Si du moins on les avait laissés libres chez eux comme auparavant! Mais

le méchant se mêlait de tout, il contrôlait tout, comme s'il avait eu

affaire à ses gens. Charles voulait-il émonder quelques arbres

forestiers, qui poussaient trop de branches et nuisaient aux cultures:

«N'y touchez pas,» lui disait l'intendant. Voulait-il construire

quelques digues pour se garantir du lac ou de la rivière: «On s'y

prenait mal,» disait Cravel, ou «ce n'était pas le moment, et l'on

devait d'ailleurs se pourvoir au dehors des matériaux nécessaires.»

Charles disait doucement: «Monsieur m'a toujours permis ce que vous me

défendez.--Monsieur n'a jamais regardé aux choses d'assez près; c'est

mon devoir de veiller à ses affaires.--Eh bien, dit un jour Charles,

poussé à bout, dites-moi, monsieur, ce que je vous dois payer par année;

passons un bail, je vous prie, et laissez-moi cultiver librement ce que

j'ai créé sans le secours de personne!--Holà! de quel ton me

parlez-vous, mon ami? Prenez garde! vous n'êtes ici que par tolérance:

soyez donc plus honnête et plus réservé.» Charles garda le silence et

dévora cet affront. «Mère, disait-il en soupirant, on veut me prouver

que votre défiance était bien fondée. Mais auriez-vous pu croire à tant

de méchanceté?

29.--L'ingrat.

Qu'était-ce donc que cet homme orgueilleux et dur, qui exerçait sur nos

pauvres colons une autorité si capricieuse et si tyrannique? Georges

Cravel, né dans l'indigence, devait tout aux bontés du maître qu'il

servait si mal, et auquel il ressemblait si peu. Il oublia, ou plutôt il

ne sentit jamais ce qu'on avait fait pour lui. Pour apprécier la

bienveillance, il faut en porter en soi quelque germe. Le même égoïsme

qui fait l'homme ingrat le rend avare et cruel. Comment se croirait-il

obligé de rendre à autrui le bien qu'on lui fait? Il ne se croit pas

redevable, même à son bienfaiteur. Ah! nos pauvres amis ne demandaient

rien à ce méchant homme; mais il aurait trouvé mauvais qu'ils se

dérobassent, par leurs propres forces et par de pénibles travaux, à

l'indigence, d'où une main charitable l'avait doucement tiré lui-même.

C'était déjà se montrer assez inique, et toutefois il devait mettre à

une plus rude épreuve le fils de Susanne.

Soit que Cravel eût pris le goût de la pêche, soit plutôt qu'il se

défiât de ses pourvoyeurs, et les soupçonnât de ne pas lui donner leurs

plus beaux poissons, il s'avisa bientôt de visiter les nasses lui-même.

Il prenait sans façon le bateau de Charles, et levait tantôt celle-ci

tantôt celle-là. Il n'était ni fort ni adroit: un jour, en soulevant une

nasse, il fut entraîné par le poids, et tomba dans l'eau, la tête la

première. L'eau était assez profonde, et M. l'intendant ne savait pas

nager. Il se débattait à la surface, lorsque le vigilant Caniche,

apercevant ce mouvement extraordinaire, aboya de toutes ses forces.

Charles accourut au moment où l'homme allait disparaître. Sans se

dépouiller de ses habits, et tout couvert de sueur, il se jeta à l'eau.

Il nageait à merveille: il arriva bientôt près du malheureux pêcheur; il

le prit par les cheveux, et, comme la barque s'était éloignée, à cause

de l'impulsion qu'elle avait reçue, il ramena jusqu'au bord du lac

l'intendant qui avait perdu connaissance. Les soins de la mère et du

fils le rendirent à la vie. Revenu à lui, il fit beaucoup de

remerciements; mais la confusion y avait plus de part que la

reconnaissance, comme on put le voir bientôt: au bout de quelques jours,

Cravel avait tout oublié; il fut aussi dur, aussi querelleur

qu'auparavant. André disait à Charles: «Il veut te donner des

regrets.--Je l'en défie,» répondit le bon jeune homme. Nos colons ne

gagnèrent à cela qu'une chose, c'est que l'intendant ne toucha plus aux

nasses; mais ce n'était pas l'effet d'un sentiment honorable: Cravel, on

le vit trop bien à sa conduite, n'avait horreur que du danger.

