mains d'un fils; de le voir tous les jours auprès de moi, et de dormir
sous sa garde, tandis que, dans la maison opulente, une mère pleure son
fils absent, et le suit par la pensée au bout du monde, où il affronte
mille dangers, pour doubler une fortune déjà trop grande? Notre demeure
est petite; cependant vous êtes-vous jamais trouvés trop près les uns
des autres, autour de la table et devant le foyer? Si nous voulons de
l'espace, aussitôt que le soleil se lève, et, le soir encore, quand les
étoiles brillent, nous voilà sous le pavillon magnifique, dressé pour
l'homme des mains de l'Éternel.
«Notre lendemain n'est pas assuré, nous dit-on. Eh! qui donc, riche ou
pauvre, peut compter sur l'heure prochaine? Les riches sont-ils plus
tranquilles que nous avec leurs précautions infinies? Ils sont plus
inquiets mille fois, et l'événement justifie trop souvent leurs
craintes. Ils se sont reposés sur eux-mêmes, et ils éprouvent par
l'effet que c'est un appui bien fragile. Le pauvre se confie plus en
Dieu et moins en lui: aussi est-il mieux gardé.»
23.--L'école au rivage.
Une mère si sage ne devait pas négliger de cultiver l'esprit de ses
enfants. Les exercices du culte domestique s'accomplissaient
régulièrement sous ce toit de chaume, comme au temps de nos pères.
Quelques livres d'édification suppléaient au défaut de science. Ces
livres, il faut le dire, étaient le rebut de mainte bibliothèque, et
c'est par la négligence et l'abandon des premiers possesseurs qu'ils
étaient parvenus enfin dans des mains plus empressées. On enrichit de
magnifiques reliures, et l'on dore sur tranche, des ouvrages qui ne
renferment que des vanités; et les Évangiles, les livres de prières,
habillés souvent d'une grossière enveloppe, sont relégués sur les
derniers étalages, d'où la plus chétive pièce de monnaie les fait passer
dans les mains du pauvre. C'est ainsi que le meilleur épi de la moisson
tombe quelquefois dans les mains du glaneur.
Oh! que les ressources extrêmes auxquelles l'indigence peut se trouver
réduite sont souvent préférables aux avantages trompeurs qu'on envie à
la richesse! La pauvre veuve, ne pouvant pas donner à ses enfants des
maîtres habiles, se faisait elle-même leur institutrice, et leur ouvrait
ainsi la meilleure des écoles.
Susanne n'était pas sans instruction. Soigneusement élevée par son père,
elle transmettait à ses enfants cet héritage de sagesse. La cabane était
la salle d'école; sur la même table, où les corps venaient prendre leur
nourriture, les esprits recevaient les aliments qui ne leur sont pas
moins nécessaires. On donnait surtout à l'étude les veillées d'hiver.
Les instruments de travail attestaient la plus rigoureuse économie.
Charles, qui secondait sa mère en ceci comme en tout le reste, avait
noirci et poli une large planche, tableau souvent couvert de lettres et
de chiffres, page toujours nouvelle, qui, chaque jour, oubliait ce
qu'elle avait exprimé la veille, mais qui laissait dans la mémoire des
enfants la trace fidèle de ce que l'éponge avait effacé.
Si la veuve n'apprenait pas à ses enfants beaucoup de choses, elle leur
enseignait à faire un bon et raisonnable usage de leurs facultés, à
observer les choses attentivement, à savoir ignorer, quand les preuves
n'étaient pas claires; à chercher patiemment ce qu'ils devaient espérer
de découvrir; à renoncer sans regret aux choses qui passaient leur
portée. Elle leur enseignait surtout _à être bons_. «Aime Dieu, aime ton
frère, ne t'aime pas trop:» c'était le résumé de ses leçons. Elle en
trouvait dans les Évangiles le principe et le développement. Que de fois
la vie du Christ fut passée en revue sous ce chaume, de Bethléem à
Golgotha! Nulle part on ne pouvait mieux la comprendre, cette vie,
passée sous le ciel, au milieu des champs, le long des rivages. Les
enfants de Susanne voyaient autour d'eux le lac de Génésareth, les
montagnes de Judée, l'étable de Bethléem, et ses pâturages, et ses
troupeaux. N'étaient-ils pas eux-mêmes bergers, comme les premiers
adorateurs de Jésus; pêcheurs, comme ses apôtres?
