Je viens de recevoir votre lettre tendre et sage, mon bon et cher ami;
et j'ai éprouvé le double plaisir d'apprendre de vous d'heureuses
nouvelles, et de trouver, dans l'accent et l'expression de vos
craintes, une vive empreinte de votre amitié et c'est-là, sans doute,
une grande jouissance pour moi; mais la circonstance en a redoublé la
saveur. Je suis triste et malheureux; ma douce et charmante compagne
est malade, et malade de langueur; elle est à son onzième accès de
fièvre. Heureusement les accès sont intermittens, et laissent deux
jours de passables; mais l'extrême faiblesse, l'agacement des nerfs,
les accidens de femmes qui en ont résulté, l'ont jetée dans une
situation très fâcheuse, quoique au fond, peu inquiétante; d'un autre
côté, ma bourse n'avait que faire de cet échec. Toute visite de
médecin réputé (et peut-on en choisir un autre pour son amie?) coûte
un louis à Londres; c'est acheter cher l'inquiétude. Enfin, mes
ressources sont à leur terme; et non seulement je n'ai point encore
obtenu le pain de la loi, mais je n'obtiens pas même de réponse de mes
gens d'affaires. Heureusement Target retourne incessamment à Paris, et
se charge de mettre un terme à cette indécision cruelle.
On projette de me charger d'un grand ouvrage, qui m'assurerait le
nécessaire pour long-temps; mais l'entreprise en est encore fort
incertaine. Changuyon me propose aussi, de Hollande, de la besogne;
mais il faut le temps de la faire. Tout cela combiné, mon ami,
dessinez le premier trait d'une situation dont votre imagination ne
saura que trop faire un tableau fort triste, mais qui pourtant n'est
pas désespéré. Le grand, le vrai mal, c'est la souffrance de mon
amie; et votre lettre en a tempéré l'amertume. Jugez ce que votre
amitié est et peut pour notre bonheur. Hélas! mon ami, il n'en est
qu'un de vrai, c'est d'aimer et d'être aimé. Sans ce charme, je ne
pourrais déjà plus supporter le fardeau de la vie.... Mais songeons
que j'écris de Londres, et dans le mois de novembre. Ne nous occupons
pas de ces idées.
Je veux cependant vous dire, et seulement dans des vues littéraires,
que j'ai rencontré, à ce sujet, dans le Séjanus de Bergerac, imprimé
en 1638, et dédié au duc d'Arpajon, où par parenthèse l'on professe
tout haut l'athéisme avec approbation et privilége du roi, j'y ai
trouvé, dis-je, ces vers qui m'ont bien étonné:
Et puis, mourir n'est rien, c'est achever de naître.
Un esclave hier mourut pour divertir son maître;
Au malheur de la vie on n'est point enchaîné,
Et l'âme est dans la main du plus infortuné.
En vérité, mon ami, on ne ferait aujourd'hui rien de plus beau que ces
deux derniers vers. Il est vrai qu'on en trouve, à côté, de cette
force. Terrentianus demande à Séjanus s'il ne craint pas le tonnerre
des dieux; et Séjanus répond:
Il ne tombe jamais en hiver sur la terre;
J'aurai six mois au moins pour me moquer des dieux.
Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste de l'Angleterre; et j'en
sais maintenant assez pour vous dire que, si la constitution est la
meilleure connue, l'administration en est la plus mauvaise possible;
et que si l'Anglais est l'homme social le plus libre qu'il y ait sur
la terre, le peuple anglais est un des moins libres qui existent. Je
crois davantage, mon ami, je crois qu'individuellement parlant, nous
valons mieux qu'eux, et que le terroir du vin l'emporte sur celui du
charbon de terre, même par son influence sur le moral. Sans penser,
avec M. Lauragais, que les Anglais n'aient de fruits mûrs que les
pommes cuites et de poli que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de
quoi justifier leur orgueil féroce. Mais qu'est-ce donc que la
liberté, puisque le peu qui s'en trouve dans une ou deux bonnes lois,
place au premier rang un peuple si peu favorisé de la nature? Que ne
peut pas une constitution, puisque celle-ci, quoique incomplète et
défectueuse, sauve et sauvera quelque temps encore le peuple le plus
corrompu de la terre de sa propre corruption? Quelle n'est pas
l'influence d'un petit nombre de données favorables à l'espèce
humaine, puisque ce peuple ignorant, superstitieux, entêté (car il est
tout cela), cupide, et très-voisin de la foi punique, vaut mieux que
la plupart des peuples connus, parce qu'il a quelque liberté civile?
