Samedi.
J'ai reçu votre terrible paquet, mon ami; et au milieu de tout le
plaisir qu'il m'a fait, j'ai ressenti deux peines: l'une de voir que
certain attachement vous tenait plus profondément au cœur que je ne
l'avais encore cru, l'autre que vous travailliez trop et que vos yeux
et votre poitrine doivent en souffrir. Quant au premier point, ce
n'est pas que je m'en étonne, ni que j'aie de tristes pressentimens.
Je ne m'en étonne point; tout homme fier et sensible s'opiniâtre,
surtout quand sa raison lui dit que réussir c'est travailler plus
encore pour ce qu'il aime que pour lui; et cela seul peut-être le rend
capable de supporter la ridicule concurrence d'un compétiteur indigne.
Je n'ai point de sinistres présages; car aussi long-temps qu'il me
sera démontré qu'Aspasie n'est pas dépourvue de toute noblesse, de
toute délicatesse, de toute raison (et je lui crois une assez forte
dose de tout cela), je ne pourrai pas croire à la victoire de
Thersite sur Achille. Vous savez l'épreuve que je crois décisive et
mortelle pour le pauvre saint (je ne le nomme pas autrement à
elle-même). Vous avez bien marqué la nuance dans votre joli conte;
mais vous n'en avez pas assez tiré de parti; en ce genre, comme en
beaucoup d'autres, prophétiser, c'est amener l'événement. Avec tout
cela, mon ami, je vous aime trop pour ne pas craindre de voir la
moindre parcelle de votre bonheur abandonnée au hasard et à
l'inconstance de ce sexe. Vous avez trop de raison pour être
très-romanesque; vous avez l'imagination trop ardente et le cœur trop
essentiellement bon pour ne l'être pas un peu. Aussi douté-je que
votre philosophie vous serve aussi bien pour les femmes que sur tout
autre sujet. Quant à mes observations personnelles, je réunis le
témoignage unanime de toute l'antiquité, qui, je crois, a poussé
infiniment plus loin que nous la science de l'observation et la
connaissance du cœur humain. Je me sens bien fort. Or, vous savez ce
qu'ils pensaient des femmes, de ce sexe qui pourtant a eu de leur
temps des prodiges, parce que la propriété d'un miroir est de tout
rendre en surface. Je ne vous parlerai pas des invectives que,
très-sérieusement et dans toute la pompe tragique, dans la morale des
chœurs, et non dans la coupe du dialogue dramatique, Euripide, qu'on
a si plaisamment appelé le Racine de la Grèce, leur lançait en plein
théâtre; ce qui prouve tout au moins qu'il ne heurtait pas l'opinion
universelle du temps; car vous savez comment ce même poète fut reçu,
lorsque, avec tous les palliatifs de son art, il osa faire dire à
Hyppolite: «Ma langue a fait serment, mon cœur ne l'a point fait.»
Mais je vous prierai de lire ce que tous les moralistes de l'antiquité
en ont dit, lorsqu'ils ont daigné en parler (ce qui est assez rare) et
(ce qui est bien plus fort) de vous rappeler ce que les institutions
des législateurs prouvent qu'ils en ont pensé: je vous prîrai de vous
rappeler ces propres mots d'un censeur romain (Metellus Numidicus),
qui commence ainsi une harangue solennelle en plein sénat:
Si sine uxore possemus, Quirites, esse omnes, eâ molestiâ
caremus; sed quoniam ità natura tradidit, ut nec cum illis satis
commodè, nec sine illis ullo modo vivi possit, saluti perpetuæ
potius quàm voluptati consulendum[46].
[46] Si nous pouvions tous exister sans femmes, nous serions
délivrés de ce sujet de chagrin; mais puisque la nature nous a
faits tels que nous ne pouvons ni vivre contens avec elles, ni
nous passer d'elles de quelque façon que ce soit, il vaut mieux
pourvoir à ce qui nous est perpétuellement nécessaire qu'à nos
plaisirs.
O mon ami! ces gens-là étaient plus profonds que nous; et cependant
ils ne croyaient pas du tout, comme nous feignons de le croire, que
l'éducation des femmes bien dirigée pût influer sur le bonheur social,
ni qu'elle pût assurer la stabilité des législations, comme nous
l'avons tant dit. «Ils regardaient ces êtres-là comme des machines à
enfans et à plaisir; et ce n'est assurément pas qu'ils n'eussent du
feu dans l'imagination et de la grâce dans l'esprit.» Qu'est-ce donc,
si ce n'est la conviction ferme et absolue que ces êtres sans
caractère échappaient à tout ordre, à toute combinaison?
Ce pourrait bien être de la nourriture trop forte pour vous en cet
instant, mon ami, que cette philosophie sévère; ou plutôt vous rirez
de ce que le plus faible des hommes avec les femmes, celui qui les a
tant idolâtrées, et dont le moral, moins que le physique, s'il est
possible, ne peut se passer d'une compagne, ose vous écrire avec cette
austérité. Mais ce n'est pas sur votre sentiment que j'écris: vous
savez bien que je l'ai défendu contre vous, et que je n'aime pas que
vous l'appeliez une faiblesse; c'est une thèse philosophique que je me
crois en état de soutenir dans toute la persuasion de mon esprit et la
sincérité de mon cœur, et que j'abandonne à vos méditations.