Quelques livres élémentaires, que cinq centimes avaient enlevés au
panier du bouquiniste, donnaient, presque sans frais, à ces enfants, des
notions plus complètes de géographie, de calcul, d'histoire, de
technologie, qu'ils n'en auraient reçu dans plusieurs écoles de ce
temps-là.
Dans la conversation, Charles et sa mère communiquaient eux-mêmes à la
petite famille tout ce qu'ils savaient. L'à-propos donnait souvent de la
valeur et de l'attrait à l'enseignement. «Huit heures sonnent à la
pendule, disait Susanne, assise devant la maisonnette, après un orage:
André, compte les vagues pendant cinq minutes, et tu me diras ensuite
combien de fois elles frapperaient le bord en une heure, en un jour, un
mois, une année, un siècle, si elles ne hâtaient ni ne ralentissaient
leur course.--Juliette, dis-moi combien de poulettes la poule t'a
données? elle m'en a donné cinq.--Si chacune d'elles t'en donnait autant
chaque année, et celles-ci autant à leur tour, combien aurais-tu de
poules dans six ans?» Juliette en faisait le calcul, et s'étonnait de
pouvoir être si riche en si peu de temps.
Charles passait au bord du lac avec les deux jumeaux; de grandes places
étaient couvertes du sable le plus fin, que l'eau en se retirant avait
laissé parfaitement uni: «Cela donnerait envie d'écrire, dit André en y
traçant une figure grotesque.--Eh bien! dessinez un triangle, mes amis,
deux lignes droites côte à côte, un carré, un losange, un rond, un
ovale, une figure à cinq côtés, à six, à douze!» Les enfants, armés d'un
morceau de bois pointu, exécutaient ce qui leur était demandé. «Qui
dessinera de mémoire le contour de la France, de l'Italie, de
l'Amérique?» Nouveaux efforts, et quelquefois l'image n'était pas trop
infidèle. La trace en demeurait jusqu'aux premiers orages, mais bientôt
le calme rendait aux enfants des sables unis.
Un jour la veuve, qui était seule, y lut ces mots tracés: «Mon Dieu,
conservez-nous notre mère!» De petites vagues venaient mourir tout près
de l'inscription, mais elles ne l'atteignaient pas. Quelquefois un flot
semblait la menacer davantage, et il expirait à la dernière limite.
Susanne, attendrie, s'arrêta quelques moments pour voir ce qui
arriverait; peu à peu les flots se calmèrent, et la prière subsista
encore quelque temps. Ah! le premier moment l'eût-il effacée, elle avait
été recueillie dans le ciel. Avant de s'éloigner, la bonne mère ne put
s'empêcher d'écrire à son tour: «Mon Dieu, bénissez mes enfants!»
Charles faisait fréquemment des lectures à haute voix. Les choses dont
nos amis s'occupaient étaient le plus souvent de celles que le monde
laisse tomber dans l'oubli. Ils ne lisaient guère que des livres
sérieux, passés de mode, où le bon sens parlait sans prétention, et
instruisait avec prudence. Ainsi nous voyons toujours ces pauvres gens
s'accommoder de ce que la foule délaisse, et trouver un salutaire
plaisir où les autres ne rencontrent qu'un mortel dégoût.
On chantait aussi dans la chaumière, on chantait dans le jardin, sur la
grève, sur le lac. Le premier âge ne peut être heureux sans le dire. Il
veut surtout au milieu des champs, exprimer sa joie, comme les oiseaux
qui l'entourent; André, Isabelle, Juliette, chantaient. Ils apprenaient
de leur mère les hymnes qu'elle avait répétés, jeune enfant, sur les
genoux de l'aïeul. C'étaient des souvenirs bibliques, des tableaux de la
vie champêtre; c'était la prière du berger, du soldat, du matelot. Les
mélodies, aussi simples que les paroles, convenaient à des voix peu
cultivées, mais justes et pures. Quelquefois le voyageur, qui entendait
de la route ce touchant concert, sans apercevoir les chanteurs, se
demandait si les anges habitaient ce rivage et quels étaient ces accents
religieux si différents des refrains vulgaires, consacrés au vice et à
la folie? On pourra juger du caractère de ces hymnes par celui que nous
allons citer; les enfants de Susanne le chantaient souvent, parce qu'il
leur offrait des tableaux faits pour leur plaire.
