C'est à M. Leveillard que je dois, mon cher ami, d'être certain que
vous vivez, et que faible encore, vous vous portez mieux. C'est à lui
que je dois de savoir les progrès si ridiculement longs de votre
fortune, qui ne font pas moins votre éloge que la honte de vos amis:
mais enfin, je n'ai pas su par vous un mot de ce qui vous intéresse.
Je l'ai demandé enfin à Leveillard qui, malade lui-même, mais sensible
à ma peine, m'a répondu courrier par courrier, et m'a laissé le regret
de ne m'être pas plutôt adressé à lui.
S'il est vrai que vous m'aimiez, mon cher Chamfort, je vous prie
d'occuper un moment votre imagination de ce que la mienne, qui ne
manque pas d'activité, a dû souffrir de votre silence opiniâtre, que
je vous ai quatre fois supplié de rompre, ne fÛt-ce que par un mot de
votre laquais, si M. R..... ne voulait pas me faire le sacrifice de
quelques minutes. Je ne sais pas ce que je n'ai pas cru, et j'en étais
venu à ce point que je ne permettais point à ma compagne de prononcer
votre nom; j'éprouvais trop d'angoisses et d'inquiétudes; tous mes
efforts étaient dirigés à me distraire de vous. J'avais renoncé à vous
écrire jusqu'à ce que je susse votre sort. Maintenant, vous m'écrirez
et je saurai les raisons de votre silence, ou vous serez
très-importuné.
Dupont avait de trop bonnes raisons pour ne pas me répondre; il a
perdu sa femme, l'une des plus raisonnables et des plus estimables
mères de famille que je connusse; elle avait les vertus domestiques de
tous les genres; et si ce ne sont pas les plus rares, certainement ce
sont celles qui contribuent le plus au bonheur de tout ce qui a des
rapports avec nous. D'ailleurs, Dupont, jeté dans le torrent des
affaires, ayant beaucoup de par de là dans la tête, et de mobilité
dans le cœur, avait plus de besoin qu'un autre d'une compagne qui
s'occupât de son intérieur: c'est donc une perte et une très-grande
perte qu'il vient de faire; et je dois trouver tout simple qu'il n'ait
pas eu le temps de penser à mes inquiétudes: mais vous qui en étiez
l'objet; vous qui saviez que je n'en manquais pas dans cette grande et
ruineuse ville, et qu'au moins me fallait-il être tranquille sur le
sort, la santé et l'attachement de mes amis, je ne vous connais qu'un
moyen de vous faire pardonner, c'est de vous bien porter, d'être
heureux et de me le dire.
Je suis si fâché contre vous, que je ne vous dirai pas un mot de ce
pays-ci, ni des courses que j'ai faites et qui sous peu produiront
peut-être quelque chose; mais comme je veux croire que vous m'aimez
encore, je vous dirai un mot de nous. Notre santé est bonne; ma
compagne est ce que vous l'avez vue, belle, douce, bonne, égale,
courageuse, pénétrée de ce charme de la sensibilité qui fait tout
supporter, et même les maux qu'elle produit. Pour moi, je trouve ici
pâture à mon activité; j'apprends, je note, je fais beaucoup de
choses; mais au milieu des marques de bienveillance et de
considération que je reçois, je ne laisse pas que d'être fort inquiet
sur l'avenir; la littérature française étant si étrangère ici, la main
d'œuvre si chère, et les libraires si timides, que le meilleur moyen
d'y mourir de faim, c'est d'y être même un bon écrivain français. Au
reste, on y imprime les Cincinnati qui me rapporteront peu de chose,
mais qui du moins ne me coûteront rien, et qu'un homme de beaucoup de
talent a bien traduits, de sorte que l'édition anglaise paraîtra
presqu'aussitôt que la française. Mais jugez, par ce qui se passe à
cet égard, du peu de ressources qu'offre la typographie anglaise. Deux
libraires de Paris, inutiles à nommer par la poste, mais dont un riche
et solide, m'ont écrit pour prendre quinze cents exemplaires à
cinquante sous, pourvu qu'on les leur rendît à telle ville frontière;
on a grand'peine à décider le libraire anglais à tirer à quinze cents
l'édition française, et si l'ouvrage n'avait pas produit ici, sur
quelques hommes accrédités, un très-grand effet, jamais libraire ne
l'eût imprimé pour son compte; les Français accoutumés au pays
conçoivent à peine cet effort, et je ne le conçois pas moi-même,
depuis que je sais que Emsley a refusé d'imprimer le manuscrit des
_Confessions de J. J. Rousseau_, de peur que l'édition ne lui restât.
D'un autre côté, depuis que je suis à Londres, malgré mes continuelles
instances, je n'ai pas reçu un mot de mes procureurs, et j'ignore
encore s'il existe en France un moyen de faire payer par un père une
pension alimentaire à son fils.
Avec tout cela, mon ami, aimez-moi, écrivez-moi, et je ne regretterai
guère en France que vous et votre société.
Bon jour, mon cher paresseux; que les trésors dont vous surcharge la
munificence royale ne vous fassent pas oublier vos vrais amis; les
autres sont aimables et brillans; mais voilà tout; et nous, nous vous
aimons.