Cela est admirable, mon ami, pour l'homme qui pense et qui a réfléchi
sur la nature des choses, et problème insoluble par tous les autres.
Au reste, ne croyez pas que l'on connaisse ce pays; plus je vois, et
plus je m'assure qu'on ne sait ce qu'on a vu. Je vous défie de vous
faire une idée de la ridiculité des préjugés accrédités sur
l'Angleterre, tantôt calomniée, tantôt exaltée, avec la plus absurde
ignorance. Je fais, pour vous et pour moi, des notes qui vous seront
utiles et qui vous convaincront de ces deux choses: l'une, que le plus
léger mensonge mène les voyageurs à des résultats d'une fausseté
incalculable; l'autre, qu'il est une quantité énorme de choses que
nous autres, Français, faisons en les louant, c'est-à-dire qui
n'existent que dans nos éloges. Cette observation m'a été confirmée
aujourd'hui dans un détail peu important, mais qui vous expliquera
bien ce que je veux dire. Tout le monde a entendu parler de la fameuse
épitaphe à Wren, dans la chapelle souterraine de Saint-Paul de
Londres: _Si monumentum quœris, circumspice_; mais personne n'a dit
que ces quatre mots étaient noyés dans dix ou douze lignes de
très-mauvais latin, où l'on a eu garde d'oublier l'_eques aureatus_ et
toutes les sottises imaginables. De même, il y a, dans l'épitaphe de
Newton, _Sibi gratulentur mortales tale tantumque extitisse humani
generis decus_; cela est bien, mais précédé de onze lignes, dans
lesquelles on lit pompeusement l'_eques aureatus_, le commentaire sur
l'Apocalypse, etc. Au reste, ceci me rappelle une anecdote, précieuse
pour ceux qui, comme vous et moi, sont à l'affût du charlatanisme
humain. Voltaire a écrit partout qu'il y avait à Montpellier une
statue de Louis XIV, avec cette belle inscription: _A Louis XIV,
après sa mort_. Il n'y a ici que trois petits inconvéniens, c'est que
1º l'inscription est en latin; 2º qu'elle est fort longue; 3º qu'elle
raconte tout uniment le fait comme il s'est passé, à savoir que la
statue a été décrétée par la ville, pendant la vie de Louis XIV, et
posée depuis sa mort.--_Superstiti decrevère.--Ex oculis sublato
posuère._ Et puis Voltaire ose dire à tout propos:
Et voilà justement comme on écrit l'histoire.
Mais un fait plus important que j'ai complètement vérifié, que je vous
prie de garder pour vous, parce que j'aurai bientôt occasion de
l'encadrer, mais qui est trop précieux pour que je ne vous l'apprenne
pas, c'est celui-ci:
Vous lisez dans le livre de l'_Esprit_, tom. II, pag. 138, à la note
(édit. _in_-8º, 1778): «Dans ce pays (la Turquie), la magnanimité ne
triomphe point de la vengeance; on ne verra point en Turquie ce qu'on
a vu, il y a quelques années, en Angleterre: Le prince Édouard
poursuivi par les troupes du roi, trouve un asyle dans la maison d'un
seigneur; ce seigneur est accusé d'avoir donné retraite au prétendant.
On le cite devant les juges; il s'y présente et leur dit: Souffrez
qu'avant de subir l'interrogatoire, je vous demande lequel d'entre
vous, si le prétendant se fût réfugié dans sa maison, eût été assez
vil et assez lâche pour le livrer?--A cette question le tribunal se
tait, se lève et renvoie l'accusé.»
Ce fait me paraissait absurde: nul tribunal sur la terre, qui n'est
pas le souverain, n'a le droit, ni le pouvoir de juger ainsi. Enfin,
j'arrive en Angleterre; et le hasard me fait rencontrer lady
Margaret-Macdonald qui a vécu en 1763 à Édimbourg avec M. Macdonald of
Kingborough, le héros du roman de M. Helvétius. M. Macdonald n'était
point un seigneur; c'était un gentilhomme, cultivateur assez pauvre;
il demeurait dans l'île de Sky, près du château de son proche parent,
le chevalier Alexandre Macdonald, propriétaire en grande partie de
cette île et chef du clan Macdonald, une des tribus écossaises les
plus attachées au prétendant. Les officiers du détachement à la quête
du prétendant que l'on savait être dans l'île de Sky, étaient dans la
salle à manger du château avec lady Margaret. Un paysan montagnard se
présente à la porte de la salle, et remet à milady un billet non
cacheté; elle reconnaît la main du prétendant qui lui demande une
bouteille de vin, une chemise et une paire de souliers. Ce malheureux
prince, accablé de lassitude, était alors assis sur une colline à un
mille du château, et l'on pouvait le voir des fenêtres de la salle.