NOÉ CULTIVATEUR.
Ils ne sont plus qu'une seule famille.
Pour eux, hélas! que de place au soleil!
On est aux champs sitôt que le jour brille;
Sous même abri l'on revient au sommeil.
Le blanc vieillard, prévoyant nos colères,
Disait souvent, de l'accent le plus doux:
«Fils de Noé, soyez toujours bons frères;
«Le monde est grand, tout le monde est à vous.
«Donnez la vie à des races nouvelles:
«D'autres sillons ne leur manqueront pas;
«Pour cultiver les campagnes rebelles,
«Voici le fer: Dieu le prête à vos bras.
«N'abusez point de ce don salutaire!
«Attachez-vous aux paisibles travaux;
«Ce grand déluge a fécondé la terre:
«De votre sang n'y mêlez pas les flots.
«Longtemps, mes fils, de l'arbuste sauvage
«Ma main pour vous cueillit les fruits amers;
«Dieu m'inspira d'élaguer le feuillage,
«De lui sauver la rigueur des hivers.
«Il bénit l'oeuvre, et les fruits s'adoucirent;
«Je m'entourai de ces plants bienfaiteurs:
«Suivez la route où mes soins vous attirent,
«Et comme Dieu vous serez créateurs.»
Bon patriarche! heureuse expérience!
De ses vergers il sut faire un Éden.
Ainsi fleurisse un jour la terre immense!
Le monde entier ne sera qu'un jardin.
Il fuit le temps des luttes meurtrières:
Je vois la guerre oublier ses fureurs,
Et nous vivons de travail, de prières,
Dignes enfants des premiers laboureurs.
24.--Nouveaux progrès.
Deux années s'écoulèrent encore, pendant lesquelles chaque jour fut
témoin d'un nouveau progrès. Le Rivage s'était constamment agrandi,
Charles ayant réussi de mieux en mieux à discipliner la rivière et à
profiter de ses alluvions. Il protégeait ses nouvelles conquêtes par des
barrières de plus en plus avancées. Il empruntait au lac même des armes
contre lui; il en extrayait des blocs de granit, qu'on avait amenés
autrefois dans ce lieu pour l'usage auquel il les employait. Il s'en fit
un rempart, contre lequel les vagues épuisaient leur violence. Deux
circonstances accidentelles furent d'un grand secours au jeune colon. On
fit à la grande route des réparations, qui exigèrent l'enlèvement de
beaucoup de terres. L'ingénieur ne savait où les déposer. Charles
indiqua son Rivage, et n'eut qu'à désigner la place où il voulait qu'on
transportât ces précieux déblais. Ils furent pour lui un bienfait tout
gratuit, comme la pluie pour le jardinier fatigué de ses arrosoirs.
Quelque temps après, on bâtit dans le voisinage une maison fort grande;
on eut à faire des excavations considérables: même embarras des
constructeurs et même conséquence pour l'heureux Charles. Le Rivage
s'étendit de neuf cents mètres carrés, qui s'élevaient au-dessus des
plus hautes eaux. Charles, ayant veillé à ce que la terre fertile fût
réservée pour la surface, mit sans difficulté et sans délai ces nouveaux
terrains en culture.
La maison reçut aussi de l'extention. On bâtit comme une seconde cabane
à côté de la première, et l'on eut deux petites chambres de plus.
L'ameublement, toujours aussi rustique, se compléta. Cependant Charles
fit tout lui-même; il fut menuisier comme il avait été charpentier et
maçon. Ensuite il revêtit les quatre côtés de la cabane avec des
planchettes minces, comme celles dont on couvre les toits, à défaut de
tuile ou d'ardoise. Elles étaient, dans leur disposition verticale,
imbriquées comme les tuiles d'un toit, ou, selon l'observation de
Juliette, comme les écailles des poissons: «Ce qui convenait très-bien,
disait-elle, à une demeure de pêcheurs.» Dès lors la chaumière ne laissa
rien à désirer pour la fraîcheur en été et la chaleur en hiver. Enfin, à
l'intérieur, la cloison fut recouverte d'une couche de plâtre, et le
danger du feu prévenu par cette amélioration, qu'on avait longtemps
désirée. Une peinture d'un jaune clair, qu'un peu d'ocre suffit à
produire, donna à la cabane et aux chambres un air gai, qui plaisait à
la vue sans la fatiguer.
