LES
COLONS DU RIVAGE
OU
INDUSTRIE ET PROBITÉ
PAR
JACQUES PORCHAT
OUVRAGE DESTINÉ A SERVIR DE LECTURE COURANTE DANS LES ÉCOLES PRIMAIRES
DIXIÈME ÉDITION
PARIS
ANCIENNE MAISON DEZOBRY, E. MAGDELEINE & Cie
CH. DELAGRAVE ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
58, RUE DES ÉCOLES, 58
1870
CHEZ LES MÊMES LIBRAIRES:
Éditeurs du _Cours éducatif de la langue maternelle du_ P. G. Girard.
TROIS MOIS SOUS LA NEIGE, Journal d'un jeune habitant du Jura, ouvrage
destiné à servir de livre de lecture courante dans les écoles primaires;
par Jacques PORCHAT. 1 vol. in-18. Prix, br. ou cart. » 60 c.
_Ouvrage couronné par l'Académie française, comme utile aux moeurs._
FABLIER (LE) DES ÉCOLES. Choix de fables des fabulistes français, avec
une _explication morale et des notes_ destinées à en rendre la lecture
plus facile et plus utile aux enfants; par Jacques PORCHAT.
--_1re partie_. Fables choisies de La Fontaine, 1 vol. in-18. Prix,
cart. » 60 c.
--_2e partie_. Fables choisies de Florian et d'autres fabulistes, 1 vol.
in-18. Prix, cart. » 60 c.
SAGESSE (LA) DU HAMEAU, entretiens d'un aïeul et de ses petits-enfants
sur la famille, l'autorité paternelle, le travail, la propriété, les
riches et les pauvres; par Jacques PORCHAT, ouvrage propre à la lecture
courante dans les écoles primaires. 1 vol. in-18. Prix, cart. » 60 c.
FABLES ET PARABOLES, par Jacques PORCHAT, 4e édition; un beau vol. in-12
avec titre orné. Prix 3 fr. 50 c.
NOUVELLES, pour l'enfance et la jeunesse, par Jacques PORCHAT, 1 vol.
in-12. Prix, br. 3 fr. »
LECTURES CHOISIES DE MORALE ET DE LITTÉRATURE, ou Recueil des beaux
morceaux des prosateurs, des poëtes français, et de traductions de
quelques auteurs étrangers, _ouvrage destiné à servir de livre de
lecture et de récitation_ dans les écoles, _avec des notes_; par M.
Ernest DUTHAR. 1 fort vol. in-12. Prix, cartonné 1 fr. 50 c.
VEILLÉES DE LA FERME DU TOURNE-BRIDE (LES), ou entretiens sur
l'agriculture, l'exploitation des produits agricoles et l'arboriculture
par _M. P. J. de Varennes_, 1 vol. in-12, avec gravures intercalées dans
le texte. Prix, cart. 1 fr. 50 c.
_Ouvrage honoré de la souscription de S. Exc. M. le ministre de
l'instruction publique et de celle de S. Exc. M. le ministre de
l'agriculture et du commerce._
PREMIERS ÉLÉMENTS D'INDUSTRIE MANUFACTURIÈRE ou simples notions sur les
procédés en usage pour préparer les objets nécessaires à la nourriture,
au logement, à l'habillement, etc., de l'homme. Ouvrage rédigé d'après
les traités les plus modernes, et destiné à servir de livre de lecture
courante dans les écoles primaires; par M. Paul LEGUIDRE, ancien
professeur. 4e édition, corrigée, refondue et enrichie de gravures sur
bois. 1 vol. in-18. Prix, br. ou cart. » 90 c.
_Tout exemplaire de cet ouvrage non revêtu de notre griffe sera réputé
contrefait._
[Signature: Charles Delagrave et Cie]
COULOMMIERS.--Typog. A. MOUSSIN.--5-70.
LES
COLONS DU RIVAGE
1.--Introduction.
Au bord d'un lac des Alpes, vivait, à la fin du siècle passé, une humble
famille, dont l'histoire peut servir de leçon à beaucoup de gens, et
montrer combien la pauvreté industrieuse sait trouver encore de
ressources au milieu de la société. Un récit abrégé, mais fidèle, de la
vie et des travaux de cette famille ne sera pas sans utilité, en un
temps où l'on se plaint sans cesse qu'il est presque impossible de se
faire un sort dans le monde et de trouver une place au soleil; erreur
décourageante qui serait moins répandue si l'on savait se contenter de
ce qui est vraiment nécessaire, et profiter soigneusement des secours
que l'équitable Providence ménage à ses enfants en apparence les plus
délaissés.
Susanne Baudry, veuve après dix-huit ans de mariage, avait quatre
enfants. L'aîné, nommé Charles, venait d'accomplir sa dix-septième
année, mais il était très-avancé et très-fort pour son âge. Isabelle,
l'aînée des filles, avait près de treize ans. André et Juliette en
avaient onze; ils étaient jumeaux. Leur père, Thomas Baudry, avait connu
l'aisance. Il avait recueilli de ses parents un petit héritage, fruit de
leur travail et de leurs épargnes pendant quarante années. Les petites
fortunes sont, comme les grandes, sujettes à se perdre par le désordre
et par le vice. Thomas, d'ailleurs assez bon ouvrier, s'étant adonné au
vin, vendit peu à peu ce qu'il possédait, pour satisfaire sa honteuse
passion. Il s'était vu propriétaire d'une petite maison et de quelques
terres: il vécut assez pour ne laisser à sa veuve et à ses enfants qu'un
chétif mobilier.
Sa mort était une délivrance pour sa famille, et cependant il fut
pleuré, parce qu'il avait une bonne femme et des enfants pieux. Il avait
montré, dans ses derniers moments, un profond repentir, demandant pardon
à sa femme, consolant ses enfants, auxquels il disait avec humilité:
«Vous ne faites pas une grande perte; cependant, si Dieu l'avait permis,
j'aurais tâché de réparer mes torts.»
Il mourut, et l'on oublia le mal qu'il avait fait; on lui tint compte du
bien qu'il aurait voulu faire. Malheureux le père de famille qui n'a
connu son devoir que le dernier jour de sa vie, et qui a besoin
d'indulgence pour obtenir des regrets!
