Lundi.
Me voilà bientôt convaincu, mon ami, que j'ai perdu une de vos
lettres, car vous ne m'eussiez pas écrit la veille; assurément, vous
m'en eussiez averti hier, et je ne vois rien qui puisse me faire
présumer que vous ayez changé l'ordre accoutumé, ains au contraire. En
conséquence, j'ai recommencé mes réclamations; et puisque vous
arriverez demain, vous demanderez vous même à la poste ce qu'est
devenu votre lettre, ou vous me donnerez l'espèce de billet sur lequel
ils ne badineront pas.
Votre lettre est bien, mais seulement parce que l'on ne peut pas
trouver mal ce que vous écrivez; et tout au plus à ce degré qui me
faisait dire de la chanson du V. de N.: elle est ce qu'il faut, pour
ne dire pas, elle est mauvaise. Ceci est vrai de la chanson, parce que
l'homme a passé à côté d'une jolie idée, ce qui en idiôme de talent,
s'appelle _rater_. Or, le vrai talent ne rate pas. Votre lettre à vous
n'est que bien, parce qu'elle n'est que douce et tendre, et que vous
montrez toujours le vaincu, le subjugué, ce qui peut avoir deux
inconvéniens; le premier, de beaucoup reculer, ou tout au moins
suspendre vos progrès; le second, d'induire en erreur la pauvre
créature, au point qu'elle fera quelque lourde sottise, dont elle ne
s'apercevra que lorsque votre patience lassée et son amour propre
humilié ne lui permettront guère plus qu'à vous de rétrograder. Je
vous avais donné un bien meilleur conseil: alternez, vous avais-je
dit; une lettre douce et tendre, quoique assaisonnée, tel jour; une
lettre fine, vive, sémillante et narquoise le jour d'après. Qu'elle
ne soit jamais sûre de son fait. C'est l'_a b c_ en amour. C'était
donc le tour de la lettre de dix pages; et quoique ce soit un mal
très-réparable, c'en serait peut être un assez grand, si vous
persévériez; et c'en est même un à ce cran, parce qu'en revenant
demain, vous n'aurez point de réponse à cette dernière, de sorte que
je ne vois pas bien la transition.
Au reste, je ne vous entretiendrai pas plus long-temps aujourd'hui de
cette syrène, comme vous l'appelez; car nous ferons demain, à cet
égard, une main à fond; et mon procès, ou plutôt mes procès et mes
courses ne me laissent pas respirer. C'est de mercredi en huit que je
serai rapporté: ainsi je n'ai pas grand temps à perdre; et pour comble
de contrariété, l'incident que m'a suscité mon père au parlement, et
qui, en termes de palais, est évidemment un coup monté, me fait perdre
un temps incroyable, attendu que les gens qu'il me force à voir sont
dispersés aux quatre coins de Paris. Mais le plus pressé, c'est
l'admission de ma requête. Une seule voix, je vous le répète, mon
cher; que votre aimable et précieux ami s'ingénie avec sa
circonspection et son adresse ordinaires; il aura aisément deviné que
M. Bignon, qui est mort, ne siégera pas; et mieux ou plutôt que moi,
il saura qui a remplacé M. Daguesseau.
Vous êtes bien aimable de m'avoir sacrifié Navarre; mais vous le
seriez davantage de pousser votre besogne, 1º. parce que vous êtes
digne de mettre la gloire à régner chez vous; 2º parce que la besogne
presse, et tellement qu'il m'a fallu entrer en explication avec
F.....[49], pour expliquer le retard. Ne vous fiez pas sur le temps
qu'il me faut à moi; car si j'avais le manuscrit que M. Thomas a gardé
pour y faire ses notes, tout serait refondu, attendu que les morceaux
de rapport, et même les soudures, sont prêts. Sans doute, c'est un
ouvrage nouveau; mais ce n'est pas une raison pour qu'il s'éternise,
surtout depuis qu'on en parle, car l'attente à remplir est toujours
une pénible destinée. Au reste, je vous avertis que je me sauve sur la
lettre; voyez si, pour la première fois, vous voulez avoir induit en
erreur un ami. Eh! mon cher paresseux, tranquillisez-vous; je connais
mieux votre talent que vous même, sans quoi je n'aurais pas tant de
sécurité. Mais un point sur lequel je n'en saurais avoir, c'est votre
santé; et je vous interdis, de par l'amour, toute espèce de travail,
si cette agitation que vous appelez la fièvre, et qui n'est qu'un
mouvement nerval, sans quoi je vous en aurais parlé plutôt, revenait
seulement encore une fois.
[49] Franklin. C'est toujours de l'écrit sur l'ordre de
Cincinnatus qu'il s'agit.
Je serai demain mardi, à cinq heures du soir, à l'hôtel de Vaudreuil;
nous causerons, nous nous promènerons si vos jambes ont besoin de
recouvrer du mouvement, ou nous resterons, nous prendrons des glaces
aux Tuileries, ou vous viendrez en prendre ici. En un mot, nous ferons
ce que vous voudrez: suffit que je serai _al suo commando_.
Vous avez d'autant plus de raison de ne pas hasarder de lettres, que
le brutal a fait un tapage épouvantable sur un propos de madame de
Flahaut, qui a prétendu qu'on disait dans le monde, que La Harpe était
le tenant chez Aspasie, depuis la maladie hibernoise. Vous noterez
qu'Aspasie a vu La Harpe une fois depuis deux mois. N'importe, le
moribond celtique a écrit que ce n'était pas assez que cela ne fût
pas, qu'il fallait encore qu'on ne le dît pas. J'ai lu cette belle
phrase, et Aspasie a un peu murmuré. Mais jugez quelle étincelle
ferait une lettre vôtre dans ce magasin à bile. Je finis, car je n'ai
pas un moment à moi; et j'en suis malheureux, je vous assure. Bon
jour, mon ami.