Autour de la maison les plantations grandirent; les arbres et la vigne
fructifièrent. On voyait là, dans un étroit espace, champ, verger,
jardin, vigne, et même un bouquet de bois au bord du lac. Tout cela
était un peu serré, pas un pouce de terrain n'était perdu; mais un ordre
parfait ôtait à ces cultures l'apparence de l'encombrement, et leur état
prospère réjouissait la vue.
Si les besoins de la famille augmentaient avec l'âge des enfants, leurs
forces et leur intelligence croissaient plus rapidement encore. Peu à
peu la gêne faisait donc place à l'aisance. André était pour son frère
le plus docile et le plus zélé des apprentis. Isabelle s'occupait du
ménage, et la bonne mère pouvait rester fidèle à son rouet, avec lequel
elle faisait merveilles. Juliette régnait sur la basse-cour et
s'employait d'ailleurs à mille petits ouvrages au dedans et au dehors.
Le lac suppléait à ce qui pouvait manquer en ressources du côté de la
terre. Charles et André ayant aidé, par de prompts secours, à sauver un
chargement de vin considérable, qu'un vigneron amenait de l'autre côté
du lac, furent pressés par lui d'accepter un témoignage de
reconnaissance.--«Eh bien! répondit l'aîné des frères, on dit que les
planches et les bois de construction sont moins chers de l'autre côté:
procurez-m'en la quantité nécessaire pour construire un bateau un peu
plus grand que celui-ci, qui sera bientôt hors de service, et fixez le
prix comme vous l'entendrez.--Je ne veux que le plaisir de vous amener
ici ce que vous désirez. Je vous dois beaucoup plus.» Telle fut la
réponse du vigneron. Au bout de huit jours, il avait rempli sa promesse,
et, la même année, Charles et André construisirent leur bateau. Le
chanvre que produisit le domaine fournit la matière de la voile et des
cordages. La mère et les filles fabriquèrent des filets, et, dès lors,
elles eurent du poisson à vendre plusieurs fois la semaine.
25.--Un voeu accompli.
Si près du lac et de la rivière, on regrettait pourtant de n'avoir pas
une fontaine jaillissante. Cela est si joli! Et puis l'eau de la rivière
se troublait par les grandes pluies et celle du lac par le gros vent.
Charles, attentif à profiter de tous les secours que la nature lui
présentait, avait remarqué que depuis longtemps le bas du pré de son
riche voisin annonçait visiblement la présence d'une eau souterraine.
Encore une richesse perdue, qu'il demanda la permission de tourner à son
usage. On y consentit avec empressement. Quiconque fait jaillir une
source cachée rend un service, et mérite qu'on l'aide. Charles eut
encore ce succès, grâce à la complaisance de son bienveillant
protecteur. Les deux jeunes gens firent les fouilles eux-mêmes; ils
construisirent l'aqueduc de pierre et de glaise, et le couvrirent de
mousse; enfin ils amenèrent la source jusque chez eux: la pente permit
de placer la fontaine devant la cabane. L'inauguration fut un jour de
fête. Isabelle et Juliette couronnèrent de fleurs l'humble chapiteau;
et, quand l'eau vint à couler, les jeunes filles dansèrent alentour avec
le joyeux André. «Coulez, jolie fontaine, disait Isabelle, coulez
longtemps pour la mère, les frères et les soeurs!» L'eau se trouva
fraîche, et, si la source n'était pas d'une grande abondance, son
murmure n'en fut pas moins une agréable musique pour les colons du
Rivage. Ils prêtaient souvent l'oreille à ce bruit chantant, quand le
lac endormi et le feuillage immobile semblaient se taire pour l'écouter
aussi.
26.--Une fâcheuse séparation.
Au mois d'avril, Charles était occupé à tailler ses pêchers et ses
abricotiers fleuris, lorsque M. M... parut au-dessus des roches, et lui
fit signe d'approcher. Le jeune homme gravit l'obstacle qui le séparait
du vieillard, et s'arrêta devant lui, la tête découverte. «Mon ami, dit
cet homme bienveillant, je vais m'éloigner d'ici, et peut-être pour
longtemps; mais soyez sans inquiétude: j'ai donné l'ordre qu'on vous
laissât jouir sans trouble de ce terrain. Courage, continuez comme vous
avez fait jusqu'à présent, et tout ira bien. Adieu.» A ces mots, M. M...
serra la main de Charles et s'éloigna, après avoir écouté avec
bienveillance quelques paroles de remerciement et de regret.
