LETTRE XIX.

Paris, 17 janvier 1792.

Je n'ai pas répondu, mon ami, à votre dernière lettre, 1º parce que je

l'ai pas pu; 2º parce que je savais que, sous trois jours, les

journaux se chargeraient de répondre à l'un de ses articles

principaux, celui qui nous occupait alors, les rassemblemens des

réfugiés brabançons à Lille, Douay, etc. Il y a des siècles depuis ce

moment, et tout est bien changé. Je vis avec des personnes (et ce ne

sont pas celles que vous connaissez), qui se trouvent, par une

position bizarrement favorable, très au fait des affaires des

Pays-Bas. Toujours est-il vrai que, depuis un mois, ils m'annoncent,

quatre jours à l'avance, ce qui se trouve vérifié par l'événement. Ces

gens-là soutiennent que Léopold craint une guerre avec nous, plus que

les badauds de Paris ne la craignaient il y a deux ans. Ils prédisent

que sa réponse du 10 février prochain sera telle que nous la pourrions

désirer, dans le système le plus pacifique; et je conçois que les

mouvemens déjà sensibles dans plusieurs de ses états, et entr'autres

dans la Styrie, sont bien capables de l'inquiéter. Mais supposons

qu'il veuille agir hostilement dans deux mois, que ferons-nous si,

d'ici à ce temps, il parle en allié et en bon voisin? Lui

déclarerons-nous la guerre? Entrerons-nous dans le Brabant, comme un

certain parti nous en sollicite? C'est ce qui paraît impossible; et,

dans la supposition même où il lieroit sa partie avec les princes

allemands, pour nous faire au printemps prochain une guerre qu'il

rendra sûrement une guerre d'empire, comment forcerons-nous notre

pouvoir exécutif, maître des combinaisons militaires, à marcher en

Brabant, plutôt qu'à Liége, à Trèves, etc.? On rit de pitié, lorsqu'on

voit, après deux ans et demi de révolution, le parti patriote n'ayant

pas eu le crédit de chasser un commis de la guerre, M. Bessière, par

exemple, et des commis des affaires étrangères, tels que Henin et

Renneval. Contraindra-t-il le roi à agir sérieusement contre son

beau-frère, avec qui se sont concertés des arrangemens déjoués par le

hasard plus que par la politique? C'est ce qui ne pourrait arriver

qu'après une crise qui compliquerait encore notre position, et la

rendrait peut-être encore plus embarrassante. Mon idée est toujours

que tout ceci est un problème sans solution, un drame brouillé et

confus, dont le dénoûment tombera d'en haut comme celui des pièces

d'Euripide. Ce que je sais seulement, c'est que le mouvement général

entravera tous les mouvemens partiels et contradictoires dont on

cherche à le retarder.

N'avez-vous pas bien ri du patriotisme qui, dans la séance du 15 de ce

mois, a saisi nos ministres et les huissiers? J'ai surtout été ravi

de l'enthousiasme de M. de Lessart, quoique celui de M. du Port ait

bien son mérite, M. du Port qui, disait la surveille: «Tout ceci ne

peut pas aller; et la constitution ne marchera jamais sans une chambre

haute.»

La plupart de nos députés, quelques meneurs et quelques intrigans,

voient que M. de Lessart tire à sa fin: et c'est même l'opinion

générale. Ce n'est pas la mienne; et j'ai de fortes raisons de croire

qu'il sera très-difficile de le déraciner. Peut-être en savez-vous

autant que moi, si vous n'en savez pas plus. Quoi qu'il en soit, je

dis, à qui veut l'entendre, que je ne compterai sur la sincérité des

Tuileries, que lorsque vous aurez ce ministère-là. Je m'aperçois que

je ne réussis pas également auprès de tout le monde, en parlant ainsi;

cet arrangement n'est pas celui qui convient à certaines gens que vous

savez, mais c'est ce qui m'importe peu. Croirez-vous qu'il y a eu une

plate intrigue pour y placer S. L.......? L'ancien régime n'était pas

plus impudent. S. L........ aux affaires étrangères! lui qui ne sait

pas plus la géographie que M. de Lessart! Vous jugez bien qu'on

croyait le gouverner, jusqu'au moment où l'année 1793 ouvrirait la

porte aux nobles de la minorité, les seuls hommes vraiment faits pour

les places. Il est bien heureux, pour les auteurs de cette plate

intrigue, d'avoir été sifflés avant le levé de la toile; ils en

auraient été les dupes. Il les eût joués tous et probablement foulés

aux pieds. Qu'eût fait S. L...? Il ne manque pas d'esprit. Il a cette

activité que donne à un ambitieux l'habitude du travail dans les

emplois subalternes. Il eût pris la géographie de Busching, de bonnes

cartes, eût parcouru les cartons et les porte-feuilles des affaires

étrangères, se serait bourré la cervelle de tout ce qui pouvait y

entrer en quinze jours, leur eût dit qu'il en savait plus qu'eux en

politique, et leur eût du moins prouvé qu'en intrigue et en audace il

était leur maître à tous. Voilà l'homme; et tel est le caractère qu'il

a montré depuis qu'il est en place. Vous savez qu'ils veulent M.

Dietrich. Je sais que c'est un bon citoyen, et un homme de mérite;

mais j'ignore s'il a d'ailleurs toutes les connaissances requises.

Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.

Vos fanatiques vous donnent bien du tracas dans votre département.

Mais le dégoût que m'inspirent ici les intrigans et les fripons

ci-devant honnêtes, remplit l'âme d'un sentiment plus mélancolique.

L'hommage de l'amitié à votre peureuse amie.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 157 / 205 题