Lady Margaret ne se troubla point; elle prétexta quelques détails de
famille, quitta les officiers, et courut avec le paysan montagnard
chez Macdonald of Kingborough: «Si le prince entre chez vous, lui dit
Macdonald, ou si vous l'assistez en la moindre chose, vous êtes
perdue, vous et votre famille. Je me charge de tout. Adieu.» Il lui
prit la main et partit.
Macdonald, avec des difficultés infinies, parvint à sauver le
prétendant qu'il habilla en femme, etc. Ce prince gagna les montagnes,
et se rendit heureusement à bord d'un des vaisseaux que la France
avait envoyés en croisière sur les côtes occidentales d'Écosse, pour
faciliter son évasion. Bientôt après, Macdonald fut arrêté et mis en
prison dans le château d'Édimbourg, où il resta quelque temps avant
qu'on lui fît son procès. Pour toute défense, il dit à ses juges: »Ce
que j'ai fait pour le prince Édouard, je l'aurais fait pour le prince
de Galles, s'il se fût trouvé dans les mêmes circonstances.» Le
tribunal ne se tut point, comme dit Helvétius; mais il condamna
Macdonald à être pendu. La sentence qui lui fut prononcée, portait en
outre que lui, encore vivant, aurait les entrailles et le cœur
arrachés pour être jetés dans un brasier allumé au pied de l'échafaud,
ensuite la tête coupée, etc. C'est le supplice ordinaire des traîtres
à la patrie. Macdonald ne le subit point; le duc de Cumberland
représenta que cette exécution aliénerait sans retour le clan
Macdonald. On lui fit grâce par politique, et l'on se contenta de le
tenir un an prisonnier dans le château d'Édimbourg........ Mais
combien cela est différent! combien cela est vrai, simple, beau,
grand! combien Macdonald et la nature perdaient au récit d'Helvétius!
Il a su son erreur, et il a répondu: «Ma foi cela est imprimé; et
cela est encore beau comme je l'ai écrit.» Quand ceux qui écrivent la
morale, la philosophie, la politique, l'histoire, sauront-ils qu'ils
ne sont que de vils saltimbanques, lorsqu'ils ne se regardent pas
comme des magistrats!
L'ouvrage que l'on me propose, mon cher ami, est une entreprise
considérable; il ne s'agit pas moins que de mettre et de tenir ces
messieurs au courant de toutes les idées saines d'économie politique,
qu'ils ont traitées jusqu'ici de vaine métaphysique. L'ouvrage
paraîtrait en anglais et en français; le plus ou le moins de succès
n'importerait qu'à ma conscience et à mon amour propre, car j'aurais
une rétribution fixe par mois: mais j'ai cru devoir leur observer que
cet ouvrage n'étant point de nature à piquer la malignité, parce que
je ne dois ni ne veux parler que des choses, et encore avec
circonspection, je leur conseillais d'adopter un plan qui éveillât la
curiosité. Consulté sur cela, j'ai dit que le plus grand service,
selon moi, à rendre aux lettres aujourd'hui, était d'abréger, et de
guider un choix dans l'immensité des mensonges, des erreurs et des
vérités imprimés; qu'en conséquence, un conservateur qui donnerait en
tout genre des analyses, et non pas des extraits des bons livres; qui
tirerait, du fumier des ouvrages périodiques, les paillettes qui
peuvent y être tombées, et qui deviendrait le dépôt de morceaux
détachés qui, par leur brièveté, c'est-à-dire, par un de leurs plus
grands mérites mêmes, sont bientôt oubliés et perdus, serait un
ouvrage très-précieux, et qui, fait avec scrupule, sans complaisance,
sans négligence, sans précipitation, serait à peu près sûr d'un succès
d'estime moins rapide que les succès d'éclat, mais durable et toujours
croissant. On délibère sur cette idée; je la crois bonne: et si elle
l'est, faites des vœux pour qu'elle soit acceptée; car elle me
vaudrait cinquante louis par mois, et c'est plus qu'il ne me faut,
même ici. Il est vrai que ce revenu serait acheté par un travail
excessif et désagréable, en ce qu'il m'ôterait le temps nécessaire
pour la culture de mes propres pensées; mais je le regarderais comme
un cours d'études à finir, lorsque la fortune voudra me rendre
indépendant. Des hommes qui valaient mieux que moi, ont été condamnés
à des galères aussi mauvaises; et quand je me sens prêt à m'irriter,
je me rappelle cet apologue arabe.