2.--Premier projet de Charles.
Quelques jours après, Charles dit à sa mère: «Voici le moment où je dois
reconnaître, selon mon pouvoir, ce que vous avez fait pour moi, et vous
montrer que je saurai suivre vos conseils et votre exemple. Avant que
mes soeurs et mon frère pussent vous comprendre, nous avons souvent
passé la veillée tout seuls, vous et moi, et vous la trouviez bien
longue, parce que vous attendiez mon père; pour moi, il vous en
souvient, je vous quittais toujours à regret, quand vous me disiez:
«Charles, il est onze heures, il est minuit; laisse-moi: tu as besoin de
sommeil.» J'avais tant de plaisir à vous lire les histoires saintes, et
à vous les entendre expliquer! vous me teniez des discours si sages sur
les vanités du monde! Que de fois, en vous écoutant, j'ai béni dans mon
coeur mon aïeul, qui vous a si bien instruite! Je prêtais l'oreille, en
cardant la laine, et en suivant des yeux votre main diligente, qui ne
cessait pas de filer le chanvre ou le lin, et je me disais: «Un jour je
l'aiderai, je la consolerai; je veux qu'elle me bénisse et qu'elle se
puisse dire: Il n'y a pas au monde une mère plus tendrement aimée.»
La pauvre Susanne fut tout émue en écoutant ce langage, et Charles la
pressa dans ses bras, sans pouvoir achever d'abord ce qu'il avait à
dire. Il ajouta, un moment après: «On m'apprend qu'une riche famille de
la ville demande un valet de chambre, et qu'elle n'exigerait pas un
homme qui eût déjà du service, pourvu qu'il fût docile et de bonnes
moeurs: voulez-vous que j'aille me présenter? Je vous quitterai avec
beaucoup de regret, ma mère, mais je vous ferai vivre, et je pourrai
plus tard aider mon frère et mes soeurs à se placer à leur tour.
--Ainsi nous serons dispersés, dit Susanne. Triste condition, à laquelle
bien des familles indigentes savent pourtant échapper! Ce n'est pas sans
une peine bien vive, mon bon Charles, que je consens à cette séparation;
cependant je ne vois pas dans ce moment d'autre parti à prendre; notre
loyer est échu; je ne sais comment nous le paierons à l'avenir, et nous
voilà sans asile. Mon rouet aurait beau tourner pendant quinze heures
tous les jours, je ne pourrais pas suffire à la moitié du nécessaire;
et, malheureusement, ma mauvaise santé ne me permet pas d'employer mon
temps d'une manière plus lucrative. Va, mon enfant, j'accepte tes
services le coeur pénétré; un jour, je l'espère, ces petits pourront les
reconnaître mieux que moi.»
Charles mit ses meilleurs habits et se rendit à la ville. Il arriva trop
tard; la place était déjà donnée. Comme il revenait tristement, en
suivant la grande route, qui, dans certains endroits, côtoie le lac
d'assez près, il descendit sur la grève pour se reposer un moment à
l'ombre des buissons fleuris. On était au printemps; la vallée brillait
d'un éclat magnifique. Charles regardait tour à tour le lac, les Alpes,
les campagnes, et peu à peu il fut saisi de tristesse, à la pensée qu'il
devrait peut-être quitter ce beau pays et s'en aller bien loin, pour
trouver le pain de la famille; ses soeurs et son frère s'exileraient à
leur tour, et la mère resterait seule dans ce vallon délicieux, qui lui
semblerait bien triste, quand elle n'y verrait plus ses enfants.
3.--Nouveau projet.
Charles disait en lui-même: «Oh! que ces maisons de campagne me plaisent
le long du rivage. Mais que de luxe et de magnificence! Je serais
heureux à moins de frais. Si nous avions seulement un petit coin comme
cette grève, avec une pauvre cabane, nos bras nous donneraient tout le
reste; nous ne quitterions pas le lieu natal, et nous resterions tous
ensemble sous le même toit, autour du même foyer.»
En faisant ces réflexions, Charles jeta les yeux sur une forêt de
roseaux qui couvraient la plage, à l'embouchure d'une petite rivière.
Leurs tiges empanachées, qui murmuraient au souffle du vent, semblaient
souhaiter la bienvenue au fils de Susanne, en s'inclinant toutes
ensemble de son côté. Ces roseaux secs étaient ceux de l'année
précédente, que personne n'avait pris la peine de couper, et déjà la
nouvelle génération s'élevait pour leur disputer la place. Si j'étais le
maître du lieu où je me trouve, disait en lui-même le jeune garçon, je
moissonnerais ces roseaux qui n'appartiennent à personne, j'en ferais
une cabane à la manière des sauvages, et je dirais: «Venez, ma mère,
nous avons un abri; avec le temps nous le rendrons plus commode. Le
bonheur ne fut pas toujours si bien logé.»
Cette pensée fit battre le coeur de Charles; il allait et venait sur le
bord, observant l'agréable situation du lieu et particulièrement le
voisinage de la rivière. Elle avait rongé la terre en plusieurs
endroits, et menaçait d'empiéter sur ses rives. «Quel dommage! dit
Charles à haute voix, en considérant ces ravages regrettables.--Vous
avez bien raison, mon ami, lui répondit M. M..., vieillard aux cheveux
blancs, qui avançait la tête à travers les branches de lilas. Que
voulez-vous? J'ai été absent plusieurs années; mes domestiques se sont
reposés, et ils ont laissé travailler la rivière.--Monsieur, le terrain
que vous perdez ici ferait le bonheur d'une famille.--Et la rivière
déborderait, mon ami, et le bonheur de la famille irait au fond du
lac.--Oui, monsieur, à moins que le ciel ne vînt à son secours!»
Charles, en faisant cette réponse, avait regardé le vieillard d'un air
doux, et sa figure naïve laissait voir assez clairement ce qu'il
désirait.--Jeune homme, dit l'inconnu, vous avez bien parlé. Serait-ce
pour vous-même que vous regrettez ces terres perdues?--C'est pour ma
mère, qui est veuve, et pour ses enfants.--Et vous voudriez?--Les
établir ici, monsieur, avec votre permission.--Et la maison?--Je
bâtirais une cabane: voilà des roseaux.--Faites! s'écria le voisin, à
qui cette idée sourit par sa nouveauté. Mon ami, je vous autorise à
fonder ici votre colonie. Je ne souffrirai pas qu'on vous en dispute la
jouissance. Respectez ce qui est planté et semé; vous voyez que ce
bosquet en forme la limite: je mets le reste à votre disposition.
