LETTRE VI.

Paris, ce jeudi.

J'ai lu avec un grand intérêt, et je garderai précieusement, mon bon

et cher ami, la lettre que j'ai reçue de vous hier. Un résumé si

énergique de la conduite sans exemple à laquelle vous a poussé la

nature, et des principes que vous vous êtes faits à l'appui de cet

heureux et noble instinct, est, pour une tête et une âme élevée, le

germe de la plus importante théorie de liberté et même d'indépendance

à laquelle l'homme puisse atteindre; et pour les hommes forts, la

pratique en ce genre doit suivre de bien près la théorie. Je ne

connais rien de plus imposant que les caractères que vous avez

esquissés en peu de mots, et rien de plus respectable qu'une vie dont

on peut se rendre un tel compte; mais j'y vois aussi la consolation

des honnêtes gens et la condamnation des hommes faibles. Vous êtes la

preuve vivante qu'il n'est pas vrai qu'il faille plier ou briser;

qu'on peut atteindre à la plus haute considération, sans un respect

superstitieux pour le monde et ses lois; qu'on peut arriver à

l'indépendance philosophique et pratique, sans avoir jamais abaissé ou

comprimé la fierté d'un grand sentiment ou d'une pensée heureuse;

qu'on peut prendre sa place, en dépit des hommes et des choses, sans

autres ménagemens que ceux dus par l'espèce humaine à l'espèce

humaine, par la tolérance de la vertu aux préjugés des faibles; et

que, si le sentier qu'il faut prendre pour arriver au but est plus

escarpé, il est aussi de beaucoup le plus court. Grâces vous soient

rendues, mon ami, pour avoir pensé que j'étais digne de vous entendre!

Il est certain que la rapidité des progrès de notre amitié, qui n'a

jamais été même stationnaire, n'a pas dû vous donner mauvaise idée de

mon âme, et qu'elle m'a mis bien avec moi-même. Ce n'est pas sans

doute que je me sois élevé à une philosophie pratique aussi haute.

J'ai quitté trop tard mes langes et mon berceau. Les conventions

humaines m'ont trop long-temps garrotté; et lorsque les liens ont été

un peu desserrés (car pour brisés, ils ne le furent jamais), je me

suis trouvé encore tellement chamarré des livrées de l'opinion, que

les êtres environnans se sont également opposés à ce que je fusse

l'homme de la nature, au moment où j'aurais conçu qu'on peut rester

tel au milieu même de la société. D'ailleurs, j'avais été trop

passionné; j'avais donné trop de gages à la fortune; et ce n'est pas

au milieu des orages qu'on peut suivre une route déterminée. Mais si

j'eusse eu le bonheur de vous connaître il y a dix ans, combien ma

marche eût été plus ferme! combien de précipices et de ravines

j'aurais évités! combien le peu que je valais se fût développé! et que

de défauts acquis j'aurais contractés de moins!... Tel que je suis,

mon ami, je ne suis point indigne de quelque estime, puisque je sais,

non pas vous aimer (car c'est chose trop facile pour être méritoire),

mais vous apprécier, et qu'à votre avis, je suis un des hommes qui

vous ait le mieux deviné. J'ai beaucoup gagné dans votre commerce, j'y

gagnerai davantage: il est peu de jours, et surtout il n'est point de

circonstance un peu sérieuse, où je ne me surprenne à dire: «Chamfort

froncerait le sourcil. Ne faisons pas, n'écrivons pas cela, ou

Chamfort sera content;» et alors la jouissance est doublée et

centuplée. Ce n'est pas à vous qu'il faut dire combien est douce,

consolante, encourageante, une amitié qui, devenue pensée habituelle à

ce point, fait voir dans la censure une loi irréfragable, et dans

l'approbation un trésor sans prix. Tel vous êtes pour moi. Je ne vous

offrirai jamais un échange digne de vous (si vous ne vouliez commercer

qu'avec vos semblables vous seriez bien solitaire); mais tout ce que

l'abandon d'une confiance profonde, d'un dévoûment complet, d'une âme

ardente, sensible et qui n'est pas sans noblesse, peut avoir

d'attachement pour un homme qui sait bien le prix des talens et des

pensées, mais qui sait leur préférer un sentiment, la seule chose

incalculable à la raison même lorsqu'elle est échauffée d'un bon

cœur: vous le trouverez en moi; et si j'ai eu le malheur de vous

connaître si tard, ce sera du moins pour toujours que nous nous serons

aimés.

J'espère, mon ami, que vous serez consolé de ce que votre lettre a été

remise; car je n'en ai point été fâché, quand elle me l'a lue; et

peut-être si je l'eusse ouverte d'avance, comme vous m'en avez donné

la permission ensuite, ne l'aurai-je pas remise. L'aberration des

comètes n'est pas plus difficile à calculer que le mouvement du cœur,

de l'esprit, surtout de l'amour propre des femmes. Vous remarquez que

je n'ai peut-être fait là qu'un pléonasme, au lieu d'un _crescendo_;

car plus je les vois, et plus je me persuade que l'amour propre est à

peu près l'unique clef de ce qu'on appelle leur caractère: or, le

caractère ne se compose que des habitudes de l'âme et de l'esprit,

mélangés, il est vrai, à des doses inégales; et j'ai beaucoup de peine

à croire que le sexe, duquel les hommes tels que vous et M. Thomas

dites _il est impossible de le connaître_, ne doive toute son

impénétrabilité au défaut presque absolu de caractère. N'allez pas me

citer d'exceptions; car les exceptions, qu'encore faudrait-il

débattre, prouvent la règle, bien loin de la détruire. Je dis

qu'encore faudrait-il débattre les exceptions; et en effet, dans notre

sexe, on n'a généralement pas une certaine force de tête, sans quelque

force de caractère; dans celui-là, voyez comme l'analogie est fautive!

