Paris, ce jeudi.
J'ai lu avec un grand intérêt, et je garderai précieusement, mon bon
et cher ami, la lettre que j'ai reçue de vous hier. Un résumé si
énergique de la conduite sans exemple à laquelle vous a poussé la
nature, et des principes que vous vous êtes faits à l'appui de cet
heureux et noble instinct, est, pour une tête et une âme élevée, le
germe de la plus importante théorie de liberté et même d'indépendance
à laquelle l'homme puisse atteindre; et pour les hommes forts, la
pratique en ce genre doit suivre de bien près la théorie. Je ne
connais rien de plus imposant que les caractères que vous avez
esquissés en peu de mots, et rien de plus respectable qu'une vie dont
on peut se rendre un tel compte; mais j'y vois aussi la consolation
des honnêtes gens et la condamnation des hommes faibles. Vous êtes la
preuve vivante qu'il n'est pas vrai qu'il faille plier ou briser;
qu'on peut atteindre à la plus haute considération, sans un respect
superstitieux pour le monde et ses lois; qu'on peut arriver à
l'indépendance philosophique et pratique, sans avoir jamais abaissé ou
comprimé la fierté d'un grand sentiment ou d'une pensée heureuse;
qu'on peut prendre sa place, en dépit des hommes et des choses, sans
autres ménagemens que ceux dus par l'espèce humaine à l'espèce
humaine, par la tolérance de la vertu aux préjugés des faibles; et
que, si le sentier qu'il faut prendre pour arriver au but est plus
escarpé, il est aussi de beaucoup le plus court. Grâces vous soient
rendues, mon ami, pour avoir pensé que j'étais digne de vous entendre!
Il est certain que la rapidité des progrès de notre amitié, qui n'a
jamais été même stationnaire, n'a pas dû vous donner mauvaise idée de
mon âme, et qu'elle m'a mis bien avec moi-même. Ce n'est pas sans
doute que je me sois élevé à une philosophie pratique aussi haute.
J'ai quitté trop tard mes langes et mon berceau. Les conventions
humaines m'ont trop long-temps garrotté; et lorsque les liens ont été
un peu desserrés (car pour brisés, ils ne le furent jamais), je me
suis trouvé encore tellement chamarré des livrées de l'opinion, que
les êtres environnans se sont également opposés à ce que je fusse
l'homme de la nature, au moment où j'aurais conçu qu'on peut rester
tel au milieu même de la société. D'ailleurs, j'avais été trop
passionné; j'avais donné trop de gages à la fortune; et ce n'est pas
au milieu des orages qu'on peut suivre une route déterminée. Mais si
j'eusse eu le bonheur de vous connaître il y a dix ans, combien ma
marche eût été plus ferme! combien de précipices et de ravines
j'aurais évités! combien le peu que je valais se fût développé! et que
de défauts acquis j'aurais contractés de moins!... Tel que je suis,
mon ami, je ne suis point indigne de quelque estime, puisque je sais,
non pas vous aimer (car c'est chose trop facile pour être méritoire),
mais vous apprécier, et qu'à votre avis, je suis un des hommes qui
vous ait le mieux deviné. J'ai beaucoup gagné dans votre commerce, j'y
gagnerai davantage: il est peu de jours, et surtout il n'est point de
circonstance un peu sérieuse, où je ne me surprenne à dire: «Chamfort
froncerait le sourcil. Ne faisons pas, n'écrivons pas cela, ou
Chamfort sera content;» et alors la jouissance est doublée et
centuplée. Ce n'est pas à vous qu'il faut dire combien est douce,
consolante, encourageante, une amitié qui, devenue pensée habituelle à
ce point, fait voir dans la censure une loi irréfragable, et dans
l'approbation un trésor sans prix. Tel vous êtes pour moi. Je ne vous
offrirai jamais un échange digne de vous (si vous ne vouliez commercer
qu'avec vos semblables vous seriez bien solitaire); mais tout ce que
l'abandon d'une confiance profonde, d'un dévoûment complet, d'une âme
ardente, sensible et qui n'est pas sans noblesse, peut avoir
d'attachement pour un homme qui sait bien le prix des talens et des
pensées, mais qui sait leur préférer un sentiment, la seule chose
incalculable à la raison même lorsqu'elle est échauffée d'un bon
cœur: vous le trouverez en moi; et si j'ai eu le malheur de vous
connaître si tard, ce sera du moins pour toujours que nous nous serons
aimés.
J'espère, mon ami, que vous serez consolé de ce que votre lettre a été
remise; car je n'en ai point été fâché, quand elle me l'a lue; et
peut-être si je l'eusse ouverte d'avance, comme vous m'en avez donné
la permission ensuite, ne l'aurai-je pas remise. L'aberration des
comètes n'est pas plus difficile à calculer que le mouvement du cœur,
de l'esprit, surtout de l'amour propre des femmes. Vous remarquez que
je n'ai peut-être fait là qu'un pléonasme, au lieu d'un _crescendo_;
car plus je les vois, et plus je me persuade que l'amour propre est à
peu près l'unique clef de ce qu'on appelle leur caractère: or, le
caractère ne se compose que des habitudes de l'âme et de l'esprit,
mélangés, il est vrai, à des doses inégales; et j'ai beaucoup de peine
à croire que le sexe, duquel les hommes tels que vous et M. Thomas
dites _il est impossible de le connaître_, ne doive toute son
impénétrabilité au défaut presque absolu de caractère. N'allez pas me
citer d'exceptions; car les exceptions, qu'encore faudrait-il
débattre, prouvent la règle, bien loin de la détruire. Je dis
qu'encore faudrait-il débattre les exceptions; et en effet, dans notre
sexe, on n'a généralement pas une certaine force de tête, sans quelque
force de caractère; dans celui-là, voyez comme l'analogie est fautive!