Cette nouvelle causa une grande émotion dans la cabane. «Il s'en va, dit
la veuve, l'intendant sera libre de faire ce qu'il voudra. S'il n'a pas
caché ses mauvaises dispositions en présence du maître, que sera-ce
quand le maître sera parti? Si du moins nous avions quelques sûretés, un
bail, un écrit! J'aimerais beaucoup mieux que nous fussions simplement
fermiers de ce petit bien, même à des conditions très-dures, que de le
posséder gratuitement, sans titre valable, et d'être à la merci d'un
homme qui ne nous aime pas. M. M... connaît-il si mal son serviteur et
peut-il nous laisser à sa discrétion!»
Après avoir laissé échapper ces tristes plaintes, Susanne dit à son
fils: «Si tu pouvais arriver jusqu'au maître avant son départ, tu
obtiendrais peut-être qu'il réglât notre position.» Charles essaya de
faire ce que sa mère lui conseillait; il se rendit chez M. M...; mais,
au moment où il arriva, la voiture partait. Le vieillard l'aperçut
encore, lui fit un signe de la tête et de la main, et s'éloigna au grand
trot de ses chevaux.
Ce mauvais succès affligea vivement la pauvre famille. «Il nous a
quittés, dit Suzanne, mais Dieu nous reste. Agissons honnêtement avec
l'homme auquel on nous livre: peut-être, en lui témoignant de la
déférence, obtiendrons-nous de lui protection et justice.»
27.--L'intendant.
Les Baudry ne tardèrent pas à sentir que leur position était bien
changée, et qu'ils avaient beaucoup perdu au départ du maître. Malgré
toutes leurs précautions, ils se virent en butte aux mauvais procédés,
aux menaces de l'intendant. Il avait toujours quelque reproche à faire;
une poule était entrée dans le parterre, et avait gratté les
plates-bandes où il avait fait semer des fleurs précieuses; le chien
avait aboyé trop tard; le chat allait manger la part de ses voisins. Un
jour Charles trouva M. l'intendant qui se promenait dans le petit
domaine, et regardait à tout, comme un inspecteur qui fait sa ronde. Le
jeune homme ne s'en montra point fâché; il salua le visiteur et lui
demanda des nouvelles du maître. «Il ne m'a pas chargé de vous en
donner,» répondit avec dureté cet homme orgueilleux. Charles s'éloigna
doucement sans lui rien répliquer, et le laissa achever sa visite. Il
rentra chez lui le coeur blessé.
«Patience, mon ami, disait la bonne Suzanne, jusqu'ici on ne nous a
point fait de mal; souffrons tout ce qui se pourra souffrir.»
Pendant que la veuve faisait écouter ces conseils dans la cabane,
quelqu'un se mutinait au dehors, et provoquait, par sa résistance, la
colère de l'intendant: c'était le fidèle Caniche. Il l'avait suivi avec
humeur dès son entrée dans le petit enclos, et murmurait tout bas de le
voir s'impatroniser en un lieu dont lui, Caniche, avait la garde. La
patience du pauvre animal fut à bout, lorsqu'après la retraite de
Charles, il vit l'homme s'approcher de la basse-cour et mettre la main
sur le verrou de bois. Il aboya du ton le plus menaçant, et même, on
doit l'avouer, il mordit le bas du pantalon assez vivement pour qu'un
morceau d'étoffe lui restât dans la gueule.
«Maudit animal!» s'écria le visiteur indiscret, et il réussit à lui
donner en même temps un coup de pied, qui fit pousser à Caniche des cris
perçants. Cette vengeance satisfaite fut cependant ce qui sauva le
fidèle gardien. L'homme pensa que le coup valait bien la déchirure.
Charles accourut au bruit et se confondit en excuses; Cravel lui
répondit en riant: «Soyez tranquille, il n'y reviendra pas.» Pour plus
de sûreté, Charles châtia le barbet d'une manière exemplaire, et le mit
à la chaîne. Caniche, qui, dès lors, crut avoir commis une faute en
accomplissant un devoir, alla se coucher dans sa loge, chaque fois que
l'intendant parut au Rivage. Cependant il le regardait de travers au
passage: la rancune subsistait toujours. Le chat, témoin de la scène
violente que nous venons de rapporter, avait gagné en trois sauts le
faîte de la cabane; et, chose singulière, lorsqu'il voyait, dans la
suite, le bon Caniche se blottir dans sa retraite, à l'approche de
l'intendant, lui, il retournait sur le comble de chaume, et il restait
en observation, les yeux demi-clos, le corps amassé en boule, jusqu'au
moment où l'ennemi avait quitté la place.