Je m'étais toujours plaint des outrages du sort et de la dureté des
hommes; je n'avais point de souliers, et je manquais d'argent pour en
acheter: j'allai à la mosquée de Damas, je vis un homme qui n'avait
point de jambes. Je louai Dieu, et je ne me plaignis plus de manquer
de souliers.
Si je n'avais pas une compagne de mon sort, une compagne aimable,
douce, bonne, tendre, que sa beauté aurait infailliblement rendue
riche, si ses excellentes qualités morales ne s'y étaient pas
opposées; qui souffre pour elle et pour moi, en pensant que j'ignore
toujours les ressources du mois qui suit, moi dont le cœur ne fut
jamais fermé à l'infortune: cet apologue me rendrait très-philosophe.
Dites-moi, mon ami, si une fois embarqué dans cette besogne, je puis
compter du moins sur vos indications, soit pour les anciens livres qui
méritent d'être analysés, soit pour un choix de pièces fugitives
(littéraires) dont je voudrais que cet ouvrage fût le dépôt, et pour
lequel je ne puis avoir un aussi bon guide que votre goût exquis et
votre incorruptible conscience. Dites-moi aussi si vous croyez que je
puisse compter sur des souscripteurs en France, dites-moi surtout,
avec votre franchise et votre sagacité ordinaires, ce que vous pensez
de l'idée et du plan.
Ce que vous me dites de votre santé et de votre genre de vie me fait
un très-grand plaisir, mais me donne de bien vifs regrets. Combien
j'aurais vécu avec vous cet hiver! combien j'aurais passé d'heures
délicieuses, et cultivé mon âme et ma pensée! car, ne vous y trompez
pas, c'est mon esprit qui acquiert ici; mon âme est veuve,
philosophiquement parlant, et ma pensée avorte, faute d'un ami qui
l'entende ou qui l'éveille. Je combine une foule de rapports nouveaux;
et certainement il résultera, de ces rapprochemens et de ces
combinaisons, de bonnes choses, sur-tout quand je les aurai mûries
auprès de vous, dans la serre chaude de votre amitié et de vos talens.
Mais aujourd'hui je ne fais qu'amasser; je ne dispose point. Je n'ai
jamais si bien senti combien vous étiez nécessaire pour m'encourager
et me guider. Je ferai ici plusieurs bons ouvrages, un entre autres
qui sera une grande vengeance offerte à l'humanité: ce sera l'histoire
d'un des plus horribles crimes du XVIIIe siècle, dont le hasard m'a
envoyé les matériaux les plus curieux et les mieux détaillés; mais un
grand ouvrage de morale ou de philosophie, je ne l'entreprendrai
jamais qu'auprès de vous, qui êtes la trempe de mon âme et de mon
esprit.
Allons donc, je serai content de vos amis, puisque vous le voulez;
mais qu'ils s'arrangent pour que vous ayez 12,000 livres de rente, ou
je ne réponds pas des rechûtes. Bon jour, mon ami; car en voilà bien
long, et ma pauvre petite se réveille; remarquez s'il vous plaît,
qu'elle est trop excusée de son silence, elle vous aime de tout son
cœur et vous regrette très-vivement. Adieu, encore une fois, je ne
vous dirai pas: si vous aimez des anecdotes caractéristiques de ce
pays pour augmenter votre immense répertoire, écrivez-moi souvent, car
je vous en enverrai toujours en réponse. Mais je vous dirai:
écrivez-moi souvent, car cela me console et soutient mon courage.
_P. S._ Vous êtes sûrement étonné de ce que les C.[50] ne circulent
pas encore; mais vous le serez plus, quand vous saurez que j'ai
traduit à la suite un pamphlet du docteur Price, intitulé:
_Observations on the importance of the american révolution, and the
means of making it a benefit to the World_ (cela n'est pas excellent,
mais on m'en a beaucoup prié), et fait un discours et des notes sur
cet ouvrage, dont vous ne serez pas mécontent, pour avoir été fait
loin de vous.
[50] Les Cincinnati, c'est-à-dire l'écrit sur l'ordre de
Cincinnatus.