La bonne Susanne n'avait plus la naïve confiance que donne la jeunesse;

elle était moins tranquille que son fils. Dans les rares moments de

loisir qu'elle s'accordait, assise aux rayons du soleil, devant la

cabane, elle regardait Charles aller et venir avec sa voiture vide ou

pleine, et se disait tristement qu'il travaillait peut-être pour

d'autres que lui. A supposer que la rivière respectât son ouvrage, le

caprice d'un homme suffirait pour qu'il en perdît tout le fruit. Elle ne

put s'empêcher d'exprimer plusieurs fois ses craintes à son fils; elle

lui conseillait d'appliquer à un autre objet ses forces et son activité.

«Ne dressons dans ce lieu qu'une tente, disait-elle; nul établissement

n'est solide sur le sol étranger; nous sommes ici des oiseaux de

passage: les mauvais jours viendront, qui nous forceront de prendre le

vol, et de chercher un autre gîte.» Charles répondait: «Mère, ne m'ôtez

pas le courage ou peut-être les illusions dont j'ai besoin. Je me suis

attaché à ce rivage: ne me faites pas entrevoir qu'il faudra peut-être

le quitter un jour. Eh! pourquoi ne nous laisserait-on pas ici à

l'avenir, comme on nous y laisse aujourd'hui? Voici bientôt une année

que nous y sommes, et, bien loin que notre présence paraisse le gêner,

le voisin se prête avec bonté à tout ce que je veux entreprendre. Je ne

peux croire qu'il attende le moment où j'aurai achevé ces travaux pour

me dépouiller. Il faudrait pour cela qu'il fût bien méchant, lui qui

paraît si bon. D'ailleurs le voisin est intéressé à me laisser jouir

sans trouble d'un fonds que j'améliore tous les jours, et j'ai encore de

l'ouvrage pour bien des années. Jusque-là on nous laissera tranquilles.

C'est déjà beaucoup, ma bonne mère, car, en attendant, je vous aide, et

je suis heureux.--Et quand tu auras consacré à ces travaux une bonne

partie de ta jeunesse, on peut te dépouiller tout à coup.--Cela peut se

faire, mais il peut arriver aussi qu'on soit plus juste et plus humain.

Laissez-moi l'espérer. Quoi qu'il arrive, nous aurons vécu sous le même

toit; nous aurons élevé mes soeurs et mon frère.--Je conviens, dit la

veuve, que beaucoup de gens n'ont pas une existence plus assurée.

Combien de familles vivent d'une place, que le père occupe aujourd'hui,

et qu'une révolution ou le caprice d'un supérieur peut lui ôter demain!

Si donc je ne pensais qu'à moi, mon bon Charles, à tes soeurs et à ton

frère, j'accepterais tranquillement la douce vie que tu veux nous faire:

c'est pour toi que je m'inquiète, c'est toi qui te dévoues, et, puisque

tu oublies tes intérêts, il faut bien qu'on y pense pour toi.--Je les

oublie moins que vous ne croyez. En travaillant comme je fais,

j'apprends tous les jours quelque chose. Forcé de chercher en moi toutes

mes ressources, je deviens adroit, inventif, entreprenant: qualités

précieuses, que je ne laisserai pas au Rivage, si je dois le quitter.

D'ailleurs, si je n'ai fait que semer jusqu'à présent, nous allons

bientôt recueillir; nous ne tarderons pas à cultiver un jardin; ce sera

pour moi un nouvel apprentissage. Le bon Jardinier, que je possède,

votre expérience, les conseils de quelques voisins seront mes guides. Le

temps approche, ma mère, où vous porterez au marché de beaux légumes et

de beaux fruits. Voyez comme cette terre est grasse et fertile. L'eau ne

nous manquera pas. Après avoir empêché qu'elle ne nous nuise, nous

l'obligerons de nous servir.»