30.--Nouvelles exigences.

En effet, il se montrait chaque jour plus injuste et plus insolent. Il

avait imposé un tribut sur la pêche: il en mit un sur les cultures. Et,

comme il avait de tout en abondance dans la maison de son maître, où il

faisait ce qu'il voulait, s'il mit à contribution le jardin et le verger

du Rivage, ce n'était pas qu'il en eût besoin; c'était seulement afin de

tourmenter ses malheureux voisins et de leur faire sentir le joug. La

manière dont il prélevait ce qu'il appelait le droit du maître était

plus odieuse que le tribut même. Il entrait sans façon dans la petite

ferme, s'y promenait en long et en large, comme pour narguer nos colons,

et, sans les prévenir, il cueillait les fruits ou les légumes qu'il

trouvait à sa convenance. Les Baudry avaient-ils élevé un produit

d'élite? au moment où ils pensaient recueillir le fruit d'un long

travail, ils voyaient le seigneur intendant l'enlever sous leurs yeux.

Il croyait leur faire grâce en leur abandonnant le reste. «Mes pêches!

disait Charles désespéré.--Mes choux-fleurs!» s'écriait André en

s'arrachant les cheveux. Isabelle et Juliette n'étaient pas plus

épargnées. Cravel prélevait sa part sur leur volaille et leurs oeufs: un

oiseau de proie fait moins de ravages. Quand elles se voyaient ainsi

dépouillées, elles rentraient chez elles aussi désolées que leurs

frères. La veuve, tout affligée, disait à ses malheureux enfants: «Oui,

cet homme nous fait beaucoup de mal; on le dirait poussé par le démon

pour se perdre lui-même et nous avec lui. Résistez à la tentation, mes

enfants; ne haïssez pas, ne maudissez pas. D'autres ont pardonné de plus

cruelles injures. J'ose à peine vous dire: «considérez le divin modèle,»

car vous trouverez que ces petites persécutions ne sont rien auprès de

ce qu'il a souffert.»

C'est ainsi que la pieuse mère exhortait sa famille. Aux heures de la

veillée, après une journée que le méchant avait assombrie, lorsque nos

amis gémissaient autour de la table, Susanne profitait du calme de la

nuit pour verser le baume dans les coeurs ulcérés. Elle disait: «Nos

premières prospérités sont interrompues, mais l'adversité sera aussi

passagère. Laissons-la, sans murmure, s'asseoir à notre foyer, et

mettons à profit sa présence. Le bonheur n'exige que des vertus faciles,

qui ne suffisent pas pour nous ouvrir le ciel; le Seigneur attend de

nous davantage, c'est pourquoi il permet que nous soyons affligés.

Encore une fois, ne maudissez pas la verge dont il vous châtie. Celui

qui sert d'instrument à la colère divine est plus à plaindre que nous.

Cette colère, nous l'avons méritée, car nous faillissons tous. Demandons

grâce à Dieu, mes enfants; ne lui demandons pas justice: ce serait

prononcer nous-mêmes notre condamnation.»

Voilà les réflexions touchantes que l'esprit de l'Évangile inspirait

sous le chaume à une pauvre femme; des enfants comprenaient ce langage,

et tous ensemble priaient d'un coeur sincère pour leur infatigable

persécuteur.

