Paris, 22 juin 1784.
Je ne m'accoutume pas aisément à l'idée d'être réduit à causer par
écrit avec vous, mon ami; votre société est si douce, votre
conversation si séduisante, et votre amitié si confiante, qu'il est
impossible qu'une correspondance en remplace le moindre charme.
L'union des âmes ne veut point de réserve; les lettres en exigent. Eh!
qui pourrait exprimer ce qu'un seul regard fait entendre? Quoiqu'il en
soit, je ne suis pas l'enfant gâté du sort, et je dois être habitué
aux contrariétés. Ainsi, je n'ai presque pas le droit de me plaindre
de celle-ci, dont vous ne pouvez d'ailleurs ressentir que la moitié,
puisque, dans votre belle solitude, vous avez un ami très-aimable et
très-cher. Or, je vous aime pour vous, quoique je jouisse de notre
amitié pour moi; ainsi je ne me permettrai pas même de presser votre
retour.
J'ai vu hier la difficulté, et je n'en ai pas été content. D'abord, le
temps était orageux jusqu'à la tempête; et il a été impossible de se
promener au jardin. De là, témoins, espions, humeur et réserve;
ensuite, sa conversation a eu du haut et du bas; elle n'a pas dit un
mot direct de l'homme à qui nous nous intéressons; mais elle a tenu
tant de propos étranges sur les gens de lettres et sur leurs défauts
de société, sur l'impossibilité d'en rencontrer un d'aimable, sur le
danger d'être leur intime, que j'ai vu clairement de l'affectation
dans ce sujet de conversation, et dans la manière dont il était
traité. L'Auvergnat[43], après cette longue dissertation, est venu
comme exemple, et seulement par occasion. On a dit que Voltaire
lui-même n'avait pas eu plus d'esprit que celui-là, que la nature lui
avait donné beaucoup de grâces et de sensibilité, et que l'exercice
des lettres l'avait rendu égoïste et caustique. J'ai débattu l'égoïsme
avec un très-grand succès; et j'ai expliqué la causticité avec assez
d'adresse, en faisant remarquer d'ailleurs (ce qui est très-vrai) que
cette causticité, que provoquent les ridicules, les vices et les
méchans, devient toute tolérance et bonté en amitié. On est convenu de
cela; mais il m'a paru qu'il y avait un parti pris d'avoir de
l'humeur, et on l'a poussé jusqu'à dire qu'on n'avait vu que le petit
abbé de Constantinople[44] aimable en société, quoiqu'on le dédaignât
comme ami, ou plutôt qu'on le crût incapable de l'être. Vous
connaissez cette manière de tomber d'accord dans la discussion des
détails, et de revenir avec opiniâtreté à l'assertion à laquelle
l'interlocuteur oppose les détails non disputés. Tel a été le système
de défense de la jolie disputeuse. Il est clair qu'elle avait de
l'humeur; la cause n'est pas si aisée à démêler. Avant-hier, j'aurais
cru sans difficulté que c'était le départ, qui, très-certainement, en
a beaucoup donné. Hier, cela m'a paru incertain; et comme nous n'avons
pu être seuls un instant, il n'a pas été possible d'aller directement
à la découverte. Les entours aussi paraissaient incommoder; ma sortie,
beaucoup plus prompte que je ne l'avais annoncé, parce que j'ai vu que
la conversation ne cesserait certainement pas d'être amphibologique, a
fâché aussi. En un mot, _non liquet_; et avec ce sexe, sans être un
sot, on saute quelquefois pour reculer.
[43] C'est Chamfort lui-même qui est désigné par ce sobriquet. On
sait qu'il était né près de Clermont, en Auvergne.
[44] L'abbé de Lille.
Il faut que vous sachiez qu'elle avait eu par écrit une scène
épouvantable. L'honorable Hibernois ne se console pas que son précieux
rejeton ne porte pas le nom de Jean; et il voulait absolument que les
puissances ecclésiastiques et civiles intervinssent, pour lui ajouter
ce nom de mauvaise compagnie. Lady s'est permis des objections qui ont
été très-mal reçues; enfin je me suis chargé de démontrer, par un
billet, l'absurdité de cette prétention; je l'ai fait, et il a paru
que j'ôtais un grand poids à la pauvre brutalisée. Est-ce là cette
frayeur de la soumission d'amour, cette tendre inquiétude tenant à
l'abnégation de soi? je ne le crois pas. C'est donc de la lâcheté? je
ne le crois pas non plus; les caractères doux et les cœurs
superstitieux en amour se laissent tyranniser long-temps; mais un
moment vient où ils brisent le joug: et c'est alors l'affaire d'un
moment et d'un mot. Au reste, ce qu'on doit en amitié, c'est surtout
la vérité; et voilà pourquoi je vous répète que j'ai été hier,
beaucoup plus qu'un autre jour, réduit à conjecturer. Je ne crois pas
qu'on puisse m'échapper long-temps; et j'attends avec impatience la
lettre de notre ami, comme une épreuve sérieuse. Alors, comme
aujourd'hui, il peut compter sur la vérité sans réticence. Je l'estime
trop pour lui tâter le pouls. Qu'il compte sur mon zèle à vous
suppléer, et qu'il n'ait pas d'inquiétude sur la foule de détails que
je ne puis pas écrire. Je n'en ai pas négligé un seul; et l'on sait,
par exemple, très-bien que l'Auvergnat se croit guéri et qu'il ne
l'est pas; qu'il s'est félicité de son voyage, et qu'il en souffre;
qu'un signe prolongera ou abrégera ce voyage; qu'en un mot, il est
vaincu, mais non pas subjugué.
