LETTRE IV.

Samedi.

J'ai reçu votre terrible paquet, mon ami; et au milieu de tout le

plaisir qu'il m'a fait, j'ai ressenti deux peines: l'une de voir que

certain attachement vous tenait plus profondément au cœur que je ne

l'avais encore cru, l'autre que vous travailliez trop et que vos yeux

et votre poitrine doivent en souffrir. Quant au premier point, ce

n'est pas que je m'en étonne, ni que j'aie de tristes pressentimens.

Je ne m'en étonne point; tout homme fier et sensible s'opiniâtre,

surtout quand sa raison lui dit que réussir c'est travailler plus

encore pour ce qu'il aime que pour lui; et cela seul peut-être le rend

capable de supporter la ridicule concurrence d'un compétiteur indigne.

Je n'ai point de sinistres présages; car aussi long-temps qu'il me

sera démontré qu'Aspasie n'est pas dépourvue de toute noblesse, de

toute délicatesse, de toute raison (et je lui crois une assez forte

dose de tout cela), je ne pourrai pas croire à la victoire de

Thersite sur Achille. Vous savez l'épreuve que je crois décisive et

mortelle pour le pauvre saint (je ne le nomme pas autrement à

elle-même). Vous avez bien marqué la nuance dans votre joli conte;

mais vous n'en avez pas assez tiré de parti; en ce genre, comme en

beaucoup d'autres, prophétiser, c'est amener l'événement. Avec tout

cela, mon ami, je vous aime trop pour ne pas craindre de voir la

moindre parcelle de votre bonheur abandonnée au hasard et à

l'inconstance de ce sexe. Vous avez trop de raison pour être

très-romanesque; vous avez l'imagination trop ardente et le cœur trop

essentiellement bon pour ne l'être pas un peu. Aussi douté-je que

votre philosophie vous serve aussi bien pour les femmes que sur tout

autre sujet. Quant à mes observations personnelles, je réunis le

témoignage unanime de toute l'antiquité, qui, je crois, a poussé

infiniment plus loin que nous la science de l'observation et la

connaissance du cœur humain. Je me sens bien fort. Or, vous savez ce

qu'ils pensaient des femmes, de ce sexe qui pourtant a eu de leur

temps des prodiges, parce que la propriété d'un miroir est de tout

rendre en surface. Je ne vous parlerai pas des invectives que,

très-sérieusement et dans toute la pompe tragique, dans la morale des

chœurs, et non dans la coupe du dialogue dramatique, Euripide, qu'on

a si plaisamment appelé le Racine de la Grèce, leur lançait en plein

théâtre; ce qui prouve tout au moins qu'il ne heurtait pas l'opinion

universelle du temps; car vous savez comment ce même poète fut reçu,

lorsque, avec tous les palliatifs de son art, il osa faire dire à

Hyppolite: «Ma langue a fait serment, mon cœur ne l'a point fait.»

Mais je vous prierai de lire ce que tous les moralistes de l'antiquité

en ont dit, lorsqu'ils ont daigné en parler (ce qui est assez rare) et

(ce qui est bien plus fort) de vous rappeler ce que les institutions

des législateurs prouvent qu'ils en ont pensé: je vous prîrai de vous

rappeler ces propres mots d'un censeur romain (Metellus Numidicus),

qui commence ainsi une harangue solennelle en plein sénat:

Si sine uxore possemus, Quirites, esse omnes, eâ molestiâ

caremus; sed quoniam ità natura tradidit, ut nec cum illis satis

commodè, nec sine illis ullo modo vivi possit, saluti perpetuæ

potius quàm voluptati consulendum[46].

[46] Si nous pouvions tous exister sans femmes, nous serions

délivrés de ce sujet de chagrin; mais puisque la nature nous a

faits tels que nous ne pouvons ni vivre contens avec elles, ni

nous passer d'elles de quelque façon que ce soit, il vaut mieux

pourvoir à ce qui nous est perpétuellement nécessaire qu'à nos

plaisirs.

O mon ami! ces gens-là étaient plus profonds que nous; et cependant

ils ne croyaient pas du tout, comme nous feignons de le croire, que

l'éducation des femmes bien dirigée pût influer sur le bonheur social,

ni qu'elle pût assurer la stabilité des législations, comme nous

l'avons tant dit. «Ils regardaient ces êtres-là comme des machines à

enfans et à plaisir; et ce n'est assurément pas qu'ils n'eussent du

feu dans l'imagination et de la grâce dans l'esprit.» Qu'est-ce donc,

si ce n'est la conviction ferme et absolue que ces êtres sans

caractère échappaient à tout ordre, à toute combinaison?

Ce pourrait bien être de la nourriture trop forte pour vous en cet

instant, mon ami, que cette philosophie sévère; ou plutôt vous rirez

de ce que le plus faible des hommes avec les femmes, celui qui les a

tant idolâtrées, et dont le moral, moins que le physique, s'il est

possible, ne peut se passer d'une compagne, ose vous écrire avec cette

austérité. Mais ce n'est pas sur votre sentiment que j'écris: vous

savez bien que je l'ai défendu contre vous, et que je n'aime pas que

vous l'appeliez une faiblesse; c'est une thèse philosophique que je me

crois en état de soutenir dans toute la persuasion de mon esprit et la

sincérité de mon cœur, et que j'abandonne à vos méditations.