Je lisais hier, dans votre recueil philosophique, un morceau sur le

bonheur de madame du Châtelet, que je ne connaissais pas, et qui vaut

d'être connu. Il y a, dans ce morceau, des choses charmantes sur

l'amour, et notamment deux pages sur l'immutabilité de son âme en

amour, qui séduiraient à coup sûr quiconque ne connaîtrait pas son

histoire. Vous la savez mieux que moi; vous savez qu'elle n'était pas

même tendre, et qu'elle fut très-galante. Qu'était-ce donc que cette

femme, qui avait infiniment plus de force de tête, et même de

véritable esprit, que tout le reste de son sexe ensemble; et qui

traçait une théorie où l'âme seule semble avoir dessiné cette phrase

délicieuse: «Il faut employer toutes les facultés de son âme à jouir

de ce bonheur.... Il faut quitter la vie quand on le perd, et être

bien sûr que les années de Nestor ne sont rien au prix d'un quart

d'heure d'une telle jouissance... Il est juste qu'un tel bonheur soit

rare; s'il était commun, il vaudrait mieux être homme qu'être Dieu,

du moins tel que nous pouvons nous le représenter.»..... Qu'était-ce

que la femme qui, trouvant et exprimant cela, n'était qu'une femme

galante, et se donnait pour un de ces êtres qui aiment tant qu'ils

aiment pour deux, que la chaleur de leur cœur supplée à ce qui manque

réellement à leur bonheur, ou plutôt pour le seul cœur qui eût cette

immutabilité qui anéantit le pouvoir des temps? Expliquez-moi cela,

mon ami; et souvenez-vous que cette même femme avait mis, à la place

du portrait de l'homme le plus extraordinaire de son siècle qui

semblait avoir subjugué son âme, et dans une boîte que cet homme lui

avait donnée, le portrait d'un fat: chose aussi impossible à une âme

aimante, même détrompée ou changée, qu'à nous la trahison et le

parjure.

N'allez pas croire, mon bon ami, que cet accès de sévérité me vienne

d'un mécontentement, résultat de la dernière conversation avec

Aspasie; car au fond, je n'ai été mécontent (à deux disparates près)

que de mon incertitude. Je vous ai demandé la pure vérité; et si je ne

l'ai pas fondue dans des détails; c'est qu'une conversation serait un

volume d'écriture, chose qui, pour le dire en passant, m'a donné une

assez haute idée de la stérilité des romanciers en général; mais vous

aurez bien rempli les lacunes, peut-être même aurez-vous débordé; et

certainement, si vous avez vu en noir (car, au fond, ce n'est que par

excès de prudence que je n'ai pas vu en rose), mes réflexions sur les

femmes sont donc une abstraction purement philosophique, et si bien

une abstraction, que c'est la première chose que j'oublie dans mon

commerce avec elles; en un mot, un à parte de raison dont personne ne

m'a donné l'exemple à un aussi haut point que vous.

Au reste, mon ménage est fort triste aujourd'hui. Le petit chien qu'on

avait eu la faiblesse d'acheter, sans penser que tous les marchands de

chiens arrachent ces pauvres petites et frêles machines à leur mère

dès le premier moment, et tarissent les sources de la vie pour

rapetisser les formes (emblème très-frappant des manipulations

politiques), ce petit chien est mort: et l'on a pleuré; et l'on est

honteuse d'avoir pleuré, et triste d'avoir employé de l'argent à une

acquisition aussi fragile. Pour moi, je suis tolérant, même pour cette

faiblesse, parce que cette petite bête avait voué un très-grand

attachement à mon amie, et que tout ce qui est attaché attache: raison

assez forte, ce me semble, pour un homme sage de ne point s'habituer

aux animaux. Nous n'avons pas trop de sensibilité pour nos semblables;

et l'on frémit quand on pense que le plus honnête homme du monde

peut-être poussé à s'égorger avec un autre homme pour un chien.

Bon jour, mon bon ami; je vous aime avec une extrême tendresse. Je

travaille, et cela ne vient pas mal; je vous en souhaite autant; mais

c'est une chose très-pénible que de changer l'ordonnance de son

ouvrage sans le refaire; et je serais bien fâché que cette

contrariété-là vous arrivât; car vous enverriez promener votre

besogne. _Vale et me ama._

_P. S._ Je fermais ma lettre, lorsque j'ai reçu un billet du

secrétaire de l'abbé Royer, qui me prévient qu'il vient de remettre à

son patron l'extrait de mes deux requêtes en cassation, etc., et que

je pourrai voir mon rapporteur dimanche prochain à midi. Vous jugez

bien que je désirais voir le secrétaire avant que l'extrait fût livré;

mais que, pour le voir efficacement, il fallait quelques louis.

Sachez, mon ami, si cela est encore utile et par conséquent

nécessaire, le comment il faut s'y prendre et le combien; et

avertissez ceux qui veulent bien prendre intérêt à moi, qu'il est

temps de porter les grands coups. Réponse très-prompte à ce

_post-scriptum_.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 188 / 205 题