10 novembre 1784.

Je viens de recevoir votre lettre tendre et sage, mon bon et cher ami;

et j'ai éprouvé le double plaisir d'apprendre de vous d'heureuses

nouvelles, et de trouver, dans l'accent et l'expression de vos

craintes, une vive empreinte de votre amitié et c'est-là, sans doute,

une grande jouissance pour moi; mais la circonstance en a redoublé la

saveur. Je suis triste et malheureux; ma douce et charmante compagne

est malade, et malade de langueur; elle est à son onzième accès de

fièvre. Heureusement les accès sont intermittens, et laissent deux

jours de passables; mais l'extrême faiblesse, l'agacement des nerfs,

les accidens de femmes qui en ont résulté, l'ont jetée dans une

situation très fâcheuse, quoique au fond, peu inquiétante; d'un autre

côté, ma bourse n'avait que faire de cet échec. Toute visite de

médecin réputé (et peut-on en choisir un autre pour son amie?) coûte

un louis à Londres; c'est acheter cher l'inquiétude. Enfin, mes

ressources sont à leur terme; et non seulement je n'ai point encore

obtenu le pain de la loi, mais je n'obtiens pas même de réponse de mes

gens d'affaires. Heureusement Target retourne incessamment à Paris, et

se charge de mettre un terme à cette indécision cruelle.

On projette de me charger d'un grand ouvrage, qui m'assurerait le

nécessaire pour long-temps; mais l'entreprise en est encore fort

incertaine. Changuyon me propose aussi, de Hollande, de la besogne;

mais il faut le temps de la faire. Tout cela combiné, mon ami,

dessinez le premier trait d'une situation dont votre imagination ne

saura que trop faire un tableau fort triste, mais qui pourtant n'est

pas désespéré. Le grand, le vrai mal, c'est la souffrance de mon

amie; et votre lettre en a tempéré l'amertume. Jugez ce que votre

amitié est et peut pour notre bonheur. Hélas! mon ami, il n'en est

qu'un de vrai, c'est d'aimer et d'être aimé. Sans ce charme, je ne

pourrais déjà plus supporter le fardeau de la vie.... Mais songeons

que j'écris de Londres, et dans le mois de novembre. Ne nous occupons

pas de ces idées.

Je veux cependant vous dire, et seulement dans des vues littéraires,

que j'ai rencontré, à ce sujet, dans le Séjanus de Bergerac, imprimé

en 1638, et dédié au duc d'Arpajon, où par parenthèse l'on professe

tout haut l'athéisme avec approbation et privilége du roi, j'y ai

trouvé, dis-je, ces vers qui m'ont bien étonné:

Et puis, mourir n'est rien, c'est achever de naître.

Un esclave hier mourut pour divertir son maître;

Au malheur de la vie on n'est point enchaîné,

Et l'âme est dans la main du plus infortuné.

En vérité, mon ami, on ne ferait aujourd'hui rien de plus beau que ces

deux derniers vers. Il est vrai qu'on en trouve, à côté, de cette

force. Terrentianus demande à Séjanus s'il ne craint pas le tonnerre

des dieux; et Séjanus répond:

Il ne tombe jamais en hiver sur la terre;

J'aurai six mois au moins pour me moquer des dieux.

Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste de l'Angleterre; et j'en

sais maintenant assez pour vous dire que, si la constitution est la

meilleure connue, l'administration en est la plus mauvaise possible;

et que si l'Anglais est l'homme social le plus libre qu'il y ait sur

la terre, le peuple anglais est un des moins libres qui existent. Je

crois davantage, mon ami, je crois qu'individuellement parlant, nous

valons mieux qu'eux, et que le terroir du vin l'emporte sur celui du

charbon de terre, même par son influence sur le moral. Sans penser,

avec M. Lauragais, que les Anglais n'aient de fruits mûrs que les

pommes cuites et de poli que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de

quoi justifier leur orgueil féroce. Mais qu'est-ce donc que la

liberté, puisque le peu qui s'en trouve dans une ou deux bonnes lois,

place au premier rang un peuple si peu favorisé de la nature? Que ne

peut pas une constitution, puisque celle-ci, quoique incomplète et

défectueuse, sauve et sauvera quelque temps encore le peuple le plus

corrompu de la terre de sa propre corruption? Quelle n'est pas

l'influence d'un petit nombre de données favorables à l'espèce

humaine, puisque ce peuple ignorant, superstitieux, entêté (car il est

tout cela), cupide, et très-voisin de la foi punique, vaut mieux que

la plupart des peuples connus, parce qu'il a quelque liberté civile?