Le jeune homme réussit, dès ce temps même, à faire travailler la rivière

pour lui. Il en détourna les eaux, quand celles du lac furent basses, et

les fit passer par un long détour sur le sol du Rivage, en rendant la

pente presque insensible. L'eau dormante déposait, où notre, jeune colon

le voulait, la terre limoneuse dont elle était souvent chargée. Charles

y trouvait un double avantage: il empêchait la barre de se reformer, et

il élevait insensiblement le sol du petit domaine. Ce procédé fut lent,

mais il était sûr, et cela n'empêchait pas l'industrieux ouvrier de

travailler de son côté, pour élever le niveau du terrain. Ayant vu les

bords de la route couverts, à une grande distance, de terres extraites

des fossés, il offrit aux cantonniers de les enlever; il en eut la

permission, et dès lors il ne cessa de transporter au Rivage toutes les

terres qui furent ainsi mises à sa disposition.

17.--La truite.

Il entremêlait ces travaux pénibles d'occupations plus agréables.

C'était toujours un plaisir pour lui de lever les nasses. Il le

partageait quelquefois avec son frère et ses soeurs, depuis qu'il avait

mis la barque en meilleur état. Par une belle matinée d'automne, il les

avait menés tous trois avec lui. Les enfants aimaient beaucoup ces

petites promenades, et, pour être admis à les faire, ils ne s'y

permettaient aucun mouvement brusque et dangereux; cependant, ce

jour-là, lorsqu'ils virent la nasse dans le bateau, et, dans la nasse,

une belle truite de six livres, qui faisait des sauts désespérés, ils

sautèrent eux-mêmes de joie, et firent balancer le bateau, tellement que

Juliette perdit l'équilibre, et serait tombée dans l'eau, sans le prompt

secours de son frère. On revint en triomphe. «Que ferons-nous de ce beau

poisson? dit la mère.--Eh! nous le vendrons sans doute, dit André, en

soupirant.--Non, mon ami, nous ne le vendrons pas, nous le donnerons.--A

qui donc, s'il vous plaît?--A notre bon voisin.--J'y pensais, dit

Charles, et depuis longtemps je souhaitais d'avoir quelque chose dont on

osât lui faire hommage. Nous enverrons Isabelle et Juliette présenter

cette offrande.» Aussitôt dit, aussitôt fait. On coucha la truite sur un

linge blanc dans une corbeille d'osier, ouvrage du petit frère. Les deux

soeurs mirent leurs meilleurs habits, et se rendirent chez le vieillard.

Elles furent très-bien reçues; il les remercia lui-même avec bonté, et

se garda bien de reconnaître d'abord leur politesse autrement que par un

accueil gracieux; mais, quelques jours après, il envoya à ses voisins

une simple et bonne pendule, avec cette devise sur le socle:

Je mesure le temps pour qui sait l'employer.

Jusque-là nos colons ne s'étaient servis que d'un cadran solaire,

horloge bien imparfaite, que Charles avait établie sur le devant de la

cabane, et que le voisin avait probablement remarquée. Un cadran solaire

ne mesure que les heures où le soleil brille, et l'on peut juger si la

pendule fut bien reçue!

A quelque temps de là, ayant vu Charles transporter chez lui les terres

nouvellement fournies par le cantonnier, M. M... proposa au fils de

Susanne beaucoup mieux que cela. Il avait dessein d'ouvrir dans sa

campagne de nouvelles allées; il en avait déjà fait le tracé lui-même:

«Enlevez, dit-il à Charles, toute la bonne terre, à la profondeur qu'il

vous plaira; vous la remplacerez par du gravier et du sable: nous y

gagnerons tous deux.» Le jeune garçon accepta avec reconnaissance et se

mit sur-le-champ à l'ouvrage. Il eut encore de quoi s'occuper longtemps;

les allées étaient longues et larges; la terre se trouva bonne presque

partout, à la profondeur d'un ou deux mètres: il n'en voulut rien

perdre. Et que pouvait-il faire de plus avantageux à la petite colonie?

Par ce moyen, toute la partie supérieure du Rivage fut renouvelée.

Charles y put travailler tout l'hiver, car, sur la rive du lac, il est

rare que la mauvaise saison soit assez rigoureuse pour interrompre les

travaux de la terre.

