4 décembre 1783.

Expliquez-moi, mon très-aimable ami, si les traductions grecques et

latines de M. de Pompignan que vous desirez consulter, sont dans les

deux derniers volumes de sa nouvelle collection. Je ne les ai point

encore; mais je puis les avoir sur-le-champ. Si c'est au contraire

dans les _Mélanges de littérature_ qu'il a donnés il y a deux ou trois

ans, que vous cherchez M. Saint-Grégoire, je n'ai point mes livres

ici; et ces _mediocres miscellanea_ ne sont pas sur ma très-petite

tablette; mais je puis les avoir dans la matinée. Expliquez-vous donc;

car je n'ai reçu qu'hier soir en rentrant votre lettre qui pourtant

est datée du 2.

Pendant qu'on relie votre exemplaire du livre que vous voulez bien

désirer[41], je vous annonce celui que j'avais fait entre-mêler de

feuilles d'attente pour moi, et qui est en bel état, comme vous voyez,

parce qu'il a fait sept ou huit cents lieues, et passé par bien des

mains. Ce me sera un véritable service, et dont je vous aurai une

reconnaissance éternelle et bien douce, si vous avez le courage d'en

entreprendre une censure très-sévère, soit pour le fond, soit pour la

forme.

[41] _Des Lettres de cachet et des Prisons d'état._

Quant au fond, je sais que j'ai médité profondément le plan, et que

cependant on lui a reproché quelques défauts d'ordre. A-t-on raison?

c'est ce que je ne veux ni ne puis décider; mais ce que je sais

surtout, c'est que, riche en résultats moraux comme vous l'êtes en

vues profondes, en aperçus nouveaux et d'un coloris qui n'est qu'à

vous, vous pouvez m'enrichir infiniment, et que vous êtes capable du

noble sentiment de le vouloir, 1º parce que vous m'aimez, 2º parce que

cet ouvrage n'a pas été sans quelque utilité, et qu'ainsi c'est une

bonne œuvre que de le rendre le moins mauvais possible, 3º parce que

Marmontel n'avait pas peur qu'un modeste client le ruinât.

Quant à la forme, je sais qu'il y a beaucoup d'incorrections, et

peut-être aussi de cette obscurité, dont les écrits d'un reclus ne

paraissent le plus souvent aux gens du monde, que parce qu'ils ne

lisent pas avec autant d'attention qu'il a écrit. Pour vous qui savez

méditer et dilucider, composer et colorier, vous qui avez l'âme et le

génie de Tacite, avec l'esprit de Lucien et la muse de Voltaire quand

il rit et ne grimace pas; si vous voulez laisser quelques jours sur

votre pupitre mon ouvrage, médiocre à la vérité, mais non pas

méprisable, il méritera bientôt d'être placé au nombre des bons

livres.

Je crois dès long-temps que de bons apologues seraient plus utiles que

de bons traités de morale; jugez du cas que je fais des vôtres, et de

l'incroyable talent que vous a donné la nature en ce genre. Mais

parbleu, mon beau monsieur, je ne me charge la conscience d'aucun

péché dont je n'ai eu le plaisir. Ainsi, aujourd'hui, ou au plus tard

demain sans faute, j'irai entendre l'apologue qui, en bonne règle, est

à moi, puisqu'il a été fait pour moi. Bonjour, mon cher et aimable

ami. _Vale et me ama._

Dupont vous portera lui-même son Roland. Il a vu M. de C.....[42]. Il

a à lui faire d'ici à mercredi prochain, le rapport d'une très-grande

affaire; et je crois qu'ils sont contens l'un de l'autre.

[42] De Calonne.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 183 / 205 题