A ces mots, le vieillard disparut derrière les arbres, sans laisser à
Charles le temps de le remercier. L'inconnu disait à haute voix en se
retirant: «Les pauvres gens! une grève, une maison de roseaux!»
4.--Conseil de famille.
Aussitôt Charles courut chez sa mère, et lui conta ce qui lui était
arrivé; que la place de valet de chambre était déjà prise, mais qu'il
n'y pensait plus, ayant trouvé, disait-il, des moyens d'existence pour
la famille, un logement gratuit, un terrain au soleil, un rivage! Après
le premier instant d'émotion, il s'expliqua mieux, et, si ce projet le
séduisait, on peut juger combien il dut sourire au petit frère et aux
petites soeurs. Tous sautaient de joie. Un pareil établissement fut, une
fois au moins, le rêve de toute jeune tête. Isabelle, Juliette, André,
jasaient à l'envi: «Je ferai ceci, je planterai cela.» Leur imagination
prenait l'essor, et créait, du premier coup, un monde de merveilles.
C'était un flux de paroles, un bruit, un tourbillon, au milieu desquels
il n'y avait pas moyen de s'entendre.
«Tu vois, mon Charles, dit la veuve en souriant, l'émotion que tu as
excitée dans ce petit monde: c'est que ton dessein est fait pour leur
âge; il n'est pas sérieux; tu n'as pas prévu toutes les
difficultés.--C'est possible, ma mère, mais ne me découragez pas, je
vous en prie. Ces enfants se font une idée chimérique de mon entreprise;
veuillez, vous, ne pas en désespérer. Laissez-moi d'abord bâtir la
cabane; vous verrez ensuite s'il vous convient de l'habiter avec moi.
Quand nous aurons un abri, j'entrevois bien des ressources, qui nous
permettront de rendre peu à peu notre condition meilleure.--Va, mon
enfant, je ferai tout ce que tu voudras, et tu ne m'auras pas donné
vainement l'exemple de la confiance en Dieu. Si j'ai dû peut-être
hésiter un moment, en pensant aux fatigues que tu te prépares, tout cède
au désir de vivre avec toi. J'ai pleuré ce matin après ton départ; je me
voyais déjà séparée de mon fils. C'est pour exaucer mes prières que Dieu
t'inspire l'idée d'une entreprise qui nous rapproche. Elle réussira
peut-être d'autant mieux que la protection divine nous y sera plus
nécessaire.»
5.--La cabane.
Pressé de se mettre à l'ouvrage, Charles ne perdit pas un moment. Il
rassembla et mit sur une petite voiture à bras tous les outils et les
matériaux dont il put disposer. Il voulait commencer son travail le
lendemain au point du jour. Il y avait près d'une lieue de leur domicile
à l'endroit où il devait s'établir. Il ne voulut prendre avec lui que
son frère, et prévint sa mère qu'il ne reviendrait pas le soir, afin
d'éviter de perdre en courses inutiles un temps précieux. André, tout
fier d'être associé aux premiers travaux, fut prêt de grand matin, et se
plaça derrière la voiture afin de pousser de son mieux. Charles prit en
main le timon, en s'aidant d'une corde, qu'il se passa en écharpe autour
des épaules. Ils partirent avant le lever du soleil.
Le premier soin du nouveau colon fut de recueillir le plus de roseaux
qu'il pourrait. Heureusement personne ne l'avait devancé, et ne vint lui
discuter cette précieuse récolte. Il ne l'aurait pas faite sans de
grandes difficultés, s'il n'avait pas eu le bonheur de découvrir sous
les saules une vieille petite barque, qu'on avait abandonnée dans ce
lieu solitaire, comme étant hors d'usage. Charles la répara de son
mieux, y planta quelques clous, et la remit à flot. Il n'aurait pu, sans
doute, se risquer loin du bord sur une si mauvaise carcasse, mais elle
pouvait lui suffire pour l'objet qu'il se proposait. Les roseaux sont
chose légère, et ceux-ci étaient près de la rive. Charles se fit un
aviron d'une branche de saule, et, muni d'une faucille, il se mit à
l'ouvrage avec ardeur.
Malgré son désir de s'embarquer aussi, André dut rester au bord; il
aurait embarrassé et chargé le bateau inutilement. Il eut assez à faire,
dès qu'il fallut transporter les roseaux jusqu'à la place que Charles
avait choisie pour y construire la cabane.
A la nuit close, la récolte était loin de sa fin. Le jeune moissonneur,
obligé de s'interrompre, éleva un abri provisoire, une sorte de tente,
avec des roseaux et quelques perches, et les deux frères passèrent la
nuit là-dessous, après avoir joyeusement soupé d'un morceau de pain bis.
Le lendemain, ils recommencèrent leur travail au point du jour.
Lorsqu'ils eurent enfin rassemblé tous les matériaux, Charles les mit en
oeuvre et commença sérieusement un travail fort semblable à ceux qu'il
avait faits plus d'une fois en se jouant, pendant son enfance.
Il jugea prudent de réduire sa frêle construction à des proportions
très-modestes, ne songeant qu'aux besoins les plus pressants, et
persuadé qu'une fois établi avec les siens, il lui serait plus facile
d'agrandir sa maison. Six mètres sur cinq lui parurent des dimensions
suffisantes. Il avait apporté des lattes et des perches: ce furent les
chevrons et les poutres du bâtiment. Après avoir planté en terre, aussi
solidement qu'il put les premières colonnes, il y fixa des traverses,
et, quand le châssis lui parut offrir un degré suffisant de solidité, il
le couvrit d'une couche assez épaisse de roseaux, sur lesquels il
appliquait extérieurement de longues baguettes liées de place en place
aux premières.
Son frère allait de côté et d'autre à la recherche des osiers sauvages,
des joncs, des clématites de haies, objets sans maître, parce qu'ils
étaient sans valeur, et qui furent néanmoins très-utiles au jeune
ouvrier, pour unir entre elles les diverses parties de son frêle
édifice.
