LETTRE XII.

Londres, Hatton-street in Holborn, 30 décembre 1784.

Je ne voulais ni vous gronder, mon ami, ni interpréter votre silence

d'une manière qui pût affliger mon cœur; mais j'étais inquiet de

vous: car votre constitution débile et votre tempérament igné se

conserveront long-temps l'un par l'autre; mais ils se heurteront

souvent; et la vie est bien quelque chose: mais ne pas souffrir est

beaucoup plus, du moins selon moi. Me voilà rassuré, jusqu'à un

certain point pourtant; car je sais que vous payez cher quelques

semaines de travail forcé; et je n'aime pas assez la littérature,

quoique j'en sois idolâtre, pour pouvoir désirer de l'enrichir à vos

dépens, et d'autant moins que tôt ou tard les trésors de votre génie

lui arriveront. Pourquoi donc se hâter, au risque de ruiner votre

santé? Mais vous m'auriez fait bien plaisir de me récapituler la

réception de mes lettres, ou du moins de me les signaler par quelques

traits détachés; car j'en ai quatre ou cinq au moins sans réponse; et

vous ne me parlez que de celle où je vous entretiens du conservateur.

Au reste, comme il n'y avait dans les autres aucun motif de

suppression, je suppose qu'elles sont arrivées à bon port. Car

j'entends bien pourquoi l'on gêne la liberté de la presse; en dépit

des cent mille et une raisons que j'en pourrais donner, je trouve

qu'on peut résumer cette question dans un argument très-court. Quel

mal y aurait-il qu'il n'y eût pas tel, tel, tel, tel et tel livres? Et

cela, jusques et inclusivement la Bible, où pourtant il est dit que

toute puissance vient de Dieu, et sans égard à ce que la poudre à

canon, le plus utile de tous les livres à ceux qui n'en veulent point,

serait encore dans le cerveau du père éternel, si Adam ne nous eût pas

transmis la faculté de faire des livres? Qu'avez-vous à répondre à

cela? hein! mais pourquoi gênerait-on le commerce des lettres? Il n'a

pas du tout les mêmes conséquences; car quel homme, à moins d'être

insensé, ne sait pas qu'il écrit sous les yeux vigilans de tous les

sages et généreux gouvernemens, qui régissent l'univers, comme ils

disent? Donc si ce n'était pas une très-agréable et expédiente

occasion de gagner et faire gagner beaucoup d'argent à beaucoup

d'honnêtes gens, l'interception des lettres serait une chose fort

inutile (procédé à part, que pourtant tout le monde ne trouve pas

également gai), et d'autant plus inutile qu'il n'est pas une

correspondance d'ambassadeurs qui ne se fasse par couriers. Mais le

ciel me défende de gloser sur une si belle institution!

Vous voilà bien affairés, messieurs les distributeurs de la gloire!

que l'esprit saint vous illumine! Mais miracle pour miracle, il

devrait bien commencer par les candidats, avant de passer aux

électeurs. Au reste, savez-vous pourquoi je parle de ceci? Vous ne

vous douteriez pas en cent mille ans que je fusse solliciteur d'une

place à l'Académie; je le suis pourtant, ou à peu près: mais

rassurez-vous, ce n'est pas de moi, et indépendamment du bras de mer,

ce ne sera jamais de moi dont il sera question. Vous me dites qu'au

nombre des aspirans se trouve Target; je sais, mon cher ami, tout ce

qu'il y a à dire contre lui; et cela se réduit à ceci: Il a peu ou

point de titres littéraires; cela est vrai; mais peu d'hommes, et nul

parmi les aspirans, à moins que ce ne soit Garat (à qui je ne voudrais

pas nuire assurément, mais qui a son poste), n'est aussi capable d'en

avoir. Je ne sais si vous connaissez les _Lettres d'un homme à un

homme_, le meilleur des écrits polémiques qui parurent au temps de

Maupeou; cela est de lui. Vous devez connaître ce qu'il a écrit sur la

censure. Une grande partie du morceau intitulé: _Réflexions sur

l'ouvrage précédent_, imprimé à la suite de l'ouvrage de Price dans

mes Cincinnati, est de lui; et cela fut jeté en un instant. En un mot,

je vous suis garant qu'il a une vaste littérature, des connaissances

très-nettes, et la tête pleine de choses et de bonnes choses. Par

exemple, non-seulement il est au courant de toutes les idées saines en

économie politique, mais il en a redressé plusieurs: non-seulement il

est au courant de toutes nos idées philosophiques, mais il a donné à

plusieurs beaucoup d'énergie et d'extension. Le patriciat a reçu de

lui de rudes coups de knout dans le procès des Quiessat, etc. etc. De

plus (et si nous ne traitions qu'entre nous, j'aurais commencé par

là), c'est un parfaitement honnête homme, bon, chaud, sensible, pur,

incorruptible; et l'on vous offre de plats coquins. Enfin, et ceci

passera dans votre cœur, il est mon ami particulier; il est digne

d'être le vôtre; et il m'a rendu un service important que je ne lui ai

pas même demandé, ni indiqué, avec toute sorte de chaleur et une grâce

charmante.