N'essayons pas d'expliquer les mystères de Dieu. La présence du mal sur

la terre, les souffrances du juste, nous étonnent et révoltent notre

raison: voyez pourtant, après le recueillement et la prière, nos amis

affligés: ils ont retrouvé la paix, ils causent doucement, ils sourient:

l'affliction même, en resserrant le lien qui les unit, leur fait goûter

de nouveaux plaisirs; il faut avoir pleuré ensemble pour connaître le

plus doux charme de l'amitié. La veuve et ses enfants nous semblaient à

plaindre: jugeons-en mieux, nous les trouverons dignes d'envie.

31.--Appel au maître.

Cependant le persécuteur ne se ralentissait pas, et Charles dit enfin:

«On doit opposer, je l'avoue, la patience à l'injure; mais, si l'on peut

arrêter le cours du mal par des moyens légitimes, c'est aussi un devoir:

Dieu ne veut pas que nous laissions la terre en proie aux méchants. Cet

homme se fait, vous l'avez dit, plus de mal qu'à nous-mêmes; eh bien,

tâchons de l'arrêter, en recourant à son maître. Si notre bon voisin

savait ce que nous endurons, il serait indigné. Éclairons-le, nous

devons la vérité à qui nous devons le respect et l'amour.--Et comment

recourir à celui que nous ne voyons plus?--Je lui écrirai.--Prends

garde, Charles. Tu rendras notre position plus mauvaise si tu ne réussis

pas, et peut-être même si tu es écouté favorablement. Cravel ne ménagera

plus rien quand il sera poussé par la vengeance.»

On patienta quelque temps encore; enfin les choses allèrent si loin, que

Susanne elle-même jugea la situation insupportable. Cravel poursuivait

ses victimes jusque chez elles, et ne leur laissait de repos ni le jour

ni la nuit. Quelquefois il survenait brusquement pendant la soirée; il

interrompait le souper, la prière, ou une conversation paisible, pour

intimer ses ordres capricieux, en sorte que leurs soucis recommençaient

à l'heure où l'on oublie les fatigues de la journée. Les pauvres gens ne

connaissaient plus cette douce paix du foyer qui sait charmer tant de

peines.

Alors Charles eut permission d'écrire, et il rédigea la lettre suivante,

dont il fit lecture un soir à la famille assemblée, et recueillie dans

un silence profond:

«Mon très-honoré bienfaiteur!

«Excusez-moi si je prends la liberté de vous écrire, moi qui ai vécu

plus de quatre ans près de vous, sans avoir osé presque jamais vous

adresser la parole. Quand vous étiez ici, je pouvais éviter de vous

importuner longuement; un mot suffisait pour me faire entendre, et

souvent vous deviniez vous-même nos besoins et nos désirs. Vous croyez

sans doute, très-honoré Monsieur, que nous sommes encore dans l'état

où vous nous avez laissés: il s'en faut beaucoup; notre sort est bien

changé; votre présence était nécessaire à notre bonheur: il a commencé

sous vos yeux, il finira loin de vous.

«Vous avez donné en partant des ordres qui devaient nous maintenir

dans notre heureuse position: ces ordres ne sont point exécutés. Je

regrette qu'on me force à le dire, mais je dois, avant tout, respect à

mon bienfaiteur et à la vérité. M. l'intendant nous fait toute sorte

de maux. Il ne me laisse pas libre de cultiver et d'améliorer, selon

vos vues et mes désirs, ce Rivage, où vous m'avez établi avec ma

famille. Cependant je n'ai point profité de votre absence pour faire

quoi que ce soit contre vos intérêts. Je voulais continuer mes soins

vigilants à notre petite ferme: votre intendant s'oppose à tout ce que

j'essaie de faire, et m'arrête sans cesse.