18.--Premières cultures.

Au printemps, nos colons eurent donc, au bord de la rivière, un potager,

placé dans la meilleure exposition, et formé d'un terrain d'alluvion, où

les choux et les laitues devaient venir à souhait. Cette partie des

terres déjà propres à la culture se composait de trois cent cinquante

mètres carrés. Il y en avait près de six cents dans la partie

supérieure. Au pied des rochers, et sur une largeur de cinq mètres,

Charles planta de la vigne. Les sarments tombés des treilles du

voisinage propagèrent chez lui le muscat blanc et le rouge. Rien ne

convenait mieux à un jardinier, qui voulait vendre le fruit, et non

faire du vin. Tout le reste fut d'abord planté en pommes de terre et

semé en légumes.

Une cloison de roseaux protégea le jardin contre le vent du nord. André

fit cet ouvrage sous la direction de son frère, qui se chargeait de

travaux plus difficiles et plus pénibles. Au reste, tout le monde était

occupé dans la colonie. Susanne, heureuse de voir ses enfants autour

d'elle et contents de leur sort, retrouva des forces et de la santé.

Trop souvent dispersés jusqu'alors, les membres de la famille étaient

maintenant réunis pour les soins de la plantation et de la culture.

C'est l'avantage des travaux champêtres, d'occuper tous les âges, et de

fournir à chacun un emploi convenable de ses forces. Cela fait assez

voir combien ces travaux sont propres à donner le bonheur.

Le père avait laissé quelques outils: on put donc éviter d'abord des

dépenses ruineuses. Pendant les veillées d'hiver, Charles avait fabriqué

tous ceux où le bois peut suffire. De plus, il tira parti de quelques

vieilles ferrailles, qu'il reforgea de son mieux, et qu'il emmencha

lui-même. Le campagnard qui possède une scie, une hache, un rabot, un

marteau, des tenailles, peut se fournir lui-même de bien des choses,

s'il ne manque pas de patience et d'adresse. Susanne disait à son fils:

«A part l'accroissement, que Dieu seul peut donner, je ne vois ici que

ton ouvrage; tu as créé le sol, tu as fabriqué les outils: tout cela

nous est d'autant plus cher.--Je n'aurais rien fait tout seul, répondait

Charles, et je trouve toutes mes ressources, qui souvent me surprennent,

dans le plaisir de travailler pour vous. Je ne sais pas lequel de nous a

le plus d'obligation aux autres, mais nul n'est plus heureux que moi. Ne

me louez pas tant, bonne mère, de savoir faire ce qui me plaît.»

Lorsque les premiers semis commencèrent à lever, que les planches se

couvrirent de feuilles vertes, non-seulement Isabelle et les petit

jumeaux, mais Charles et la mère elle-même, éprouvèrent une joie

d'enfant. On visitait à chaque moment ces laitues naissantes, ce

cerfeuil, ces petits pois, qui, soulevant la terre crevassée, se

montraient à l'envi. On épiait sur les arbrisseaux la sortie des

premières feuilles; on comptait les fleurs. Que de mains empressées à

protéger une faible tige contre le vent ou le soleil! Et, quand la terre

semblait un peu desséchée, que de jardiniers se disputaient l'arrosoir!

Cette joie devint plus calme, mais elle ne s'affaiblit point. C'est le

secret de la nature de se faire des amis qui ne peuvent l'oublier.

Charles, pour établir son potager, mit à profit, suivant sa coutume, ce

que le riche voisinage lui abandonnait. Les rebuts d'un jardin opulent

étaient bien reçus dans le sien; ils payèrent souvent les soins qu'on

leur donna en devenant des sujets d'élite. Avait-on jeté des fraisiers

par-dessus la muraille, des mains attentives les relevaient bientôt, et

transportaient au Rivage cette nouvelle richesse. C'est ainsi que les

meilleures espèces d'herbages, de légumes, de melons, de concombres, y

furent cultivées. Sans avoir acheté rien, on eut bientôt beaucoup de

choses à vendre.