Votre historiette est charmante; et je m'en servirai au moment convenu

entre nous, sans vouloir décider pourtant si cette ruse épisodique

n'est pas plus ingénieuse et subtile que décidément utile et

probablement efficace. Il y a du pour et du contre: ce que je vous

promets, c'est de rendre très-vraisemblable la confabulation. Il sera

nécessaire pourtant, et pour agir avec quelque circonspection, que je

voie la lettre de dix pages; car à un être aussi fin, il ne faudrait

que la plus légère discordance pour dévoiler notre complicité; et une

collusion si honnête, que le succès rendra si précieuse à celle de qui

j'ai entrepris de lever les cataractes, connue avant le dénoûment, me

perdrait dans son esprit, et la piéterait contre nos efforts. Au

reste, j'ai cru, comme vous, que c'était un progrès très-marqué que la

tolérance avec laquelle votre lettre avait été lue.

Je sens toute la vérité de votre observation sur M. P....., mon très

cher ami; mais j'ai l'âme haute et susceptible; et comme le mot

difficile est à peine connu dans la langue de mon amitié, je n'aime

pas qu'on cède à autre chose qu'à l'impossibilité. Or, elle était à

mille lieues de lui: d'ailleurs, je vous avoue, à vous tout seul, que

j'étais en fort mauvaise disposition à son égard. Madame de N....

avait lieu d'en être fort mécontente, et cela, sous mes yeux; elle

devait croire, ou qu'il la regardait comme une fille sans conséquence

(ce qu'assurément il croit moins qu'un autre, lui qui sait son

histoire), ou qu'il ne se ferait pas le plus léger scrupule de séduire

la maîtresse de son ami; théorie que je sais être la sienne, et qui,

de quelque manière qu'il la défende ou l'excuse, me fait une véritable

horreur; et je le lui ai déclaré. Nous avons eu une longue explication

sur cela, dans laquelle il a fini par me dire qu'il ne savait pas

parler, et qu'ainsi je le battrais toujours dans la conversation. Ce

mot-là même est-il honnête? N'opposer que les sophismes de l'amour

propre aux plaintes de l'amitié et à l'éloquence de la morale et du

cœur, est-ce le rôle d'un ami, ou même d'un honnête homme? Ce n'est

pas, je vous le répète, qu'en toute autre chose il ne le soit

infiniment; mais il n'est pas en moi de croire que qui ne l'est pas en

ceci puisse jamais être un ami sûr. Pour moi, j'avoue que ceci l'a mis

à distance; et malheureusement, je sais que c'est m'appauvrir plus que

lui. Au reste, ne craignez rien pour notre honneur à tous deux; une

amitié de plus de vingt ans ne saurait finir; et je serai toujours

plus en mesure qu'il ne faudra pour négocier entre vous et D. P., qui

d'ailleurs est trop juste et trop adroit pour ne pas s'employer, même

avec ferveur, dans tout ce qui pourra vous être utile.

Vous avez très-bien fait de ne me demander que vingt-cinq louis; et je

trouve même que c'est beaucoup, d'après le bilan de votre aimable ami.

Il ne me paraît pas sage que je ne donne point de reçu; car sans rêver

empoisonneurs et assassins, comme mon larve d'hier, je me sens

très-mortel; mais quant au porteur de la somme, je me conformerai aux

instructions que vous me donnez, en vous priant de recevoir une note

de ma main qui me tranquillise sur les événemens. Veuillez me mander

aussi, si je dois le savoir vis-à-vis du prêteur, et si l'hommage de

ma reconnaissance lui déplairait. Il me semble qu'il vous connaît trop

pour douter que vous ne m'ayez nommé celui dont j'étais l'obligé; car

je le suis enfin, quoique tout soit accordé à votre médiation.

Dites-moi donc ce que je dois faire et dire; car il n'est pas en moi

d'être ingrat; mais je ne voudrais pas déplaire ni dépasser la mesure

par reconnaissance.

Bon soir, mon très-cher ami; travaillez, mais ménagez votre santé;

marchez, digérez, espérez et aimez-moi.

_P. S._ Au reste, mon ami, j'ai pensé comme vous que nous pourrions un

jour, et à chaque belle saison, faire de fort jolis romans ensemble:

ainsi je garde l'historiette; je garde vos lettres aussi; gardez les

miennes si vous voulez, nous les ferons copier quelque jour ensemble

et en alternant. Il se trouve dans les lettres une foule de choses

d'autant mieux dites, qu'elles le sont avec liberté, qu'on ne retrouve

plus, et qu'on est fâché d'avoir perdues. Eh! puis, comme monument

d'amitié, n'est-ce pas une assez douce chose?

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 186 / 205 题