Ne vous attendez pas que je vous donne de grandes nouvelles de ce
pays, où vous avez à coup sûr de meilleurs correspondans que moi.
Voici cependant un lazzi que je vous fais passer, parce que je le
tiens de la première main. Un grand abbé que vous connaissez
peut-être, frère de Sabatier de Castres, que vous connaissez sûrement,
était avant-hier aux Variétés amusantes, devant un très-petit homme,
qui lui a fait la prière usitée en pareil cas. «Monsieur, a répondu
l'abbé, chacun est ici pour son argent, et je garde ma place.--Mais,
monsieur, je ne puis pas vous nuire, et vous me privez du
spectacle.--Monsieur, j'en suis fâché, et je garde ma place.--Je vous
assure, monsieur, qu'il est de votre intérêt d'être plus
complaisant.--Comment, monsieur! que voulez-vous dire?--Que je suis
persuadé qu'il vous arrivera quelque chose de désagréable, si vous ne
déférez pas à ma prière.--Comment, monsieur! vous me menacez!--Dieu
m'en garde, monsieur! mais si vous ne me cédez pas votre place, vous
vous en repentirez.--Parbleu! voilà une manière nouvelle de prier les
gens! et certes elle ne réussira pas.--Monsieur, faites bien vos
réflexions; car il vous arrivera mal, si vous ne passez derrière
moi.--Monsieur, laissez moi en repos...» Alors, le petit homme dit à
son voisin: «Voyez-vous ce grand abbé? c'est l'abbé Miolan.--L'abbé
Miolan!--Oui, l'abbé Miolan, le grand constructeur de ballons
brûlés.--Messieurs, voyez-vous l'abbé Miolan?[45]--L'abbé Miolan!»
Toute la salle répète en écho: »inutile l'abbé Miolan!» et les
battemens de mains et les huées; et les miau, miau, miau. Le grand
abbé s'enfuit, trop heureux de n'être pas écrasé... Certainement le
petit homme n'était pas bête; et le grand abbé n'est pas poli.
[45] En (ce) temps-là, on s'occupait beaucoup des ballons
nouvellement découverts par Montgolfier. Un physicien, nommé
l'abbé Miolan, en annonça un qui devait s'élever du Luxembourg.
On s'y rendit en foule; les billets d'entrée coûtaient six
francs: l'expérience manqua, et l'on ne rendit pas l'argent.
L'auteur s'enfuit et fit bien, car le peuple n'entendait pas
raillerie et voulait le mettre en pièces. C'était donc, peu de
jours après, jouer un tour sanglant à un autre abbé, que de
l'appeler de ce nom dans un lieu public.
J'attends avec une impatience proportionnée à l'objet, à la situation
et à l'opinion que j'ai de l'homme et du sujet traité par un tel
homme, la traduction que vous savez. Ne la négligez pas, je vous en
prie; vos futures moissons y sont fortement intéressées. Il y a bien
loin entre savoir que des principes sont utiles, et posséder l'art de
les faire adopter aux autres hommes. Cet art demande de grandes
préparations et des circonstances auxiliaires. Une impatience qui a
même quelque chose de louable, entraîne les gens de bien à promulguer
les vérités qui les frappent, dès l'instant où elles s'offrent à leurs
yeux, et sans avoir réfléchi si elles s'y sont présentées dans
l'enchaînement le plus propre à forcer le consentement de tous les
esprits. Rien ne diffère plus de l'ordre de génération des idées, que
celui de leur perquisition. Il faut que les sciences soient déjà
complètes, avant qu'on puisse faire des méthodes; il faut que les
vérités morales soient familières avant d'être usuelles. Les langues
existaient depuis une longue suite de siècles, quand on est parvenu à
rédiger les grammaires qui nous en rendent aujourd'hui l'étude plus
facile. Il faut que des livres de morale ou de politique _ex professo_
aient cerné et déchaussé tel préjugé, avant que la comédie puisse
l'extirper en le vouant au ridicule.
Pour votre propre intérêt, dépêchez-vous donc, mon ami; mais que
diable vous parlé-je de votre intérêt, tandis que vous savez que le
ménage meurt de faim et spécule sur la brochure! _Vale et me ama._