Il envoyait aussi quelquefois André chez leur mère, pour donner des
nouvelles de leur travail. L'enfant rapportait quelques provisions, et
ne manquait pas de s'extasier chaque fois à son retour, en voyant
l'ouvrage avancer rapidement. En dix jours, Charles eut achevé la partie
de la cabane qui, dans sa pensée, n'en devait former plus tard que la
paroi intérieure. Il avait encore à faire un travail considérable,
savoir, le revêtement extérieur, qu'il voulait élever à trente
centimètres de la première cloison, afin de remplir tout l'intervalle
avec de la mousse et des herbes sèches. Cependant le désir de recevoir
chez lui le plus tôt possible sa mère et ses soeurs, joint à la crainte
d'abandonner sans gardien cette construction fragile, le détermina à
mander, sans autre délai, sa famille par le petit messager, en le
chargeant d'expliquer de son mieux l'état des choses et les raisons qui
rendaient désirable un prompt déménagement.
6.--Premier établissement.
Susanne n'avait pas besoin qu'on la pressât beaucoup; d'ailleurs le
terme de son bail était arrivé: il fallait vider la maison. Elle prit
donc ses effets les plus nécessaires; elle mit dans un panier ses
petites provisions et se rendit au Rivage. C'était le nom, déjà choisi,
de la petite colonie. Isabelle et Juliette, transportées de plaisir,
gambadaient devant leur mère. Lorsque la pauvre femme vit de loin
l'oeuvre de son fils, elle eut le coeur serré tout à la fois de
compassion et de tendresse. Charles, qui vint au-devant d'elle, disait
en riant, pour déguiser sa confusion: «Voici notre château; il est
encore un peu à claire-voie. Heureusement les nuits ne sont plus aussi
fraîches; prenez patience, ma mère, vous serez bientôt mieux logée.»
Le déménagement ne fut pas long; quatre voyages de la petite voiture y
suffirent. Si étroite que fût la modeste case, on y logea facilement
toute la fortune de la famille. Le soir, pendant le premier souper qu'on
y fit, Isabelle, au comble de la joie, s'écria: «Nous voici comme
Robinson dans son île déserte.--Non pas, dit André, Robinson était seul:
nous sommes bien plus heureux que lui.--Et puis, dit Juliette, nous ne
sommes pas dans une île déserte, mais dans notre pays, au bord de notre
lac!--Où nulle chose ne nous appartient, dit tristement la mère, pas
même le sable sur lequel on nous a permis d'élever cette cabane.
Cependant il faudra songer à vivre. Moi, mes enfants, j'ai toujours mon
rouet; il ne tournera pas moins bien sous les roseaux que sous la tuile,
et, s'il plaît à Dieu, l'ouvrage ne manquera pas; Isabelle, qui se fait
grande, s'occupera du ménage, et nous tâcherons d'utiliser la bonne
volonté d'André et de Juliette. Charles est notre bras droit; c'est chez
lui que nous sommes: c'est principalement sur lui que je compte pour
l'entretien de la colonie.»
Alors Charles exposa ses projets et son plan de conduite. Pendant qu'il
construisait la cabane, sa jeune tête avait travaillé; il voyait devant
lui une longue suite d'entreprises, dont l'idée le réjouissait par
avance. Ce récit les fera connaître chacune en son temps. On verra
comment, secondé par une mère sage et patiente, par un frère et deux
soeurs dociles, il réussit à fonder un établissement, qui aurait comblé
les désirs de la veuve et de ses enfants, si la possession n'en avait
pas été absolument précaire. Susanne disait quelquefois en soupirant:
«Nous ne sommes pas comme Robinson dans son île, mais comme les
passereaux sous le toit de l'homme; si l'homme ne veut plus de nous, il
peut nous faire déloger quand cela lui plaira.»
7.--Projets de conquêtes.
Charles avait mille choses à faire; il s'appliqua d'abord à reconnaître
quelles étaient les plus pressantes, afin de s'y attacher avec
persévérance. S'il eut d'heureux succès dans la suite de ses travaux, ce
fut entre autres, parce qu'il prit l'habitude de faire toute chose en
son temps, sans la quitter pour une autre, qui l'attirait davantage,
mais qui pouvait se différer avec moins d'inconvénients.
Son projet étant d'agrandir, autant que possible, son territoire, en
reprenant au lac et à la rivière ce qu'ils avaient emporté, il se hâta
de planter, avec l'autorisation du maître, et avant que la saison fût
plus avancée, des boutures de saules, prises sur les arbres du Rivage.
Cette plantation, favorisée par l'humidité du sol, ne tarda pas à
prospérer. Trois rangées de saules marquèrent la limite à laquelle
Charles voulait réduire les eaux dans la suite, en essayant de leur
dire: «Vous n'irez pas plus loin.» Pour le moment elles ne semblaient
point disposées à l'obéissance, et elles baignaient impunément la
plupart des boutures.
8.--La cabane devient habitable.
Charles s'occupa ensuite de la cabane, qu'il ne pouvait pas laisser plus
longtemps réduite à une simple cloison. Si le vent et la pluie ne
s'étaient pas modérés, pendant quelques jours et quelques nuits, en
faveur de la veuve et des enfants, ils auraient eu beaucoup à souffrir
sous leur toit de roseaux. La saison était favorable à un premier
établissement. On faisait la cuisine en plein air. La mère couchait avec
ses filles dans le seul lit que la famille possédât. On y suspendit, en
guise de rideaux, une pièce de toile, produit des épargnes et du travail
de la mère, et qu'elle se proposait d'employer plus tard pour les
besoins de la famille. En attendant, ce fut un abri de plus contre le
vent et la fraîcheur de la nuit. Charles et André, qui voulaient
s'aguerrir, couchaient tout simplement sur des feuilles sèches, amassées
dans un coin et retenues par une petite claie qu'ils avaient élevée à
l'entour. Là ils reposaient côte à côte, enveloppés de la même
couverture, et, si l'on pouvait être mieux couché, on ne pouvait pas
mieux dormir.
