RÉPONSE A UN ANONYME.

Paris, Ier décembre 1791.

Il est aussi rare, monsieur, de répondre à une lettre anonyme, que

difficile de mettre l'adresse sur la réponse. Je réponds néanmoins à

votre lettre, parce qu'elle exprime quelques sentimens d'un ordre que

j'ai toujours respecté, et que je respecterai toujours. Je me croirais

dur envers vous, si je ne vous pardonnais, dans votre malheur, d'être

injuste envers moi.

Il n'y a pas tant de contradiction que vous le pensez, entre le

passage (cité dans le Mercure) d'une lettre de M. Chabanon, et _la

douleur profonde, même accablante_, dont on l'a vu pénétré, à

l'affreuse nouvelle des désastres de Saint-Domingue. Eh! pouvait-il ne

pas l'être, dans le malheur de sa famille qu'il chérit, de plusieurs

de ses amis dignes de son attachement, d'un grand nombre de ses

concitoyens, colons, connus par leur humanité envers leurs esclaves,

enfin de sa patrie commune, la métropole sur laquelle définitivement

retombera une partie de ces calamités? Le lien qui accorde des

sentimens qui vous paraissent opposés, est le secret des âmes telles

que la sienne. Par malheur, le nombre n'en est pas grand; et pour le

rendre, ce lien, visible à tous les yeux, il eût fallut transcrire,

non quelques lignes d'un passage isolé, mais la lettre même qui

méritait d'être imprimée tout entière. Répétez-moi qu'il a pleuré,

abondamment pleuré, qu'il est encore plongé dans la plus amère

affliction, ce n'est pas moi que vous étonnerez. M. Chabanon n'est pas

de ceux dont on accuse la dureté envers autrui, par celle dont ils

sont pour eux-mêmes; et je n'ai jamais connu d'homme qui, en se

séparant de soi, conservât pour les autres une sensibilité si vive, si

prompte et pourtant si durable. Je pense donc comme vous, monsieur,

qu'il n'y a personne, sans exception, qui soit plus touché que lui des

malheurs récens, dont gémissent tous les amis de l'humanité. Mais je

crois sa douleur d'un caractère très-différent que celui que vous

supposez. J'en dis peut-être trop pour vous, monsieur, si vous ne le

connaissez pas; mais pour ceux qui le connaissent comme moi, je n'en

dis pas assez.

Je serai court sur l'article de votre lettre qui m'est personnel. Je

me crois dispensé de vous prendre pour juge de mes principes sur la

révolution, fussiez-vous ou eussiez-vous été législateur; ils tiennent

à un genre de sentimens qui paraissent vous être peu connus, et à des

idées qui probablement ne vous sont pas assez familières pour ne pas

vous sembler un peu chimériques. Mais, en me renfermant dans le

matériel des faits, trouvez bon que je vous demande si, dans l'énoncé

le plus libre de mes opinions, je n'ai pas constamment respecté les

personnes, déféré à tous les souvenirs; et si, dans le cas où nul ne

s'offenserait d'une générosité honnête, il existe un seul individu qui

pût légitimement se plaindre de moi. Voilà sur quoi vous pourriez

prononcer, en supposant qu'il vous fût possible d'être juste. Si cette

condition vous paraît dure, supposez ce qui vous sera plus facile, que

je ne vous aie rien demandé du tout.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 156 / 205 题