LETTRE XX.

Paris, 12 août 1792.

Je continue, mon ami, de me bien porter; mais je ne néglige point mon

régime. J'ai fait, ce matin, le tour de la statue renversée de Louis

XV, de Louis XIV, à la place Vendôme, à la place des Victoires.

C'était mon jour de visite aux rois détrônés; et les médecins

philosophes disent que c'est un exercice très-salutaire. Vous serez

sûrement de leur avis. En tous cas, j'ai pris ça sur moi.

De la place Louis XV, j'ai poussé jusqu'au château des Tuileries.

C'est un spectacle dont on ne se fait pas l'idée. Le peuple

remplissait le jardin, comme il eût fait celui du Prato à Vienne, ou

ceux de Postdam. La foule inondait les appartemens teints du sang de

ses frères et de ses amis, et percés de coups de canon renvoyés en

réponse à ceux qui les avaient massacrés la surveille. Les

conversations étaient analogues à ces tristes objets. A la vérité, je

n'ai pas entendu prononcer le nom du roi ni celui de la reine; mais,

en revanche, on y parla beaucoup de Charles IX et de Catherine de

Médicis. Une vieille femme y racontait plusieurs traits de l'histoire

de France. Un homme en haillons citait l'anecdote de la jatte et des

gants de la duchesse de Marlborough, comme ayant été la cause d'une

guerre: il se trompait; elle fit faire une campagne de moins. Mais je

me suis bien gardé de rétablir le texte; j'aurais été pris pour un

aristocrate: d'ailleurs, la méprise était si légère, et l'intention du

conteur était si bonne.

Voulez-vous savoir de combien de siècles l'opinion a cheminé depuis

deux mois? Rappelez-vous le symptôme que je vous citais de la passion

française pour la royauté, ce que je vous prouvais par la facilité

avec laquelle les danseurs jacobins, sous mes fenêtres, passaient de

l'air _ça ira_ à l'air _vive Henri_ IV! Eh bien! cet air est proscrit;

et, au moment où je vous parle, la statue de ce roi est par terre:

rien ne m'a plus étonné dans ma vie. Je ne vous dirai plus que ceux

qui voudraient la république, trouveraient sur leur chemin la

_Henriade_ et le _Lodoïx_ de l'université. Non, cela n'est plus à

craindre; et je suis sûr même que le _Versalicas arces_ de nos poèmes

latins modernes ne protégera pas Versailles. Il ne fallait rien moins

que la cour actuelle pour opérer ce miracle; mais enfin, elle l'a

fait: gloire lui soit rendue! Je n'ai plus le moindre doute à cet

égard, depuis que j'ai entendu les discours très-peu badauds des

Parisiens autour des statues royales qui ont eu ce matin ma visite.

Pour moi, le peu de badauderie qui me reste, m'a engagé à lire

quelques mots écrits sous un pied du cheval de Louis XV. Que

croiriez-vous que j'y ai trouvé? le nom de Girardon, qui avait caché

là son immortalité. Cela ne vous paraît-il pas l'emblème de la

protection intéressée, accordée aux beaux-arts par un despote

orgueilleux, et en même temps de la modeste bêtise d'un artiste, homme

de génie, qui se croit honoré de travailler à la gloire d'un tyran?

Plus j'étudie l'homme, plus je vois que je n'y vois rien. Au reste, il

serait plaisant que Girardon se fût dit en lui-même: «La gloire de ce

roi ne durera pas, sa statue sera renversée par la postérité indignée

de son despotisme; et son cheval, en levant le pied, parlera de ma

gloire aux regardans.» Cet artiste-là aurait eu une philosophie qu'on

pourrait souhaiter aux Racine et aux Boileau.

A propos de roi, on m'a dit qu'on parlait de vous pour l'éducation du

prince royal. J'y trouve une difficulté. Comment saurez-vous quel

métier il faut faire apprendre à votre élève, en cas que les Français

ressemblent aux Parisiens? Prenez-y garde: _cette difficulté vaut bien

qu'on la propose_.

Vous êtes sûrement bien aise que Grouvelle soit secrétaire du conseil,

et par conséquent qu'un mauvais génie ne l'ait pas placé, il y a sept

ou huit jours, comme le bruit en avait couru. Il trouvera ce métier

bien doux, auprès de celui de président de section, qu'il a fait

pendant la terrible nuit d'avant hier. Un président de section était,

en ce moment, un composé de commissaire de quartier, arbitre, juge de

paix, lieutenant-criminel, et un peu fossoyeur, vu que les cadavres

étaient là qui attendaient ses ordres, comme il arrive quand le

pouvoir exécutif force la souveraineté à recourir au pouvoir

révolutionnaire. Je suis bien aise aussi que Lebrun soit aux affaires

étrangères, quoique je n'aie jamais pu, pendant deux mois, obtenir de

lui une épreuve de la _Gazette de France_, tandis qu'il la faisait

sous mon nom. Je n'ai pas de rancune.

Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse très-tendrement:

vous voyez que, sans être gai, je ne suis pas précisément triste. Ce

n'est pas que le calme soit rétabli, et que le peuple n'ait, encore

cette nuit, pourchassé les aristocrates, entr'autres les journalistes

de leur bord. Mais il faut savoir prendre son parti sur les

contre-temps de cette espèce. C'est ce qui doit arriver chez un peuple

neuf, qui, pendant trois années, a parlé sans cesse de sa sublime

constitution, mais qui va la détruire, et dans le vrai, n'a su

organiser encore que l'insurrection. C'est peu de chose, il est vrai;

mais cela vaut mieux que rien.

Adieu, encore une fois; je vous espère sous huitaine, ainsi que notre

cher malade. Je ne vous ai point parlé de lui, parce que je vais lui

écrire.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 158 / 205 题