Cependant le mauvais temps était à craindre; nos gens ne devaient pas
être sans inquiétude pour l'avenir, tant qu'ils ne seraient pas mieux
abrités. Charles s'occupa donc de cette affaire importante. Le lac avait
donné ses roseaux, la rivière eut des joncs au service du jeune
architecte. Il éleva, selon ses projets, autour de sa première
construction, une seconde paroi, en s'y prenant de la manière suivante:
Il planta autour de la cabane, à la distance de trente centimètres, une
rangée de baguettes longues et menues, qu'il appuya contre l'avant-toit,
où il les fixa aussi solidement que possible. Elles étaient à quinze
centimètres les unes des autres. Ensuite il entrelaça les joncs dans ces
baguettes, à la façon des vanniers, les joncs se trouvant ainsi couchés
horizontalement. A mesure qu'il élevait cette seconde cloison, commencée
par le bas, Charles garnissait tout l'intervalle entre l'une et l'autre
avec de la mousse, que son frère et ses soeurs l'avaient aidé à
recueillir dans les forêts voisines.
Ce qui donna le plus de peine à Charles, ce fut la porte et la fenêtre.
Cependant deux planches, unies par trois traverses de bois, formèrent la
porte; deux bandes d'un cuir épais la fixèrent au montant avec des
clous. Un verrou de bois à l'extérieur et un autre à l'intérieur tinrent
lieu d'abord de serrure et de loquet. Quelques lattes croisées
figurèrent le châssis, et six feuilles de papier huilé les vitres de la
fenêtre. Elle était aussi portée par deux morceaux de cuir.
Ces bonnes gens, si pauvrement logés, riaient doucement à leur indigence
et s'applaudissaient de faire tous les jours quelques progrès. Ne soyons
pas trop surpris de leur joie; moins on possède, plus on espère, et les
biens attendus sont ceux dont on jouit le mieux. «Si nous étions à
plaindre, disait la mère, des milliers d'hommes le seraient plus que
nous, car il y a des nations entières chez lesquelles personne n'est
mieux logé, et nous avons le rare avantage d'habiter le pays le plus
beau et le climat le plus doux. Mes enfants, combien nous ferions envie
aux nègres d'Afrique et aux Lapons de Suède!»
La famille pouvait donc veiller maintenant autour de la table, sans voir
la lampe vaciller au souffle de tous les vents. Pleuvait-il, Charles
levait de temps en temps les yeux en haut, pour observer la toiture, et
s'applaudissait d'avoir su fermer le passage à la pluie. Tout à coup une
goutte d'eau tomba sur la mèche, et la lampe s'éteignit. Charles se mit
à rire; toute la famille en fit autant. «Voilà, dit-il, ce qui s'appelle
une bonne correction de l'orgueil.» Le lendemain, il doubla son toit; il
étendit sur les roseaux de la paille serrée, en imitant ce qu'il avait
vu faire pour couvrir les chaumières. Nos gens se trouvèrent dès lors à
l'abri de la pluie aussi bien que du vent.
9.--Un fourneau.
Jusqu'alors ils avaient fait la cuisine en plein air. Un jour le temps
fut si mauvais, qu'on essaya d'allumer du feu au milieu de la cabane.
Cela n'était pas sans danger, et puis la fumée ne trouvait d'issue que
par la porte et la fenêtre: on n'y tenait pas.
Charles avait prévu cet inconvénient, et il avait fait provision de
pierres plates, recueillies surtout au bord du lac; il avait découvert
un gisement de terre glaise; il ne lui manquait rien pour construire un
fourneau de cuisine; mais comment donnerait-il passage à la fumée?
Acheter des tuyaux de fer, il n'y fallait pas penser; on devait ménager
soigneusement les petits sous gagnés avec le rouet, et par d'autres
moyens dont nous parlerons plus tard en détail. Avant tout, il fallait
du pain, et, quoique la colonie se réduisît à la plus simple nourriture,
elle n'avait pas toujours ce que bien des pauvres croient nécessaire.
Charles se disait donc en allant et en venant: «Comment ferai-je la
cheminée?»
Un jour il vit, dans le voisinage, des ouvriers qui établissaient un
nouveau canal pour une fontaine; l'ancien était en tuyaux de grès, qu'on
remplaçait par une conduite de plomb. Il remarqua avec chagrin qu'on
avait déjà brisé plusieurs de ces tuyaux, en les jetant au chemin, comme
des objets inutiles. Un ouvrier allait traiter sans plus de ménagement
celui qu'il tenait à la main, lorsque Charles lui dit: «Donnez-le-moi
plutôt, je peux en tirer quelque service.» En effet, le diamètre avait
une dimension plus que suffisante. On lui dit d'en prendre autant qu'il
voudrait. Fort content de cette trouvaille, il emporta chez lui son
trésor, et il se mit aussitôt à l'ouvrage.
Cette construction qui rappela, il faut le dire, les plus grossiers
essais dans ce genre, aurait pu tout aussi bien s'appeler un poële ou
une cheminée qu'un fourneau. La base ou le foyer, assez large, formait
en avant une saillie, sur laquelle on pouvait tirer la braise au besoin.
L'ouverture se fermait à volonté, en tout ou en partie, à l'aide d'une
pierre plate et mince, qu'on poussait de côté si l'on voulait voir le
feu ou rendre le tirage moins fort. Mise en place, elle donnait passage
à l'air par une étroite échancrure du bord inférieur. Les côtés du
fourneau se composaient de deux petits murs en assises de pierres
égales, unies au moyen de l'argile; le mur du fond était un peu plus
fort. Une large pierre de grès tendre recouvrait le tout. Charles y
pratiqua, non sans peine, deux ouvertures, à l'aide d'un ciseau à
pierre. L'une fut taillée à la mesure de la marmite, et l'autre à celle
du tuyau de grès, destiné à former la cheminée. Les autres tuyaux,
ajustés sur le premier, furent garnis de glaise aux jointures. Pour plus
de solidité, des fils d'archal, fixés dans la cloison, embrassèrent le
canal de distance en distance. Un des pots s'éleva au-dessus du toit, à
la façon d'une cheminée. Pour diminuer dans l'intérieur le danger du
feu, Charles, avant de construire le fourneau, avait élevé par derrière,
jusqu'à une certaine hauteur, un revêtement de pierre et de glaise
contre la paroi de roseaux.
