Expliquez-moi, mon très-aimable ami, si les traductions grecques et
latines de M. de Pompignan que vous desirez consulter, sont dans les
deux derniers volumes de sa nouvelle collection. Je ne les ai point
encore; mais je puis les avoir sur-le-champ. Si c'est au contraire
dans les _Mélanges de littérature_ qu'il a donnés il y a deux ou trois
ans, que vous cherchez M. Saint-Grégoire, je n'ai point mes livres
ici; et ces _mediocres miscellanea_ ne sont pas sur ma très-petite
tablette; mais je puis les avoir dans la matinée. Expliquez-vous donc;
car je n'ai reçu qu'hier soir en rentrant votre lettre qui pourtant
est datée du 2.
Pendant qu'on relie votre exemplaire du livre que vous voulez bien
désirer[41], je vous annonce celui que j'avais fait entre-mêler de
feuilles d'attente pour moi, et qui est en bel état, comme vous voyez,
parce qu'il a fait sept ou huit cents lieues, et passé par bien des
mains. Ce me sera un véritable service, et dont je vous aurai une
reconnaissance éternelle et bien douce, si vous avez le courage d'en
entreprendre une censure très-sévère, soit pour le fond, soit pour la
forme.
[41] _Des Lettres de cachet et des Prisons d'état._
Quant au fond, je sais que j'ai médité profondément le plan, et que
cependant on lui a reproché quelques défauts d'ordre. A-t-on raison?
c'est ce que je ne veux ni ne puis décider; mais ce que je sais
surtout, c'est que, riche en résultats moraux comme vous l'êtes en
vues profondes, en aperçus nouveaux et d'un coloris qui n'est qu'à
vous, vous pouvez m'enrichir infiniment, et que vous êtes capable du
noble sentiment de le vouloir, 1º parce que vous m'aimez, 2º parce que
cet ouvrage n'a pas été sans quelque utilité, et qu'ainsi c'est une
bonne œuvre que de le rendre le moins mauvais possible, 3º parce que
Marmontel n'avait pas peur qu'un modeste client le ruinât.
Quant à la forme, je sais qu'il y a beaucoup d'incorrections, et
peut-être aussi de cette obscurité, dont les écrits d'un reclus ne
paraissent le plus souvent aux gens du monde, que parce qu'ils ne
lisent pas avec autant d'attention qu'il a écrit. Pour vous qui savez
méditer et dilucider, composer et colorier, vous qui avez l'âme et le
génie de Tacite, avec l'esprit de Lucien et la muse de Voltaire quand
il rit et ne grimace pas; si vous voulez laisser quelques jours sur
votre pupitre mon ouvrage, médiocre à la vérité, mais non pas
méprisable, il méritera bientôt d'être placé au nombre des bons
livres.
Je crois dès long-temps que de bons apologues seraient plus utiles que
de bons traités de morale; jugez du cas que je fais des vôtres, et de
l'incroyable talent que vous a donné la nature en ce genre. Mais
parbleu, mon beau monsieur, je ne me charge la conscience d'aucun
péché dont je n'ai eu le plaisir. Ainsi, aujourd'hui, ou au plus tard
demain sans faute, j'irai entendre l'apologue qui, en bonne règle, est
à moi, puisqu'il a été fait pour moi. Bonjour, mon cher et aimable
ami. _Vale et me ama._
Dupont vous portera lui-même son Roland. Il a vu M. de C.....[42]. Il
a à lui faire d'ici à mercredi prochain, le rapport d'une très-grande
affaire; et je crois qu'ils sont contens l'un de l'autre.
[42] De Calonne.