«Nous eûmes lieu de reconnaître sa mauvaise volonté aussitôt que vous

fûtes parti. Pour tâcher de nous le rendre plus favorable, nous lui

avons offert quelques produits de notre pêche: bientôt il a exigé cela

comme une chose due, et puis il a demandé toujours davantage. Enfin,

ce qui se prend dans nos filets, ce qui croît dans nos cultures, ce

que nous élevons dans notre basse-cour, ne nous appartient plus. Nous

ne sommes pas même tranquilles dans notre cabane, où M. l'intendant ne

se gêne pas d'entrer, même à des heures indues, pour nous quereller,

nous injurier et nous donner tous les ordres capricieux qu'il lui

plaît, sans consulter ni raison ni justice.

«Pour tout dire, très-honoré Monsieur, nous sommes aussi tourmentés

loin de vous que nous étions paisibles en votre présence, et nous

prions Dieu qu'il vous ramène au plus tôt dans ce pays, ou qu'il donne

vos sentiments aux personnes à qui vous avez remis votre autorité:

mais, comme nous n'osons plus espérer ce miracle, après tant d'efforts

inutiles que nous avons faits pour apaiser M. l'intendant, nous

formons des voeux jour et nuit pour que vous nous donniez bientôt la

joie de vous revoir. Dieu veuille, en attendant, vous conserver pour

vos amis, et particulièrement pour les malheureux colons du Rivage,

qui ont un si pressant besoin de votre secours!»

André, Isabelle et Juliette trouvèrent cette lettre fort belle, et ne

doutèrent pas qu'elle ne réussît parfaitement. «Il ne manque plus qu'une

chose, dit Susanne, c'est l'adresse de notre voisin. Nous n'irons pas la

demander à l'intendant: ce serait une perfidie, puisque nous écrivons

pour nous plaindre de lui; nous ne devons pas non plus recourir à

quelqu'un de la maison: cela pourrait arriver aux oreilles de Cravel, et

lui donner des soupçons, dont nous aurions à souffrir; Charles ira à la

poste, où il apprendra sans doute ce que nous voulons savoir.» En effet,

on lui donna l'adresse, et la lettre fut expédiée.

32.--L'agneau Frise-Laine.

On eût dit que l'intendant prévoyait que son règne allait finir, car il

sembla profiter des jours qui s'écoulèrent avant que la réponse fût

arrivée, pour maltraiter plus que jamais les pauvres colons.

De leur côté, ils souffrirent ces nouvelles injures avec une patience

toujours plus égale, dans l'attente où ils étaient d'une prompte

délivrance. Et certainement Cravel, tout insensible qu'il était, dut

s'étonner enfin de tout ce que ses malheureux voisins pouvaient

supporter.

Un soir, il entre soudainement dans la chaumière et dit à Isabelle, avec

un rire cruel: «Petite bergère, j'ai quelques amis à traiter; il me faut

un rôti qui me fasse honneur et qui leur plaise: vous avez un agneau de

trois semaines, faites qu'il soupe bien ce soir: ce sera son dernier

repas; je viendrai le chercher demain.»

Qu'on juge de l'effet que durent produire dans la cabane cette affreuse

nouvelle et la manière dont elle était annoncée! Les deux soeurs en

versèrent des larmes, et, la tendresse l'emportant sur tout autre

sentiment, Juliette s'humilia devant Cravel, et le supplia les mains

jointes d'épargner cette pauvre bête, le premier agneau de Brunette, qui

était si doux, et auquel elle avait fait de ses mains un si joli

collier! André gémissait dans un coin pendant cette prière; Charles

regardait sa mère en frémissant. «Non! répondit le barbare. Sera-t-il

dit que je n'aurai rien de vous de bonne grâce? Payez-vous trop cher

tout ce que vous récoltez ici? Voilà le premier tribut qu'on exige de

votre étable. Consolez-vous; l'agneau sera mis à la broche: c'est pour

cela qu'ils sont faits.»