Cela est admirable, mon ami, pour l'homme qui pense et qui a réfléchi

sur la nature des choses, et problème insoluble par tous les autres.

Au reste, ne croyez pas que l'on connaisse ce pays; plus je vois, et

plus je m'assure qu'on ne sait ce qu'on a vu. Je vous défie de vous

faire une idée de la ridiculité des préjugés accrédités sur

l'Angleterre, tantôt calomniée, tantôt exaltée, avec la plus absurde

ignorance. Je fais, pour vous et pour moi, des notes qui vous seront

utiles et qui vous convaincront de ces deux choses: l'une, que le plus

léger mensonge mène les voyageurs à des résultats d'une fausseté

incalculable; l'autre, qu'il est une quantité énorme de choses que

nous autres, Français, faisons en les louant, c'est-à-dire qui

n'existent que dans nos éloges. Cette observation m'a été confirmée

aujourd'hui dans un détail peu important, mais qui vous expliquera

bien ce que je veux dire. Tout le monde a entendu parler de la fameuse

épitaphe à Wren, dans la chapelle souterraine de Saint-Paul de

Londres: _Si monumentum quœris, circumspice_; mais personne n'a dit

que ces quatre mots étaient noyés dans dix ou douze lignes de

très-mauvais latin, où l'on a eu garde d'oublier l'_eques aureatus_ et

toutes les sottises imaginables. De même, il y a, dans l'épitaphe de

Newton, _Sibi gratulentur mortales tale tantumque extitisse humani

generis decus_; cela est bien, mais précédé de onze lignes, dans

lesquelles on lit pompeusement l'_eques aureatus_, le commentaire sur

l'Apocalypse, etc. Au reste, ceci me rappelle une anecdote, précieuse

pour ceux qui, comme vous et moi, sont à l'affût du charlatanisme

humain. Voltaire a écrit partout qu'il y avait à Montpellier une

statue de Louis XIV, avec cette belle inscription: _A Louis XIV,

après sa mort_. Il n'y a ici que trois petits inconvéniens, c'est que

1º l'inscription est en latin; 2º qu'elle est fort longue; 3º qu'elle

raconte tout uniment le fait comme il s'est passé, à savoir que la

statue a été décrétée par la ville, pendant la vie de Louis XIV, et

posée depuis sa mort.--_Superstiti decrevère.--Ex oculis sublato

posuère._ Et puis Voltaire ose dire à tout propos:

Et voilà justement comme on écrit l'histoire.

Mais un fait plus important que j'ai complètement vérifié, que je vous

prie de garder pour vous, parce que j'aurai bientôt occasion de

l'encadrer, mais qui est trop précieux pour que je ne vous l'apprenne

pas, c'est celui-ci:

Vous lisez dans le livre de l'_Esprit_, tom. II, pag. 138, à la note

(édit. _in_-8º, 1778): «Dans ce pays (la Turquie), la magnanimité ne

triomphe point de la vengeance; on ne verra point en Turquie ce qu'on

a vu, il y a quelques années, en Angleterre: Le prince Édouard

poursuivi par les troupes du roi, trouve un asyle dans la maison d'un

seigneur; ce seigneur est accusé d'avoir donné retraite au prétendant.

On le cite devant les juges; il s'y présente et leur dit: Souffrez

qu'avant de subir l'interrogatoire, je vous demande lequel d'entre

vous, si le prétendant se fût réfugié dans sa maison, eût été assez

vil et assez lâche pour le livrer?--A cette question le tribunal se

tait, se lève et renvoie l'accusé.»

Ce fait me paraissait absurde: nul tribunal sur la terre, qui n'est

pas le souverain, n'a le droit, ni le pouvoir de juger ainsi. Enfin,

j'arrive en Angleterre; et le hasard me fait rencontrer lady

Margaret-Macdonald qui a vécu en 1763 à Édimbourg avec M. Macdonald of

Kingborough, le héros du roman de M. Helvétius. M. Macdonald n'était

point un seigneur; c'était un gentilhomme, cultivateur assez pauvre;

il demeurait dans l'île de Sky, près du château de son proche parent,

le chevalier Alexandre Macdonald, propriétaire en grande partie de

cette île et chef du clan Macdonald, une des tribus écossaises les

plus attachées au prétendant. Les officiers du détachement à la quête

du prétendant que l'on savait être dans l'île de Sky, étaient dans la

salle à manger du château avec lady Margaret. Un paysan montagnard se

présente à la porte de la salle, et remet à milady un billet non

cacheté; elle reconnaît la main du prétendant qui lui demande une

bouteille de vin, une chemise et une paire de souliers. Ce malheureux

prince, accablé de lassitude, était alors assis sur une colline à un

mille du château, et l'on pouvait le voir des fenêtres de la salle.