Je sais bien, mon ami, que tout cela, quoique très-sonore à votre âme,

ne vous ferait pas faire ce que vous ne croiriez pas devoir faire;

mais, en conscience, croyez-vous devoir quelque chose en ceci? où est

le plus digne? où sont les données pour déterminer le plus digne? et

le plus digne fût-il là, votre voix le fera-t-elle élire? que va-t-on

vous proposer? quelques canailles titrées, ou quelques bamboches

littéraires. Target a fait bien mieux que de mauvais ou de médiocres

ouvrages; il n'en a point fait; il a consacré sa vie à une profession

embrassée malgré lui, et qu'il n'en a pas moins remplie avec une rare

dignité, avec un grand zèle, avec tout l'éclat dont l'éloquence du mur

mitoyen est susceptible. L'honneur qu'on lui ferait, car enfin c'en

est un dans sa position, rare même et par conséquent assez désirable;

l'honneur qu'on lui ferait exciterait en lui le désir et la volonté de

déployer ses forces; et le choix de l'académie, où d'ailleurs il faut

de tous les genres, peut nous valoir quelques bons ouvrages, au lieu

de consultations obscures ou de plaidoyers éphémères; et puis,

maintenant que la peste est sur les beaux esprits, n'y a-t-il pas de

la place pour tout le monde?

En voilà bien long, mon ami; mais c'est que la chose me tient au

cœur; et vous savez si vous recevriez un refus de moi. Que Target

doive votre voix à votre amitié pour moi, et je vous suis garant que

je vous aurai acquis un ami digne de ce titre par sa morale, et même

par ses talens.

Les miens (car il me faut bien, comme un autre, parler de mes talens)

viennent de faire un tour de force dont je ne puis rien vous dire

autre chose, sinon qu'un livre singulier et rempli de recherches aura

été fait et imprimé en un mois, ici où l'on imprime la moitié moins

vite qu'en France. Or, dans cette occasion, le temps importait fort à

l'affaire, et l'affaire m'importait fort à moi; outre qu'elle est

grande et belle, mon conservateur est accroché, parce qu'on veut qu'un

libraire français entre dans la moitié des frais de l'édition

française (vous voyez que vous vous êtes trop hâté de me féliciter),

de sorte que, la maladie de mon amie m'ayant ruiné, j'étais aux

expédiens. Me voilà sauvé pour un couple de mois. Vous trouverez-là le

nom de votre hôte consigné avec honneur; vers le milieu du mois

prochain, cela vous parviendra.

On nous annonce ici un grand ouvrage en trois volumes de Necker, avec

son avis sur l'administration des finances: il est, dit-on, entre les

mains de notre roi, de notre reine, de Monsieur, et sans doute de M.

le dauphin, plus de M. de Castries; 18,000 exemplaires sont prêts pour

porter à toute la terre la preuve que la France a perdu un bon

serviteur et que le serviteur en est bien fâché. Quant à moi, outre

que je sais à quoi m'en tenir sur ses talens financiers, et ses

opérations ministérielles, je suis occupé en ce moment d'une étude qui

ne le montre pas en beau. L'abandon qu'il a fait de sa patrie, dans un

temps où il lui était facile de la sauver et de la mettre pour

toujours hors des dangers où elle s'est abîmée, est un vilain bout

d'oreille, par lequel il m'est impossible de ne pas le juger. Turgot

n'était pas Genevois à beaucoup près; et cependant il eût tenu à

honneur de sauver une taupinière où on lui aurait dit que la liberté

était en danger, et il n'eût pas marchandé ses peines. Au reste, le

glorieux avait honte de son père (je vous en dirai quelque jour les

détails); cherchez là dessous, si vous pouvez, un grand homme.......

Cela n'empêche pas que l'ouvrage sur les finances ne puisse être bon,

quand on sait bien ses quatre règles, qu'on peut conjuguer le verbe

_avoir_, et qu'on est laborieux, on est un aigle en finance.

Bon soir, mon ami; si mon conservateur ne s'accroche pas, il y a

beaucoup à parier que je retournerai en France, car je ne veux pas

mourir de faim ici, où Rousseau aurait péri de cette triste maladie,

s'il n'eût eu que ses talons à donner pour hypothèque à son boucher et

à son boulanger; et en France pourtant, il est bien difficile que, moi

présent, on me refuse du pain. Notez, je vous prie, que le parlement a

remis à délibérer sur ma demande en courant et arrérages de pension

alimentaire, après le compte de tutelle rendu par mon père. Il faut

avec ces messieurs vivre par provision sans provision. Adieu, encore

une fois; écrivez-moi plus souvent: donnez-moi des nouvelles des

Cincinnati que vous devez avoir depuis long-temps, et n'oubliez pas

combien le principal objet de cette lettre me tient au cœur.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 195 / 205 题