliette, comme un

point brillant. Voyez comme elle augmente!--Hélas! dit Isabelle, en

soupirant, il me semble que c'est exactement dans la direction du

Rivage!--N'est-ce pas un adieu de Cravel?» reprit André; et Charles dit

à son tour: «Je le crains; il se donne peut-être le plaisir de brûler

notre cabane.--Ne soupçonnons pas le mal,» dit la mère; sur quoi,

Juliette s'écria: «Oh! il fait son devoir! le neveu lui aura donné des

ordres.--Il n'en avait pas besoin, dit le jeune frère. Nous savons assez

de quoi il est capable. Il a voulu nous témoigner sa haine de loin comme

de près!--André, mon enfant, tu parles comme si tu étais sûr de ton

fait, et cependant la charité ne soupçonne point le mal.» Cette

réflexion ramena le silence, mais elle ne put empêcher ces jeunes têtes

de s'échauffer sur l'idée qu'elles avaient conçue. Tous les regards

suivaient les progrès de la flamme; l'image, réfléchie dans le lac,

touchait à l'objet sans intervalle, ce qui faisait juger que le feu

était tout près du bord. Au bout de quelques instants, la flamme

s'éteignit, aussi promptement qu'elle s'était allumée, et André ne put

s'empêcher de dire à demi-voix: «Des roseaux et des joncs ne sont pas

longs à brûler!»

40.--L'autre bord.

Ils touchaient à la rive, lorsqu'un autre objet fixa leur attention. Ils

virent une petite lumière sur la grève, et distinguèrent bientôt deux

hommes, dont l'un portait une lanterne. Un cri partit du bord: Charles y

répondit. C'étaient en effet le vigneron et son fils, qui reçurent les

exilés avec les témoignages de la plus vive amitié. Ils les aidèrent à

débarquer, eux et leur petit troupeau. On tira le bateau sur le sable;

on l'attacha solidement à un pieu; on cacha les rames sous les

broussailles, puis la petite troupe se mit en marche le long du bord. La

cabane promise était près de là, à quelques pas du lac. Ce n'était

qu'une pauvre cahutte, composée d'une seule pièce, avec un galetas

au-dessus. Cependant cette chambre unique, devant servir de cuisine au

temps des vendanges, avait une cheminée. Le bon Rodolphe alluma un grand

feu de sarments. Il avait apporté un pot de petit vin nouveau et

quelques provisions. Nos voyageurs ne touchèrent pas pour le moment à ce

qui leur était offert; mais le feu clair et vif leur fit beaucoup de

bien. Rodolphe, jugeant qu'ils avaient grand besoin de repos, se retira

avec son fils; Charles les aida à emmener les moutons et la volaille.

Les deux chèvres, indispensables au déjeuner, restèrent avec Minet et

Caniche, qui, retrouvant le coin du feu, n'avaient pas demandé, pour se

blottir devant, sur quelle rive ils étaient. Charles revint au bout d'un

quart d'heure, la maison de Rodolphe n'étant pas éloignée. Alors la

veuve et les enfants se couchèrent, tout habillés, l'un sur un matelas,

l'autre sur la paille, et tous finirent par trouver le sommeil.

Le réveil fut pénible. Le jour naissant n'éclairait que des objets qui

parlaient à nos amis de leur infortune; ils se trouvaient tout dépaysés,

et, malgré le voisinage du lac, ils se croyaient dans un monde nouveau;

ils voyaient loin d'eux ce qui les avait toujours environnés, et il leur

semblait toucher de la main ces montagnes, qu'ils n'avaient contemplées

que de loin pendant toute leur vie. La vigne effeuillée et des murailles

arides pressaient de tous côtés leur triste demeure; plus de jardin, de

verger, de fontaine. Au Rivage, ils n'avaient non plus qu'une cabane,

mais quelle différence de ce petit ménage, où chaque chose était si bien

casée à sa place, avec le pêle-mêle affreux qui les entourait! Cette

confusion d'objets entassés jetait dans leurs esprits le trouble et

l'inquiétude; les soucis d'un avenir incertain rendaient bien plus

pénible leur condition présente. Jetés pour quelques semaines peut-être

dans ce nouveau gîte, oh! comme ils regrettaient le moment, d'ailleurs

si difficile, où ils étaient venus s'établir dans la chétive cabane de

roseaux, avec de si belles espérances!

La veuve dit enfin à la famille découragée:

«Lorsqu'on détruit un nid d'hirondelles, les pauvres oiseaux voltigent

et crient quelques moments alentour, et bientôt ils recommencent à bâtir

une nouvelle maison: aurons-nous moins de courage que les hirondelles?

Nous ne passerons ici, je l'espère, qu'un temps fort court; cependant il

faut sortir de la confusion où nous sommes, et mettre un peu d'ordre

dans tout ceci.» Alors ils se mirent à l'ouvrage; ils remplirent de foin

et de paille le galetas, en y ménageant une place, que Charles et André

se réservèrent, afin de laisser la chambre toute entière à la mère et

aux soeurs. On casa, on empila comme on put dans cette chambre, fort

petite, le modeste mobilier. Il se trouva tout à côté pour les chèvres

un petit abri, qui servait à serrer des outils dans la saison des

travaux.

41.--Une visite chez Rodolphe.

Les Colons du Rivage, ou Industrie et Probité Ouvrage destiné a servir de lecture courante dans les écoles primaires · 第 5 / 9 段