Après cette réponse, Cravel se retira. La mère essaya de calmer ses

enfants. Elle leur dit: «L'agneau était bien joli sans doute; il était

né le jour de la fête de Juliette, et Juliette devait être sa maîtresse:

c'est elle qui avait trouvé pour lui ce nom de Frise-Laine qui lui

allait si bien; mais il faut en prendre notre parti. Ne nous démentons

pas, au moment où nous attendons l'arrêt de notre juge, et méritons par

une patience inaltérable la justice qu'il ne manquera pas de nous

rendre.»

C'étaient là de sages paroles, et la voix touchante d'une mère leur

donnait beaucoup de force; malheureusement l'agneau vint à bêler, et

l'on entendait dans la cabane les moindres bruits de l'étable: ce

bêlement fit oublier à tout le monde, et à Susanne elle-même, ce qu'elle

avait dit. Frise-Laine fut pleuré sur nouveaux frais par la famille

entière. Après un moment de silence, Charles dit avec fermeté: «Le

malheur que nous déplorons aujourd'hui ne peut arriver que demain: or,

savons-nous si demain Cravel sera libre de nous faire le mal qu'il

médite? J'irai de grand matin à la ville; je verrai à la poste s'il n'y

a pas de lettre pour nous; je peux revenir avant que Cravel paraisse: il

n'est pas bien matineux; et peut-être apporterai-je des nouvelles qui

arracheront la victime des mains du bourreau.» Une si faible espérance

fut reçue avidement par ces coeurs désolés, et l'on passa dans la cabane

une nuit plus tranquille.

Charles partit au point du jour. Quelques temps après, les deux soeurs

et André se mirent aux aguets, regardant d'une part le chemin qui menait

à la ville, et de l'autre le sentier par lequel on voyait d'ordinaire

s'avancer le cruel intendant. Après une longue attente, Juliette, qui

avait dans ce moment les yeux fixés sur le grand chemin, s'écria

vivement: «Le voici!» On reconnut Charles à ne pas s'y méprendre,

quoiqu'il fût à un quart de lieue. Un moment après, André, ayant regardé

de l'autre côté, dit d'une voix étouffée: «Le voilà!» C'était Cravel,

qui s'approchait derrière les arbustes. Il devait arriver avant Charles,

étant beaucoup plus près que lui. André courut au chemin; il fit signe à

son frère de hâter sa marche, et revint tout essoufflé, en disant: «Il

vient, il court; les nouvelles sont bonnes: il a mis son chapeau au bout

de son bâton.»

Cependant l'ennemi était déjà si près, que Charles courait le risque de

ne pas revoir l'agneau dans l'étable. Alors Juliette alla au-devant de

Cravel, et, pour l'arrêter un peu, elle lui fit remarquer de fort belles

pêches, dont plusieurs étaient mûres. «M. l'intendant, lui dit-elle

doucement, vous avez pensé au rôti, mais il ne faut pas oublier le

dessert. Voici des pêches qui feraient aussi beaucoup d'honneur à votre

table, et qui plairaient fort à vos amis.--Vraiment, elle a raison! dit

Cravel, étonné de sa prévenance; et, puisque j'en ai le temps, je vais

cueillir les plus belles.»

Pendant que le misérable était à l'ouvrage, sans scrupule et sans

défiance, Charles arrivait enfin. Il était en nage; il montrait de loin

une lettre ouverte. Il n'eut pas le temps de la lire à la famille, avant

que le pillard eût achevé de dépouiller le pêcher. Cravel s'avançait les

poches pleines, et disait à Isabelle: «Faites sortir l'agneau.--Vous ne

l'aurez pas! dit Charles avec véhémence.--Je ne l'aurai pas!» En

prononçant ces mots d'une voix menaçante, l'intendant allait forcer la

faible porte de l'étable: Charles lui barra le passage:

«Reconnaissez-vous cette écriture, monsieur l'intendant?» Il lui

montrait le dessus de la lettre. Cravel reconnut avec étonnement la main

de son maître.