On parlait beaucoup du farouche intendant chez les habitants du Rivage;
on s'épuisait en conjectures sur ce qui pouvait l'avoir si mal disposé,
sur la conduite qu'on devait tenir à son égard, sur les moyens d'apaiser
ce méchant homme. Isabelle dit un jour: «Il est gourmand peut-être:
tâchons de le gagner en lui offrant quelquefois ce que nous aurons de
meilleur au jardin. Tu as raison, dit Juliette, essayons de
l'apprivoiser ainsi. Il est peut-être de ces gens qui veulent qu'on les
paie pour ne pas faire le mal.--Nous avons, dit la mère, un très-beau
melon, qui est à point; André ira l'offrir ce soir.» André, malgré sa
répugnance, fit ce qu'on voulait; il porta le melon et l'offrit
honnêtement. L'intendant, après avoir considéré d'un air dédaigneux
l'offrande et le messager, dit avec mépris: «Je n'en ai que faire; les
miens sont plus beaux.»
André murmura quelques excuses en baissant la tête et revint le coeur
gros de colère. «Patience!» disait toujours Suzanne. «J'ai cru
m'apercevoir, dit Isabelle, qu'il aime beaucoup le poisson. Que de fois
je lui en ai vendu, qu'il demandait pour son maître, même quand monsieur
ne dînait pas à la maison!--Nous ferons encore une tentative,» dit la
veuve. A quelques jours de là, Charles et son frère prirent un brochet
d'assez belle taille: malgré les réclamations du petit homme, on porta
le poisson à l'intendant. Isabelle fut chargée de la commission. Soit
que Cravel fut mieux disposé, soit que le présent lui fût plus agréable,
il l'accepta et même il sourit à la jeune fille, qui lui fit une humble
révérence, et se retira bien contente.
«Il n'y a pas de quoi se réjouir, disait André de mauvaise humeur. Le
beau plaisir de régaler un si méchant homme!--Mon enfant, répondit la
mère, il faut nous résigner à ces sacrifices; un poisson donné de temps
en temps nous sauvera les autres et tout ce que nous avons ici.» Depuis,
ils ne manquèrent pas d'envoyer à l'intendant, une fois la semaine, ce
qu'ils prenaient de plus beau.
28.--L'abus de la force.
C'était une dîme fort onéreuse pour ces pauvres gens, et cependant ils
se seraient trouvés bien heureux d'éviter à ce prix toutes les
vexations. Encore si l'on avait paru satisfait et si l'on avait reçu ces
présents de bonne grâce! Au contraire, on n'y vit plus, au bout de
quelque temps, qu'une chose due, et l'on se montrait toujours plus
exigeant. Tantôt le poisson était trouvé bien petit, tantôt ce n'était
que de la perche, et l'on aurait voulu de la truite. Un jour
l'intendant, voyant Charles au jardin, lui cria par-dessus la haie: «Il
me faut pour ce soir un plat de poisson; j'ai du monde à dîner.» Cet
ordre, donné avec arrogance, blessa le jeune homme au coeur; cependant
il quitta sa bêche, il appela André, qui travaillait de son côté, et ils
allèrent sans retard à la pêche. Ils ne prirent que des lottes, qui même
n'étaient pas bien grosses. Charles les fit porter à Cravel par ses
soeurs, avec des excuses de ce qu'il n'avait pas mieux réussi.
Le lendemain, il essuya des reproches. «Si vous m'aviez averti d'avance,
monsieur l'intendant, vous auriez été mieux servi.--Je ne veux plus,
répondit-il brusquement, m'exposer à ces contre-temps désagréables. Je
ferai placer là, près du bord, un réservoir flottant; vous aurez à le
pourvoir de poissons, et j'y ferai prendre, selon ma convenance, ce dont
j'aurai besoin.» Le réservoir fut établi, et les Baudry devinrent
décidément les tributaires de l'intendant. Comme il allait fort souvent
à la provision, la tâche des pauvres pêcheurs n'était pas légère.