Je lisais hier, dans votre recueil philosophique, un morceau sur le
bonheur de madame du Châtelet, que je ne connaissais pas, et qui vaut
d'être connu. Il y a, dans ce morceau, des choses charmantes sur
l'amour, et notamment deux pages sur l'immutabilité de son âme en
amour, qui séduiraient à coup sûr quiconque ne connaîtrait pas son
histoire. Vous la savez mieux que moi; vous savez qu'elle n'était pas
même tendre, et qu'elle fut très-galante. Qu'était-ce donc que cette
femme, qui avait infiniment plus de force de tête, et même de
véritable esprit, que tout le reste de son sexe ensemble; et qui
traçait une théorie où l'âme seule semble avoir dessiné cette phrase
délicieuse: «Il faut employer toutes les facultés de son âme à jouir
de ce bonheur.... Il faut quitter la vie quand on le perd, et être
bien sûr que les années de Nestor ne sont rien au prix d'un quart
d'heure d'une telle jouissance... Il est juste qu'un tel bonheur soit
rare; s'il était commun, il vaudrait mieux être homme qu'être Dieu,
du moins tel que nous pouvons nous le représenter.»..... Qu'était-ce
que la femme qui, trouvant et exprimant cela, n'était qu'une femme
galante, et se donnait pour un de ces êtres qui aiment tant qu'ils
aiment pour deux, que la chaleur de leur cœur supplée à ce qui manque
réellement à leur bonheur, ou plutôt pour le seul cœur qui eût cette
immutabilité qui anéantit le pouvoir des temps? Expliquez-moi cela,
mon ami; et souvenez-vous que cette même femme avait mis, à la place
du portrait de l'homme le plus extraordinaire de son siècle qui
semblait avoir subjugué son âme, et dans une boîte que cet homme lui
avait donnée, le portrait d'un fat: chose aussi impossible à une âme
aimante, même détrompée ou changée, qu'à nous la trahison et le
parjure.
N'allez pas croire, mon bon ami, que cet accès de sévérité me vienne
d'un mécontentement, résultat de la dernière conversation avec
Aspasie; car au fond, je n'ai été mécontent (à deux disparates près)
que de mon incertitude. Je vous ai demandé la pure vérité; et si je ne
l'ai pas fondue dans des détails; c'est qu'une conversation serait un
volume d'écriture, chose qui, pour le dire en passant, m'a donné une
assez haute idée de la stérilité des romanciers en général; mais vous
aurez bien rempli les lacunes, peut-être même aurez-vous débordé; et
certainement, si vous avez vu en noir (car, au fond, ce n'est que par
excès de prudence que je n'ai pas vu en rose), mes réflexions sur les
femmes sont donc une abstraction purement philosophique, et si bien
une abstraction, que c'est la première chose que j'oublie dans mon
commerce avec elles; en un mot, un à parte de raison dont personne ne
m'a donné l'exemple à un aussi haut point que vous.
Au reste, mon ménage est fort triste aujourd'hui. Le petit chien qu'on
avait eu la faiblesse d'acheter, sans penser que tous les marchands de
chiens arrachent ces pauvres petites et frêles machines à leur mère
dès le premier moment, et tarissent les sources de la vie pour
rapetisser les formes (emblème très-frappant des manipulations
politiques), ce petit chien est mort: et l'on a pleuré; et l'on est
honteuse d'avoir pleuré, et triste d'avoir employé de l'argent à une
acquisition aussi fragile. Pour moi, je suis tolérant, même pour cette
faiblesse, parce que cette petite bête avait voué un très-grand
attachement à mon amie, et que tout ce qui est attaché attache: raison
assez forte, ce me semble, pour un homme sage de ne point s'habituer
aux animaux. Nous n'avons pas trop de sensibilité pour nos semblables;
et l'on frémit quand on pense que le plus honnête homme du monde
peut-être poussé à s'égorger avec un autre homme pour un chien.
Bon jour, mon bon ami; je vous aime avec une extrême tendresse. Je
travaille, et cela ne vient pas mal; je vous en souhaite autant; mais
c'est une chose très-pénible que de changer l'ordonnance de son
ouvrage sans le refaire; et je serais bien fâché que cette
contrariété-là vous arrivât; car vous enverriez promener votre
besogne. _Vale et me ama._
_P. S._ Je fermais ma lettre, lorsque j'ai reçu un billet du
secrétaire de l'abbé Royer, qui me prévient qu'il vient de remettre à
son patron l'extrait de mes deux requêtes en cassation, etc., et que
je pourrai voir mon rapporteur dimanche prochain à midi. Vous jugez
bien que je désirais voir le secrétaire avant que l'extrait fût livré;
mais que, pour le voir efficacement, il fallait quelques louis.
Sachez, mon ami, si cela est encore utile et par conséquent
nécessaire, le comment il faut s'y prendre et le combien; et
avertissez ceux qui veulent bien prendre intérêt à moi, qu'il est
temps de porter les grands coups. Réponse très-prompte à ce
_post-scriptum_.