Votre historiette est charmante; et je m'en servirai au moment convenu
entre nous, sans vouloir décider pourtant si cette ruse épisodique
n'est pas plus ingénieuse et subtile que décidément utile et
probablement efficace. Il y a du pour et du contre: ce que je vous
promets, c'est de rendre très-vraisemblable la confabulation. Il sera
nécessaire pourtant, et pour agir avec quelque circonspection, que je
voie la lettre de dix pages; car à un être aussi fin, il ne faudrait
que la plus légère discordance pour dévoiler notre complicité; et une
collusion si honnête, que le succès rendra si précieuse à celle de qui
j'ai entrepris de lever les cataractes, connue avant le dénoûment, me
perdrait dans son esprit, et la piéterait contre nos efforts. Au
reste, j'ai cru, comme vous, que c'était un progrès très-marqué que la
tolérance avec laquelle votre lettre avait été lue.
Je sens toute la vérité de votre observation sur M. P....., mon très
cher ami; mais j'ai l'âme haute et susceptible; et comme le mot
difficile est à peine connu dans la langue de mon amitié, je n'aime
pas qu'on cède à autre chose qu'à l'impossibilité. Or, elle était à
mille lieues de lui: d'ailleurs, je vous avoue, à vous tout seul, que
j'étais en fort mauvaise disposition à son égard. Madame de N....
avait lieu d'en être fort mécontente, et cela, sous mes yeux; elle
devait croire, ou qu'il la regardait comme une fille sans conséquence
(ce qu'assurément il croit moins qu'un autre, lui qui sait son
histoire), ou qu'il ne se ferait pas le plus léger scrupule de séduire
la maîtresse de son ami; théorie que je sais être la sienne, et qui,
de quelque manière qu'il la défende ou l'excuse, me fait une véritable
horreur; et je le lui ai déclaré. Nous avons eu une longue explication
sur cela, dans laquelle il a fini par me dire qu'il ne savait pas
parler, et qu'ainsi je le battrais toujours dans la conversation. Ce
mot-là même est-il honnête? N'opposer que les sophismes de l'amour
propre aux plaintes de l'amitié et à l'éloquence de la morale et du
cœur, est-ce le rôle d'un ami, ou même d'un honnête homme? Ce n'est
pas, je vous le répète, qu'en toute autre chose il ne le soit
infiniment; mais il n'est pas en moi de croire que qui ne l'est pas en
ceci puisse jamais être un ami sûr. Pour moi, j'avoue que ceci l'a mis
à distance; et malheureusement, je sais que c'est m'appauvrir plus que
lui. Au reste, ne craignez rien pour notre honneur à tous deux; une
amitié de plus de vingt ans ne saurait finir; et je serai toujours
plus en mesure qu'il ne faudra pour négocier entre vous et D. P., qui
d'ailleurs est trop juste et trop adroit pour ne pas s'employer, même
avec ferveur, dans tout ce qui pourra vous être utile.
Vous avez très-bien fait de ne me demander que vingt-cinq louis; et je
trouve même que c'est beaucoup, d'après le bilan de votre aimable ami.
Il ne me paraît pas sage que je ne donne point de reçu; car sans rêver
empoisonneurs et assassins, comme mon larve d'hier, je me sens
très-mortel; mais quant au porteur de la somme, je me conformerai aux
instructions que vous me donnez, en vous priant de recevoir une note
de ma main qui me tranquillise sur les événemens. Veuillez me mander
aussi, si je dois le savoir vis-à-vis du prêteur, et si l'hommage de
ma reconnaissance lui déplairait. Il me semble qu'il vous connaît trop
pour douter que vous ne m'ayez nommé celui dont j'étais l'obligé; car
je le suis enfin, quoique tout soit accordé à votre médiation.
Dites-moi donc ce que je dois faire et dire; car il n'est pas en moi
d'être ingrat; mais je ne voudrais pas déplaire ni dépasser la mesure
par reconnaissance.
Bon soir, mon très-cher ami; travaillez, mais ménagez votre santé;
marchez, digérez, espérez et aimez-moi.
_P. S._ Au reste, mon ami, j'ai pensé comme vous que nous pourrions un
jour, et à chaque belle saison, faire de fort jolis romans ensemble:
ainsi je garde l'historiette; je garde vos lettres aussi; gardez les
miennes si vous voulez, nous les ferons copier quelque jour ensemble
et en alternant. Il se trouve dans les lettres une foule de choses
d'autant mieux dites, qu'elles le sont avec liberté, qu'on ne retrouve
plus, et qu'on est fâché d'avoir perdues. Eh! puis, comme monument
d'amitié, n'est-ce pas une assez douce chose?