Quand l'ouvrage fut achevé, on en fit l'essai, et il réussit beaucoup
mieux que le maçon ne l'avait espéré. Avec quel plaisir on vit briller
la flamme! Comme on fut charmé, quand on reconnut que la fumée prenait
la bonne route! Les enfants coururent dehors, pour la voir s'élever
au-dessus de la chaumière. André fut si ravi à ce spectacle, qu'il en
poussa des cris de joie et se jeta au cou de son frère; la mère et les
soeurs l'embrassèrent à leur tour, et Charles dit: «Me voilà bien payé
de ma peine!»
Dès ce moment la famille Baudry se crut logée tout de bon. Elle pouvait
goûter les plaisirs du foyer. Charles avait construit le fourneau: les
petits se chargèrent de procurer le bois. Il y avait dans le voisinage
plus d'une forêt où les pauvres gens avaient la permission de ramasser
le bois mort: André et ses soeurs les parcouraient souvent. D'ailleurs
le lac et la rivière apportaient sans cesse quelques débris flottés, qui
appartenaient au premier occupant, et nos gens étaient placés on ne peut
mieux pour jouir de cet avantage; ils eurent donc bientôt une provision
de bois, qu'ils empilèrent derrière la cabane. Le toit formait, de ce
côté, une large saillie, soutenue par quelques appuis: c'était la remise
et le bûcher.
10.--Les nasses.
Charles tourna ensuite ses vues du côté du lac. En effet, l'eau pouvait,
mieux que la terre, lui offrir de promptes ressources. Il espérait bien
mettre plus tard à contribution l'un et l'autre élément, mais il voulut
essayer d'abord de la pêche. Il ne pouvait songer pour le moment à la
pêche au filet; il aurait fallu payer une ferme, avoir un meilleur
bateau, et consacrer à cette occupation plus de temps qu'il n'en avait
alors. Il se borna donc à construire quelques nasses d'osier sur le
modèle d'un de ces pièges, qu'il trouva délaissé dans les roseaux. Il
réussit aisément, parce qu'il était patient et appliqué; d'ailleurs il
s'était souvent exercé aux ouvrages de vannerie. Bientôt il eut cinq
nasses couchées à l'embouchure de la rivière, et en d'autres places
qu'il jugea favorables. Ces nasses étaient autant d'ouvrières, qui
travaillaient fidèlement en l'absence du maître. Chaque matin il allait
voir quelle besogne elles avaient faite, et souvent elles lui donnaient
du poisson. S'il était beau et de valeur, la mère allait le vendre:
nouvelle ressource, qui diminuait un peu la gêne où vivaient encore nos
colons. Le poisson trop petit, ou de qualité inférieure, régalait la
famille. Un morceau de pain et quelques goujons semblaient un souper
délicieux.
11.--Les récoltes du pauvre.
André, Isabelle et Juliette, nés avec un bon naturel, et déjà disposés à
seconder du mieux qu'ils pouvaient leur mère et leur frère, prirent un
zèle bien plus grand pour le travail, quand ils se virent établis selon
leur goût, et qu'ils purent juger chaque jour, par leurs propres yeux,
du progrès de leurs affaires domestiques. Ils y contribuèrent
sensiblement, et l'on s'étonne, quand on passe en revue le grand nombre
de choses qu'ils pouvaient recueillir, parmi celles qui n'ont point de
maîtres, ou que l'usage abandonne aux pauvres gens. Tous les lieux,
toutes les saisons, payaient leur tribut à ces petits moissonneurs, et
tantôt leur mère ou eux-mêmes vendaient le produit de leur tournée,
tantôt ce qu'ils avaient recueilli servait directement à l'entretien du
ménage.
Dès le printemps ils cueillaient sur la lisière des bois, ou le long des
chemins et des sentiers, la violette, la primevère, le muguet, l'anémone
et d'autres fleurs, dont ils faisaient des bouquets qu'ils vendaient à
la ville. Sous la direction de leur mère, ils apprirent à connaître une
foule de plantes médicinales, qu'un pharmacien consciencieux ne leur
achetait pas à trop vil prix. Au commencement de la belle saison, avant
que l'herbe des prairies se soit trop élevée, on permet aux femmes et
aux enfants d'y cueillir la chicorée sauvage: nos petits ouvriers
étaient infatigables à ce travail, et remplissaient des paniers de cette
herbe, aussi délicate dans sa nouveauté qu'elle est salutaire. Les
bonnes soupes que Susanne en faisait pour la famille! Ils trouvaient
dans les champs une autre espèce de chicorée, qu'on ne recherchait pas
moins, et la mâche qui fait de si bonnes salades; ils cueillaient au
bord des eaux le cresson, dans les prés l'oseille sauvage, le long des
haies les tiges encore tendres du houblon, et jusqu'aux pointes des
jeunes orties. Les taillis, les clairières des bois, leur donnaient les
morilles et les champignons.
Un champ de blé était-il ouvert aux glaneurs, Isabelle et les deux
petits jumeaux s'y trouvaient toujours les premiers et les derniers.
Leurs glanures étaient de véritables moissons. Ils récoltaient encore
d'autres graines, que la main de l'homme n'a pas semées, et sur
lesquelles ils avaient un plein droit, par exemple, le plantain et la
bourse à pasteur, que les serins des Canaries mangent avec tant de
plaisir. L'amusement que les citadins trouvent à tenir captifs ces jolis
étrangers, valait quelques petits sous aux habitants du Rivage.
Même au milieu des pays cultivés, le pauvre a son verger dans les bois,
les montagnes et le long des chemins. Il y récolte sans maraude des
fruits qui lui rapportent un peu de pain. Les montagnes voisines
offraient aux enfants de Susanne les fraises, les framboises, les
myrtilles; ils ne dédaignaient ni l'épine-vinette, que les confiseurs
leur achetaient volontiers, ni la mûre des haies, qu'ils portaient aux
pharmaciens. Ils s'élevaient quelquefois plus haut, et recueillaient les
baies du genévrier. Les environs leur donnaient en abondance la
noisette, la châtaigne sauvage et plusieurs autres fruits. Sur les
montagnes, le pin se dépouillait pour eux de ses pommes résineuses; ils
emportaient des sacs tout pleins de cette richesse, si précieuse pour le
foyer.