Lady Margaret ne se troubla point; elle prétexta quelques détails de

famille, quitta les officiers, et courut avec le paysan montagnard

chez Macdonald of Kingborough: «Si le prince entre chez vous, lui dit

Macdonald, ou si vous l'assistez en la moindre chose, vous êtes

perdue, vous et votre famille. Je me charge de tout. Adieu.» Il lui

prit la main et partit.

Macdonald, avec des difficultés infinies, parvint à sauver le

prétendant qu'il habilla en femme, etc. Ce prince gagna les montagnes,

et se rendit heureusement à bord d'un des vaisseaux que la France

avait envoyés en croisière sur les côtes occidentales d'Écosse, pour

faciliter son évasion. Bientôt après, Macdonald fut arrêté et mis en

prison dans le château d'Édimbourg, où il resta quelque temps avant

qu'on lui fît son procès. Pour toute défense, il dit à ses juges: »Ce

que j'ai fait pour le prince Édouard, je l'aurais fait pour le prince

de Galles, s'il se fût trouvé dans les mêmes circonstances.» Le

tribunal ne se tut point, comme dit Helvétius; mais il condamna

Macdonald à être pendu. La sentence qui lui fut prononcée, portait en

outre que lui, encore vivant, aurait les entrailles et le cœur

arrachés pour être jetés dans un brasier allumé au pied de l'échafaud,

ensuite la tête coupée, etc. C'est le supplice ordinaire des traîtres

à la patrie. Macdonald ne le subit point; le duc de Cumberland

représenta que cette exécution aliénerait sans retour le clan

Macdonald. On lui fit grâce par politique, et l'on se contenta de le

tenir un an prisonnier dans le château d'Édimbourg........ Mais

combien cela est différent! combien cela est vrai, simple, beau,

grand! combien Macdonald et la nature perdaient au récit d'Helvétius!

Il a su son erreur, et il a répondu: «Ma foi cela est imprimé; et

cela est encore beau comme je l'ai écrit.» Quand ceux qui écrivent la

morale, la philosophie, la politique, l'histoire, sauront-ils qu'ils

ne sont que de vils saltimbanques, lorsqu'ils ne se regardent pas

comme des magistrats!

L'ouvrage que l'on me propose, mon cher ami, est une entreprise

considérable; il ne s'agit pas moins que de mettre et de tenir ces

messieurs au courant de toutes les idées saines d'économie politique,

qu'ils ont traitées jusqu'ici de vaine métaphysique. L'ouvrage

paraîtrait en anglais et en français; le plus ou le moins de succès

n'importerait qu'à ma conscience et à mon amour propre, car j'aurais

une rétribution fixe par mois: mais j'ai cru devoir leur observer que

cet ouvrage n'étant point de nature à piquer la malignité, parce que

je ne dois ni ne veux parler que des choses, et encore avec

circonspection, je leur conseillais d'adopter un plan qui éveillât la

curiosité. Consulté sur cela, j'ai dit que le plus grand service,

selon moi, à rendre aux lettres aujourd'hui, était d'abréger, et de

guider un choix dans l'immensité des mensonges, des erreurs et des

vérités imprimés; qu'en conséquence, un conservateur qui donnerait en

tout genre des analyses, et non pas des extraits des bons livres; qui

tirerait, du fumier des ouvrages périodiques, les paillettes qui

peuvent y être tombées, et qui deviendrait le dépôt de morceaux

détachés qui, par leur brièveté, c'est-à-dire, par un de leurs plus

grands mérites mêmes, sont bientôt oubliés et perdus, serait un

ouvrage très-précieux, et qui, fait avec scrupule, sans complaisance,

sans négligence, sans précipitation, serait à peu près sûr d'un succès

d'estime moins rapide que les succès d'éclat, mais durable et toujours

croissant. On délibère sur cette idée; je la crois bonne: et si elle

l'est, faites des vœux pour qu'elle soit acceptée; car elle me

vaudrait cinquante louis par mois, et c'est plus qu'il ne me faut,

même ici. Il est vrai que ce revenu serait acheté par un travail

excessif et désagréable, en ce qu'il m'ôterait le temps nécessaire

pour la culture de mes propres pensées; mais je le regarderais comme

un cours d'études à finir, lorsque la fortune voudra me rendre

indépendant. Des hommes qui valaient mieux que moi, ont été condamnés

à des galères aussi mauvaises; et quand je me sens prêt à m'irriter,

je me rappelle cet apologue arabe.