Le jardinier de M. M... aurait pu, sans faire tort à son maître, aider,

dans ce premier établissement, son voisin, encore novice, et sans doute

le bon vieillard le voulait ainsi. Mais l'intendant était moins bien

disposé. Cet homme, d'un méchant caractère, avait vu de mauvais oeil

l'entreprise de Charles. Il avait prédit que cela ne réussirait point.

Blessé dans son amour-propre par le succès du jeune colon, il ne pouvait

souffrir qu'un étranger tirât quelque avantage de ce qu'il avait

négligé. Qu'on se figure sa colère, quand il dut prévoir que la

prospérité toujours croissante des Baudry les fixerait indéfiniment sur

des terres soumises à son intendance! Sa mauvaise volonté ne s'était

montrée jusque-là que par des ricanements et des grimaces, quand il

passait le long du Rivage: elle parut dès lors plus visiblement: elle

arrêta le jardinier, quand il voulut faire part aux Baudry de son

superflu et leur donner des conseils. Susanne en fut alarmée; elle

disait: «J'entends gronder le tonnerre dans le lointain; Dieu veuille

qu'il ne nous arrive pas malheur!--Qu'importe M. l'intendant! disait

Charles, nous avons le maître pour nous.»

19.--Encore des colons.

Le Rivage devint peu à peu l'asile de mainte créature abandonnée, qui

cherchait le vivre et le couvert. Un jour que la pluie froide et le vent

orageux avaient emprisonné nos amis dans leur cabane, ils entendirent,

pendant le repas, des gémissements à travers la porte. Isabelle courut

voir ce que c'était. Un pauvre barbet délaissé entra précipitamment, et

commença par secouer vivement sa laine chargée d'eau. On lui pardonna,

en faveur de ses avances non moins vives, cette façon d'agir trop

familière. Il avait faim; ses regards émurent facilement la pitié de la

famille. Il se trouva au fond du pot un peu de soupe: elle fut pour

Caniche, qui venait de trouver tout d'un coup de nouveaux maîtres et un

nouveau nom.

Une autre fois, André tira de la rivière un petit chat blanc, que des

enfants cruels avaient jeté à l'eau pour se divertir. Le chat, qui

poussait des miaulements affreux, fut porté par le courant dans des

mains charitables: André se jeta dans l'eau lui-même pour le sauver. On

l'appela Minet; il devint le folâtre compagnon du grave Caniche, et

partagea l'amitié des maîtres de la maison. C'étaient là des bouches à

peu près inutiles; ni les souris ni les voleurs n'étaient encore bien à

craindre dans la chaumière. Moins occupés, les nouveaux venus eurent le

temps d'être aimables; ils payèrent en caresses le pain qu'on leur donna

sans regret.

Un troupeau de moutons mérinos passait sur la route, le berger en tête

et le chien en queue; les menaces du chien, les appels du maître, ne

pouvaient plus faire avancer une malheureuse brebis, qui traînait le

pied et hochait la tête, bien loin derrière ses frères et ses soeurs;

Charles la recommandait doucement à la compassion du berger. «Que

voulez-vous que j'y fasse? répondit-il. Cette bête n'ira pas loin, on le

voit bien, et certainement elle n'arrivera pas en Allemagne, où je mène

ce troupeau.--En Allemagne! s'écria Charles, c'est impossible. A une

demi-lieue d'ici elle tombera pour ne plus se relever.--Prenez-la donc,

jeune homme, et, quand je reviendrai dans le pays, vous me la rendrez.

Vous aurez pour vos soins sa laine et les petits qu'elle porte.» La

brebis fut recueillie, doucement traitée et bientôt guérie. Elle mit bas

deux agneaux, qui furent les parents de plusieurs autres.