Des travaux plus importants ne permettaient pas à Charles la pêche à la
ligne; mais, lorsque André sut bien nager, ce qui ne tarda guère, on le
laissa pêcher aux heures et dans la saison où l'on savait qu'il ne
perdrait pas son temps. Ces jours-là, il fournissait de petits poissons
la table de sa mère. Il allait aussi avec ses soeurs pêcher les
écrevisses, dans un ruisseau peu éloigné. Ils avaient même plus d'une
sorte de chasse, sans permis, sans fusil et sans chien. Après la pluie,
ils ramassaient des paniers d'escargots, dont ils trouvaient à la ville
le débit assuré, parce qu'on en fait un bouillon salutaire dans
certaines maladies; ils fourrageaient dans les bois les fourmilières et
enlevaient les oeufs impitoyablement, pour les vendre aux amateurs de
serins, ou pour nourrir des perdreaux et des cailles. André aurait bien
voulu faire aussi la guerre aux nids d'oiseaux; mais sa mère, qui lui
abandonnait les fourmis, comme ennemies de l'agriculture, lui avait fait
promettre de ne pas troubler ces familles innocentes, qui nous récréent
de leurs chansons, et qui défendent les récoltes contre une foule
d'insectes pillards.
André et ses soeurs firent mieux encore: ils se mirent au service de la
science. Dirigés par un naturaliste, qui les employa, ils attrapèrent
des insectes de mille espèces, et particulièrement des papillons; ils
apprirent à soigner, à ménager leurs proies les plus délicates; ils
contribuèrent à former plus d'une collection, qui naissait sous la main
d'un écolier; ils enrichirent même le musée de la ville. Chacune de
leurs sorties était donc utile à la petite communauté. En même temps
qu'ils faisaient de joyeuses promenades, ils recueillaient quelques
objets de commerce ou quelques provisions.
Cependant leur mère ne les voyait pas sans inquiétude s'éloigner de la
cabane, surtout quand ils allaient au bois ou à la montagne. Son
imagination, que la tendresse rendait craintive, lui figurait tous les
dangers que des enfants si jeunes pouvaient courir. Susanne leur
recommandait de rester toujours ensemble, d'éviter les précipices et
tous les endroits dangereux, de ne pas provoquer la colère des animaux
malfaisants; elle les avertissait encore de ne faire aucun dommage aux
plantations, aux fruits, aux clôtures. Elle leur disait: «On déteste
avec raison les petits maraudeurs; ils s'exposent quelquefois à de rudes
châtiments. Si, au contraire, on vous connaît dans le pays pour des
enfants honnêtes, on vous aimera, on vous protégera, et, lorsqu'un
méchant essaiera de vous nuire, on vous défendra.» La pauvre femme avait
lieu de croire ses enfants dociles; cependant chaque fois qu'ils
s'éloignaient de la chaumière, elle les suivait des yeux tristement et
les recommandait au Seigneur.
Avec le temps, les petits grandirent, et les alarmes de Susanne
diminuèrent. Elle n'eut jamais lieu de regretter d'avoir confié sa jeune
famille à la bonne Providence. L'enfant pauvre est sans doute exposé à
des accidents auxquels on peut dérober l'enfant riche; mais celui-ci
court d'autres dangers, qui ne sont pas moindres. Souvent, trop de
précautions prises pour lui l'amollissent, et le rendent poltron et
maladroit; on lui fait éviter quelques périls, mais il ne saura pas
résister aux accidents imprévus, tandis que l'enfant pauvre s'en tire
habilement, parce qu'il a exercé de bonne heure sa vigilance, sa force
et son courage.
12.--La cabane s'embellit.
Chaque fois qu'un des membres de la famille revenait au logis, il était
réjoui à la vue de la petite cabane. Il est vrai que la situation en
était charmante, et semblait faite exprès. Une chose mise à sa place
double de prix; la chaumière parait le Rivage, comme le Rivage la
chaumière. Les joncs, qui formaient la paroi extérieure, avaient pris
une teinte brune, par l'effet du soleil et de la pluie, et cette couleur
sombre se mêlait agréablement à la verdure des plantes qui s'élevaient
de tous côtés, grimpaient sur le toit, se cramponnaient aux aspérités de
ses deux pentes rapides, et retombaient en festons. C'étaient les pois
de senteur, les liserons, les houblons, les clématites, en attendant la
vigne, plus lente à établir, et qui promettait déjà une décoration non
moins gracieuse et plus utile. La provision de bois, soigneusement
empilée, flanquait et appuyait la chaumière au nord; sous l'avant-toit,
des traverses portaient quelques plantes sèches avec leurs graines, des
outils et des bois de travail, réservés pour les besoins à venir.
13.--Nouveaux habitants.
Dès la première année, un heureux hasard permit de recevoir sous cet
abri une nouvelle famille errante et sans asile. Un essaim d'abeilles
vint s'abattre sur un buisson du Rivage, et semblait demander
l'hospitalité. Quoique sans expérience, Charles, en affrontant quelques
piqûres, le secoua courageusement, et le reçut dans une boîte qui se
trouva sous sa main, et dont il avait fait une ruche en ôtant le
couvercle. Une entaille dans le bord servit d'entrée. Il sauva ainsi un
bien perdu, dont il ne put, malgré ses recherches, découvrir le maître.
C'est que les essaims s'envolent quelquefois à des distances
considérables, et celui-ci pouvait d'ailleurs appartenir à des abeilles
sauvages. Quoi qu'il en soit, l'essaim voyageur s'accommoda fort bien de
la domesticité sous le toit de nos amis. Charmés de ce premier succès,
ils voyaient déjà, en espérance, tout le devant de la cabane garni d'une
rangée de ruches. «J'en saurai faire de paille, disait Charles; je les
munirai de capuchons, que nous enlèverons dans la saison, pour nous
payer de nos avances et de nos soins. Nous prendrons ainsi notre part du
miel, sans tuer les abeilles.» Ces espérances se réalisèrent peu à peu;
la première ruche fut la mère de plusieurs autres; la cabane était
protégée du ciel, et la colonie des abeilles y prospéra comme celle de
la veuve: ce fut encore une précieuse ressource.
14.--Le Rivage.