Je m'étais toujours plaint des outrages du sort et de la dureté des

hommes; je n'avais point de souliers, et je manquais d'argent pour en

acheter: j'allai à la mosquée de Damas, je vis un homme qui n'avait

point de jambes. Je louai Dieu, et je ne me plaignis plus de manquer

de souliers.

Si je n'avais pas une compagne de mon sort, une compagne aimable,

douce, bonne, tendre, que sa beauté aurait infailliblement rendue

riche, si ses excellentes qualités morales ne s'y étaient pas

opposées; qui souffre pour elle et pour moi, en pensant que j'ignore

toujours les ressources du mois qui suit, moi dont le cœur ne fut

jamais fermé à l'infortune: cet apologue me rendrait très-philosophe.

Dites-moi, mon ami, si une fois embarqué dans cette besogne, je puis

compter du moins sur vos indications, soit pour les anciens livres qui

méritent d'être analysés, soit pour un choix de pièces fugitives

(littéraires) dont je voudrais que cet ouvrage fût le dépôt, et pour

lequel je ne puis avoir un aussi bon guide que votre goût exquis et

votre incorruptible conscience. Dites-moi aussi si vous croyez que je

puisse compter sur des souscripteurs en France, dites-moi surtout,

avec votre franchise et votre sagacité ordinaires, ce que vous pensez

de l'idée et du plan.

Ce que vous me dites de votre santé et de votre genre de vie me fait

un très-grand plaisir, mais me donne de bien vifs regrets. Combien

j'aurais vécu avec vous cet hiver! combien j'aurais passé d'heures

délicieuses, et cultivé mon âme et ma pensée! car, ne vous y trompez

pas, c'est mon esprit qui acquiert ici; mon âme est veuve,

philosophiquement parlant, et ma pensée avorte, faute d'un ami qui

l'entende ou qui l'éveille. Je combine une foule de rapports nouveaux;

et certainement il résultera, de ces rapprochemens et de ces

combinaisons, de bonnes choses, sur-tout quand je les aurai mûries

auprès de vous, dans la serre chaude de votre amitié et de vos talens.

Mais aujourd'hui je ne fais qu'amasser; je ne dispose point. Je n'ai

jamais si bien senti combien vous étiez nécessaire pour m'encourager

et me guider. Je ferai ici plusieurs bons ouvrages, un entre autres

qui sera une grande vengeance offerte à l'humanité: ce sera l'histoire

d'un des plus horribles crimes du XVIIIe siècle, dont le hasard m'a

envoyé les matériaux les plus curieux et les mieux détaillés; mais un

grand ouvrage de morale ou de philosophie, je ne l'entreprendrai

jamais qu'auprès de vous, qui êtes la trempe de mon âme et de mon

esprit.

Allons donc, je serai content de vos amis, puisque vous le voulez;

mais qu'ils s'arrangent pour que vous ayez 12,000 livres de rente, ou

je ne réponds pas des rechûtes. Bon jour, mon ami; car en voilà bien

long, et ma pauvre petite se réveille; remarquez s'il vous plaît,

qu'elle est trop excusée de son silence, elle vous aime de tout son

cœur et vous regrette très-vivement. Adieu, encore une fois, je ne

vous dirai pas: si vous aimez des anecdotes caractéristiques de ce

pays pour augmenter votre immense répertoire, écrivez-moi souvent, car

je vous en enverrai toujours en réponse. Mais je vous dirai:

écrivez-moi souvent, car cela me console et soutient mon courage.

_P. S._ Vous êtes sûrement étonné de ce que les C.[50] ne circulent

pas encore; mais vous le serez plus, quand vous saurez que j'ai

traduit à la suite un pamphlet du docteur Price, intitulé:

_Observations on the importance of the american révolution, and the

means of making it a benefit to the World_ (cela n'est pas excellent,

mais on m'en a beaucoup prié), et fait un discours et des notes sur

cet ouvrage, dont vous ne serez pas mécontent, pour avoir été fait

loin de vous.

[50] Les Cincinnati, c'est-à-dire l'écrit sur l'ordre de

Cincinnatus.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 194 / 205 题