Ce progrès rendit nécessaire la construction d'une étable. Charles, qui

avait su loger sa famille, ne fut pas embarrassé pour abriter des

moutons. Dès lors le rivage eut tout l'air d'une ferme, avec ses petites

dépendances, placées en appentis contre le bâtiment principal. Les

jeunes enfants avaient trouvé un nouvel emploi de leur temps. Il

menaient la brebis et les agneaux tondre les haies du voisinage et

l'herbe perdue le long des chemins. Bientôt les débris du jardin

fournirent un supplément de pâture, qui permit de nourrir une petite

chevrette, échangée par Suzanne contre la laine de la brebis, et sauvée

par elle des mains d'un paysan, qui la menait à la boucherie. «Combien

de vies gardées par notre ami Charles!» disait Isabelle, en rappelant un

jour par quelles aventures tant d'êtres animés étaient venus peupler le

Rivage.

Il y manquait de la volaille. En attendant, Charles avait déniché et

apprivoisé un couple de pigeons sauvages. On s'avisa de faire couver à

la femelle des oeufs de poule; les poules, à leur tour, firent éclore

des canetons, et l'on prévoit que les canetons réussirent; le gîte était

fait pour eux; ils avaient dans la rivière et le lac des vivres en

abondance et le bain à souhait. Ils furent d'abord en grande prospérité.

Les jeunes filles y trouvèrent tant de plaisir et de profit, qu'elles

étendirent peu à peu cette industrie: bientôt les canards virent les

oies nager gravement à leur côté.

20.--Effets naufragés.

Ainsi la situation de cette vertueuse famille était meilleure de jour en

jour. Un produit en amenait un autre. Avec le prix des légumes, on

achetait du grain pour la basse-cour; avec l'argent des poulets, on se

procurait de quoi nourrir la cabane. Prospérité respectable dans son

origine comme dans ses moyens! Si pauvres que fussent nos colons, ils ne

s'appropriaient pas un brin d'herbe au mépris de la loi et de la

justice. Après une nuit orageuse, durant laquelle la chaumière avait

essuyé de terribles assauts, sans que le repos des habitants fût

troublé; pendant que les petits dormaient encore d'un profond sommeil,

malgré le fracas des vagues, auquel ils étaient accoutumés, Charles, qui

sortait toujours le premier, vit la grève couverte au loin de bois

rejeté par les lames. C'était la charge d'un bateau, qui s'était versé

tout entière dans le lac. Les bateliers avaient pu sauver leur vie et

leur barque, mais l'orage les avait poussés fort loin de là. Charles

appela promptement toute la famille. Ces pauvres gens firent si bien,

que, dans l'espace de quelques heures, ils recueillirent tout le bois

qui était à leur portée. C'était du hêtre de première qualité. Nos amis

auraient eu là de quoi se chauffer longtemps, mais ils n'étaient pas

gens à invoquer le droit d'épave et à profiter du malheur d'autrui. Ils

savaient bien que des effets naufragés ne sont pas des effets

abandonnés.

«Voilà tout ce que nous avons pu sauver,» dit Charles aux bateliers,

quand ils firent leur tournée, pour tâcher de recouvrer leur bois perdu.

Ces gens le comblèrent de remerciements, et voulaient lui faire accepter

une partie de ce bois pour sa peine. «Non pas, dirent la mère et le

fils; nous n'avons fait que notre devoir.» Les bateliers répondirent:

«Pourquoi tout notre chargement n'est-il pas tombé dans vos mains!»

21.--Un hôte.

Un soir, comme Charles rentrait chez lui, il vit s'approcher un homme

d'assez mauvaise apparence, les habits en désordre, l'air inquiet et

agité. A ses rides profondes, à ses rares cheveux gris, on pouvait lui

donner soixante ans. Il dit à Charles, en lui montrant du doigt le

bateau: «Par humanité, passez-moi sur l'autre bord.--C'est impossible,

lui répondit Charles. Le bateau est vieux et mauvais, et vous voyez

comme le lac est agité; quand même il serait tranquille, je n'essaierais

pas de vous le faire traverser sur une si mauvaise barque.--Où

passerai-je donc la nuit? dit l'inconnu avec angoisse.--Dans ma cabane,

monsieur, si cela vous plaît. Je peux vous offrir une soupe maigre et un

lit de paille.» L'étranger accepta sur-le-champ.