«Écoutez, ma mère, poursuivit le jeune homme, écoutez, mes amis, et vous

aussi, monsieur: je me suis plaint de vous à M. M...; et voici ce qu'il

m'a répondu:»

«Mon cher voisin, votre lettre m'aurait surpris autant qu'elle

m'afflige, si je n'avais pas reçu dernièrement des avis étrangers, qui

confirment toutes vos plaintes. Je n'aurais pas imaginé que Cravel pût

oublier à ce point mes ordres et ses devoirs. Je vous trouve bien

généreux, dans ces circonstances, de me taire une action qui vous

honore, et que Cravel n'aurait pas dû me laisser apprendre par d'autres.

J'ai su que vous lui avez sauvé la vie. Après cela, sa conduite à votre

égard est d'une ingratitude révoltante. Je me réserve de le juger plus

tard: en attendant, je lui fais savoir qu'il ait à réparer ses torts.

Nous nous verrons le mois prochain, je l'espère; et je saurai par vous,

mon ami, l'effet qu'aura produit la lettre que mon intendant recevra par

ce même courrier.»

On comprend avec quels sentiments cette lecture fut écoutée par les

divers auditeurs. Charles ajouta: «Vous n'auriez eu votre lettre que ce

soir, monsieur Cravel; dans l'intérêt de l'agneau, j'ai cru nécessaire,

je l'avoue, de vous la faire avoir plus vite; excusez-moi: je l'ai

retirée en votre nom; la voici.» L'intendant la reçut, tout pâle de

colère et de confusion. Il tourna le dos à la famille, et ouvrit la

lettre d'une main tremblante. On le vit s'éloigner en lisant, et l'on

comprit à ses gestes que la lettre n'était pas de nature à le

satisfaire. Juliette s'écria en sautant de joie: «Frise-Laine est

sauvé!»

33.--Réparations forcées.

Dès le même soir l'intendant revint à la chaumière. Qu'il était changé

depuis le matin! Il se montra aussi humble, disons mieux, aussi rampant,

qu'il avait toujours paru hautain. Il portait un panier rempli de

pêches, proprement casées dans des feuilles de vigne. «Mademoiselle

Juliette, dit-il avec un sourire forcé, j'en avais cueilli douze, en

voici vingt-quatre.--C'est trop de la moitié, dit Charles. Donnez, je

reconnaîtrai les nôtres; pour celles de M. M..., nous ne pouvons les

accepter de vous, qui n'avez pas le droit de les offrir.»

Quel orage de telles paroles auraient excité la veille! Cravel ne

répondit pas un mot; il laissa Charles reprendre ce qu'il voulut, et

emporta le reste, en souhaitant le bonsoir à la famille, qui lui rendit

poliment son salut.

Le lendemain, André, qui s'était approché du lac, revint, tout joyeux,

dire que Cravel faisait enlever son réservoir. Quelques moments après,

l'intendant arriva en effet avec un large baquet rempli de poissons.

«Voilà qui vous appartient, monsieur Charles, dit-il, en le déposant

devant ses pieds.--Fort bien, monsieur. Isabelle, c'est l'heure d'aller

au marché, prépare-toi. Vois-tu les belles truites que tu auras à

vendre? Aujourd'hui c'est M. Cravel qui a pêché pour toi.» Après s'être

permis cette légère plaisanterie, il plaça les poissons dans le panier

d'Isabelle, et rendit à l'homme son baquet.

Ainsi les choses reprirent leur premier cours, et les mauvais temps

qu'on avait passés firent paraître d'autant plus agréable le retour de

la sérénité. Cravel ne se montrait plus au Rivage. S'il passait derrière

le bosquet, il saluait de loin Susanne, Charles, Isabelle et même le

petit André. On lui rendait toujours cordialement politesse pour

politesse; ces bonnes gens n'avaient pas le moindre ressentiment de ses

injures; et, s'il avait pu s'en convaincre, en lisant dans leur âme, il

n'aurait pas été moins surpris de leur générosité que de leur patience.