Nous avons dit que le lieu où se trouvait la chaumière s'accordait
parfaitement avec cette case rustique: il offrait, comme elle, un
mélange de beautés agrestes et gracieuses. Quelques roches, qui
s'élevaient dans la partie supérieure, y formaient une clôture
naturelle, et séparaient le Rivage des bosquets du voisin; le sol était
partout graveleux, excepté dans la partie orientale, c'est-à-dire le
long de la rivière. L'ensemble formait un carré long, de figure
irrégulière, le bord du lac étant plus étendu que le haut du terrain, et
le cours de la rivière que la limite occidentale, par où l'on arrivait
depuis le grand chemin. La pente, d'abord un peu rapide, s'adoucissait
par degrés, et devenait enfin peu sensible.
La plage étant peu profonde, quand le lac s'agitait, les vagues se
brisaient de loin, et roulaient bruyamment jusqu'au bord leur blanche
écume. Le peu de profondeur du lac, en cet endroit, amenait une grande
différence entre la limite des eaux en hiver, où elles sont basses, et
en été, époque de leur plus grande élévation. Lorsque Charles vit, dans
l'arrière-saison, le lac diminuer, il se dit: «Si je pouvais une fois le
repousser tout de bon, combien de terres gagnées, que je saurais
fertiliser!» Mais il comprit, par le mauvais succès de ses devanciers,
que le moyen de faire des progrès durables contre un tel adversaire
était de les faire lentement et de gagner le terrain pied à pied.
En effet, on voyait dans l'espace à conquérir quatre vieux saules,
derniers vestiges d'anciennes plantations, faites sans doute dans des
vues pareilles à celles que Charles avait formées. La terre avait lutté
contre l'eau, et avait été vaincue. Ces arbres tortueux, déchirés,
rongés jusqu'à l'écorce, et couverts de plantes étrangères, qu'ils
nourrissaient de leur poudre, étaient comme des trophées du lac
victorieux. Ils n'attendaient qu'un orage pour succomber à leur tour.
Cependant les nouvelles boutures s'élevaient à leur pied, comme rangées
en bataille, pour soutenir des combats qui seraient peut-être plus
heureux. Chaque tige avait déjà produit de jeunes pousses, qui,
balancées par le moindre vent, riaient à l'oeil du jeune colon,
lorsqu'il sortait de sa cabane.
15.--Charles lutte contre la rivière.
Le long de la rivière, une large bordure de gazon couvrait une terre
fertile, et il était facile de reconnaître aux profonds déchirements du
sol, que cette bordure avait été beaucoup plus large encore. Des
bouquets d'aulnes, noyés dans des flaques d'eau, ou séparés du bord par
des fondrières, avaient manifestement appartenu au rivage; la violence
des eaux les en avait séparés, et ces ravages menaçaient de s'étendre
plus loin, si l'on n'y portait pas remède.
En observant l'état des lieux, Charles s'assura qu'il pourrait, avec des
efforts et de la persévérance, réparer le dommage et l'arrêter. Les
terres enlevées par la rivière et repoussées par le lac, avaient formé,
à quelque distance de l'embouchure, une barre, qui, gênant l'écoulement
des eaux, les retenait en amont, même pendant l'hiver, quand celles du
lac étaient basses. A cette époque, si la barre pouvait disparaître,
beaucoup de terres demeureraient à sec, et prendraient de la solidité.
Alors on pourrait exécuter plus facilement les travaux nécessaires, pour
enlever définitivement à la rivière ce qu'elle avait pris.
Charles comprit toutes ces choses, et il vit bientôt en quel temps et de
quelle manière il devait agir. Quand le lac eut commencé à décroître, il
fit une saignée profonde au milieu de la barre. Son vieux bateau lui
servit à voiturer jusqu'au bord ces terres grasses et limoneuses. Elles
avaient nourri jusqu'alors des roseaux, qui croissaient merveilleusement
dans ce sol fertile: elles allaient bientôt produire de plus riches
récoltes. Ce que Charles avait prévu arriva: les eaux s'écoulèrent.
Quand celles du lac furent descendues à leur plus bas niveau, réduisant
la rivière à ses véritables limites, il planta, le long du bord, des
branches de saules, d'aulnes, de peupliers, arbres amis des terres
pleines d'eau. Ces branches prenant racine, deviendraient des arbres, et
comme elles étaient plantées fort serrées, elles devaient, en
grossissant, former une barrière puissante capable de résister aux
assauts de la rivière dans ses grandes crues; en attendant, Charles
coucha intérieurement, contre les boutures, force branchages, afin de
retenir les terres qu'il allait verser derrière ce rempart.
C'est de quoi il s'occupa ensuite, et ce fut un ouvrage de longue
haleine: cependant il était achevé à la fin de l'hiver. La barre avait
disparu; Charles l'avait transportée tout entière sur son territoire,
avec sa petite voiture. Heureusement le rouet n'avait pas cessé de
tourner pendant ce temps-là; les petits avaient travaillé et les nasses
attrapaient tous les jours quelques poissons. Charles avait pu continuer
son ouvrage sans l'interrompre: c'est ainsi que s'obtiennent les grands
succès.
16.--Soucis d'avenir.
Il était bien joyeux de voir ses travaux avancer et le domaine
s'agrandir. On l'entendait siffler ou chanter en faisant son ouvrage. Sa
mère ne pouvait lui faire prendre aucun repos. Un témoin, presque
toujours invisible, le suivait avec intérêt, et ne souhaitait pas moins
que les Baudry eux-mêmes l'heureux succès de leur entreprise. Pendant
son travail, Charles aperçut un jour, à travers les plantes vertes du
bosquet, le vénérable M. M..., qui lui fit un signe d'approbation,
sourit et disparut. Le jeune garçon l'avait salué respectueusement; il
aurait fort désiré que l'entrevue se fût prolongée, et que son riche
voisin eût enfin daigné s'expliquer clairement sur ses intentions
bienveillantes; quelques paroles auraient pu lui donner une grande
sécurité. Mais n'était-il pas visiblement protégé par cet homme de bien?
Son silence ne valait-il pas mieux que les discours des autres? «Il est
juste et bon, disait Charles; il me laissera jouir paisiblement du fruit
de mes travaux.»