La veuve ne l'admit pas sans défiance dans sa demeure, et Charles

lui-même n'était pas très-rassuré sur le caractère et la personne de son

hôte; mais l'âge et la détresse de cet homme l'avaient ému. Après souper

ils causèrent, et nos colons virent que, si les années avaient ridé ce

visage et blanchi cette tête, la sagesse n'avait pas encore apaisé le

coeur. L'inconnu parlait un langage passionné.

«Vous avez une bien chétive demeure, dit-il, en jetant autour de lui des

regards de pitié.--Dieu veuille nous la maintenir! répondit la

veuve.--Quelle différence de votre cabane à ces châteaux du

voisinage!--On a vu de tout temps des châteaux et des cabanes.--Les

habitants des châteaux ne furent jamais plus insensibles au malheur du

pauvre.--Je ne peux le croire, monsieur, car nous éprouvons le

contraire, nous autres. Le maître de la campagne, ou, s'il vous plaît de

l'appeler ainsi, du château qui touche notre demeure, nous a prêté un

asile sur sa terre; nous sommes chez lui, sans qu'il exige de nous

aucune rétribution.--Ah! ce terrain n'est pas à vous?--Il n'est pas à

nous.--Le voisin peut donc vous chasser quand il lui plaira?--Oui,

monsieur.--Vous n'y resterez pas longtemps.--Voici deux ans que nous y

sommes.--Et vous plantez, vous semez, sans défiance?--Qu'avons-nous à

craindre?--Votre homme attend que la poire soit mûre pour la cueillir.»

Charles l'interrompit avec émotion: «Connaissez-vous, monsieur, celui de

qui vous parlez ainsi?--Jeune homme, tous les riches se ressemblent; ils

sont tous durs, égoïstes, perfides.--Je conviens, reprit la veuve, qu'on

peut dire assez de mal de tous les hommes; il faut que nous soyons bien

méchants, puisque le sang de Dieu même fut nécessaire pour laver nos

crimes. Mais vous ne blâmez que les riches: les pauvres, à votre avis,

auraient-ils toutes les vertus?--Les pauvres sont des lâches de souffrir

ce qu'ils souffrent.--Fort bien, nous avons aussi des torts! Pour les

réparer, nous devrions, à vous entendre, mettre le feu aux châteaux:

nous en serions mieux logés!--Non pas cela, ma bonne dame; il faudrait

ménager les châteaux, et mettre leurs habitants à la porte, en leur

disant: A notre tour!--Dès-lors, nous serions les riches et les

méchants: les nouveaux pauvres auraient une belle revanche à prendre.