Un jour il vint dire à Susanne: «Nous avons un compte à régler ensemble.

Vous m'avez fourni du poisson, de la volaille, des fruits, des légumes;

dites-moi, je vous prie, ce que je vous dois.--Il suffit que vous vous

sentiez redevable, monsieur Cravel. Nous n'avons rien noté, nous ne vous

demandons rien.» Il insista longtemps, non qu'il eût des remords: il

n'agissait que par calcul, et voulait seulement assurer sa position;

mais il ne put vaincre la résistance de Susanne, et cette bonté ne le

toucha point. Il imagina qu'on voulait conserver sur lui l'avantage

qu'il avait donné par sa mauvaise conduite, et s'indignait de ne pouvoir

faire accepter ses réparations intéressées.

34.--Instants de bonheur.

Tant que leur ennemi fut arrêté par la crainte, nos colons goûtèrent de

nouveau la joie et la paix. Tout prospérait dans la famille. Depuis son

établissement au Rivage, Susanne semblait rajeunie; Charles était devenu

un homme robuste: il avait vingt-deux ans, Isabelle près de dix-neuf,

André et Juliette dix-sept; ils étaient heureux, et cependant lorsque

Susanne, assise devant sa porte, mêlait le bruit de son rouet au murmure

de la fontaine et au bourdonnement des abeilles; quand elle voyait ses

fils jetant leur filet à quelques encâblures du Rivage, Isabelle donnant

la pâture aux poules, aux moutons et à ses deux chèvres, et Juliette

cueillant des herbes pour le repas, la pauvre femme sentait ses yeux se

mouiller de larmes.

«Cela est bien doux, se disait-elle en soupirant, mais cela ne doit pas

durer. La vague qui paraît la plus éloignée est bien vite au bord; nous

avançons comme elle sans bruit, pour nous briser en gémissant. Dieu

veuille qu'avant ce terme naturel du bonheur, le nôtre ne soit pas

troublé par de nouveaux orages!» Telles étaient les pensées

mélancoliques de la bonne mère; une ombre de tristesse passait sur son

front, et tout à coup Juliette revenait en chantant; Isabelle

s'approchait, le sourire sur les lèvres, et comptait ses oeufs dans son

tablier; André, monté sur la pointe du bateau, agitait en l'air son

chapeau de paille, pour annoncer un bon coup de filet, et la veuve

attendrie se livrait à la joie où la conviaient ses enfants.

35.--Nouvelles inquiétudes.

On attendait avec impatience la fin du mois et la visite promise;

soudain le bruit se répandit dans le voisinage que M. M... était malade.

Ce fut un grand sujet de chagrin et d'alarme pour les habitants du

Rivage. Ils allaient souvent demander des nouvelles aux domestiques de

la maison, qui ne leur en donnaient pas toujours de bien positives. Ce

qui était malheureusement assez clair, c'est que Cravel devenait moins

honnête de jour en jour. «Notre protecteur est bien malade, disait

Charles, car l'intendant ne me salue plus.»

Un jour il se fit un mouvement extraordinaire dans la maison voisine; un

personnage d'importance venait d'arriver: les Baudry apprirent que

c'était le neveu du maître, et son héritier. Le lendemain ils le virent

se promener dans la campagne avec l'intendant. Celui-ci, le chapeau à la

main, suivant le visiteur avec une contenance humble et soumise,

paraissait lui donner des renseignements et répondre à ses questions.

Ils avancèrent enfin jusque sur les rochers qui dominaient le Rivage, et

ils eurent à cette place une conversation très-animée. André, qui, sans

être aperçu, avait observé les gestes des deux personnages, crut pouvoir

les expliquer de la manière suivante:

Les Colons du Rivage, ou Industrie et Probité Ouvrage destiné a servir de lecture courante dans les écoles primaires · 第 4 / 9 段