J'imagine qu'ils n'y manqueraient pas. Voyez donc la jolie société que

vous nous faites! En vérité, monsieur, si mon fils avait pu vous verser

du vin, je dirais,... vous m'entendez... Pardonnez-moi de vous parler si

vivement; je suis mère, et je pense à mes enfants qui vous

écoutent.--Vous voulez qu'ils soient trompés comme vous!--Je suis

chrétienne, et je veux en faire des chrétiens.--Les premiers chrétiens

avaient tout en commun.--Quelques-uns, ceux qui le voulaient ainsi; mais

l'Évangile est une loi de liberté.--Il commande aussi la charité, et les

riches s'en moquent.--Quelques riches, monsieur, et vous ne faites pas

autre chose vous-même dans ce moment, car la charité c'est l'amour, et

vous prêchez la haine.--Vous ne ménagez pas votre hôte, bonne

dame!--Encore une fois, monsieur, c'est que vous oubliez mes

enfants.--Comment se modérer, quand on voit ceux qui souffrent baiser la

main de leurs oppresseurs?» Charles répliqua: «Je ne souffre point; on

ne m'opprime point; je ne baise la main de personne. Je suis pauvre: ne

m'en demandez pas la cause, je vous prie; sachez seulement que les

riches ne m'ont rien ôté. Dieu m'a donné des forces et de

l'intelligence: je les emploie librement; mes affaires avancent peu à

peu; c'est ainsi, je le crois, que la plupart des fortunes se sont

faites: elles sont le résultat de longs efforts. Il est vrai que les

possesseurs actuels n'ont pas tous amassé leurs biens eux-mêmes, mais

ils les ont reçus de celui qui les avait gagnés, et qui pouvait, certes,

les donner à qui bon lui semblait.--Non pas, dit vivement

l'étranger.--Ah! vraiment? Quand j'aurai gagné du bien, je ne serai pas

libre d'en disposer à mon gré, pendant ma vie et après ma

mort?--Non.--Alors, vive la joie! Je vais me donner du bon temps. Plus

d'économies. J'aurai toujours assez pour moi. Tous les gens bien avisés

vivront ainsi au jour le jour, à l'aventure, comme les sauvages; quand

le blé manquera, nous ferons encore comme eux, nous nous mangerons les

uns les autres.»

L'étranger allait répondre, car on répond toujours.

«Il est tard, monsieur, dit la veuve, et il faut que de bonne heure nous

soyons debout. Vous ne serez pas surpris qu'on se lève matin chez des

gens qui ne veulent rien demander qu'au travail. Je vous souhaite le

bonsoir.» Là-dessus elle fit un signe à Isabelle et à Juliette, qui

passèrent dans le cabinet. Charles étendit par terre une gerbe de

paille. «Voilà votre lit, monsieur, dit-il à l'étranger. Je voudrais en

avoir un meilleur à vous offrir; cependant j'espère que vous y trouverez

du repos; le lit ne fait pas le sommeil.»

22.--Bonheur du pauvre.

Le lendemain, l'étranger quitta ses hôtes de bonne heure, sans se faire

connaître, et sans leur dire un seul mot de ses desseins; ils le virent

s'éloigner en regardant de tous côtés avec défiance, comme une personne

qui craint d'être poursuivie. «Il s'en va bien mécontent de nous, dit

Isabelle: il n'a pu nous persuader que nous sommes les gens les plus

malheureux du monde.» Comment nos pauvres amis auraient-ils pu le

croire? On n'écoute là-dessus que son propre sentiment. Et puis,

n'avaient-ils pas ce qui fait le vrai bonheur? Une conscience pure, la

santé, le travail, la présence de ceux qu'ils aimaient, et sans cesse le

livre de la nature ouvert pour eux à ses plus belles pages! La veuve,

entourée de ses enfants et comblée de leurs caresses, disait

quelquefois: «Vous avez reconnu, mes amis, que les riches vous

abandonnent beaucoup de choses utiles à la vie; vous avez moissonné où

d'autres passaient et repassaient sans voir la moindre chose à

recueillir: combien d'avantages plus précieux on nous laisse encore, et

dont nous savons seuls jouir! L'ambitieux, qui s'emprisonne dans les

grandes villes, où l'air, la lumière et l'espace lui manquent, renonce à

ce qu'il y a de plus aimable dans l'univers; ceux qui restent dans les

campagnes, mais qui, trop attachés à la fortune, ne vivent que pour

amasser de l'or, n'ont jamais le temps de lever les yeux et de bénir.

Ils vivent sous le ciel et n'y songent pas; la campagne, les monts, les

rivages, tous ces objets ravissants, qui nous offrent des peintures

mille fois plus belles, j'imagine, que celles des palais, tout cela est

pour les gens affamés de richesses comme s'il n'existait pas. Ils

traversent leurs superbes cultures, sans y voir autre chose que des

écus. Ils y trouvent encore plus de soucis. Cependant elles charment

notre vue ces moissons étrangères, et les petits oiseaux, qui viennent

en recueillir les prémices sous nos yeux, nous disent, en se balançant

sur l'épi, que notre part est aussi réservée. A d'autres le soin

d'entasser, d'administrer, de conserver; le pain quotidien ne manque pas

à notre table: il nous arrive doucement avec ces travaux qui vous

plaisent.

Les Colons du Rivage, ou Industrie et Probité Ouvrage destiné a servir de lecture courante dans les écoles primaires · 第 2 / 9 段